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LES BRYERONS ET LES SAULNIERS

On appelle Sillon une longue colline qui sépare du reste de la Bretagne tout le territoire compris entre l'embouchure de la Loire et celle de la Vilaine. La route de Nantes à Vannes suit la crête de ce rempart naturel. Vous avez alors, à droite, la Bretagne française, médaille effacée où l'œil le plus attentif chercherait en vain à distinguer une empreinte, tandis qu'à gauche s'étend jusqu'à la mer une contrée dont le paysage et la population ne ressemblent à nuls autres. Avant d'y entrer, vous n'aviez rencontré que des paysans de petite taille, aux membres noueux, à la figure pâle et d'un calme sombre; maintenant, vous trouvez des hommes grands, souples, colorés et riants. Là-bas la vie semblait se concentrer sous une forme solide, mais fruste; ici elle s'épanouit dans toute sa splendeur : à la race celtique a succédé la race Scandinave.

Ceci est en effet une colonie des hommes du Nord. Débarqués là au v° siècle, les Saxons y sont demeurés depuis sans se confondre avec les tribus voisines.

Leurs familles agrandies sont devenues des paroisses dont presque tous les habitants portent les mêmes noms et ne se distinguent que par des sobriquets.

C'est surtout dans la Bryère et au pays des salines que la physionomie de la race étrangère est restée visible. Là les anciens coureurs de mer ont conservé un peu de leur humeur aventureuse. L'été fini, vous les voyez partir sur leurs futreau.v ' ou à la suite de leurs mules ; ceux-là se dirigent vers Nantes, la Rochelle, Bordeaux, pour vendre la tourbe des marais; ceux-ci vont dans l'Ouest essayer la troque du sel. Le plus souvent la femme accompagne son mari. Assise sur la maîtresse mule, qui marche en avant ornée de houppes bariolées et de la grosse sonaille qui dirige la caravane, elle file ou tricote la laine rapportée des fermes de la Bretagne et de la Vendée, tandis que le saulnier suit en chantant quelque vieux cantique. Parfois un semestrier qui retourne au pays ou un piéton éclopé prend place sur un des doublons et s'associe, pendant quelques heures ou quelques jours, au voyage du négociant nomade.

C'est à la suite d'une de ces caravanes que j'avais commencé une excursion depuis longtemps projetée vers les côtes guérandaises, et je chevauchais le long du Sillon avec une douzaine de mules qui s'en retournaient au bourg de Saille. Sauf quelques charges de grains et d'épiceries, toutes revenaient à vide sous la conduite du saulnier Pierre-Louis , surnommé le Grenadier. C'était un vaillant gars, au visage ouvert et de haute mine, qui prenait la vie en bonne part,

1 Barque dune forme particulière.

récoltait de chaque jour tout ce qu'il en pouvait tirer, et s'endormait le soir sans s'inquiéter comment le soleil se relèverait le lendemain.

Pierre-Louis n'avait que deux mules dans le convoi avec lequel il était parti six semaines auparavant : les autres appartenaient, ainsi que leurs sommes de sel, à des voisins auxquels il devait en rendre compte; mais le voyage, malheureux pour tous, l'avait été particulièrement pour lui. Une de ses bêtes s'était perdue près deChemillé; la seconde, estropiée en chemin, avait dû être vendue, comme il le disait, au prix des fers et de la peau. 11 revenait ruiné, mais sans en paraître plus triste. Vêtu de sa souquenille et de ses grandes guêtres de toile blanche, le fouet noué en bandoulière, son chapeau à larges bords relevé du côté où ne brillait point le soleil, il suivait l'accotement de la route , les deux mains dans la poche ménagée sur le devant de sa blouse en manière de manchon, ou ciselant avec son couteau des baguettes de coudrier qu'il distribuait aux enfants du village.

Oisif ou occupé , Pierre-Louis sifflait toujours ; tantôt c'était un air champêtre embelli de mille cadences, tantôt un fragment d'hymne d'église aux noies pleines et monotones, plus souvent des modulations improvisées dont le rhylhme et le ton semblaient s'harmoniser avec toutes les rumeurs de la roule. Ici elles imitaient le gazouillement des oiseaux, là elles devenaient susurrantes avec le bruit des sources; plus loin, confuses et prolongées comme le murmure du vent dans les brandes ; partout enfin, quel que fût son caractère, le mélodieux sifflement du

saulnier, en traduisant à son insu sa propre sensation, servait à compléter les aspects du site; il était devenu pour moi , avec le tintement de la sonaille, un accompagnement obligé du voyage. S'il se taisait, je sentais comme un vide subit dans ce qui m'entourait; mon oreille cherchait quelque chose, j'éprouvais enfin la même impression que le promeneur habitué au bruit d'une cascade quand la vanne du moulin se baisse tout à coup et étouffe la voix berceuse des eaux.

Dans ce cas, pour compensation, je renouais ordinairement l'entretien avec la saulnière, jeune et belle paysanne qui venait de Caire son premier voyage de troque. Obligée de suivre son mari, elle avait du laisser à Saille un entant en sevrage. A chaque village dépassé, elle supputait la dislance amoindrie, et son grand œil noir fouillait l'horizon avec une ardeur avide. Pourtant chez elle, l'impatience même était souriante comme tout le reste ; la tristesse ne semblait point avoir de prise sur cette puissante et sereine beauté. En la voyant, on se rappelait involontairement les ciels du Midi, d'un bleu si riche, que les nuages, au lieu de les voiler, semblent s'y fondre. Ses traits reflétaient, aussi bien que ceux de Pierre- Louis, ce contentement qui est la grâce du bonheur, mais avec un calme plus noble. Evidemment l'homme était gai par insouciance, la femme par soumission.

Nous avions côtoyé l'ombreuse vallée de la Chésine, et nous venions d'atteindre une longue chaîne de crêtes dépouillées , quand la saulnière me fit remarquer les moulins du Sillon, dont les ailes tournaient rapidement , bien que partout ailleurs nous les eus-

sions vues immobiles. Je voulus expliquer ce contraste par la hauteur même des sommets; mais Pierre-Louis m'affirma que c'était un don de la Vierge, qui ne pouvait être annulé que par l'influence du Kourigan noir. De nouvelles explications me firent comprendre que ce dernier, également connu sous le nom de petit charbonnier, était un génie à part, dans lequel l'imagination saxonne semblait avoir personnifié le malheur. Elle en avait l'ait le frère aîné de la mort! Jeanne me le représenta comme une sorte d'huissier funèbre que l'on rencontrait à chaque détour de la vie, moins pour avertir d'un désastre que pour le signifier. Elle-même l'avait rencontré plusieurs fois, ainsi que Pierre Louis, et toujours quelque chagrin avait suivi son apparition. A ce voyage encore, dans la soirée de leur départ, tous deux l'avaient aperçu à travers les haies qui bordaient la route ; il les avait accompagnés quelque temps, puis, traversant le chemin comme pour y laisser une trace de mauvais sort, il avait disparu en poussant un cri qui ressemblait en même temps à un éclat de rire et à une plainte.

Après avoir traversé Savenay. nous nous dirigeâmes vers Saint-Joachim. Quelque affaire du saulnier avec le parrain chez lequel Jeanne avait été élevée nécessitait ce détour par la grande Brjère.

Le pays que nous traversions avait évidemment formé autrefois une immense embouchure par laquelle la Loire précipitait ses eaux vers l'Océan. Entrecoupant alors de ses canaux tout l'espace compris entre Paimbœuf et le Sillon, le fleuve avait peu à peu grossi les atlerrissements de sa rive droite. Là étaient

venus s'entasser les sables et les limons changés aujourd'hui en prairies; le remous y avait conduit les arbres arrachés par l'inondation, et que l'on trouvait encore enfouis sous le sol qui leur avait donné la couleur de l'ébène ; c'était la Loire enfin qui avait fait naître, puis détruit les forêts marécageuses dont la décomposition formait maintenant cette gigantesque tourbière de plus de vingt lieues de contour, connue sous le nom de grande Bryère.

Les traces de ce long effort des eaux étaient partout visibles autour de nous. La plaine entière avait l'aspect d'un lac récemment desséché. Sur l'aride fond de la tourbière s'élevaient de loin en loin, comme des corbeilles, des groupes d'iles verdoyantes que des chaussées reliaient l'un à l'autre. L'aspect de ces îles avait quelque chose de paisible, de sauvage qui reposait le regard. Au milieu de touffes d'ormeaux se dressaient des toits de chaume tellement déformés par les gramenls, les liserons et les saxifrages, qu'on les eut pris, à distance, pour des rocs creusés ; les alouettes de mer et les cobrègeaux (courlis gris) tournoyaient autour de ces oasis rustiques avec des cris joyeusement aigus, et sur le penchant des îlots , paissaient des brebis d'un noir rougeàlre dont les bêlements se répondaient. Les lueurs du soir commençaient à teindre l'horizon ; nous tournions le plateau parsemé de hameaux et de bocages. Tout à coup, au versant des îles verdoyantes que nous venionsdecotoyer.se déploya la grande Bryère.

Qu'on se figure un désert , non de sable , mais d'épongé calcinée, au-dessus duquel flotte perpétuellement une brume lourde et fétide. Le terrain caho-

teux forme des monticules et des vallées ; mais vous moulez en vain, les hauteurs n'ont pas de brises plus fraîches; vous avez beau descendre, les vallées n'ont pas d'ombrages plus verts. Toujours vous retrouvez la même teinte, la même atmosphère, la même stérilité. Partout s'étend un linceul roux tacheté de carex rigides ; c'est l'uniformité dans son plus implacable ennui. Le sol pulvérulent fuit sous les pieds et en garde l'empreinte; les flaques d'eau, sans chatoiements, ressemblent à des mares d'encre; on dirait les lacs infernaux décrits par Virgile. Evidemment les flots de l'Avertie ont passé là. et l'entrée du Tartare doit être proche.

INous apercevions, de temps en temps, quelques paysans occupés à couper la tourbe. Vêtus deberlinge brun, leurs longs cheveux pendants jusque sur leurs épaules, le visage imprégné de poussière et de fumée, ils semblaient eux-mêmes faire partie de la tourbière; on eut dit qu'ils sortaient de ce sol noirâtre comme la nation de Cadmus des champs thébains.

Cependant notre caravane continuait sa route. Derrière notre belle saulnière, portant son élégant costume à couleurs éclatantes, venaient les mules, la tête ornée de branches vertes cueillies sur le chemin, puis Pierre-Louis, vêtu de toile fine et blanche. 11 marchait en sifflant une mélodie champêtre qu'accompagnaient les tintements des grelots et les claquements cadencés de son fouet. Tout cet ensemble avait quelque chose de frais et de galant qui contrastait singulièrement avec notre entourage; c'était comme un rayon de lumière , de grâce et de gaieté traversant les ténèbres de l'ennui. Je ne pus m'cin-

pécher de le dire à Jeanne ; elle répondit par un hochement de tète méditatif.

— Oui . reprit-elle à demi-voix , la Bryère ne rit pas à ceux qui la voient pour la première l'ois ; mais elle ressemble aux femmes vieillies dans le ménage, qui ont plus de mérite que de beauté. Cette vilaine campagne, voyez vous, fait vivre quasiment onze paroisses.

— Vous l'avez habitée longtemps? demandai-je.

— Quatorze années, dit la jeune femme en promenant sur l'aride désert un regard brillant, et ce ne sont pas les plus mauvais jours de ma vie. J'avais une coiffe de toile rousse et une jupe de berlinge, mais pas de soucis! On a beau dire, allez, le bon Dieu n'a encore rien inventé de mieux que la jeunesse.

— Ainsi vous regrettez le passé?

— Je ne regrette rien, monsieur, je me rappelle, voilà tout. Ah ! fallait voir les belles corvées que nous faisions dans la Bryère, quand je venais pour y enlever la pélette ï avec Gratien.

— C'était le fils de votre tuteur ?

— Faites excuse; Gratien est un pauvre abandonné de l'hospice de Savenay que la parraine (la femme du parrain) avait pris en nourriture et qui est resté depuis au logis. Je l'ai quasiment vu grandir comme un frérot (jeune frère) ; il n'y avait pas de plus laid gars dans toute la paroisse, mais aussi c'était la meil-

i On appelle la péletle la première couche de lourbe. Les Brycrons l'enlèvent au hoyau, au commencement de Télé, et la réservent pour leur usage personnel. La couche du dessous fournil la tourbe marchande.

leure créature du bon Dieu. Depuis, par malheur, quelque mauvais esprit lui a jelé un sort et l'a fait folèyer. \\ n'est pour ainsi dire jamais au logis , et depuis mon mariage je ne l'ai point revu.

Elle me fil ensuite l'histoire de ces premières années passées dans la Brjère. C'était là qu'elle avait grandi, essayé ses forces, là qu'elle s'était comprise et qu'elle avait entrevu les mille horizons ouverts par l'espérance. Elle m'expliqua tout cela sans le savoir elle-même, en me racontant naïvement son passé. Pour me dire ce qu'elle avait senti, elle me dit ce qu'elle avait fait.

Son parrain. Michel Marou. coupait tous les ans dans la Bryère plusieurs milliers de mottes qu'il embarquait à l'étier de Méans, et qu'il conduisait lui-même en Loire. Le futreau dérapait chargé de sa montagne de tourbe; l'unique voile était hissée au mât, et l'on disait adieu au foyer pour plusieurs mois. Michel, Jeanne et Gralien composaient tout l'équipage. Tous trois remontaient lentement le fleuve, dont les vagues rasaient le bord de la barque surchargée et leur rejaillissaient au visage. A chaque bourg, le futreau était amarré à un saule, et l'on essayait de vendre ou d'échanger la tourbe, mais sans quitter le bateau. Son arrière-point était devenu leur foyer flottant; l'habitude avait rendu suffisante l'étroite cabane où vivaient ces bohémiens des eaux.

Cependant leur navigation était parfois difficile et périlleuse. Quand la Loire couvrait ses rives, que les forêts de peupliers enfouies sous le débordement n'apparaissaient plus au loin que comme des champs de roseaux, que les eaux troubles et bouillonnantes

se précipitaient en vingt courants furieux, roulant les arbres déracinés, les chaumes épars, les barges submergées, alors souvent la barque (lu Bryéron luttait en vain contre la vague, et flottait emportée à la grâce de Dieu. D'autres fois les glaces de l'hiver emprisonnaient le futreau pendant un mois entier près du bord; mais si l'air venait à s'attiédir brusquement, un long craquement retentissait au haut du fleuve; on voyait un cavalier passer bride abattue sur la rive en jetant le cri terrible : La débâcle! et les glaçons détachés arrivaient de toutes parts comme des roches flottantes, broyant tout sur leur passage, avalanches d'autant plus redoutables qu'elles cachaient ce qu'elles avaient détruit, et emportaient mystérieusement vers la mer les cadavres et les ruines.

La jeune femme avait vu tous ces désastres et couru tous ces dangers; mais, l'épreuve subie, tout était oublié. Au premier rayon de soleil brillant sur le futreau, à demi noyé, au premier oiseau gazouillant sur les branches du bouleau encore couvert de givre, la confiance renaissait à bord; les vêtements mouillés étaient suspendus aux cordages , la fumée du foyer remontait vers le ciel; Michel hissait la voile, Gratien jetait son filet dans le fleuve, et Jeanne reprenait sa quenouille avec sa chanson accoutumée.

La saulnière avait vécu ainsi quatre années, libre de désirs et de soucis. Un hasard lui fit rencontrer, à l'étier de Méans, Pierre-Louis, qui la prit à gré, et, contre l'usage de ceux de Saille, ne craignit point d'épouser une femme née hors de sa paroisse. Bien qu'elle ne se plaignit point du saulnier, je crus com-

prendre que sa légèreté joviale avait eu pour résultat de dissiper la dot de la jeune femme et son propre patrimoine.

Nous en étions là, quand la rencontre de Michel Marou lui-même rompit l'entretien. Le parrain de Jeanne était dans la Brycre avec sa sœur, occupé à enlever la pëlette. La saulnière les reconnut de loin, et mit sa monture au trot pour les rejoindre. Toutes les mules suivirent à la file, si bien que j'arrivai au moment où elle embrassait Michel et la vieille Bryèronne.

L'accueil de ceux-ci fut plutôt embarrassé que tendre. Comme tous les paysans, ils semblaient arrêtés dans leur expansion par une sorte de honte qui ôtait sa grâce au contentement. Tous deux restaient debout devant les nouveaux venus, ne sachant que rire et s'étonner de les voir. Enfin pourtant ils se décidèrent à prendre avec eux le chemin du logis. Jeanne avait laissé là sa mule et pris à pied, avec la vieille sœur, un sentier de traverse; moi-même je forçai ma monture à rompre les rangs et à ralentir le pas, afin de voir plus à loisir l'étrange paysage qu'éclairait alors le soleil couchant. Michel et le saulnier me précédaient de quelques pas, engagés dans une conversation dont plusieurs phrases m'arrivaient par intervalles, mais que j'entendais sans y prendre garde. Cependant le nom de Gratien éveilla, pour ainsi dire, mon oreille et attira mon attention.

— Est-il reparti? demandait Pierre-Louis, dont l'inquiétude perçait même sous l'accent moqueur de sa voix.

— Depuis denx jours, répliqua le Bryèron; il va

et vient, comme ça, sans pouvoir dire pourquoi : on croirait un cobréyeau que la brise de mer amène et remporte.

— Mais la brise de mer. c'est toujours Jeanne?

— Toujours ; il est aussi aflblé d'elle que quand lu l'as épousée, et, si on prononce son nom devant lui, eùt-il le morceau de pain près des lèvres, il se sauve comme le guildemot qui a entendu un coup de fusil.

Pierre-Louis éclata de rire.

— En voilà une rage ! reprit-il ironiquement ; la plus vilaine chouette du pays s'énamourer d'une jolie ûlle comme Jeanne! Si elle se doutait de la chose, il y aurait de quoi la faire rire jusqu'au jugement dernier.

— Ne crois pas ça, dit Michel plus vivement, et surtout souviens-toi de ne lui en rien dire ; tu m'en as juré ta promesse...

— Je l'ai tenue, foi d'homme! répliqua le saulnier; mais avez-vous peur qu'une pareille nouvelle tourne la tète de ma femme? Voilà-t-il pas de quoi la rendre glorieuse?

— Pas glorieuse, mais triste ; tu ne connais pas la fille comme moi, Pierre-Louis. Au reste, en voilà assez ; causons de tes affaires...

Ici les deux interlocuteurs parlèrent plus bas et marchèrent plus vite. Pour continuera les entendre, il eut fallu presser le pas ; mais je m'intéressais médiocrement à la suite de cet entretien. L'espèce de secret que je venais de surprendre excitait bien autrement ma curiosité, et je résolus de me servir do ce que j'avais appris pour découvrir ce qui me restait

à savoir. Je cherchai pour cela des yeux la saulnière. Elle avait coupé au plus court à travers la Bryère, et je la distinguai gravissant un des monticules qui se dressent çà et là dans la plaine aride. Je forçai ma monture à prendre le trot, afin de la rejoindre ; malheureusement la chose était moins facile que je ne l'avais supposé. Je rencontrais à chaque instant des flaques d'eau croupissantes qu'il fallait contourner, ou des coupes de tourbière interrompant brusquement le chemin. La nuit descendait d'ailleurs rapidement, et, par un contraste singulier, semblait plus profonde dans la Bryère qu'à quelques centaines de pas. Tandis que plusieurs îles se détachaient devant moi. si vivement éclairées par le soleil couchant qu'on pouvait y distinguer les moindres détails, l'espèce de vallée que je suivais était plongée dans une épaisse obscurité. 11 me sembla même qu'un nuage de fumée se mêlait à l'ombre de la nuit ; une odeur acre me prenait à la gorge, ma respiration devint plus difficile, l'air me semblait brûlant. Bientôt ma monture elle-même fut en proie à un visible malaise : elle dansait sur ses jarrets, et reniflait avec angoisse ; enfin elle tourna brusquement , voulut revenir en arrière, mais, retrouvant sans doute le même obstacle invisible, elle se jeta à droite tout effarée, rebroussa encore chemin, puis, comme emportée par une douleur furieuse, se mit à galoper en tout sens et à pousser des hennissements.

J'avais fait de vains efforts pour m'en rendre maître; rétive à la bride et à l'éperon, elle s'arrêtait par instants, se dressait sur ses pieds de derrière, puis retombait pour partir plus égarée. Forcément penché

sur la selle, je m'aperçus enfin qu'une cendre blanchâtre recouvrait partout le sol. et qu'une fumée légère s'en échappait. Les sabots de la mule enfonçaient à chaque instant dans cette arène livide et en ressorlaient vivement, en faisant jaillir des étincelles. A l'instant même, un souvenir me traversa la mémoire. On m'avait dit que la flammèche envolée du brasier d'un pâtre où de la pipe d'un fumeur suffisait parfois pour mettre le feu à la tourbière, et que la sourde intensité de l'incendie déjouait tous les efforts des Bryérons; l'hiver seul pouvait l'éteindre. Je n'en pouvais plus douter, jetais pris dans un de ces brûlis latents sans que la nuit me permit de distinguer ma route pour y échapper.

Sérieusement effrayé, j'allais jeter un cri de détresse, quand je fus prévenu par les voix de Michel et du saulnier, qui, ramenés près de moi par les détours du sentier, venaient de m'apercevoir. Tous deux comprirent à l'instant le danger, car ils coururent à ma rencontre et s'arrêtèrent à une petite dislance en m'appelant. Je fis un effort désespéré pour contraindre la mule à se diriger de leur côté ; mais, arrivé devant une mare étroite et sombre qui nous séparait, l'animal refusa de la franchir. Je n'étais qu'à une vingtaine de pas des deux paysans, qui continuaient à me crier : « Par ici ! » et je ne pouvais décider ma rétive monture à avancer. Je la sentis même bientôt qui se dérobait sous moi et se préparait à reprendre sa course vers la tourbière en feu ; Pierre Louis, après l'avoir inutilement appelée par son nom et encouragée, saisit la perche que le Bryéron tenait à la main comme un bâton de route, il en

enfonça le bout le plus mince dans la marc, prit son élan en s'appuyant à l'autre extrémité, et tomba sur la croupe même de la mule. Passant alors ses deux bras sous les miens, il s'empara de la bride, appuya les talons aux flancs de ma monture avec des cris familiers, et la précipita, pour ainsi dire, dans la ravine.

A peine l'animal eut-il senti la fraîcheur de l'eau qu'il s'arrêta avec une sorte de soupir de soulagement. Son cou était blanc de sueur, et tout son corps tremblait. Pierre-Louis se pencha vers lui.

— La. la, Belotte, dit-il en la flattant de la main et de la voix ; ce n'est rien, ma fille, un bain de pieds va te guérir.

Je me retournai vers le saulnier avec un véritable élan de reconnaissance.

— Ma foi ! vous êtes arrivé à temps, m'écriai je en lui serrant la main, et vous venez de me rendre un service que je n'oublierai pas.

— N'oubliez pas surtout que. quand on ne sait pas conduire sa bête, il faut qu'elle vous conduise, dit le saulnier brusquement ; c'était bien la peine de quitter le train de mules pour venir se jeter dans le brûlis! V oilà Belolte qui arrivera boiteuse au pays et qui me vaudra quelque affront.

Je le rassurai en déclarant que je prenais sur moi toute la responsabilité de l'accident.

— N'importe! dit Pierre-Louis, qui ne pouvait garder longtemps son humeur; monsieur devrait savoir qu'on ne se promène pas dans la Bryèie comme sur les places de Nantes. Dans ce pays-ci, voyez-vous, il faut avoir un œil au maître doigt de

chaque pied, vu qu'il y a sur le chemin plus de mauvais pas que de couëltes de plumes; mais tout de même, nous voilà dehors pour le quart d'heure, et maintenant ça ira!

J'avais déjà remarqué en chemin que c'était le mot favori du saulnier. Fallait- il remplacer une sangle brisée, se mettre à l'abri de la pluie ou du soleil, se détourner d'une route devenue impraticable. Pierre-Louis trouvait une corde, un sac ou un sentier de traverse, et répétait son mot philosophique : Ça irai Celte fois, du reste, il l'avait justement appliqué, car la mule venait de sortir de la mare sans trop de peine. Je mis pied à terre, et abandonnant la bride au saulnier, je me retournai vers la tourbière en feu.

A la petite distance où nous nous trouvions, rien n'annonçait l'incendie qu'une fumée tamisée et pâle, rendue plus visible par l'obscurité. Michel me dit que ces accidents étaient heureusement assez rares, et que les pluies fréquentes apportées par les vents du sud-ouest arrêtaient presque toujours le fléau à sa naissance. Cependant on avait souvenir d'un embrasement terrible, qui s'était insensiblement étendu à plusieurs centaines d'arpents, et avait menacé d'envahir la plaine tout entière. Il avait fallu sonner les cloches dans les onze paroisses riveraines; tous ceux qui pouvaient manier la bêche ou la pioche étaient venus, et l'on avait cerné l'incendie par une fosse d'une lieue de circuit. La mare que je venais de traverser en avait fait partie. Tout en me donnant ces détails , le Bryèron tâchait de retirer la perche que Pierre-Louis avait laissée enfoncée dans le lit

iourbeux de la ravine ; mais elle résistait à ses efforts, je dus lui prêter la main.

— Monsieur voit que la Bryère aime ce qu'elle tient, me dit Michel en souriant ; qui laisserait là ma ningle seulement quelques jours la verrait disparaître jusqu'au bout. Rien n'est ici comme ailleurs. Il se passe quelque chose sous notre terre , savezvous ! On a beau manger la tourbe avec la bêche , elle reste toujours au même niveau, et la Bryère monte à mesure.

Je demandai si l'on donnait dans le pays quelque explication de ce phénomène.

— Pardieu ! c'est la faute aux fils de Japhet, interrompit le saulnier en riant ; monsieur ne sait donc pas l'histoire? Il paraîtrait qu'au temps d'autrefois la Bryère avait comme qui dirait un rez-de-chaussée et une cave. Le tout appartenait aux kourigans et à la famille de Japhet, et chacun occupait à son tour le dessus ou le dessous ; mais les hommes, qui étaient déjà des maugrebms, profitèrent du moment où ils demeuraient au meilleur étage pour murer dans la cave leurs voisins, si bien que tous sont restés là depuis, sauf le petit charbonnier, qui s'est enfui par la cheminée, et qui est devenu notre génie de malheur. Si la Bryère monte, c'est que les kourigans la soulèvent pour venir réclamer leur étage, et si les perches descendent, c'est qu'ils attirent à eux tout ce qui s'enfonce dans la terre.

Je couchai chez le Bryéron, dans un de ces lits de plumes dressés sur un double rang de fagots auxquels il faut monter comme à l'assaut, et qui, selon l'expression du pays, ne laissent que la passée sous

le baldaquin. Le lendemain, nous nous remimes en route dès la pointe du jour, et nous traversâmes la Bryère sans nouvelle aventure. Jeanne me parut seulement plus soucieuse que la veille. J'essayai en vain de lui parler ; l'entretien tombait toujours , comme un volant qu'on ne vous renvoie pas. En désespoir de cause, je me retournai vers Pierre-Louis, dont la jovialité n'avait subi aucune atteinte, et j'allai le rejoindre avec ma mule à la queue du convoi.

— Eh bien ! voilà un temps impérial , me dit le saulnier en me montrant le soleil qui montait à l'horizon dans toute sa magnificence ; le bon Dieu illumine pour notre retour.

— Cela ne rend pas Jeanne plus gaie, répliquai-je à demi-voix.

Pierre-Louis jeta un regard vers la saulnière.

— Ah ! monsieur a vu ça, dit il, c'est vrai qu'elle a ce matin du noir dans le cœur ! Ça vient de ce qu'elle a eu un signe... Le petit charbonnier lui est encore apparu.

— Quand cela?

— Hier, après souper; monsieur était déjà couché : eile a voulu sortir dans le courtil pour faire sa visite aux avettes, mais, comme elle arrivait près des ruches, elle a vu le kourigan noir, qui se tenait tout contre.

— Et comment l'a-t-elle reconnu?

— Pardieu! à sa courte taille, à son costume noiraud et à son grand feutre qui lui tombe sur le nez, sans compter que ça se sent. Il n'y a pas dans tout le pays un enfant sorti du chariot à roulettes , qui, sans

i Chariot dans lequel on place les enfants pour leur apprendre à marcher.

avoir jamais vu le méchant garçon, ne puisse dire : Le voilà!

— Lui a-t-il parlé?

— Non ! en l'apercevant, elle a jeté un cri et elle est resiée en place, tremblante comme une feuille au vent ; alors le kourigan a grommelé tout bas quelque chose qu'elle n'a pu entendre, puis il a disparu, et Jeanne est rentrée au logis plus pâle qu'un linceul. J'ai voulu lui relever le cœur; mais, pas moins, il y a de quoi faire penser, et ceci est une mauvaise annonce.

Nous étions sortis de la Bryère. Le pays dans lequel nous venions d'entrer prenait insensiblement un caractère non moins étrange, bien que complètement différent. Nous avions d'abord traversé d'immenses prairies encadrées de rideaux de saules, derrière lesquels on voyait glisser les hautes voiles des chalands de la Ivoire, puis l'étier de Méans, l'ancien Brivates portus de Ptolémée, couvert de chaloupes, de futreaux et de barges, qui attendaient les récoltes du pays; enfin, les campagnes de Saint-Nazaire, sur lesquelles ondoyait un océan de blonds épis. Là déjà les champs de sable avaient commencé; bientôt ils nous entourèrent; nous arrivions au terrain d'Escoublac.

Ici , comme dans la Bryère , vous trouvez un sol cahoteux et tourmenté. Des collines de sable balayées par le vent descendent , tantôt en talus abrupts et unis comme une pierre sciée, tantôt en cascades rugueuses comme un rocher. Des vallées , creusées en tout sens, sont parsemées de bancs de coquillages et de réservoirs d'eau saumâlre dans lesquels se reflète

le ciel, et où semblent naviguer les nuages. Une ondée de sable fin tourbillonne perpétuellement sur ces champs déserts, où se dressent, ça et là, quelques chardons et quelques joncs marins. Du reste, ni habitations, ni cultures. On n'entend que le cri des alouettes de mer qui s'abattent par troupes sur ce sol aride , où leur plumage grisâtre empêche même de les distinguer. A la cime de la colline la plus haute, un arbre élève son maigre feuillage, le seul de ce Sahara maritime : c'est l'arbre du cimetière de l'ancien bourg d'Escoublac. Ses racines poussent dans les tombes enfouies, mais les restes qu'elles renfermaient en ont été arrachés par la tempête. La même rafale qui avait promené si longtemps ces marins sur les mers continue à les rouler sur le sable qui recouvre leur berceau. Vous apercevez partout leurs ossements dispersés sur les pentes, et vous les sentez craquer sous vos pieds.

Mon conducteur avait consenti à se détourner un moment de sa route, pour visiter l'emplacement du village enseveli. Nous parcourions une plaine où le sol ondulé avait pris l'apparence des vagues ; on eût dit une mer subitement pétrifiée par quelque enchantement. Pierre-Louis me montra, sur la hauteur, la place où lui-même avait vu, dans son enfance, la flèche de l'église dont la pointe alors perçait encore le linceul de sable; depuis, tout avait disparu.

Cependant notre caravane avait atteint un pli de terrain abrité, où quelques herbes marines brodaient l'arène de leur pâle verdure. Au pied du tertre qui protégeait ce coin privilégié, un enfoncement avait été creusé de m;iin d'homme, et une pierre roulée

on guise do siège. Sur le devant s'étendait une petite grève de sable durci p;ir l'humidité. Jeanne, qui avait mis pied à terre, lâcha la bride de sa mule, et s'avança vers la grotte pour mieux voir le paysage; elle tenait à la main une branchcd'osier encore garnie de feuilles qui lui servait de houssine, et elle en frappait le sol d'un air distrait. Tout à coup je la vis tressaillir et s'arrêter avec une exclamation de surprise épouvantée.

— Qu'y a-t-il? demandai-je en m'approchant.

— Voyez ! dit-elle.

Et sa baguette, qui tremblait dans la main, me montrait le sol sur lequel étaient tracés quelques caractères mal formés imitant l'écriture moulée. Pierre-Louis s'approcha.

— Dieu me sauve ! c'est ton nom ! s'écria-t-il troublé.

— En effet, repris-je en regardant à mon tour, il y a bien Jeanne; mais que voyez-vous là qui puisse vous effrayer?

— Non, ce n'est rien, dit le saulnier, qui cherchait évidemment à surmonter une première impression; rien que des contes de vieilles femmes ! A les entendre, quand on trouve, comme ça, son nom écrit dans les endroits où il ne vient personne, c'est un ajournement du mauvais esprit... du petit charbonnier, quoi ! Mais on ne croit pas à ces choses-là... Le nom de Jeanne peut avoir été mis à cette place par n'importe qui... peut-être bien par monsieur lui-même.

En hasardant cette supposition, le saulnier me jeta un regard moitié interrogateur, moitié suppliant, qui semblait une invitation à l'appuyer : il cherchait

un prétexte d'explication qui put tromper la jeune femme et lui-même; mais Jeanne répondit de manière à prévenir tout mensonge. Elle nous avait suivis jusqu'alors, et savait que nous ne nous étions point approchés du placis où son nom se trouvait tracé. La marque de nos pas avait d'ailleurs écrit tous nos mouvements. Comme elle me les montrait, mes yeux remarquèrent sur le sable une empreinte singulière qui ne semblait laissée ni par le pied d'un homme ni par celui d'un animal connu. De forme triangulaire, cette empreinte était, pour ainsi dire, frangée par une rangée de griffes ou de doigts vaguement indiqués. Mes deux compagnons l'aperçurent aussi bien que moi, et se la montrèrent en silence. Je compris, au trouble de la saulnière et à l'empressement avec lequel Pierre-Louis rassemblait ses mules, que cette dernière indication levait tous les doutes. Le saulnier me pria assez brusquement de reprendre ma monture, et nous sortîmes des dunes.

J'aurais voulu m'expliquer ces pistes bizarres autour du nom de Jeanne; mais, quand je voulus interroger cette dernière, elle me répondit avec une réserve pleine de répugnance. lie saulnier lui-même avait momentanément perdu son insouciante gaieté : il marchait derrière nous, la tête basse et les mains sous les aisselles, sans prendre garde à ses mules, qui , par instants, rompaient la fde pour arracher aux buissons quelques jeunes repousses de ronces ou d'églantiers.

Ceci me frappa sans me surprendre. J'avais déjà pu remarquer plus d'une fois combien facilement l'imagination de ces coureurs de roule inclinait au

merveilleux. Livrés à toutes les illusions que peuvent créer l'ignorance et le désir, ils suivent les chemins déserts en interrogeant les lueurs et les ombres, les silences et les rumeurs. Peu à peu la fascination de la solitude les trouble; ils sentent leur raison vaciller et mille images confuses se former dans les ténèbres. Iicrcés par le pas lent des mules et à demi endormis au son de leurs grelots monotones , ils voient les arbres courir à leurs côtés comme des fantômes; le vent qui siffle dans les rochers devient une voix qui les appelle, le bruissement de l'eau, une plainte de trépassés. Tous les incidents de l'obscurité se transforment en mystères saisissants. Un monde imaginaire se substitue, de plus en plus, au monde réel ; ils aperçoivent ce qu'ils ont imaginé, ils entendent ce qu'on leur a raconté. En vain demandent-ils à leur gourde de voyage l'assurance et la lucidité qui leur échappe , chaque gorgée d'eau-de-feu évoque un nouvel essaim de visions, jusqu'à ce qu'étourdis d'ivresse, ils glissent de leur monture et s'endorment sur le gazon de quelque carrefour. Là, continuant leur voyage dans le sommeil, ils passent de plain-pied de la réalité au rêve. C'est alors que les muletiers qui traversent les miellés 1 de la Normandie rencontrent, dans leurs songes, le moine trompeur, assis sur la pierre du chemin avec ses piles d'or attirantes, ses cartes qui gagnent toujours, et proposant au passant de lui jouer son âme; c'est alors qu'ils voient la mule d'égarement qui se laisse monter par le premier

1 On appelle miellés les grèves sablonneuses du département de la Manche.

venu, puis disparait pour toujours avec lui, ou qu'ils entendent le grelot maudit tintant au-dessus des vagues et attirant les voyageurs aux abîmes. Les saulniers de la Loire n'échappent pas plus que ceux de la Manche à ces hallucinations décevantes. Eux aussi, l'inconnu les enveloppe et les épouvante. Vous leur opposerez en vain tous les raisonnements : l'imagination populaire a bâti son poëme au-dessus de la région que ceux-ci peuvent atteindre; tout au plus les amènerez-vous à un doute de complaisance qui est encore l'expression de la foi.

Cependant nous avions atteint une campagne soigneusement cultivée, et dont on commençait à enlever les moissons. On entendait de tous côtés des chants dont je ne remarquai d'abord que la mélodie traînante ; en approchant , je m'aperçus que les paroles en étaient improvisées et adressées à l'attelage, qui semblait les comprendre. Si la voix fatiguée cessait de se faire entendre ou seulement fléchissait, on voyait le joug s'abaisser, les pas s'alanguir; mais que le chant reprit , les bœufs relevaient la léte en faisant un nouvel effort.

Je ralentis la marche de ma monture pour écouter un jeune paysan dont le chariot, chargé de gerbes, côtoyait, au delà du fossé, la route que nous suivions. Il répétait, dans un mode plaintif et sur le ton élevé ordinaire aux chanteurs de la campagne, un de ces ranz champêtres dont les paroles , immédiatement recueillies , me sont souvent revenues à la mémoire. L'improvisateur les adressait à son attelage.

Hé!...

Mon rougeaud ,

Mon noiraud , Allons ferme à Vhoustcau (le logis), Vous aurez du r'nouveau (regain).

L'bon Dieu aim' les chrétiens !

L'blé a graine ben , Mes mignons! c'est vot' gain!

Les gens auront du pain , Nos femm' vont ben chanter, Et les enfants s'ront gais !

Hé!...

Mon rougeaud ,

Mon noiraud , Allons ferme à Vhuusteau , Vous aurez du r'nouveau.

Certes, on peul dire ici comme pour la chanson d'Alceste :

La rime n'est pas riche, et le style en est vieux.

Mais ce cantique joyeux du pauvre laboureur sentant qu'il ramenait à la ferme, avec ses gerbes, les chants des femmes et la gaieté des enfants, cette espèce de confidence faite à ses humbles compagnons de peine, dont il avouait ingénument que sa prospérité était le gain, tout cela embelli par un beau soleil d'août , un paysage paisible , et surtout par la grâce de l'imprévu, me causa alors une émotion que je ne puis me rappeler sans qu'il m'en revienne quelque chose. 11 y avait tant d'harmonie entre les sourires du ciel, l'abondance de la terre et la naïve allégresse du poëte campagnard , que le tout se confondait,

pour ainsi dire, et que la rusticité du dernier disparaissait noyée dans la grande poésie de l'ensemble.

Pierre-Louis, qui s'était aperçu que j'écoutais, se rapprocha.

— En voilà un vrai bœuier, me dit-il, et qui sait bien ara vu de r sa couplée! Cette chanson-là , voyezvous, ça vaut tous les aiguillons quand on veut taire marcher les donneurs. Il n'y a rien comme la voix d'un chrétien pour les bêtes que Dieu nous a données à service ; ça leur soutient le cœur. Si je ne sifflais pas mes mules, leurs sommes de sel auraient doublé de poids.

Pendant tout ce temps, Jeanne était restée étrangère à l'entretien, et comme indifférente à ce qui l'entourait. Son regard, toujours tourné vers l'horizon, dévorait l'espace. Elle s'agitait sur sa monture; elle la frappait a chaque instant de sa baguette de saule pour presser son allure; ses traits avaient pris une animation presque fiévreuse. Nous commencions à croiser des gens que Pierre-Louis connaissait et avec lesquels il échangeait, en passant, quelques paroles amicales; mais Jeanne n'écoutait pas et allait toujours. Enfin le saulnier, qui était venu la rejoindre en tète de la caravane, mit tout à coup la main sur la bride de sa monture.

— Qu'y a t-il? demanda la saulnière en tressaillant.

— Tu ne vois donc point, là-bas? dit Pierre-Louis, qui lui montrait l'horizon.

— Un clocher?

— Celui du pays !

Elle poussa un cri, laissa tomber sa baguette et joignit les mains.

— Mon enfant ! mon pauvre petit enfant! balbutia-l-elle.

Un flot -de larmes lui moulait aux paupières et inonda bientôt ses joues. Pierre Louis fut ému de son émotion.

— Un peu de patience ! un peu de patience ! ma pauvre créature, dit-il en la regardant avec amitié, voilà que nous allons arriver... Voyons, Noirette, ferme, ma fille ! Allongeons le pas pour contenter la saulnière.

Soit que la mule comprît la prière de Pierre-Louis, soit que l'approche du pays eût réveillé sa vigueur, elle prit une allure plus vive. Jeanne ne disait rien et continuait à essuyer ses yeux. Dans ce moment nous fûmes croisés par un train de mules dont le conducteur reconnut mes deux compagnons. 11 les salua, mais avec je ne sais quel air embarrassé qui me frappa.

— 11 n'y a rien de nouveau au bourg? demanda le saulnier.

— Rien que le mariage de Jean Coup -de -trique , répliqua son interlocuteur.

— Et... mon petit Pierre? demanda Jeanne avec angoisse.

— Vous le verrez, répliqua le muletier, qui, sans attendre de nouvelles questions, prit congé et rejoignit en courant son convoi.

La saulnière parut encore plus agitée, et elle força sa mule à prendre le trot. Je la suivis avec une inquiétude dont je ne pouvais me rendre compte; en entendant les cloches sonner, je demandai malgré moi si c'était un glas.

— Non, me répondit Jeanne, c'est Vanyelus. Nous venions d'atteindre les premières maisons du

bourg; une femme, qui filait sur une porte, reconnut Jeanne et courut à elle.

— Ah! pauvre mignonne! vous arrivez à temps, s'écria-t-elle.

— A temps, pourquoi? demanda la saulnière.

— Vous ne savez donc pas? reprit la vieille femme déconcertée.

— Quoi? quoi? répéta Jeanne haletante.

— Eh bien ! . . . votre flot !. . .

— Mon petit Pierre?...

— 11 a la fièvre rouge !

Nous trouvâmes l'enfant au plus fort d'une maladie éruptive qui me parut avoir un très-mauvais caractère. On avait fait venir un médecin qui avait laissé une ordonnance sans donner grand espoir. La fièvre rouge décimait alors tout le pays de Guérande, et il était peu de maisons où elle n'eut laissé quelque berceau vide.

Jeanne en fut aussitôt instruite par les voisines accourues autour de l'enfant malade. Etrangères à ces tendres précautions qui tâchent de nous épargner l'inquiétude en nous cachant le danger, elles lui firent boire d'un seul trait la coupe d'amertume. Il fallut écouter les noms de toutes les mères dont les fils avaient été conduits au cimetière , entendre pleurer d'avance celui qui vivait encore, et supporter de vulgaires encouragements qui ôlaient l'espoir sans consoler. J'admirai la manière dont Jeanne endura ce coup. Après le premier étourdissement de la douleur,

elle sembla retrouver son calme dans la grandeur même de l'épreuve. Elle essuya ses yeux, étouffa ses sanglots; une sorte d'énergie sereine éclaira son visage. Ecartant les parents qui entouraient le berceau du malade, elle se mit à lui donner les soins nécessaires et à reprendre, pour ainsi dire, possession de sa maternité. 11 était facile de voir qu'elle comprenait son malheur, mais qu'au lieu de le déplorer, elle voulait le combattre, et qu'elle ajournait les larmes. Au milieu des irritantes lamentations des femmes qui l'entouraient , elle s'informait avec une patiente douceur de la durée de la maladie, de toutes ses circonstances, des prescriptions du médecin ; elle accomplissait sans rien dire celles qui avaient été négligées, revenait vers l'enfant au moindre gémissement, employait pour l'apaiser ces mille càlineries que savent inventer les mères, et s'efforçait de le réaccoutumer à ses caresses et à sa voix.

La conduite de Pierre-Louis avait été toute différente. Après s'être associé aux plaintes bruyantes des voisines, il avait fini par s'asseoir à quelques pas, accusant son voyage , poussant des soupirs ou des malédictions, et épuisant toutes les expressions banales d'une douleur qui veut en linir avec elle-même, (le tumulte de désespoir ne tarda pas, en effet, à s'apaiser. Il s'approcha du berceau, et trompé, moitié de bonne foi, moitié parce qu'il le voulait, à la vue de l'enfant, dont les traits étaient allumés par la fièvre, il déclara qu'il paraissait mieux.

— Que le bon Dieu le veuille ! dit Jeanne avec une douceur qui m'attendrit.

— C'est sur qu'il le veut, reprit Pierre-Louis, qui

tenait à se rassurer; vois plutôt comme il dort! Pauvre fiot ! ça ne sera presque rien. Faut jamais se tourmenter avec les petits ; le mal les abat tout de suite, mais ça repousse comme l'herbe foulée.

Jeanne se pencha sur le berceau pour chercher une espérance. Les voisines étaient parties; on n'entendait que la respiration oppressée de l'enfant. Le saulnier resta un instant debout, roulant son feutre et tâchant de reprendre de l'assurance.

— Allons, je n'ai plus peur ! dit il enfin ; ce sont ces causeries de femmes qui m'avaient brouillé le cœur. Regarde donc s'il est seulement pâle, notre chérubin... et comme il respire fort... Sois calme, va, pauvre fille, le bon Dieu ne nous fera pas encore de chagrin cette fois.

La saulnière joignit silencieusement les mains sur les bords du berceau ; elle priait sans doute en ellemême.

Pierre-Louis ajouta encore beaucoup de remarques par lesquelles il prétendait la rassurer, et qui réussirent au moins pour son propre compte. Habitué à traverser les sensations sans s'y arrêter, il avait bientôt oublié ses craintes et se retrouvait peu à peu revenu à sa joyeuse confiance. Il se rappela alors que les mules attendaient à la porte, et il sortit pour les ramener à leurs maîtres. Je pris également congé de la jeune mère, en promettant de revenir m'informer de son enfant.

Le saulnier me montra, chemin faisant, la maison de l'hôte chez lequel j'étais attendu. M. Content (c'était le surnom donné, dans le pays, à cet excellent homme) m'accueillit à bras ouverts, et se chargea

de me promener partout. Notre première excursion fut vers les salines, où nous trouvâmes les saulniers à l'ouvrage. Les chaussées de ceinture, connues sous le nom de bossis, étaient couvertes de muions de sel déjà surmontés du toit d'argile qui devait les défendre contre les pluies de l'hiver. Régulièrement rangés autour du marais, les muions rappelaient, par la forme et la couleur, ces tentes de poils de chameau que dressent les tribus arabes dans les plaines de l'Algérie. De grandes et belles jeunes filles, portant sur leurs tètes les jattes de bois ou gèdes chargées de sel, couraient pieds nus le long des cloisons glissantes du marais. L'effloresccnce d'un blanc d'albâtre qui couronnait le sommet de la ladure devait payer leur fatigue. Une odeur de violette s'exhalait autour de nous sous la lace (râteau) des saulniers; partout retentissaient des rires, des chants, des cris d'appel: on sentait circuler dans l'air la joie qui nait de l'abondance et de l'activité.

Une partie de la récolle de sel était déposée par tas inégaux autour d'étroits placts. N'ayant point payé l'impôt, elle était là sous la garde de douaniers qui veillaient jour et nuit pour en prévenir l'enlèvement par les fraudeurs. Mon conducteur s'arrêta à quelques pas d'une de ces panthières que surveillait un des agents substitués aux commis de l'ancienne gabelle, et qui ont conservé dans le pays le nom de gabelous. C'était un petit homme à la figure chafouine, à l'œil effronté, et dont les mouvements avaient une certaine nonchalance éreintéc parodiant l'allure des anciens marquis. Bien que son apparence fût chétive, on sentait en lui une vitalité nerveuse

qui n'est point la force, mais qui y supplée. M. Content me le présenta sous le nom du Parisien en l'avertissant que j'arrivais de son pays. Le douanier m'adressa un de ces saluts insolemment polis, particuliers aux faubouriens delà grande ville.

— Ah ! monsieur vient de chez nous ? dit-il en me regardant, comme s'il eut voulu s'assurer de la provenance : pourrait-il me dire ce que fait pour l'instant le cavalier du Pont-Neuf?

— Mais sa faction, comme vous, répliquai je en souriant et sans prendre garde à son air ironique.

— Monsieur fait erreur, reprit-il plus poliment; je ne prends la panthière qu'à la mi-nuit, et je suis ici maintenant en amateur, à cette seule fin d'admirer les grâces de nos paludières. Ça ne vaut pas les débardeuses de Vile d' Amour ; mais à la campagne on prend ce qu'on a. Monsieur doit apporter des nouvelles de là-bas ?

Je lui rapportai ce que je savais de plus récent ; mais le Parisien ne s'intéressait qu'aux affaires des théâtres de boulevard, dont il avait autrefois fréquenté les parterres. Pour lui, l'histoire de France se trouvait comprise entre la porte Saint-Martin et la rue de Ménilmontant. H m'interrogea sur les pièces, sur les décorations, sur les acteurs, en entrecoupant ses questions de tirades et d'anecdotes. 11 avait assisté pendant quinze années, en qualité de chevalier du lustre, à toutes les premières représentations, et en parlait comme un vétéran parle des grandes batailles de l'empire. Je voulus savoir ce qui avait pu faire consentir l'ancien Romain à cette émigration dans les marais de la presqu'île guérandaise ; mais il évita de

répondre en feignant de croire que je lui demandais des détails sur sa nouvelle position. Convaincu, comme tous les Parisiens de naissance, que la civilisation française n'a pu dépasser la banlieue, il me déclara, avec une sorte de philosophique indulgence, que le pays était habité par des sauvages.

— C'est honnête et pas méchant, ajouta t-i! en haussant les épaules ; mais pour ce qui est des moyens, néant, comme on écrit au rapport. Ça obéit toujours au maire, ça respecte le clergé; hommes et femmes sont abrutis par la religion. Faudrait, voyez-vous, que la troupe de l'Ambigu vint un peu leur jouer le Presbytère et V Archevêché ; mais bah ! les trois quarts ne savent pas seulement ce que c'est qu'un théâtre : ils vont à l'église, et ça leur suffit. Un vrai bétail, monsieur! A peine s'il y a dans toute la commune une demi-douzaine de malins qui essayent delà fausse saulnerie; encore finissent-ils toujours par se faire pincer.

M. Content fit observer que la faute en était surtout au Parisien, qui déjouait toutes leurs ruses.

— Oui. oui, répliqua le douanier avec une certaine fatuité, quand je suis arrivé , ils croyaient me faire poser. Un Parisien, pensaient les malins, ça n'a jamais vu fabriquer le sucre des gueux, ça n'entend rien au métier, et nous pourrons faire un trou à la poche du gouvernement! Mais moi, qui devinais la chose, je m'étais dit : « C'est bon ! vous verrez si on connaît les ficelles ! s> Voilà donc qu'à la première caravane de mulets, les plus vieux gare-devant fouillent et mesurent les sommes de sel. Rien de prohibé : mes gredins de faux saulniers riaient en dedans et

allaient repartir, quand je me rappelle le Sonneur de Saint-Paul et les papiers cachés sous le bât. Pour lors, je fais dessangler, et qu'est-ce que je trouve? partout du sel au lieu de bourre.

— Je vois que vous êtes trop fort pour ces pauvres gens! dis-je en souriant.

Le Parisien haussa les épaules.

— Mon Dieu ! non, répliquât il avec une modestie triomphante ; mais on connaît son répertoire.

Parmi les marais couverts de travailleurs occupés à la récolle, un seul restait désert, et, comme nous approchions , j'aperçus Pierre-Louis debout sur le bossis. A ma vue, il fit un geste désespéré en me montrant la ladure, où blanchissait à peine une écume salée.

— Quand on disait à monsieur que nous allions tomber sous le mauvais sort! s'écria-t-il ; Jeanne a trouvé là-bas le petit Pierre malade, et moi je trouve ici ma saline qui échaude.

Je savais que les paludiers désignaient ainsi les marais dont la production s'arrêtait subitement, et j'avais été témoin ailleurs du phénomène. Je voulus faire comprendre à Pierre Louis que le sel marin enlevé à plusieurs reprises , sans que l'eau eut été renouvelée , se trouvait maintenant assez peu abondant pour que les autres sels en dissolution l'empêchassent de se cristalliser. 31. Content ajouta que la faute en était à ceux que Pierre avait chargés de ses saulnaisons, et qu'en faisant une nouvelle prise d'eau, son marais serait simplement retardé; mais Pierre Louis paraissait frappé : il secoua la tête sans répondre et se mit à faire le tour des chaussées pour

examiner les cobiers. Je ne pus retenir une réflexion d'étonnement sur les constantes disgrâces qu'avait eu à subir le jeune sanlnier ; mon conducteur me répondit en souriant :

— Il fait son apprentissage; le tour des heureuses chances arrivera ; mais il faut pour cela que Pierre- Louis devienne moins prompt à entreprendre et plus lent à oublier. Jusqu'à présent les leçons ne lui ont guère profité qu'un jour; le chagrin glisse sur lui comme la pluie sur nos toits : le moindre soleil suffit pour tout sécher. Avec l'âge viendra la prudence. C'est à force de prendre garde et d'être patient que nos gens peuvent nouer les deux bouts de la vie, car entre le baptême et l'enterrement la route a bien des descentes et bien des montées. Ailleurs , monsieur, on coupe le blé par gerbes, ici il faut le ramasser grain à grain. Une famille de paludiers ne peut soigner que cinquante œillets , qui lui rapportent un peu plus de deux cents francs pour cinq personnes. Comment vit-elle avec une pareille somme? Je ne saurais vous le dire. C'est un de ces miracles d'industrie et de sobriété qu'on ne peut expliquer, mais qui ont cessé de surprendre, parce qu'ils se renouvellent tous les jours.

Dans ce moment , le Parisien, qui avait suivi Pierre- Louis, revint vers nous avec de grands éclats de rire.

— En voilà un Cosaque ! s'écria-t-il en nous montrant le saulnier qui avait repris le chemin du bourg; savez- vous qui il accuse de ses désagréments?

— Le petit charbonnier ?

— Juste ! Quand j'avertissais monsieur qu'ici ils

étaient tous abêtis par les préjugés ! Ils ne comprennent seulement pas que chacun a une bonne ou une mauvaise destinée , ce que Napoléon appelait son étoile! Moi qui vous parle , j'en ai une et du bon cru, faut croire, car deux somnambules , élèves de mademoiselle Cenormand, m'ont prédit un riche mariage avec une demoiselle titrée.

Je souris malgré moi. L'incrédulité du douanier ressemblait à celle de la plupart des esprits forts; ce n'était qu'un déplacement dans les superstitions; les erreurs de son prochain lui faisaient pitié, parce qu'il en avait d'autres.

En rentrant dans le bourg, nous rencontrâmes une foule endimanchée, réunie devant une maison : c'était la noce de Jean Coup-de-trique , le cousin de Pierre Louis. Ce dernier, arrêté au passage, s'était laissé entraîner et nous l'aperçûmes attablé devant la porte avec d'autres saulniers.

A la vue du douanier, ils semblèrent se consulter, puis l'appelèrent en l'engageant à leur tenir compagnie.

— Viens trinquer, gabelou, c'est du condor, lui cria l'un des buveurs.

— Connu! répliqua le Parisien, c'est comme qui dirait le Château-Margot du pays.

Et se tournant vers moi avec une grimace narquoise :

— Ça ne vaut pas tout à fait le piqueton d'Argenteuil, ajoula-l-il tout bas; mais il ne faut jamais humilier ceux qui régalent.

A ces mois, il nous salua d'un air léger et alla rejoindre les saulniers.

La nuit commençait à tomber. Comme nous traversions la rue, j'aperçus une fenêtre où brillait une lumière, et je reconnus la maison de Jeanne. Avant de retourner chez mon hôte , je lui demandai la permission de visiter la saulnière et de m'informer de son fds. Rien n'était changé dans son état; mais, soit que les forces de la mère eussent cédé, soil que l'isolement eut exalté son inquiétude, elle me parut moins maîtresse d'elle-même. Ses yeux étaient rouges, sa voix brève, ses mains tremblantes.

— Le petit Pierre mourra ! me dit-elle en regar dant le berceau avec un accablement égaré.

Je voulus la rassurer; elle m'écouta sans prononcer un mot, sans faire un mouvement, puis alla s'asseoir sur la pierre du foyer où elle se mit à sangloter. Lorsque ses plaintes s'arrêtaient, on entendait la respiration rauque de l'enfant, et. par intervalles, les rires de la noce ou les chants des buveurs! L'obscurité était plutôt rendue visible qu'elle n'était dissipée par la chandelle de résine posée à terre. Ce berceau d'un enfant à l'agonie et cette femme qui pleurait accroupie dans la pénombre formaient un tableau trop naïvement douloureux pour ne pas remuer le coeur. Je fus louché de tant de tristesse et d'abandon. J'essayai de persuader à la saulnière que ses craintes tenaient surtout à sa disposition d'esprit et aux avertissements mystérieux qu'elle se figurait avoir reçus pendant la roule. Elle releva vers moi son visage baigné de larmes.

— Pendant la roule et depuis ! me dit-elle.

— Depuis? répétai je surpris; que s'est il donc passé ?

Elle promena autour d'elle un regard effrayé.

— Eh bien , reprit-elle plus bas. avant l'arrivée de monsieur, je me tenais là . près de l'enfant; le soir était venu, et je n'avais pas encore allumé de clarté, car, à force de pleurer, je ne faisais plus de différence entre le jour et la nuit, quand j'ai entendu près de moi des pas, puis un soupir. J'ai relevé la tète, il n'y avait personne. J'ai cru que je m'étais trompée; mais, presque au même instant, les soupirs ont recommencé. J'ai entendu mon nom aussi clairement que je vous entends me parler, et, comme j'étais encore toute seule, je me suis dit : C'est un signe! Quelqu'un de ceux qui m'ont voulu du bien pendant leur vie s'est relevé de dessous terre, afin de m'avertir que la mort préparait une place près de lui; pour sur, un chrétien va mourir dans la maison !

A ces mots, les larmes de Jeanne redoublèrent. J'éprouvais un véritable embarras. Les raisonnements ne pouvaient avoir aucune prise sur cette âme crédule et ébranlée. À la première expression de doute, elle répéta tous les détails de son récit avec une précision qui témoignait de la vivacité du souvenir. Les pas et les soupirs avaient semblé retentir près de la fenêtre placée au-dessus du berceau, tandis que son nom avait été prononcé à l'autre extrémité du logis. Son regard et sa main venaient même de désigner une porte ouverte, conduisant au courlil. quand tout à coup elle tressaillit, la parole s'arrêta sur ses lèvres, son œil resta fixe, et elle continuait à me montrer la porte avec un geste épouvanté. J'avançai la tète : à quelques pas du seuil et dans la demi-lueur delà nuit, une forme singulière se tenait

immobile : on eût dit la silhouette confuse d'un être humain de très-petite taille, appuyé sur un long bâton , le visage caché par un chapeau à larges bords.

— C'est lui ! bégaya Jeanne, c'est le kourigan!

Je ne pris point le temps de lui répondre. Je m'étais glissé avec précaution le long de la muraille , et gagnant la porte, je m'élançai brusquement dans le courtil ; mais quelque prompt qu'eût été mon mouvement, l'ombre avait déjà gagné l'autre bout de l'enclos, et je la vis s'échapper par une ouverture de la haie.

Je cherchais à m'expliquer cette singulière vision, quand je fus interrompu par Pierre-Louis , qui rentrait chez lui en chantant. Le saulnier paraissait avoir singulièrement fêlé le condor, et les avertissements de Jeanne ne purent le décider à baisser la voix. Il était dans celle première extase de l'ivresse qui commence, alors que tout se teint aux yeux du buveur de la riche et joyeuse couleur du vin. Il ne vil ni les traits altérés de l'enfant, ni les pleurs de la mère : celle-ci voulut en vain lui communiquer ses inquiétudes . il lui frappa dans la main en riant et essaya de l'embrasser.

— Allons, Bellotte, n'aie donc pas de chagrin ! s'écria-t-il gaiement , le petit Pierre guérira... ne crains rien... ça ira!... Je voudrais seulement des sacs... Où sont les sacs, dis?

Jeanne montra silencieusement un coffre, le saulnier y prit ce qu'il cherchait.

— Voilà la chose, continua-t-il en se parlant à lui-même selon l'habitude des gens ivres ; ça sera autant de profits pour réparer les pertes... Sois Iran-

quille, va. nous achèterons des remèdes à l'enfant, et il faudra bien qu'il guérisse.

Il roulait les sacs et se riait à lui-même, tout en parlant; Jeanne, penchée vers le petit Pierre, ne semblait point l'entendre; il se rapprocha du berceau.

— A tout à l'heure, flot, reprit-il, ne t'impatiente pas ; je vais avec les autres.

— Où cela ?demandai-je.

— Nulle part... répliqua t-il d'un air narquois; histoire de rire, voyez-vous. Les gars ont eu une idée... Ils ont noyé le gabelou!

— Noyé! m'écriai-je.

— Dans son verre, s'entend ! reprit Pierre-Louis en riant; pour le quart d'heure, il ne peut reconnaître sa main droite de sa main gauche... Une bonne malice, oui... et qui pourra rapporter...

— Quoi donc?

— Rien, c'est une manière de dire... Mais pardon... Monsieur veut-il sortir ou rester?

Il avait ouvert la porte ; je pris congé de Jeanne, et je sortis avec le saulnier. Il continua sa conversation incohérente jusqu'au détour de la rue , où nous rencontrâmes les autres buveurs en compagnie du Parisien. À la vue de ce dernier, je dus reconnaître que Pierre-Louis n'avait rien exagéré. Bien que soutenu des deux côtés, le douanier décrivait dans la rue les plus capricieux méandres , et chantait d'une voix chevrotante des romances populaires dont il mêlait les paroles et les airs. 11 me parut, au reste, que ses compagnons, tout en excitant sa gaieté bachique, en riaient sournoisement. Dès que Pierre-

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Louis les eût rejoint, ils échangèrent un signe et cessèrent de retenir le Parisien, qui faisait de visibles efforts pour les quitter.

— Eh bien , c'est dit, laissez le gabelou aller à sa panthière, s'écrièrent en même temps plusieurs saulniers.

— C'est ça, reprit le douanier, qui, abandonné par ses conducteurs, tourna trois fois sur lui-même avant de retrouver son équilibre; le service avant tout ! Au revoir, et, quand vous voudrez encore lutter de soif, cherchez-moi des gosiers plus salés que les vôtres. Hop! en route les sentinelles perdues! Si monsieur me passait son bras, sans le commander...

Et, avant que j'eusse répondu, il m'avait pris pour point d'appui et m'entraînait vers l'extrémité du bourg. Comme c'était mon chemin, je le laissai faire, heureux, grâce à l'obscurité, de n'être pas vu en pareille compagnie. Le Parisien marcha pendant quelques minutes en trébuchant et en continuant à chanter d'une voix avinée ; mais dès que nous eUmes tourné la rue, il se redressa , s'affermit sur ses pieds et quitta mon bras.

— Que monsieur m'excuse, dit-il de sa voix ordinaire, les malins ne sont plus là, on peut reprendre son aplomb.

Et il se mit à marcher près de moi d'un pas délibéré. Je le regardai stupéfait.

— Ce n'est rien, dit-il en riant; il fallait bien prouver ce qu'on sait à ce tas de paysans. Ils ont voulu me faire voir trouble parce qu'on leur a dit que j'étais de panthière cette nuit ; à farceur farceur ennemi, comme dit le proverbe. Ils croient m'avoir

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endormi, mais j'aurai l'œil ouvert, et gare aux fraudeurs !

— Soupçonnez vous donc quelque projet? demandai-je.

il regarda autour de lui, et clignant de l'œil :

— M'est avis que le condor avait goût de faux sel, dit-il plus bas ; les drôles ont espéré se régaler en me faisant payer la consommation; mais le Parisien n'aime pas qu'on le mystifie, c'est antipathique à son tempérament. Aussi tant pis pour ceux qui voudront rire; si on entre en danse, je me charge de la musique.

A ces mots, le gabelou éclata de rire, battit un entrechat des plus hasardés; et, après avoir salué, avec une recherche grotesque , prit en courant le chemin qui conduisait aux salines.

Je demeurai un instant à la même place, incertain sur ce que je devais faire. Les mots échappés à Pierre- Louis confirmaient pour moi les soupçons du Parisien; il y avait véritablement lieu de craindre que la feinte ivresse de celui-ci n'enhardit le saulnier et ses compagnons à quelque tentative dont ils pouvaient avoir à se repentir. Je redoutais l'imprudence ordinaire du mari de Jeanne et j'aurais voulu l'arrêter par un avertissement; mais où se trouvait-il à cette heure, et comment lui parler? Après beaucoup d'hésilations, je me décidai à rebrousser chemin jusque chez lui, espérant qu'un hasard aurait pu le ramener à sa demeure , ou que Jeanne du moins saurait le rencontrer ; mais la nuit devenait plus sombre , je me trompai de route, et j'arrivai à la maison du saulnier par la ruelle champêtre sur laquelle s'ouvrait le

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courlil. Ne voulant poiiH revenir en arrière, je poussai la petite barrière à claire-voie qui lui servait de porte, et j'entrai.

Au moment où j'allais prendre la courte allée conduisant au logis, une ombre se détacha de l'obscurilé que projetait l'édifice, et traversa lentement l'espace lumineux qui m'en séparait. Sa petite taille, son large chapeau, sa démarche inégale, ne pouvaient me laisser aucun doute; c'était bien celle qui m'avait échappé quelques instants auparavant et dans laquelle Jeanne avait cru reconnaître \ekonrigan! L'occasion était trop favorable pour n'en point profiler. Je tournai l'allée, j'enjambai une plate-bande, et nous nous trouvâmes face à face.

A mon aspect, le prétendu lutin poussa un cri et voulut fuir ; mais je le saisis par les épaules : son chapeau tomba dans l'effort qu'il fit pour m'échap per, et la faible clarté des étoiles montra le visage effrayé d'un jeune paysan chétif et contrefait. Je le secouai assez rudement en lui demandant à haute voix ce qu'il faisait là. 11 m'imposa silence du geste et m'attira à l'écart. Je ne comprenais pas plus ces précautions que sa présence dans le courtil à une pareille heure, et je le sommai une seconde fois de s'expliquer. Au lieu de répondre, il s'appuya au talus qui servait de clôture, tourna les yeux vers la maison où brillait une lumière, et se mit à soupirer.

— Vous êtes là depuis le coucher du soleil? reprisje étonné de ce silence; c'est vous qui avez prononcé le nom de Jeanne ?

— M'a-t-elle entendu ?demanda-l il avec une émotion naïve.

— Oui, vous l'avez effrayée; que cherchez-vous ici?

— Rien.

— Pourquoi venir alors, et qui ètes-vous ? 11 jeta sur moi un regard distrait.

— On m'appelle Gratien, dit il lentement.

— L'enfant de l'hospice de Savenay ! m'écriai-je, le compagnon de Jeanne, celui dont parlait hier le vieux Michel ?

11 fit de la tète un signe affirmatif.

— Alors c'est vous que la saulnière a vu l'autre soir chez son parrain, repris-je; c'est vous qui, à d'Escoublac, avez écrit son nom sur le sable, où votre pied nu et contrefait avait laissé son empreinte : ce n'est pas la première fois que vous la suivez ainsi en vous cachant. Pourquoi cela? Répondez ; que lui voulez-vous?

Il resta muet.

— Je vous le dirai bien, moi, continuai-je en le regardant fixement; vous cherchez la belle saulnière, parce que vous êtes amoureux d'elle !

il se redressa tout effaré et essaya de fuir. Je le retins à grand'peine. Il fallut lui répéter que je ne l'avais dit à personne, que Jeanne ne soupçonnait rien, et qu'elle l'avait pris pour le kourigan. Je lui tenais les mains en m'efforçant de le rassurer; il céda enfin, baissa la tète, et je l'entendis qui pleurait. Mais presque aussitôt ses larmes s'arrêtèrent, il voulut m'échapper de nouveau. Je lâchai en vain de lui donner confiance par des paroles de sympathie et d'encouragement ; il me répondit des discours sans suite, entremêlant ses divagations de malédictions, d'éclats

de rire , de sanglols. Son égarement avait quelque chose qui attirait et repoussait tour à tour. Parfois c'étaient d'inintelligibles explications, dans lesquelles la folie essayait le mensonge, parfois de rapides confidences où le cœur se racontait sans le savoir. La ruse du paysan et l'ingénuité de l'enfant luttaient dans ce cerveau malade, et se trahissaient successivement par des traits ridicules ou charmants. Il parlait d'affaires de sel qui l'avaient conduit à Saille; il nommait les gens auxquels il avait acheté, les barges qu'il devait charger; puis, il joignait les mains audessus de sa tête et criait qu'il allait partir pour la Meilleraie, où il voulait se faire trappiste et mourir.

Je contemplais ce misérable abandonné, à qui Dieu avait d'abord refusé la grâce, et que les hommes avaient ensuite déshérité de l'amour. Fallait il plaindre ou bénir son égarement? Quelque pénible que fut le rêve agité dont il était poursuivi, avait-il mieux à attendre de la réalité? La vie ne lui était-elle pas fermée dans tout ce qu'elle avait d'espaces éclairés et fleuris? Son mal, du moins, lui créait un monde où passaient parfois quelques mirages. La folie seule pouvait lui permettre de prendre patience.

Voyant que l'interrogation directe ne réussissait qu'à l'effaroucher, je feignis de me laisser aller au courant de ses digressions; je répondis à tout avec un air de confiance qui le rassura. Ce qu'il y avait de volontaire dans sa divagation disparut insensiblement et le laissa à la sincérité de son égarement. Il me raconta alors, en phrases sans suite, ses absences des Bryères et ses retours, sa vie errante dans les cantons autrefois parcourus avec Jeanne, ses visites secrètes

aux lieux qu'elle habitait, ses mille ruses pour la voir et la suivre sans être aperçu. Tout cela était dit avec une loquacité vagabonde qui donnait plutôt l'idée d'une infirmité de l'esprit que d'une souffrance du cœur. La passion était ici dépouillée de son poétique cortège de réserve et d'exaltation; la mélancolie sans grâce ne paraissait plus qu'une maladive tristesse. A peine si, de loin en loin, un frisson de fièvre, un cri douloureux traversait les triviales confidences du boiteux. Comme les plantes délicates qu'un germe égaré a fait croître sur le chaume d'une étable, l'amour, dépaysé dans cette âme. ne pouvait ni trouver sa place, ni exhaler son parfum ; la fleur rare s'était épanouie hors du vase précieux qui la réclamait.

J'écoutais ces récits entrecoupés avec un intérêt combattu, quand un coup de feu retentit dans l'éloignement; je redressai la tête : un second coup se fit entendre et cette fois il me sembla suivi d'une vague rumeur. Je posai la main sur le bras de Gratien pour lui imposer silence; mais il n'avait rien remarqué. Je restai un instant partagé entre ses confidences diffuses et je ne sais quelle préoccupation inquiète. 11 me semblait que la rumeur se rapprochait ; bientôt il n'y eut plus de doute, des cris perçaient la nuit; j'entendis les portes des maisons s'ouvrir ; les voix devenaient plus nombreuses ; des pas précipités se dirigeaient de notre côté ; le nom de Pierre-Louis frappa mon oreille mêlé à des exclamations et à des clameurs. Un pressentiment funeste me saisit; je laissai là Gratien, je courus vers la maison : au moment où je poussais la porte qui donnait sur le jardin, celle de la rue s'ouvrit, et deux hommes entrèrent

portant dans leurs bras le saulnier couvert fie sang.

Pierre-Louis et ses compagnons avaient compté sur l'ivresse du Parisien pour tenter, près de sa panthière, un enlèvement de faux sel, et la balle du douanier venait de frapper mortellement le saulnier. Jeanne, occupée de son enfant, n'avait rien soupçonné, rien entendu; au moment où les pas retentirent sur le seuil , elle retourna la tète , et son premier regard rencontra le cadavre !

On n'essaye point de peindre de pareilles scènes. En reconnaissant le mort, la saulnière s'était élancée vers lui, les voisins accourus l'entouraient, parlaient tous à la fois. Tendant quelque temps, ce fut un chaos de plaintes, de consolations, au milieu duquel la voix de la veuve restait étouffée. Je m'approchai enfin du groupe bruyant , et je pus apercevoir Jeanne, qui semblait étrangère à tout ce qui l'entourait. A genoux près du mort, elle essuyait avec son tablier le sang qui coulait de sa blessure, elle l'embrassait et l'appelait comme s'il eût pu lui répondre. On eût dit que foudroyée par ce coup imprévu, elle ne le sentait pas encore complètement; mais peu à peu l'inutilité de ses appels et de ses embrassements parut l'épouvanter : elle se redressa d'un air égaré, et nous tendit ses mains couvertes de sang.

— Il n'est pas mort? demandait-elle en nous regardant l'un après l'autre; il ne peut pas être mort! Le médecin vous le dira ; où est le médecin?

Quelqu'un répondit qu'on l'avait envoyé chercher. Je m'approchai alors pour l'encourager, et je voulus l'entraîner doucement loin du cadavre; mais elle s'y rattacha des deux mains, comme si mon effort lu

eût tout révélé, et sa douleur fit explosion. Assise à terre, elle avait ramené la tête de Pierre-Louis sur ses genoux, elle le regardait avec des sanglots et des cris si éperdus, que les plus endurcis en étaient remués jusqu'aux entrailles.

Nous avions tous reculé involontairement, et personne ne trouvait de paroles pour un tel désespoir, qui. loin de s'affaiblir, semblait trouver de nouvelles forces dans son expansion. L'accent de Jeanne devenait plus rauque, ses yeux étaient plus hagards; tous ses mouvements prenaient je ne sais quoi de sauvage, et ses sanglots étaient entrecoupés par un rire nerveux qui donnait froid au cœur. Evidemment le coup avait été trop violent et trop inattendu; cet esprit, déjà ébranlé, errait sur la pente de la folie. Je me joignis en vain à ses parents et à ses amis pour la rappeler à elle même; nos voix ne lui arrivaient plus. Accroupie près du mort, l'œil grand ouvert et les lèvres agitées d'un frisson convulsif, elle murmurait des mots insensés qui ne s'adressaient à personne. Nous nous regardions consternés. Un grand silence s'était fait autour d'elle; il fut subitement interrompu par un cri faible et plaintif; c'était l'enfant qui sortait de sa torpeur et appelait sa mère!

Cette voix frêle traversa la douleur de Jeanne ; elle arrêta sa raison fuyante. La saulnière s'était retournée d'un brusque mouvement ; le petit Pierre, redressé, apparaissait au-dessus de son berceau, et une de ses mains tendues semblaient implorer. La mère courut à l'enfant, et l'enveloppa dans ses bras avec un cri qui partait tellement des profondeurs de l'àme que tous les yeux se mouillèrent.

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Le médecin entrait. On l'entoura et on le conduisit vers Pierre-Louis, qui avait été porté sur son lit. Il appuya sa main contre le cœur du saulnier, plaça un miroir devant ses lèvres, secoua la tête, et, sans rien dire, ramena la couverture sur son visage. Jeanne chancela, elle avait compris ; mais l'enfant l'appelait de nouveau. Le médecin vint à lui, se pencha sur le berceau, et après avoir attentivement examiné les résultats de la crise, déclara qu'il était sauvé. La saulnière ne put retenir une exclamation de joie; ses yeux, secs jusqu'alors, laissèrent jaillir un flot de larmes ; elle tomba à genoux en joignant les mains : la reconnaissance de la mère avait amorti le désespoir de la veuve.

Le surlendemain, je me joignis au convoi funèbre qui conduisit le mort au cimetière. Les hommes marchaient les premiers, portant le petit manteau par-dessus l'habit de toile blanche destiné au travail ; les femmes venaient ensuite, vêtues de leurs camails de deuil formé d'une sombre toison ; enfin, derrière elles, j'aperçus Gratien , qui suivait seul , dans son triste costume des Bryères, la tète basse et le visage voilé de ses longs cheveux. 11 s'arrêta à l'entrée du cimetière, s'agenouilla sur les cailloux du chemin, et, la fosse une fois refermée, disparut derrière l'église. J'allai ensuite voir Jeanne, que je trouvai pleurant, la tête appuyée sur le petit oreiller de son enfant, qui recommençait à lui sourire et jouait avec ses larmes.

Plusieurs semaines se passèrent en excursions sur le continent et dans les îles. Je parcourus toutes les sinuosités de ces rivages, autrefois fréquentés par les

vaisseaux de Carlhage, et où vivait, au dire de Strabon, sur un territoire où aucun homme n'avait accès, un peuple de femmes Amnites livrées au culte de Bacchus. A mon retour de cette curieuse pérégrination, j'appris que le petit Pierre était complètement rétabli, et que Jeanne retournait habiter aux Bryères chez son parrain. Je remis au lendemain la visite d'adieu que je voulais lui faire; mais comme nous sortions pour une promenade aux étiers, mon hôte me montra la saulnière qui suivait la route de Montoir. Elle était en grand habit de deuil, assise sur la mule que je connaissais, son fils placé devant elle. Gratien tenait la bride et la conduisait. 11 me sembla voir le fantôme grimaçant de sa jeunesse reconduisant Jeanne au triste lieu qu'elle avait quitté escortée de toutes les espérances de l'amour, et où elle revenait avec les souvenirs d'un bonheur détruit. Je la suivis longtemps de l'œil sur la route poudreuse. Le ciel avait un éclat monotone plus triste que les nuées, et, tandis que la veuve cheminait lentement, portant dans ses bras l'entant orphelin, une voix de jeune fille murmurait le long des bossis la chanson du mariage, et le vent de mer apportait de loin la rumeur du flot comme un vague gémissement.

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