‹ Les derniers montagnards histoire de l'insurrection de priarial an 3. 1793 d'apres les documents originaux ineditsChapitre 5 sur 31 · ST · texte numérisé non relu

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et de sacrifice, la femme d’un héros de la Vendée, mort pour la république. Elle était indigente, il était pauvre, et tous deux, associant leurs besoins, trouvaient encore le moyen de faire l’aumône. Rien n’est plus touchant que cette existence d’honnête homme, tout entier dévoué à la patrie, sans autre ambition que le bien public. Entêté d’ailleurs, robuste, solide de corps et d’esprit, véritable mulet d’Auvergne, c’est lui qui avait entraîné Soubrany, le gentilhomme, vers la cause républicaine. On le voit bien, tout cela clairement apparaît dans cette série de lettres de Soubrany que M. Henri Doniol vient de publier (1).

Ces lettres, adressées à M. Dubreuil, directeur de la poste îi Riom, sont curieuses et très-intéressantes. Dans la notice laconique qui les précède, M. Doniol nous y apprend que Soubrany, né le !o septembre 1752, de Picrre-Amable Soubrany, seigneur de Verrières, écuyer, président trésorier de France au bureau des finances de la généralité, et de Marguerite du Boys de Macholle, était qualifié seigneur de Macholle, du Puy-Saint-Bonnet, de la Tour-Lervicat. Il avait eu d’abord une lieutenance au régiment de Royal-Dragon ; les passe-droits l’avaient irrité, et, sans doute sur les conseils de Rornrne, il avait quitté le service en 89. La révolution le fit commandant de la garde nationale de Riom. Je souhaite qu’on retrouve la correspondance qu’il adressait, avec Romme, à la municipalité et à la société populaire du Puy, cheflieu du Puy-de-Dôme. Les dix-sept lettres que nous possédons nous mettent en goût de connaître les autres.

(1) Dix-neuf lettres de S oulrany, représentant du peuple £i la Contention nationale; in-8, imprimé à Clermont-Ferrand, à 100 exemplaires, 1867.

On y rencontre un Soubrany intime qui fait plaisir à voir, un homme énergique et doux, le meilleur des fils, l’ami le plus dévoué, le plus intègre des citoyens.

Volontiers modéré, il se laisse dominer, entraîner par l’âpre volonté de Romme, qu’il appelle tendrement Gilbert. Lorsque son compatriote Maignet est accusé, Soubrany le défend. Il est prêt pour tous les dangers ; il est disposé à tous les dévouements. « Je suis fâché, dit-il (2 avril 1792), que Romme et moi soyons calomniés; mais, convaincu de la pureté de mes intentions, abandonnant ma justification à la justice de ma cause, je l’attends avec tranquillité de la suite des événements (4). » Dans aucune de ses lettres, il n’oublie Romme; il le met en lumière, le défend si on l’attaque, et s’attache à le louer, c’est-à-dire à le faire connaître. Ce Romme était inflexible à ses heures. Médian, dans ses Mémoires, l’accuse, je l’ai dit, d’avoir fait arrêter la femme et le fils de Pétion proscrit. 11 fallait que le montagnard eût l’écorce rude pour qu’on pût lui attribuer cet acte, mais rien ne le prouve. Ce robuste honnête homme ne put, ce me semble, pousser la conviction jusqu’à se montrer insensible. Sa force n’était point dureté. Plusieurs fois pourtant, Soubrany le blâme, lui plus modéré; il faut lire ces lettres. Elles contiennent des vérités cruelles sur l’état de la France et de la Convention en cette année 1795; elles sont traversées par des cris de douleur vraiment éloquents, arrachés au montagnard par le spectacle du gouvernement avili, de la réaction qui triomphe. « Je m’occupe peu des individus ; mais tout entier à la république, je ne vois qu’elle, et je gémis de nos divisions intestines.

( 1 ) Dix-sept lettres de Soubrany.

Le peuple sera-l-il donc toujours la victime de la réaction et des vengeances particulières (4)? »

« On a profité, dit-il, de la réaction qu’a produite la chute de Robespierre pour nous désigner comme terroristes, buveurs de sang, robespierristes. Je répondrai par des faits. Terroristes ! n’est-ce pas les patriotes qui sont aujourd’hui comprimés? Buveurs de sang! et ce sont eux qui poursuivent avec acharnement leurs collègues. Robespierristes! qu’on se souvienne que Robespierre, longtemps avant son supplice, ne siégeait plus au haut de la montagne, où il disait sans cesse qu’étaient ses ennemis, sur laquelle il faisait porter ses listes de proscription, tandis qu’il cherchait, dans ses différentes motions, à gagner le marais. De quelle partie de la salle sont parties les réclamations contre sa loi de sang du 22 prairial? n’est-ce pas de la montagne ? Ouvre les journaux, tu verras que Ruamps eut le courage (et il en fallait alors) de dire : Si ce décret passe, je me brille la cervelle (2). » Soobrany est affligé du spectacle qu’il a sous les yeux; mais s’il en gémit, comme il le dit, c’est pour la république; personnellement, il se résigne.

« Aucune dénonciation particulière n’a encore été dirigée contre moi. S’il en arrivait jamais, je répondrais comme Scipion. Je présenterais l’état des départements, de l’armée et des frontières à mon arrivée, celui dans lequel je les ai laissés à mon départ. Quant à ma justification, je dirais avec Socrate : « J’y ai travaillé pendant « tout le cours de la révolution ; je n’ai rien à ajouter. » On a vu, on verra le citoyen. Voici le fils :

(1) 27 nivôse, an III.

(2) Ibid.

(Mars ou avril 1792.)

« Je vous remercie de la bonté que vous avez eue de m’envoyer des pommes; je reconnais bien là l’intention de la plus tendre des mères. Je crains qu’elles n’aient souffert en route de la gelée. Elles ne sont pas encore arrivées. Au reste, leur plus grande valeur, quelque chères et rares qu’elles soient, n’est pas dans le fruit, mais bien dans le souvenir d’une bonne mère et dans les soins que vous avez pris pour les faire emballer...

«... Ne m’envoyez pas d’argent pour le chocolat, je dois en toucher ici pour vous. D’ailleurs j’ai aussi une petite commission à vous donner, pour laquelle je ne suis pas aussi exact que vous, car je ne vous offre pas d’argent. Je vous prie de m’envoyer quelques coffrets de pâte d’abricots ; je serais bien aise d’en donner à la femme de Maignet, ainsi qu’à celle d’un autre de mes collègues, à qui je parlais dernièrement de cette production de notre pays, que je lui promis de lui faire goûter. Si les abricots sont trop chers, je vous prie d’y mêler quelques coffrets de pommes.

« Je vous remercie de votre attention à me faire passer mes deux mouchoirs; je les ai reçus. Quant aux chaussons, je n’en ai pas besoin, et je vous suis obligé du soin que vous prenez de votre fils. Il paraît que, quelles que soient les affaires dont vous êtes surchargée, rien ne vous échappe, et que la tendresse maternelle tient toujours votre sollicitude éveillée...

a ... Je crois bien avoir répondu à tous les articles de vos lettres. Il en est un seul sur lequel je ne pourrai jamais vous répondre tout ce que me dicte la reconnais-

sance la plus vraie et la plus tendre. Vous comprendrez aisément qu’il s’agit de tout ce que je dois aux preuves sans cesse multipliées et aux témoignages, répétés dans toutes vos lettres, de l’attachement de la meilleure des mères. Croyez, ma bonne maman, qu’ils sont bien sentis et bien réciproques; croyez que votre fils ne pense qu’au moment où il pourra, près de vous, vous entretenir journellement de son respect et de sa tendresse filiale.

i Salut, fraternité et amitié respectueuse.

« Soubuany (1). »

Quelle simplicité charmante et quel touchant amour, quelle délicatesse d’enfant dans ce terrible et lier héros du fort Saint-Elme ! Il était digne de Romme, et Romme digne de lui.

Tout ce que la révolution pouvait inspirer d’ardeur à une Ame bouillante, Duquesnoy, qui siégeait à la Convention aux côtés de Romme et de Goujon, l’avait ressenti. C’était un indomptable et vaillant champion des idées démocratiques, les poussant parfois jusqu’à l’extrême violence. On trouvera contre lui, dans les écrits de Guffroy, des accusations qu’il serait facile de combattre, et qui, d’ailleurs, tombent d’elles-mêmes. Depuis la Législative où, dès le mois de septembre 1791, il s’était assis du côté gauche de l’assemblée, Duquesnoy luttait ardemment pour la république. Il avait été moine, puis agriculteur : il devait être soldat. Ne le confondons point avec ce terrible général Duquesnoy qui, sous les ordres de Jourdan, commandait la colonne infernale de l’armée de Sambre-et-Meuse, espèce de Carrier en épaulettes, qui

(t) Dix-sept lettres de Soubrany.

faisait bravement noyer les chouans, s’exposant d’ailleurs le premier à la tête de ses troupes, si bien qu’il devait mourir couvert de blessures aux Invalides en 1797 (1). Celui-ci était le frère du représentant. Ernest- Dominique Duquesnoy, sans avoir sur sa mémoire les sanglants exploits du général, se montra toujours implacable et colère. Il avait contraint son collègue Ballot à voter la mort du roi en lui donnant des coups de canne; il avait poursuivi les girondins avec un acharnement singulier ; il avait, à l’armée du Nord, signalé sa mission par ses duretés. Je le peins ici, notez bien, d’après ses ennemis. Sa correspondance atteste un zèle indomptable, jusqu’à paraître farouche, pour la cause qu’il a embrassée. Le moine fanatique subsiste sous le costume du conventionnel. On ne jette jamais tout d’une pièce le froc aux orties. De lambeaux en restent qui brûlent, robe d’inquisiteur, comme une robe deNessus. «Je vais partir, écrit-il de Paris à Joseph Lebon, le 1 er floréal an II, dans deux jours pour la Moselle, et tandis que tu t’occuperas à faire la chasse aux ennemis du dedans, je vais m’occuper de la donner aux ennemis du dehors (2). » Et le \ 1 du même mois :

« Frère, ajoute-t-il, on n’a pris jusqu’ici que des demi-mesures. Je vais en prendre de vigoureuses, et celui qui viendra me relever n’aura pas grand’chose à faire. »

Ce courageux et farouche chef d’armée, qui « donnait

(1) Pas plus qu’avec l’autre Duquesnoy, si fort raillé par Camille Desmoulins, le traître Duquesnoy, dont le Dom, dit M. Marc Dufraisse, fut trouvé dans l’armoire de fer, et qui devait être le mentor de Lucien Bonaparte.

(2) V. l'Amateur d’autographes.

l’exemple de l’intrépidité républicaine aux soldats à la tête desquels il combattait constamment (4), » ce montagnard inflexible, était aussi le père de famille le meilleur et le plus dévoué des époux. Il avait dans son pays, à Bouvigny-Boyeffles, près de Béthune, des enfants qui grandissaient, une femme aimée, tout cela pauvre : un logis de fermier. A Paris, il ne voyait personne, deux ou trois collègues à peine (voyez sa défense mk Pièces justificatives), Duroy, avec lequel il dînait depuis quelque temps, et son ami Scribe, marchand dans la rue Saint- Denis, qu’il allait visiter quelquefois (2). Ceux qui le connaissaient vantaient sa générosité, car la violence n’exclut pas la bonté d’âme. Mais il fréquentait peu de gens. « Je ne recevais, dit-il dans un écrit justificatif, personne chez moi que ceux qui avaient quelques réclamations particulières à me faire; la matinée y était employée ou à la lecture des rapports ou des lois ; ma correspondance se bornait à répondre aux demandes qui m’étaient faites et pourvu qu’elles fussent étrangères à la politique, et à écrire à ma respectable épouse; et telle était ma circonspection que je ne l’entretenais jamais des affaires publiques. Je me rendais exactement aux séances de la Convention nationale ; je dînais en pension particulière avec quelques-uns de mes collègues; je passais le reste de la journée avec un ou deux d’entre eux, notamment avec le citoyen Cochet, député du département du Nord,

(1) Biographie, Rabbe et Boisjctin.

(2) Ce citoyen Scribe est le père d’Eugène Scribe. La maison de l.i rue Saint-Denis où dînait parfois Duquesnoy est cette vieille maison du Chat noir, au coin de la rue de la Reynie, où naquit l’auteur de U Camaraderie. Le conventionnel devait embrasser plus d’une fois l'enfant dans son berceau.

dont l’amitié m’honore; je ne l’avais quitté que vers dix heures du soir le 30 floréal, heure à laquelle je rentrais chez moi.

« Voilà, citoyens juges, mes occupations, mes habitudes de tous les jours ; voyez si ce sont celles d’un conspirateur ( 1 ). »

Duquesnoy, qui sortait en germinal d’une maladie grave causée par les fatigues de la guerre, s’était senti comme adouci, non pas amolli, et prêt à laisser là ses anciennes rigueurs. Il songeait maintenant, non plus à la vengeance, mais à ce qu’il appelait une réconciliation sincère entre les partis. On retrouve le mot 3 chaque page de ses dernières lettres. Ce sont ses ultitna verba. « Que tous les Français se réunissent dans un seul sentiment, celui de la patrie! » Oubli, sincère oubli du passé, des fautes, des violences, c’est ce que réclame cet homme simple et franc, qui ne se vante point d’être un politique mais bien un homme d’action, qui ne raisonne point mais qui sent le faible de la situation, qui le dit en paysan, avec brusquerie, et qui se fait alors — comme ses infortunés compagnons — le porte-voix de tout le pays.

Duroy, ai-je dit, 'connaissait intimement Duquesnoy. Au moins vivait-il de sa vie, à table d’hôte, simplement, chez Perché (2). 11 était plus jeune de quelques années, il avait quarante et un ans, et Duquesnoy quarante-sept. Ils se connaissaient depuis la Législative. Duroy, avocat à Bernay, puis juge au tribunal lorsque la révolution éclata, fut nommé en 1791 membre suppléant à l’Assemblée législative, membre de la Convention l’année suivante.

(1) Archives de l’empire.

( 2 ) V. Déposition du représentant P.-J. Forestier.

Qu’on suive ses votes et ses actions, on les retrouvera tous marqués au sceau île la conviction. Duroy n’est pas un modéré. Gros, sanguin, violent, il a parfois des bonds furieux, mais bientôt il s’apaise et revient au fond même de sa nature, bienveillante et douce. Que de fois il avait pris la défense de gens accusés ou menacés, dans les luttes de la révolution ! Il avait demandé, la mise en accusation de Buzot, il avait réprimé dans son département cette guerre civile fédérative, étouffé cette Vendée normande que Wimpfen et Guadet y avaient soulevée. Mais au retour, il prenait la défense des officiers qu’on destituait parce qu’ils étaient nobles, et qui, disait-il, « pour avoir le malheur d'être nés nobles, n’en sont pas moins sans-culottes ». C’est Duroy qui, désignant Merlin (de Tliionville), devinant en lui déjà le thermidorien, s’écriait alors : « J’estime plus ceux qui n’ont pas voté la mort du tyran (Louis XVI) que ceux qui l’ont condamné pour en mettre un autre à sa place. » .

Duroy avait demandé, en pleine terreur, la liberté entière des opinions sur les opérations du Comité de salut public; lui aussi voulait la liberté, l’avénement de la justice et la fin de l’arbitraire. « La loi du 17 septembre 1793 concernant les personnes suspectes a couvert, disait-il (1), la France de prisons, a mis le deuil et la désolation dans un nombre infini de familles ; celles du 5 ventôse et du 21 germinal m’ont paru entraîner les mêmes inconvénients; je n’ai suivi que l’impulsion de ma conscience en en demandant le rapport. »

« Je voudrais, écrivait-il encore, calmer toutes les pas-

(1) V. ses papiers (Archives).

sions qu’une révolution aussi grande que la nôtre a nécessairement mises en mouvement. Je croyais et je crois encore que tous les bons citoyens doivent oublier leurs torts réciproques et les immoler sur l’autel de la patrie (1). »

Et qu’on dise maintenant de quel côté était la modération, de quel côté le dévouement à la cause de tous, de quel côté la justice. On a vu ces montagnards doux, apaisés, rêvant le désarmement des partis, prêts à verser leur sang pour le pays, à la condition que ce sang sera le dernier; on va voir les thermidoriens, altérés de vengeance, ivres de réaction, massacrer et proscrire au nom de l’humanité. El que l’on désigne ensuite, parmi ces hommes, ceux qui, selon l’éloquente expression d’un grand orateur (2), ont versé dans « cette ornière des représailles, ornière de sang et de boue où viennent expirer tous ceux qui s’y sont engagés ».

J’ai oublié quelques noms parmi ceux des montagnards qui se tenaient à leur poste, inflexibles. Prieur (de la Marne), Rhül, Forestier, Albitte, Peyssard. Prieur, violent, fougueux, opiniâtre, toujours prêt pour les mesures vigoureuses, et qui, pourtant humain et modéré, s’était fait traiter par Carrier, qui ne comprenait pas que la pitié s’unît à la rigueur, d'imbécile en fait de révolution. Rhül, le Strasbourgeois, l’ami deDanton, autre démocrate sans peur, celui qui avait brisé sur l’ancienne place Royale, à Reims, devant le peuple entier, la Sainte-Ampoule (octobre 1793), et en avait envoyé les morceaux à la Con-

(1) V. ses papiers (Archives).

(2) M. Thiers au Corps législatif. Discussion sur le Mexique, séance du 9 juillet 1807.

vention par la voie des messageries publiques, « enveloppés dans une chemise neuve et en mauvais état destinée pour les volontaires, preuve du gaspillage des intendants (1) ». P.-J. Forestier, déjà âgé de cinquante-six aDs, pacifique, fort occupé au comité des finances (section des Domaines), calomnié dans le temps par des brochures de son pays ( Forestier tel qu'il est. Les citoyens des communes de Cusset et Vichy , réunis en société populaire , à la Convention nationale), où il est désigné comme un mauvais fils, un homme vindicatif , un bas valet des grands , etc. , etc.; Forestier, que Engerrant, son collègue, appelait « un misérable instrument des chefs de la montagne » (2), se sentait, comme Romrne et Goujon, souvent attristé par le spectacle de la réaction. Aussi les thermidoriens le craignaient-ils, quoiqu’il ne fût point des plus redoutables. Le Périgourdin Peyssard figurait aussi parmi les derniers de la montagne. 11 n’avait pas quarante ans. C’était un homme simple et qui (il s’en vantait), élu maire de la commune de Périgueux en 1792, y avait donné, pendant cette année orageuse, des preuves de son horreur pour le sang. Accusé, il allait bientôt en appeler au témoignage des citoyens de la Dordogne. Lui aussi vivait, entre sa femme et ses enfants, tout dévoué à la chose publique, héros obscur d’une cause qu’il défendait de toute son âme.

Mais cette obscurité même, cette médiocrité même ajoute à la grandeur du sacrifice de ces hommes et à leur héroïsme, à ce dévouement que l’histoire a longtemps

(t) Musée des Archives do la rue du Chaume : « J’ai, dit Rliül, brisé la phiole, ce hochet des sots, sur le piédestal de Louis le Fainéant. »

(2) V. les dépositions d’Engerraut.

négligé jusqu’au moment où il s’est trouvé un justicier (1) pour les décorer de ce titre — qui leur restera : — les derniers des Romains. Nous les avons vus, nous allons les voir opposer à la dissolution, h la réaction, à la débâcle thermidorienne leur foi stoïque, leur front altier , répondre aux calomnies des accusateurs , au glaive du bourreau par les battements assurés ^’un cœur calme. Le spectacle d’une telle tragédie n’est pas inutile, car s’il apporte avec lui l’amer désespoir de l’injustice triomphante, il fait rayonner à jamais sur la boucherie sinistre l’éternel éclat de l’exemple, comparable à ces lumières qui se dégagent des cadavres.

Les caractères de ces hommes sont tels qu’ils se font ressortir les uns les autres. Us ne se ressemblent que par leurs vertus. Romme, l’acharné travailleur, le savant, l’homme des comités, le paysan lié à sa tâche, travaillant comme s’il labourait son champ, sans fatigue et sans trêve formé avec le souriant Bourbotte , d’humeur si leste et si française, un frappant contraste. Soubrany, c’est le gentilhomme démocrate, apportant aux camps ses grandes manières et son grand courage. Duquesuoy, c’est le type saillant du représentant aux armées, l’homme d’action et d’énergie, infatigable, sans ambition et sans faiblesse. Duroy ne manie point le sabre, mais la loi. Il est Normand, connaît le code, discute et défend ses commettants comme il défendrait ses clients. Il plaide, ce bonhomme d’Évreux, mais pour la liberté, mais pour la justice. Goujon, figure plus poétique, se détache du groupe avec je ne sais quels reflets du dix-neuvième siècle. Il est notre contemporain par sa tristesse, cette (1) Edgar Quinet. V. le t. II de la Révolution.

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mélancolie poignante qui semble le désigner, lui plein de vie, d’une force prodigieuse, aux coups de la Mort. Superbe assemblage d’âmes hautes et de fiers esprits que la tourmente allait emporter !

De germinal h prairial, Paris avait vécu, on peut le dire, de longues journées de désespoir (1). Le courroux, l’amertume, la stupeur agitaient ou écrasaient la populace. Elle manquait de pain et trouvait parfois à boire. Le moindre grain d’alcool montait à 1? tête de ces corps minés, affaiblis. Nous allons voir bien des insurgés de prairial arrêtés. Ils seront ivres et n’auront point mangé. Des paroles mauvaises couraient dans la foule; des femmes — ce sont toujours les femmes — remuaient chez leurs maris, chez leurs voisins, la lie des âmes. On disait tout haut : Il faut en découdre! — A bas les cheveux rebroussés, les habits bleus ! en faisant allusion aux costumes et à la coiffure des députés. Plus de respect, je l’ai indiqué déjà. A Choudieu, qui les priait de sortir delà Convention, en germinal, les femmes avaient répondu : « Nous sommes ici chez nous! » Elles allaient tantôt crier, au 1 er prairial : « Allez-vous-en! Partez! Nous fermerons la Convention nous-mêmes ! » Plus de foi politique. Les passions, rougies au feu du journal de Babœuf, le seul qui eût encore alors de l’influence (2). Un immense dégoût, une lassitude, un dédain. Ce cri fut proféré sans qu’il soulevât de rage dans le vieux faubourg : « Un roi ! Un roi et un morceau de pain ! » L’idée de monarchie revenait. Tout plutôt que la famine.

Qui eût pu nier l’orage prochain? Paris entier était asti) Quinet.

(2) On fera bien de te lire pour avoir la note exacte des émeutes.

sombri. L’inquiétude vague, le magnétisme des grandes éruptions courait les rues. Germinal d’ailleurs n’était pas oublié; le grondement continuait. On se demandait tout bas et même tout haut : Quand donc tombera le tonnerre? Et les partis (pauvre république!) n'attendaient que ce moment pour risquer la bataille suprême. « Vaincre ou mourir ! » se disaient les montagnards. — « Mourir ou tuer! » répétaient les thermidoriens. La liberté repliait ses ailes, l’émigration se reprenait à espérer, et le royalisme préparait ses batteries, comme pour une lutte, tandis que le petit Louis XVII, pris de cette affection scorbutique qui avait emporté son frère en 1789 (Mercier, Annales patriotiques ) , râlait dans la prison du Temple.

Je trouve, h l’appui de mes dires sur cette réaction déjà signalée, un témoignage qui semblera a quelques-uns inattendu. C’est celui de Bonaparte. Mis en disponibilité par le girondin Aubry, b cause de scs antécédents jacobiniers, de sa liaison avec Robespierre jeune, Bonaparte pauvre, jaune et maigre, rongé d’ambition, dinant économiquement aux Frèrcs-Provctiça tx ou chez Bourricnne, promenait dans Paris ses espoirs déçus, et, pour occuper ta dévorante activité, il étudiait hommes et choses, écrivait, songeait. M. Lanfrey nous a fort bien décrit l’état de cette ôme devant les premiers obstacles. Dans ses lettres de 1793 ît son frère Joseph, Bonaparte décrit Paris, le Paris de la réaction, les voitures, les élégantes, les luxes et les lièvres, tout aussi bien que Réal, et l’on devine ses tentations et ses colères devant les conciliabules politiques, les parties de jeux et les soupers qui s’organisent. Plus tard, il dictera à M. de Las Cases et corrigera de sa main uu travail sur le treize vcmlémiaiic où il retrouvera comme le fantôme de ses ardeurs d’autrefois : « Une épouvantable réaction, dira-t-il, affligea la république. » Affligea, sur le manuscrit, est de son écriture. * Les salons étaient ouverts, on discourait sans crainte; le parti de l’étranger, qui s’étayait du prétexte du rétablissement des Bourbons, acquérait chaque jour de nouvelles forces. La perte de la république sc tramait ouvertement. t> Et qu’on s’étonne du malaise général, de la douleur publique!

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