‹ Les derniers pavsansChapitre 3 sur 11 · LA FILEUSE · texte numérisé non relu

LA FILEUSE

Notre diligence venait de s'arrêter devant la niaison du relais, et le postillon frappait avec le manche de son fouet à la porte de l'écurie , où tout semblait dormir.

— Eh bien ! c'est comme ça que le Normand nous attend ? criait-il ; hé ! grand saint lâche, comptes-tu nous laisser geler ici?

La demande est d'autant plus permise, qu'à notre départ de Paris le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro , et qu'il avait du baisser encore depuis. La terre était couverte de neige ; un vent mêlé de verglas fouettait la voilure , où le froid se faisait sentir d'autant plus cruellement que nous n'étions que deux voyageurs. Arraché à ma somnolence par les cris du postillon, j'abaissai avec précaution une des glaces rendue opaque par les cristallisations de la neige, et je hasardai ma tète hors de la portière.

— Où sommes-nous, postillon? demandai-je.

— A Troissereux, monsieur, répondit-il.

- Combien de lieues encore jusqu'à Boulogne7

Une espèce de grognement, qui partit du fond de la diligence, m'empêcha d'entendre la réponse. C'était mon compagnon de route, que l'air piquant du dehors venait de réveiller en sursaut.

— Eh bien , s'écria-t-il tout à coup avec un accent provençal des mieux timbrés, qui donc ouvre là? Dieu me damne! Monsieur, avez-vous l'intention de vous chauffer au clair de lune?

Je relevai la vitre en m 'excusant; le Provençal frissonna de tout son corps.

— Quel temps! reprit-il, autant vaudrait une campagne de Russie! et penser que dans mon pays ils se promènent maintenant en veste de nankin avec une rose à la boutonnière! Vous croyez avoir ici un soleil, vous autres, ce n'est pas même une lanterne. Pour connaître la vie, il faut habiter le Midi; il faut voir ses vignes, sa chasse aux ortolans, ses fabriques de savon, ses femmes. Ah ! quelle contrée des dieux, monsieur ! Aussi nous avons à Marseille un antiquaire qui a prouvé que le pommier du paradis terrestre devait être planté entre la Camargue et Tarascon.

Je fis observer que l'on pouvait s'étonner, dans ce cas, qu'il n'y eût laissé aucune repousse.

— Eh! que voulez-vous? dit plaisamment mon campagnon , Adam n'aura point su qu'il fallait garder les pépins.

Je ne pus m'empêcher de sourire. La prétention de l'antiquaire marseillais n'avait rien, du reste, qui dut surprendre. Un ami de Latour-d'Auvergne , Le Brigand, n'avait-il pas réclamé le même honneur pour sa province, en concluant, des noms mêmes de nos premiers parents, que dans le paradis terrestre

on parlait bas-breton ' ! Plaisantes imaginations que nous pouvons railler, mais qui semblent l'expression naïve de nos plus intimes instincts. Qui de nous, en effet . ne trouve aux lieux où il est né un charme mystérieux qui les distingue de tous les autres? En y respirant ces restes de parfums qui ne s'exhalent point ailleurs, comment ne pas croire que là était autrefois le séjour particulier de la paix , de l'innocence et de la joie? Chacun, hélas ! a derrière lui un paradis terrestre d'où il a été chassé, comme notre premier père, par ce triste archange auquel les hommes ont donné le nom d'expérience.

Ces réûexions, qui traversaient lentement mon cerveau engourdi, m'avaient fait oublier mon compagnon de route, qui continuait son dithyrambe provençal. 11 y mettait naturellement ce beau désordre que Boileau signale comme un effet de l'art, car l'improvisation méridionale a de continuels changements de niveau; ce n'est pas un fleuve, ce sont des cascades. Ajoutez que les idées semblent avoir de l'accent comme la voix : elles vous rappellent toujours l'histoire du perruquier de Sterne, qui, pour affirmer qu'une boucle de cheveux ne se défriserait point, s'écriait qu'on pouvait la tremper dans le grand Océan; sous cette enflure bruyante, il y a quelquefois l'original et le grandiose , presque toujours la couleur et le mouvement.

1 D'après sa version, le premier homme s'était écrié, en sentant qu'une partie du fruit défendu lui restait à la gorge : A tant (le morceau), et la première femme lui avait répondu : Eve (bois), d'où étaient venus pour ton- deux les noms d'Adam et d'Eve.

J'appris bientôt (sans avoir eu l'embarras de faire une seule question ) que mon compagnon de voyage était un de ces missionnaires du commerce qui ont réalisé le symbole de Mercure volant, et courent, une trousse d'échantillons à la main , à la conquête du monde. Pour le moment , le Provençal se bornait à la conquête de la France septentrionale , où il s'occupait , selon son expression , d'écouler des vins et des huiles. Je sus, par sa conversation, qu'il avait parcouru, pendant dix ans, les moindres villages de la Provence, du Languedoc, du Dauphiné et des pays basques. Mon voyageur était un de ces esprits ouverts et actifs, jamais à court d'expédients, et qui, sachant le fond de la vie comme Figaro savait le fond de la langue anglaise, se tirent toujours d'embarras à force de bonne volonté. Ses incessantes pérégrinations l'avaient parfois rapproché d'hommes de savoir ou d'expérience, et il en avait retenu quelque chose ; on sentait par instant que le morceau d'argile avait habité avec des roses.

Après m'avoir parlé de son commerce, des troubadours et de la Cannebière, il lit un de ces soubresauts, qu'il prenait pour des transitions, et se mit à me raconter ce qui lui était arrivé la veille à Beaumont. Il y avait rencontré une douzaine de ces comédiens ambulants, qui exploitent nos bourgades, sans cesse arrêtés par la faim et chassés par les dettes : derniers bohémiens de la civilisation, qui continuent au xix° siècle le Roman comique de Scarron, traitant la vie comme Scapin traitait son maître, avec force lazzis et coups de bâton. La troupe foraine avait annoncé Robert le Diable. Le public était réuni.

les cinq musiciens amateurs attendaient à leurs pupitres, et la duègne, préposée au bureau de location, venait de rejoindre ses camarades pour se transformer en nonne de Sainte-Rosalie, lorsque deux huissiers étaient arrivés d'Allonnes avec un jugement de saisie et de prise de corps. Le directeur, subitement averti, avait quitté le trou du souffleur en s'écriant , comme un héros trop célèbre : Sauvons la caisse! Il avait vivement attelé te fourgon, et s'était enfui avec toute la troupe en costume moyen âge , oubliant derrière lui le mémoire de l'aubergiste . mais emportant la recette. Ce départ précipité avait empêché mon compagnon de se lier plus intimement avec la jeune dugazon, qu'il avait reconnue pour une de ses compatriotes. Le récit du voyageur, émaillé de loin en loin de quelques-unes de ces exagérations provençales qui sont à la gasconnade ce que le poëme épique est au fabliau, m'avait d'abord amusé ; mais insensiblement la fatigue et le froid reprirent le dessus , et je cessais d'écouter. Bientôt le méridional, vaincu lui-même, s'enveloppa la tête dans son manteau, cacha ses pieds sous les coussins de la banquette, et s'assoupit en grelottant. L'heure ordinaire du repos était également venue pour moi, et les habitudes sont des créanciers qu'on ne peut ajourner impunément. Endormi par la fatigue et réveillé par le froid , je restais flottant entre deux influences contraires. La diligence avançait lentement avec des intermittences de haltes et d'efforts qui exaspéraient ma gène jusqu'à la souffrance. J'apercevais vaguement, à travers le vitrage glacé, «les buissons chargés de neige bordant la route

tomme des fantômes accroupis, des arbres qui dressaient à chaque carrefour leurs rameaux noirs, semblables à des bras de gibets, de grandes friches auxquelles la neige, entrecoupée de bruyères encore vertes , donnait l'aspect d'un cimetière à l'heure où les morts viennent étendre leurs linceuls sur les tombes. Le tintement des clochettes de l'attelage , le bourdonnement de la voiture vide et ébranlée par les cahots, le grincement des essieux fatigués, formaient je ne sais quelle harmonie pénible et monotone qui ajoutait à l'effet de ces lugubres images. Tout à coup la voix du postillon s'éleva dans la nuit. Le chant de cet homme, que je ne voyais pas et qui semblait venir d'en haut, complétait, pour ainsi dire, mon hallucination. 11 psalmodiait d'un accent plaintif et prolongé une de nos traditions villageoises, espèces de sagas inédites dont chaque jour emporte un lambeau avec les vieilles mœurs et les vieilles crédulités. C'était l'histoire d'une fdle-fée condamnée à subir, pendant certaines heures, une métamorphose qui la laissait sans défense et sans pouvoir. La fable et l'air avaient bercé ma première enfance ; tous deux m'arrivaient à travers mon demi-sommeil sans l'interrompre : c'était comme un lointain écho du passé, et ma mémoire achevait d'elle-même les mots et les modulations commencés.

Celles qui vont au bois, c'est la fille et la mère : L'une s'en va chantant, l'autre se désespère :

— Qu'avez-vous à pleurer, Marguerite, ma chère ?

— J'ai un grand ire au cœur qui me fait pâle et triste: Je suis fille sur jour et la nuit blanche biche :

La chasse est après moi par haziers et par friches.

Et de (ous les chasseurs le pir', ma mèr', ma mie, C'est mon frère Lyon ; vite, allez, qu'on lui die Qu'il arrête ses chiens jusqu'à demain ressie.

— Arrête-les, Lyon, arrête, je t'en prie !

Trois fois les a cornés sans que pas un l'ait ouïe; La quatrième fois, la blanche biche est prie.

Mandons le dépouilleur, qu'il dépouille la bête. Le dépouilleur a dit : — Y a chose méfaite ! Elle a sein d'une fille et blonds cheveux sur tète.

Quand ce fut pour souper : — Que tout le mond' vienne vite Et surtout, dit Lyon, faut ma sœur Marguerite ; Quand je la vois venir, ma vue est réjouite.

— Vous n'avez qu'à manger, lueur de pauvres filles, Ma tète est dans le plat et mon cœur aux chevilles, Le reste de mon corps devant les landiers grille.

— Le bras du dépouilleur est rouge jusqu'à Vaisène; Dans le sang que ma mère avait mis clans nos veines, J'ai laissé boire mes chiens comme à l'eau des fontaines.

Pour un malheur si fier, je ferai pénitence,

Serai pendant sept ans sans mettr' chemise blanche,

Et j'aurai sous l'épin', pour toil , rien qu'une branche ' .

Cette étrange poésie, en me reportant à mes souvenirs d'enfance, m'en rendait peu à peu toutes les sensations. A mesure que le malaise et le sommeil obscurcissaient mes perceptions, le monde fantastique au milieu duquel mes premières années s'étaient

1 Ce chant a été publié, mais défiguré, clans un ouvrage de M. Vaugeois : Antiquités de la ville de l'Aigle et de ses environ*.

écoulées, et que l'expérience avait plus tard effacé, reparaissait comme des milliers d'étoiles qui émergent dans l'espace à mesure que la nuit s'épaissit.

Chaque fois que je rouvrais les yeux, je rencontrais quelque pont jeté sur un ruisseau, et dont la silhouette me rappelait quelque conte populaire. 11 y a, en effet, dans ces routes lancées sur les eaux, je ne sais quoi de hardi qui saisit ceux qui ignorent ; c'est comme une victoire sur la création. En reliant l'un à l'autre des bords opposés, l'homme a l'air de défier le vide et l'espace, ces éternels ennemis de sa puissance bornée; il accomplit une première conquête qui semble en faire espérer une autre plus importante, et promettre ce grand pont dont, au dire de la tradition, Varc-en-ciel n'est que l'ombre ! car les cieux et la terre sont aussi deux rives entre lesquelles coule le fleuve de nos misères, et que tous les efforts de notre imagination tendent à réunir. Puis, quels lieux plus favorables aux vertiges que ces arches dressées au fond des vallées, parmi les saules que la lune revêt chaque nuit de suaires, et auxquels la brise donne le mouvement! Comment passer sans émotion sur ces chemins suspendus et sonores sous lesquels glapissent les remous, tandis que les algues enroulent aux éperons de pierre leurs replis, semblables à des dragons aquatiques, et que l'on voit briller, au loin, les larges fleurs du nénufar, qui s'ouvrent sur les eaux comme des yeux de fantôme?

La roule devenait de plus en plus diflîcile : bien que ferré à glace, notre attelage glissait sur le verglas, et le voile blanc qui enveloppait tout ne permettait point de distinguer la roule. Deux ou trois fois déjà

nos roues avaient rencontré les dépôts de cailloux amoncelés sur les accotements du chemin. La neige qui commençait à tomber, en aveuglant nos chevaux, rendit notre marche encore plus incertaine. Le pus tillon s'arrêta plusieurs fois, cherchant à reconnaître, dans la nuit, le pont jeté sur le Thérain ; mais la neige, toujours plus épaisse, ne laissait voir ni les poteaux par lesquels il était annoncé, ni les arbres qui dessinaient le cours de la petite rivière. Les eaux , enchaînées par la glace, ne pouvaient non plus nous guider par leur rumeur. Nous avancions lentement et avec une sorte d'incertitude craintive. Enfin, notre conducteur aperçut à travers la nuée de neige la double balustrade du pont. II cessa de retenir les rênes, fouetta ses chevaux avec un sifflement d'encouragement, et la lourde diligence s'élança plus rapide; mais, presqu'au même instant un choc terrible nous enleva des banquettes; le postillon poussa un cri. et la voilure, fléchissant à gauche, versa sur le parapet. Une des grandes roues venait de se briser contre la seconde borne.

Les premiers moments furent employés, comme d'habitude, en malédictions et en reproches : les voyageurs criaient après le conducteur, le conducteur jurait contre le postillon , et le postillon battait ses chevaux; mais, la première colère passée . chacun prit son parti. On nous retira de notre prison roulante, désormais condamnée à l'immobilité. Examen fait, il se trouva que la roue était assez gravement endommagée pour exiger la présence d'un charron. Nous étions à environ une lieue de Saint-Omer-en- Chaussée et de Troissereux. nous ne pouvions alten-

«ire sur la route que l'ouvrier lût venu, et on décida que le conducteur irait chercher le charron sur l'un des chevaux, tandis que le postillon gagnerait l'abri le plus voisin, avec les voyageurs et le reste de l'attelage. Nous vîmes en effet le premier enfourcher le porteur et disparaître au galop dans la nuit . tandis que le second tournait à droite , précédé des trois chevaux qui lui restaient, et nous faisait prendre un chemin de traverse au milieu des friches.

Mon compagnon et moi, nous le suivions en frissonnant sous un vent glacé. Tout avait autour de nous un aspect funèbre. Nous marchions sans entendre le bruit de nos pas . enveloppés dans un linceul de neige qui se déroulait silencieusement à nos pieds. Par instants, nous traversions des taillis dont les repousses, blanchies par le givre, se dressaient comme de gigantesques ossements et s'entrechoquaient avec un cliquetis lugubre. Nous arrivâmes à une clairière où le gazon, dépouillé de neige, formait une sorte de cercle dont le vert jaune se dessinait sur la blancheur des frimas. Notre guide nous montra ce cercle avec un sourire qui tenait le milieu entre la bravade et la peur.

— C'est le rond des fades, nous dit-il en évitant de le traverser; ceux des environs assurent qu'elles viennent danser, à la nouvelle lune, avec les farfadets et le Goubelino. Il y en a qui les ont vus de loin ; mais il ne faut pas les déranger, vu que ce sont des mauvaises qui vous tordent un homme comme une hart de fagot. On dit aussi qu'elles enlèvent des enfants à la manière de celles de mon pays, où nous avons la bêle Harette , qui se cache aux creux des

fontaines, et la mère Nique, année d'un bâton pour corriger les marmots.

— Sans parler des fées qui habitent les environs de Dieppe, repris je.

— Au haut de la grande côte, près du village de Puys, interrompit le postillon. C'est là que se tient la foire de la cité de Limes , où les dames blanches mettent en vente des herbes magiques, des rayons de soleil montés en bague et des lueurs de lune roulées comme de la toile de Laval. Elles vous invitent à acheter avec autant de mignonneries que les dentellières de Caen. et, si vous approchez, elles vous lancent dans la mer. J'ai eu un cousin qu'on a trouvé mort ainsi au bas de la falaise.

Je fis remarquer à mon compagnon de voyage comment les mythologies norses. païennes et celtiques se trouvaient mêlées dans nos traditions populaires. Qu'étaient, en effet, toutes ces fées ravissant les nouveau-nés à leurs mères, et attirant les imprudents dans leurs pièges, sinon les sœurs des nymphes que Théocrite appelle déesses redoutables aux habitants des campagnes , parce qu'elles enlèvent les enfants près des sources et qu'elles entraînent les jeunes bergers au fond de leurs grottes humides? Comment ne pas reconnaître, dans ces rondes de nuit, auxquelles préside un génie, les danses des Alfes Scandinaves conduites par le stram-man ou hommes du fleuve? Enfin, ces dangereuses marchandes de talismans et de trésors ne rappelaient- elles point les Barrigènes gauloises vendant aux matelots la richesse, la jeunesse, la santé et les beaux jours?

— Vous pouvez ajouter, me dit le Provençal, que

dans nos contrées, celle triple origine est encore plus visible. Chez nous les Blanquettes changent de (orme à \olonté et apaisent ou excitent les tempêtes, ainsi <|ue le faisaient les prêtresses celtiques ; elles dansent au clair de lune comme les vierges de l'Edda, en faisant croître à chaque pas une touffe de fenouil , présidant au sort de chaque homme à la manière des Parques antiques. Toutes les maisons reçoivent leur visite dans la nuit qui précède le nouvel an. Avant de se coucher, chaque ménagère dresse une table dans une pièce écartée, elle la couvre de sa nappe la plus fine et la plus blanche, elle y dépose un pain de trois livres, un couteau à manche blanc, un peu de vin. un verre et une bougie bénie qu'elle allume avec une branche de lavande empruntée au brandon de la Saint- Jean, puis elle ferme la porte et se retire, comme on dit, à pas de renard. Le dernier coup de minuit sonné, les Blanquettes arrivent brillantes et légères comme des rayons de soleil ; chacune d'elles porte deux enfants; l'un, qu'elle tient sur le bras droit , est couronné de roses et chante comme l'orgue : c'est le bonheur; l'autre, assis sur le bras gauche, est couronné de joubarbe arrachée des toits avant la floraison l et pleure des larmes plus grosses que des perles : c'est le malheur, selon que les Blanquettes sont contentes ou chagrines des préparatifs laits pour les recevoir, elles déposent un instant sur la table l'un ou l'autre enfant, et décident ainsi du

• La joubarbe (sempervivum lertorum) est regardée, dans le Midi, comme une plante prolectrice. L'arracher de dessus les toits porte malheur.

sort de la maison pendant toute l'année. Le lendemain la famille vient vérifier le couvert des Blanquettes. Si tout est en ordre, on en conclut qu'elles sont parties satisfaites; le plus vieux prend le pain, le rompt, et, après l'avoir trempé dans le vin / le distribue aux assistants pour partager entre eux le bonheur! C'est alors seulement que l'on se souhaite bon an et joyeux paradis.

Tout en causant, nous avions continué à marcher ; nous ne tardâmes pas à apercevoir une maison précédée d'une cour, et qui donnait sur une route qu'il fallut traverser. Je reconnus, au premier coup d'oeil, une de ces hôtelleries campagnardes où s'arrêtent les maquignons et les rouliers. Le postillon qui, depuis le moment où nous l'avions aperçu , faisait claquer sou fouet pour annoncer notre arrivée, parut surpris de ne voir personne sortir à sa rencontre. La porle d'entrée était ouverte à deux battants, la cour déserte. I ne grande carjioie, trop haute pour s'abriter sous le hangar, avait été appuyée le long du mur de clôture. Notre guide regarda autour de lui.

— Eh bien ! pas de maîtres et pas de chiens? ditil; on entre donc ici comme au champ de foire?

Je fis observer que tout le monde était sans doute endormi.

— Non, non, reprit-il, les gens ne se couchent qu'à la mi-nuit; faut que Guiraud soit absent avec son gendre. La belle-fille est accouchée d'avant- hier, cl la mère-grand est sourde comme un pavé ; mais que fait donc la petite Toinelle?

— Voici quelqu'un, dit mon compagnon.

Une lumière venait, en effet, de paraître sur le

seuil tic l'auberge, et nous la vimes s'avancer en sautillant au milieu de l'obscurité. Une voix se lit entendre avant que l'on put distinguer la personne.

— Est-ce vous, nos gens? cria-t-elle de loin.

— Allons donc, moisson d' Albanie *, dit le postillon, j'ai cru qu'il n'y avait personne dans votre loçjane 2.

— Tiens, Jean-Marie! reprit la voix, il m'avait semblé que c'étaient ceux de la maison qui sont allés à Beauvais. Comment donc que vous êtes par ici avec vos chevaux?

— Per jou, 3 ! tu n'as qu'à le demander au petit pont qui a voulu manger un morceau de ma roue, répliqua Jean-Marie; un peu plus nous allions choir au beau milan du Thérain.

— Ah ! Jésus ! ainsi vous avez versé?

— Et ça te fait rire, pas vrai, grecque 4 que tu es, vu que ça t'amène des voyageurs.

— Ah bien! comme si on en manquait au Lion Rouge, dit Toinette d'un ton de fierté un peu dédaigneuse; il y en a déjà dix dans les deux chambres; leur carriole est là près du hangar.

En relevant la lanterne de corne qu'elle avait posée sur la neige, elle nous montra le chemin.

La lumière qu'elle tenait à la hauteur de son épaule l'enveloppait d'un rayonnement qui me la fit

' Moisson d'Arbanie, le moineau friquet, en patois normand.

'' Logane, case.

3 Per jou.' jurement en usage en Normandie et dans le lîot'agt'. C'est évidemment le per Jovem des Latins. i Grecque, avare

remarquer. Celait une fillette à la poitrine étroite et aux mouvements saccadés, dont le visage avait l'expression de hardiesse naïve qui marque, pour ainsi dire, la transition entre l'enfant et la jeune fille. Elle nous fit entrer dans une grande pièce éclairée par une de ces chandelles rugueuses et fluettes que l'auteur des Contes d'Espagne appelle poétiquement de maigres suifs. Une vieille femme filait assise dans l'étroite auréole de lumière. Dès l'entrée son aspect me frappa. L'âge avait fait disparaître de son visage toute la mobilité de la vie. Le regard était fixe, les lèvres fermées, le front sillonné de plis rigides et encadré d'une toile rousse qui semblait jaunie par les siècles. On eût dit quelque momie égyptienne à demi sortie de ses bandelettes funèbres. Le corps roidi , elle tournait d'une main le rouet, tandis que l'autre tirait le lin de la quenouille. Ce double mouvement toujours pareil avait quelque chose de plus saisissant que l'immobilité même ; il semblait voir la mort forcée de se mouvoir pour imiter la vie.

La fileuse ne parut point s'apercevoir de notre arrivée, et nous effleurâmes son rouet sans qu'elle y prît garde. Toinette nous avertit qu'elle avait cessé d'entendre et de voir. Pour lui rendre le passage suprême moins dilficile, Dieu la faisait mourir à plusieurs fois; il l'habituait au sépulcre en l'enveloppant d'une nuit et d'un silence éternels.

Je contemplais avec curiosité les restes de cette enveloppe charnelle, maison démeublée dont la céleste habitante allait partir ; je cherchais quelque trace de ce qui avait été jeune , vivant et beau, sur cotte tombe d'un passe qui n'avait même point laissé

d'épitaphc. Tout à coup les lèvres qui semblaient scellées s'ouvrirent; une voix confuse et inégale appela notre conductrice.

— Tona!

Tona courut à la vieille femme, appuya la bouche contre sa joue et répondit :

— Me voici, mère grand.

— [-es autres ne viennent-ils pas d'entrer? de manda la fdeuse.

— Non, grand'mère, ce sont des voyageurs.

— J'ai senti leur air passer sur moi -, dis-leur que Dieu les protège, Tona !

— Ils sont là et ils vous écoutent, mère grand.

— Ah ! tu as raison; il n'y a que moi qui ai les oreilles fermées! murmura la fdeuse en soupirant.

Je regardai Toinette avec surprise.

— Mais elle entend ! m'écriai-je.

— Quand je lui parle, répondit l'enfant ; aucune autre voix ne peut lui arriver, c'est un don que Dieu m'a fait comme à sa filleule !

Je souris de cette croyance naïve. Le don, ainsi que l'appelait Toinette , avait en effet une origine immortelle, car il lui venait de sa pieuse tendresse. Celle tendresse seule avait pu lui apprendre à appro cher ses lèvres de la joue de l'aïeule , en ralentissant les modulations de la voix, afin que le souffle put, en quelque sorte, y écrire les paroles prononcées l : le miracle lui venait du cœur.

1 J'ai été témoin d'un phénomène du même genre aux Quinze-Vingts, où j'ai vu converser avec un aveugle en traçant du doigt, entre ses deux épaules, les mots qu'on voulait lui communiquer.

Dans ce moment, le postillon rentra. Il venait de conduire ses chevaux à l'écurie et se plaignit de n'y avoir trouvé personne.

— Rougeot n'y est-il pas? demanda Toinette étonnée.

— Ah ! bien oui, répliqua Jean-Marie, le galapian est encore de ripaille ! En voilà un chrétien qui ne mourra pas de mal labeur! les jours de grande fatigue, il a neuf doigts qui se reposent.

— Et pourtant sa besogne est faite . dit la jeune fdle.

— Si c'est possible! reprit le postillon émerveillé; il a donc toujours à son service le farfadet?

— Ce n'est point pour llougcol que vient le farfadet, dit Toinette avec une sorte de vivacité ; demandez plutôt à la mère-grand.

El s'approchan't de la fileuse :

— Pas vrai , grand'mère , que dans la famille il y a toujours eu le lutin ?

— Guillaumet , répéta la vieille femme, sur les I rails de laquelle passa comme un souffle de vie; oui. oui, c'est un vieux serviteur : il faut avoir soin de lui, Tona.

— Soyez tranquille, mère grand, toutes les nuits je laisse la petite porte ouverte et la clef au gardemanger.

— Vous l'avez aperçu ? demanda mon compagnon.

— Oh ! non, dit la filette, grand'mère nous a avertis que , si on cherchait à le regarder, il s'enfuyait cl que sa vue pouvait faire mourir ; mais on l'entend balayer, cirer les tables ou tirer l'eau du puits.

— Faut pas mettre Guillaumet en colère! reprit

la fileuse qui n'avait rien entendu de ce qu'on venait de dire et qui continuait sa pensée; les lutins ne sont pas chrétiens, vois-tu, fioule, et ils n'ont pas appris à pardonner.

— La grand'mère en aurait-elle fait l'épreuve? demandai je curieux de provoquer les confidences de la vieille femme.

Toinette transmit la question.

— Pas moi . pas moi , répondit-elle ; quand Guillaumet était de méchante humeur, qu'il semait les cendres sur les planchers ou jetait des pailles dans le lait , je ne disais mot , et il reprenait son bon caractère. Ah ! ah ! ah ! avec les farfadets c'est comme avec les maris, il faut laisser passer le nuage ; l'ondée finie, ils sont pris de honte, et pour racheter chaque goutte de pluie, ils vous envoient trois rayons de soleil.

Ces derniers mots me prouvaient que l'âge n'avait point effacé du souvenir de la grand'mère les traditions du pays, et qu'en l'interrogeant . je pourrais beaucoup apprendre. Déjà, plusieurs fois, j'avais fouillé avec fruit dans ces mémoires à demi éteintes, comme dans de vieilles éditions lacérées par le temps; mais je ne pouvais lui adresser de questions que par l'entremise de sa petite fille, et celle-ci venait de nous quitter, attirée par les cris du nouveau-né, qui occupait avec sa mère une chambre dont nous n'étions séparés que par une petite cour. Je la vis bientôt revenir avec des langes qu'elle suspendit au foyer. La fileuse lui demanda des nouvelles de l'accouchée.

— La mère va bien, dit Toinette ; mais elle donnerait une année de sa vie pour une heure de dormir, et le petit frère crie comme un aigle.

— Apporte le. dil la vieille femme, je Paccâlinerai dans mon giron.

— C'est inutile pour l'heure , mère-grand , dit la fillette ; il a pris le somme.

Et se tournant vers nous :

— Je ne dis pas que j'ai porté le berceau dans la chambre jaune, ajouta-t elle en souriant ; grand'mère aurait peur des fades qui viennent tourmenter les nouveau-nés.

Ceci me servit naturellement de transition pour prier Toinette d'interroger la fileuse sur les superstitions populaires du canton. La jeune fille transmit fidèlement mes questions ; mais les réponses de la vieille impatientée furent courtes. Mon compagnon. qui vit mon désappointement, haussa les épaules.

— Que Dieu vous bénisse! dit-il ironiquement; vous voulez tirer de l'huile d'un olivier mort.

— Ah! croyez-vous cela? dit Toinette; eh bien, vous allez voir si la mère-grand ne se rappelle pas quand elle veut !

Et s'approchant de la fileuse comme elle l'avait déjà fait :

— Pas vrai que le monde n'est plus comme quand vous étiez jeune , mère-grand ? dit elle d'une voix caressante.

La vieille hocha la tête et répondit par une exclamation plaintive.

Le Provençal se retourna.

— Sur mon honneur la momie a soupiré ! s'écriat-il.

— Ah! c'était alors la bonne époque, reprit la jeune fille du même ton insinuant; vos amoureux

piaulaient des mais garnis de rubans devant vos portes; on faisait danser des rondes d'épreuve aux nouveaux venus pour savoir s'ils étaient braves ; vous aviez de belles veillées où les anciens apprenaient le moyen d'échapper aux sorciers et de se faire bien venir des bonnes filandières.

Le rouet de la vieille s'était arrêté; elle écoulait la voix de l'enfant comme si elle eût entendu la voix même de sa jeunesse. Les rides de son visage s'agi laient et semblaient sourire, ses paupières s'entr'ouvraient; l'oeil éteint cherchait la lumière. Nous regardions avec une curiosiîé étonnée celte espèce de résurrection que venait d'accomplir la parole de Toinette. La vieille femme porta la main à son front pour se rappeler, et ses doigts se mirent à jouer avec une mèche de cheveux blancs que ses coiffes laissaient échapper. Il y avait dans ce geste rêveur je ne sais quelle réminiscence déjeune Bile dont je fus ému.

— Oui, oui, murmura la fileuse, qui semblait parler tout haut, à la manière des enfants ou des vieillards ; comme le pays était beau alors ! et quelles gens affables! Toujours un sourire quand on passait, et: « Bonjour, la grande Cyrille! bonjour, la jolie fille ! )> Ah ! ah ! ils savaient vivre dans ce temps-là! Et pourtant Gertrude et moi nous élions les plus recherchées. Pauvre Gertrude, qui devait finir si tristement! Mais aussi son frère avait déniché sous le toit la poule île Dieu (l'hirondelle), et elle avait écrasé le cri-cri (grillon ) de la cheminée. Quand on fait du mal aux petites créatures qui vivent sous notre protection, les bons anges pleurent et quittent le logis.

Ici , la voix de la grand'mère devint plus basse, elle continua quelque temps, en mots inintelligibles, sa divagation rétrospective; puis nous l'entendîmes qui parlait du rêve Saint-Benoît.

— N'est-ce pas lui, grand'mère, qui fait voir en songe l'homme qu'on épousera? demanda Toinette.

— Je l'ai vu, moi. reprit la vieille en souriant d'un air de triomphe; mais j'avais suivi toutes les prescriptions. La chandelle éteinte, j'avais mis mon pied nu sur le bord du lit en prononçant les quatre vers d'appel, et je m'étais couchée sans penser à rien autre chose qu'à celui qui devait dormir sur mon oreiller. Aussi , vers le milieu de la nuit , j'ai vu clairement , en songe, Jérôme, le postillon d'Achy.

— Et quand faut il faire l'épreuve, grand'mère? demanda Toinette avec un intérêt attentif qui trahissait déjà de vagues souhaits.

— La veille de Noël, répliqua la fileuse; mais, pour réussir, il faut n'avoir contre soi ni fée, ni esprit; sans quoi ils rompent l'appel. Voilà ce qu'ils oublient tous maintenant, vois-tu, fioule; ils ne savent pas que les esprits sont autour de nous, sous toutes les figures, pour éprouver notre bon cœur ou notre méchanceté , et les bonnes filandières surtout ne quittent guère les chrétiens et les récompensent selon leur mérite. De mon temps elles ont enrichi plus d'une famille; aussi les pauvres gens les attendaient toujours, et ça rendait leur pain noir moins dur.

— Hélas ! pourquoi donc, grand'mère, ne les voiton plus? dit Toinette d'un accent plaintif.

— Les fades ont l'âme fière , répondit la fileuse ;

elles ne se montrent qu'à ceux qui les appellent avec confiance de cœur. Et comme on ne croyait plus en elles, la plupart ont quitté le pays avec leurs maris, les farfadets.

— Et cependant ils nous en reste un, fit observer Toinelte.

La vieille étendit la main avec une sorte de solennité.

— Tant que la mère-grand habitera \e Lion-Rouge, dit-elle, les esprits viendront la voir; mais, quand ils auront entendu le marteau clouer son dernier lit, tous partiront avec leur vieille amie.

A ces mots, elle redressa sa quenouille, et le rouet recommença à faire entendre son ronflement monotone. Je regardai mon compagnon.

— Elle ne dit que trop vrai, repris-je; les vieilles générations emportent, en disparaissant, toutes les naïves croyances du passé, sans qu'il nous soit permis d'y substituer les rêves de l'avenir. Je viens de traverser les campagnes, et partout on m'a montré des grottes qu'habitaient autrefois les lutins ou les fées, en m'affirmant que leurs entrées se rétrécissaient chaque année, et que bientôt elles seraient closes pour jamais. N'est-ce point une symbolique prophétie, et la tradition populaire elle-même ne semble-t-elle pas annoncer que la porte des illusions, ouverte jusqu'ici sur le monde, se referme lentement? Hélas! que vont devenir nos générations d'essai entre cet antique soleil qui se couche et ce jeune soleil qui n'est pas encore levé !

— Elles feront comme nous, reprit le Provençal, elles attendront qu'on ait remis une roue neuve à leur

diligence; seulement elles ne feront pas la sottise d'attendre à jeun, et je propose de les imiter en soupant.

Jean Marie déclara que nous n'en aurions point le temps, et commençait à prouver son assertion par un syllogisme invincible, quand mon compagnon cria de mettre pour lui un troisième couvert, ce qui dérouta subitement la logique du postillon et amena une conclusion contraire aux prémisses. Toinette se hâta de dresser la table devant le foyer, où flambait une de ces bourrées di hautes ramassées à la lisière des taillis. Elle déploya une nappe de grosse toile à franges et apporta -des assiettes ornées de figures et de légendes rimées. Celle qui m'échut en partage reproduisait l'histoire d'Henriette et Damon, cette odyssée de l'amour parfait, c'est-à-dire malheureux et fidèle. Le Berquin populaire qui avait rimé l'amoureuse légende y racontait, avec une simplicité enfantine, le premier aveu des deux amants et la visite de Damon au père d'Henriette.

Damon, plein de tendresse, l'n dimanche matin, Ayant ouï la messe D'un père capucin, S'en fut chez le baron, D'un air civil et tendre :

— Je m'appelle Damon, Que je sois votre gendre.

Le père refuse, en déclarant que sa fille doit entrer au couvent, afin de laisser tout l'héritage à son frère, et Damon part désespéré. Il est absent depuis plu-

sieurs mois, lorsque le baron reçoit une lettre qui lui annonce la mort de son fils. Il court aussitôt en faire part à Henriette, qu'il veut retirer de son monastère; mais celle-ci a appris que Damon avait péri près de Castella, en Italie, et elle s'écrie à son tour qu'elle veut prendre le voile :

— Coupez mes blonds cheveux, Dont j'ai un soin extrême; Arrachez-en les nœuds, J'ai perdu ce que j'aime !

Elle va prononcer ses vœux, lorsqu'on annonce

Qu'un captif racheté, Revenant de Turquie, Jeune et de qualité, En tous lieux se publie.

Les nonnes veulent le voir, et Henriette reconnaît Damon, qui lui raconte ses aventures chez les infidèles , et sa délivrance par les religieux mathurins. Le père, qui est enfin touché, consent à unir les deux amants; mais, au bout de sept mois de bonheur, Damon meurt de mort subite, et la complainte finit par cette naïve réflexion qui pourrait servir d'épigraphe à la vie humaine elle-même :

Hélas ! comme on regrette Le court contentement.

Je relisais avec un demi-sourire cette ballade, où la puérilité de la forme n'avait pu détruire complètement la grâce touchante du fond, et, songeant à tant

de générations dont les voix l'avaient chantée, je me demandais quelle inspiration de génie pouvait se vanter d'avoir éveillé autant de rêves et troublé autant de cœurs que ce romancero de village transmis de la mère à la fille comme un évangile d'amour.

Les cris du nouveau-né m'arrachèrent à ma rêverie. Depuis longtemps déjà, ils se faisaient entendre; mais Toinette, tout en se hâtant, voulait achever de mettre le couvert avant d'aller à l'enfant.

— Un instant, cri-cri, un instant, murmuraitelle ; quand on est destiné à recevoir les gens, faut s'habituer à être servi le dernier.

— En voilà un huard qui n'aime pas qu'on landore! fit observer le postillon en riant; prends-y garde, Tona, car, comme dit le proverbe :

Ce qui s'apprend au ber >'e s'oublie qu'au ver.

— Soyez tranquille, reprit elle, les pauvres gens n'ont qu'à vivre pour prendre des leçons de patience.

Mais l'enfant n'avait point encore eu le temps de faire cet apprentissage ; aussi ses cris devinrent-ils plus perçants. La grand-mère sembla prêter l'oreille. Soit que la voix frêle et claire du nouveau-né pénétrât plus facilement la sourde muraille qui l'enveloppait, soit qu'il y ait dans les femmes qui ont été mères un sens caché, que l'âge ni l'infirmité ne peuvent émousser, elle se redressa en s'écriant :

— L'enfant appelle !

— J'y vais, grand'mère, dit Toinette en achevant précipitamment les derniers apprêts.

— L'enfant est seul ! répéta la fileuse d'un accent

inquiet; sur votre salut, Tona, prenez garde qu'il ne soit mal doué par votre faute !

La jeune fille, effrayée du ton de la grand'mère, saisit une lumière, ouvrit la porte et traversa rapidement la petite cour. Je la suivis du regard au milieu de l'obscurité, et je la vis entrer dans une pièce du rez-de-chaussée, dont les fenêtres s'éclairèrent ; mais, presqu'au même instant, un grand cri se fit entendre, et elle reparut sur le seuil, les traits bouleversés, les bras étendus et semblant reculer devant une vision.

Nous nous levâmes tous trois d'un même mouvement, et nous courûmes à la porte en demandant ce qu'il y avait.

— Elle est là, dans la chambre jaune ! bégaya Toinelte.

— L'accouchée ?demandai-je.

— Non. non, la fade!

Et, comme nous faisions un pas pour y courir, Toinette nous arrêta d'un geste et fit signe de se taire. Un chant de berceuse venait de s'élever au milieu de la nuit. Ce n'était pas une mélodie précise, mais plutôt quelques-unes de ces modulations caressantes que les femmes improvisent pour leurs divagations maternelles. Il me sembla distinguer des mots d'une langue étrangère :

Te la bejas bera hillo, Te la bejas bera nobio '.

Mon compagnon tressaillit comme s'il eût reconnu ces paroles 5 mais Toinette lui saisit le bras.

' Puisses-lu la voir belle enfant, puisses-tu la voir belle épousée !

— Regardez! murmura- 1 elle d'une voix étouffée.

Sa main nous désignait la fenêtre éclairée ; derrière le vitrage, une femme venait d'apparaître tenant dans ses bras le nouveau-né qu'elle berçait en chantant. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules ; elle avait les bras nus. et portait une espèce de basquine brillante de paillettes et de broderies. D'abord noyée dans la pénombre, la vision s'approcha bientôt de la croisée, où sa silhouette se détacha nettement encadrée dans la baie lumineuse. Le Provençal poussa une exclamation :

— Eh ! Dieu me damne, c'est elle! s'écria-t-il.

— Qui cela? demandai-je.

— Ma dugazon languedocienne de Beaumont.

— Que dites-vous? Sous ce costume?

— Ne vous-je pas raconté qu'ils étaient tous partis hier soir sans avoir le temps de changer d'habits? La petite est encore une princesse de Sicile.

— Alors toute la troupe est donc ici? m'écriai-je.

— Ce sont les voyageurs arrivés avant nous, fit observer Jean-Marie.

— El qui étaient tous empaquetés dans des châles et des manteaux , ajouta Toinette frappée d'un trait de lumière; justement leurs chambres sont là derrière.

— Pardieu ! voilà le mystère, reprit le Provençal en riant, la princesse aura entendu les cris du marmot, et, en créature compatissante, sera venue pour les apaiser. Attendez-moi là, je vais vous amener la fèe.

Il courut à la chambre jaune, et nous le vîmes reparaître un instant après avec la jeune femme, qui

riait aux éclats de la méprise. Fie reste de la troupe, attiré par le bruit, vint bientôt nous rejoindre. Mon compagnon , ravi du hasard qui lui ramenait inopinément la jolie languedocienne, déclara que nous souperions tous ensemble, et ordonna à ïoinette de mettre l'auberge au pillage. La vue d'un menu des plus modestes, mais sur lequel ils n'avaient point sans doute compté, mit nos invités de belle humeur, et l'entretien prit un ton de gaieté bohémienne tout à fait divertissant.

C'était la première fois que je me trouvais en contact avec une de ces bandes errantes, pauvres hirondelles de l'art qui, moins heureuses que leurs sœurs du ciel , volent sans cesse après un printemps qui leur échappe et cherchent vainement un toit pour suspendre leurs nids. En voyant ces derniers vestiges de mœurs oubliées , je me figurais les comédiens de campagne avec lesquels Molière avait autrefois parcouru nos provinces, dressant, comme Thespis, des théâtres improvisés et ressuscitant un art perdu. Animés par le souper et par la vue d'un punch auquel le Provençal venait de mettre le feu, nos convives parlèrent de leurs excursions vagabondes, de leurs courtes prospérités , de leurs misères renaissantes. La Languedocienne surtout , que les soins galants de mon compagnon disposait à la confiance, se laissa aller à raconter une partie de son histoire. C'était un de ces romans mille fois refaits et toujours à refaire, qu'écrivent tour à tour l'insouciance, la jeunesse et la pauvreté. Elle nous le confiait avec des bouffées de folie et d'attendrissement dont les reflets passaient sur son visage comme passent sur un ciel

changeant les ray ons de soleil et les nuées. Elle avait autrefois habité chez un oncle, près de Céret, et parlait avec de naïfs ravissements de ses plaisirs déjeune fille : courses dans la montagne, contrapas dansées sur la place des villages, promenades de noces conduites par les joncglas, au son du galoubet et du tambourin.

Mon compagnon, qui avait passé plusieurs années dans le Roussillon, lui donnait la réplique et s'asso ciait à tous ses enthousiasmes. Elle arriva à parler de la reine des danses méridionales, le bail, et il s'écria qu'il l'avait autrefois dansée en veste et en bonnet catalans; elle en marqua la mesure sur son verre, et il se leva en indiquant les poses; enfin, cédant tous deux à cet entraînement qui fait de la danse , dans les pays du soleil, une irrésistible contagion, ils se saisirent par la main et commencèrent les passes gracieuses de la baillas des Pyrénées. Ces passes consistent principalement en voltes , en retraites et en poursuites cadencées, qu'entrecoupent les fameux pas de la camada rodona et de l'espardanyeta l. La danseuse place ensuite sa main gauche dans la main droite du danseur, la balance trois fois, s'élance d'un bond et va s'asseoir sur l'autre main.

Cette danse hardie était entremêlée de cliquetis de doigts, de frappements de talons, de cris élancés, qui lui donnaient quelque chose d'élégant et de rustique tout à la fois; on se sentait emporter malgré soi par ces mouvements d'une spontanéité agreste ; on s'as-

1 La camada rodona consiste a passer le pied droit pardessus la tête de sa danseuse ; l'espardamjeta, à battre rapidement le talon contre le cou-de-pied.

soeiait d'instinct à cette joie en action. En contemplant, au centre de l'aube lumineuse que répandaient les chandelles et le foyer, ce couple dansant de vieilles baillas, presque oubliées , et, au fond, plongée dans l'ombre, la grand'mère qui continuait de filer, étrangère à tout ce qui se passait, il me semblait voir les images de la tradition riante du Midi et de la tradition mélancolique du Nord s'éteignant toutes deux, l'une dans la lumière et le bruit, l'autre dans les ténèbres et le silence.

Le bruit d'un cheval qui arrivait au galop interrompit le bail. C'était le conducteur de la diligence qui arrivait. Il nous avertit que la voiture était remise sur ses roues, et il fallut songer à repartir.

Cette séparation parut coûter beaucoup à mon compagnon ; un instant, il sembla hésiter ; mais il était appelé à Abbeville par des recouvrements à échéance. II épuisa, pour se dédommager , tout son vocabulaire de malédictions marseillaises, aux grands éclats de rire de la Languedocienne, qui, soit discrétion, soit indifférence, ne fit rien pour le retenir. Cependant, lorsqu'il la prit à part et qu'il se mil à lui parler vivement à demi-voix, elle devint tout à coup sérieuse. Quelques mots, qui arrivèrent jusqu'à moi, me firent supposer que le Provençal, ne pouvant adopter l'itinéraire de la jeune fille, lui proposait de suivre le sien ; mais elle secoua la tête, et, lui montrant avec une subite mélancolie le fourgon que ses camarades se préparaient à atteler , elle lui répondit par les paroles solennelles que prononcent ses compatriotes lorsqu'ils viennent recevoir, sur le seuil, la jeune épouse de leur fils : — Ad pé d'à-

quel, ma hillo , guet caou biouré et mouril (c'est à ce foyer, mon enfant, que tu dois vivre et mourir !) Le Provençal lui serra la main sans insister, et nous rentrâmes à l'auberge pour prendre nos manteaux. La mère-grand , à qui j'adressai un adieu transmis par Toinette, nous accompagna jusqu'à la porte de souhaits d'heureux voyage, dans lesquels se mêlaient naïvement les superstitions antiques et les superstitions chrétiennes.

— Que Dieu leur fasse rencontrer une croix de bon présage ou une pie qui vole à droite ! dit-elle en ayant l'air de se parler à elle-même ; dans ma jeunesse, un voyageur ne quittait pas le Lion-Rouge sans prendre au vaisselier une feuille de laurier béni. Aussi le père en avait planté toute une haie dans le verger ; mais nos gens l'ont arrachée pour agrandir le champ de luzerne, car maintenant on fait tous les jours la part plus petite au bon Dieu.

Je cherchai à détourner la vieille femme de cette pente chagrine, en la remerciant de ses récits des anciens temps et en exprimant l'espérance de pouvoir les entendre plus longuement au retour. Elle fit de la main un geste mélancolique.

— Tous les jours que je vis encore sont des délais accordés par la Trinité, me dit-elle gravement; l'aubépine qu'on avait plantée le jour de ma naissance à la porte est morte l'automne dernier; il n'y a plus ici de fleurs de mon temps; les gens et moi ne nous regardons plus du même côté! Tout ce que je demande, c'est que l'on ait le temps de tisser le fil de mes dernières quenouillées pour m'en faire un drap mortuaire.

— Elle a raison, dis-je en sortant au Provençal, sa présence semble un anachronisme vivant. Au foyer villageois, de même qu'au foyer des villes, tout est changé ; c'est un théâtre dont le temps a fait tomber les décorations et a fermé toutes les fausses trappes. Le drame domestique s'y joue désormais, comme les proverbes, entre deux paravents. La muse de la famille , à laquelle nous devons les contes de nos veillées, est devenue sourde et aveugle comme la grand'mère, et, comme elle, on la voit filer son linceul.

Nous avions repris le sentier qui conduisait à la grande route. Le vent avait cessé de souffler, le froid était devenu moins vif. Les pâles lueurs d'une aurore d'hiver s'épanouissaient lentement à l'horizon. On commençait à revoir les ondulations de la campagne, les bouquets d'arbres et les hameaux épars, dessinant, dans le crépuscule, leurs formes confuses. Quelques chants de coqs perçaient la brume matinale, et, de loin en loin, des gémissements d'oiseaux engourdis se faisaient entendre au creux des fossés presque enfouis sous la neige. Avant de tourner le chemin qui conduisait à la grande route, nous jetâmes un regard derrière nous , et , à travers la demi obscurité, nous aperçûmes les comédiens groupés dans la cour du Lion-Rouge ; ils achevaient leurs préparatifs de départ; mon compagnon soupira.

— Ne saviez vous pas que cela devait finir ainsi? lui dis-je en souriant ; nous avions commencé par les illusions, il (allait finir par les regrets. Regardez làbas la grand'mère debout sur le seuil près de la princesse de Sicile. Ce sont là deux poésies que nous

laissons derrière nous; notre nuit s'est écoulée, pour moi au milieu des féeries du vieil âge, pour vous au milieu de celles de la jeunesse; nous avons le même sort; après le rêve vient la réalité.

C'est un juste retour des choses d'ici-bas.

Et si vous vous en plaigniez à votre Languedocienne, elle vous répondrait par la phrase proverbiale de son pays : Cos coumte Ramoun 1.

' Cos coumte Ramoun, cela est comte Raymond, c'est-àdire cela est juste. Ce proverbe s'est établi par suite des souvenirs de droiture et d'équité qu'a laissés dans le Languedoc Kaymond V, comte de Toulouse, qui vécut au xne siècle.

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