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bonne humeur du routeur semblait se transformer en une confiance attendrie. Enfin nous sûmes toute son histoire.
Claude était un pauvre champ/', ou enfant trouvé dans les champs. Adopté par un paysan de la montagne, il avait passé ses premières années dans les brandes à garder les brebi ailles. Là, accroupi avec les autres petits pâtours, devant un feu de ronces, il avait entendu parler sans cesse de la poule aux œufs d'or qui se cachait dans les traînes avec ses douze poussins et des épargnes enfermées par les fées sous les grandes pierres druidiques. Dès qu'il avait pu comprendre, ces opulentes visions avaient hanté sa pauvreté. Pieds nus et vêtu d'une biaude en lambeaux, il errait dans les friches, insensible à la pluie, au vent, à la froidure; il frappait de sa houlette ferrée les touffes de bruyères, il retournait les pierres moussues, il regardait au jour failli vers les ravines qu'habitaient les fades, espérant toujours qu'un hasard bienfaisant lui apporterait la richesse.
Enveloppé dans ce songe d'or, il atteignit le moment où les fils de son maître, devenus assez grands pour garder le troupeau, le forcèrent à chercher fortune ailleurs. Un chaudronnier nomade s'était offert à le recueillir, et Claude avait parcouru avec lui les campagnes, apprenant son métier tellement qucllement, et retrouvant partout celte même histoire de trésors cachés, rêve éternel de la misère qui ne veut point désespérer. Ainsi entretenues, ses impressions d'enfance s'étaient fortifiées, agrandies. Lorsque la mort de son second maître le laissa encore une fois seul, il continua sa vie vagabonde et s'enfonça de plus
on plus dans les recherches qui l'avaient préoccupé tout enfant.
Les explications dans lesquelles Claude entra à la suite de ce récit jetaient un singulier jour sur l'espèce de mission qu'il s'était donnée à lui même. Le routeur n'était point le vulgaire quêteur de trésors que j'avais cru d'abord, mais une sorte d'alchimiste populaire qui, à l'exemple des poursuivants du grand œuvre, avaient soumis la recherche des richesses cachées à un art cabalistique. Je fus singulièrement étonné de la force de cerveau qu'il avait fallu à cet homme ignorant pour systématiser les traditions et en faire un corps de science. Ce travail lui avait coûté vingt ans d'enquête, de réflexions et d'essais. 11 y avait mis cette patience passionnée des vrais fidèles, dont le courage, loin de se briser aux obstacles, s'y fortifie et s'y aiguise. Voici rapidement l'idée de sa théorie, née de la comparaison des différentes croyances populaires :
Il y avait trois espèces de trésors : ceux qui appartenaient au vilain (c'était le nom que Claude donnait au démon), ceux qui appartenaient à un trépassé, et ceux que gardaient les génies, les fées ou les morts ajournés, c'est-à-dire destinés à une résurrection terrestre. Les premiers comprenaient toutes les richesses enfouies sous la terre et restées cent années sans voir Vœil du ciel; les seconds, celles qu'on avait cachées en égorgeant un être vivant et qui étaient gardées par le fantôme de la victime; les troisièmes enfin, celles que des esprits ou des hommes puissants avaient autrefois entassées dans de mystérieuses retraites. La recherche et la conquête de chacun de ces trésors
étaient soumises à différentes conditions. Pour ceux que possédait Satan, il fallait un pacte. On se rendait pour cela dans un carrefour hanté où l'on évoquait Robert au moyen de certaines conjurations. S'il venait à paraître, il fallait lui adresser aussitôt la parole, sous peine d'être emporté par lui. Les conventions du pacte se réglaient ensuite, et on les signait de son sang.
Quant aux dépôts précieux que gardaient des fantômes, ils étaient en petit nombre et difficiles à enlever. Tout être vivant qui y touchait devait mourir inévitablement dans l'année. Il fallait, pour s'en emparer, plusieurs précautions et certaines formules destinées à relever l'ombre de sa faction forcée et à lui ouvrir la région des âmes.
Restaient les trésors appartenant aux génies, aux fées et aux morts ajournés. Ceux-ci s'ouvraient plus aisément; il suffisait souvent, pour y puiser, d'un hasard, d'une heureuse rencontre, ou d'un caprice des possesseurs. La science des chercheurs de trésors indiquait au reste plusieurs moyens de trouver et d'acquérir les dépôts précieux. Le premier était la magie et l'étude des incantations; malheureusement, cette branche de l'art était depuis longtemps négligée : Claude nous avoua qu'il y avait peu de chose à en attendre. On pouvait encore vaincre les charmes qui nous dérobaient l'argent caché en faisant consentir un prêtre à dire une messe à rebours; mais tous se refusaient à ce sacrilège. Le plus sur était donc de mettre à profit ce que l'on appelait, dans certaines provinces, la trêve de la nuit de Noël. Une tradition répandue dans la chrétienté avait fait du
moment où naquil le Sauveur une sorte de suspension à toutes les lois du monde connu et du monde invisible. Il y avait une halte universelle dans la méchanceté dans l'impuissance et dans les châtiments. Le cœur de l'univers n'était plus oppressé de son immense angoisse; la création entière poussait un soupir de bonheur. Cette trêve de Dieu durait pendant tout l'évangile de la messe de minuit. C'était alors que les menhirs (pierres fées) allaient boire à la mer et laissaient à découvert leurs trésors, que les vouivres et les dragons déposaient l'escarboucle qui les couronne pour se baigner aux fontaines, que les bons et les mauvais esprits oubliaient l'exercice de leur puissance, que les animaux eux mêmes, sortant du silence infligé par Dieu depuis la trahison du serpent, recouvraient la parole. Les cavernes les plus secrètes montraient leurs entrées, la mer laissait voir au fond de ses abimes, les montagnes ouvraient, leurs flancs , et la terre , tressaillant d'allégresse , offrait aux hommes tout ce qu'elle renferme, comme un festin de réjouissance. Le chercheur de trésors devait profiler de ce moment pour puiser aux mille sources des richesses cachées ; mais il lui fallait, pour cela, outre la connaissance des opulentes cachettes, beaucoup d'audace, de promptitude et d'adresse, car, au premier son de la clochette qui se faisait entendre après l'évangile, la trêve expirait; c'était le canon de la messe de minuit qui annonçait la reprise de la grande bataille du monde. Les esprits malfaisants retrouvaient toute leur colère, et malheur à qui se laissait surprendre par eux, car il devenait leur proie jusqu'au jugement.
Depuis vingt années, Claude cherchait à profiler de celle trêve de Dieu sans avoir pu trouver encore l'occasion favorable ; mais cet insuccès n'avait point ébranlé sa foi. A chaque Noël perdue, il ajournait ses espérances jusqu'à la Noël suivante, et attendait patiemment en comptant les jours. Certain d'arriver à une de ces fabuleuses opulences que la pauvreté seule sait rêver, il supportait ses privations avec une sorte de dédain inattentif; sa misère ne lui semblait qu'une attente. C'était la nuit passée dans la cabane du charbonnier par le roi qui va prendre possession d'un trône.
Je voyais pour la première fois un de ces hommes qui marchent enveloppés dans leur idée comme dans un nuage : monomanes dignes de pitié ou d'admiration, suivant le but auquel ils tendent, mais toujours faits pour saisir l'âme, parce qu'ils la glorifient. Qu'est ce, en effet, que leur folie, sinon une victoire de la volonté sur les instincts? S'abandonner au courant des jours en profitant de ce que chaque vague vous apporte, c'est jouer, simplement, sur l'océan humain, le rôle d'une épave; mais choisir sa direction sur cette mer et cingler vers un seul but, c'est imiter le vaisseau qui obéit à une intelligence et surmonte, par elle, tous les efforts des flots.
Le chaudronnier nous raconta plusieurs de ses tentatives, dont quelques-unes, suivant lui, avaient failli réussir. Il nous parla de ses projets, de ses espérances. En nous les détaillant, son œil sombre avait des scintillements, ses lèvres souriaient d'une joie anticipée, un frémissement parcourait ses doigts, comme s'ils eussent déjà senti le contact de l'or.
— Faut savoir attendre l'occasion, ajouta- t-il en ayant l'air de penser haut; tout à l'heure encore, j'ai eu un signe...
— Quand vous avez couru vers la ruelle? Il fit un mouvement.
— Vous étiez là? s'écria-t-il. Alors vous savez s'il a pris par la petite sente avant de disparaître?
— Qui cela ?
— Vous n'avez donc rien vu ?
— Rien que votre empressement à poursuivre un objet invisible.
Il se mordit les lèvres et quitta brusquement la table. J'allais lui demander l'explication de ses paroles ; l'entrée de l'aubergiste nous interrompit. L'heure que nous avions indiquée pour notre départ était arrivée, et notre hôte venait demander s'il fallait brider les chevaux. Celte apparition acheva de rompre le charme qui nous avait gagné la confiance de Claude, car il en est des cœurs termes comme des trésors dont il venait de nous raconter l'histoire; pour y lire, il faut le hasard de l'heure et de la rencontre; ouverts un instant , ils se referment bientôt tout à coup et sans retour. Le chaudronnier parut se réveiller: il se leva en nous jetant un regard inquiet comme un homme qui s'aperçoit qu'il a rêvé tout haut. Nous essayâmes de le retenir, mais il nous déclara qu'il s'était déjà trop attardé, et voulait arriver avant la nuit à un hameau qu'il nous désigna. L'avoué, qui devinait mon désir de prolonger l'entretien, prétexta quelques ruines à visiter de ce côté, et décida que nous prendrions la traverse avec le chaudronnier. Celui-ci ne put faire aucune objection,
mais il fut aisé de voir que noire compagnie l'embarrassait. Il revint à sa réserve défiante et reprit le ton bref de notre première entrevue.
La route que nous suivions n'était tracée que par de profondes ornières , indiquant la direction des villages qu'elle desservait. Elle traversait tantôt des terres cultivées, tantôt des friches , bordées çà et là par de vieux ormes ou quelques touffes de houx. De temps en temps, nous apercevions, dans les champs, des femmes occupées aux semailles ; derrière elles volaient des nuées d'oiseaux cherchant la pâture et que chassait la herse des laboureurs. Ceux-ci s'arrêtaient pour nous voir passer; quelques-uns nous jetaient un souhait de bienvenue , puis nous les voyions reprendre leurs travaux. On n'entendait ni bêlements de troupeaux, ni chants de pâtres, ni bourdonnements d'abeilles , rien enfin de cette rumeur de vie qui , dans les jours d'été , fait bruire la campagne. Cependant ce silence ne ressemblait nullement à la mort; c'était la beauté du calme et du repos après celle du mouvement et du bruit. Nous cédâmes insensiblement , mon compagnon et moi, à l'influence de cette grave sérénité; nos questions au routeur devinrent plus rares, et nous avions laissé tomber la conversation, lorsque nous arrivâmes près d'une ferme que l'avoué reconnut pour celle du gros François. Un groupe de paysans armés de bêches et de pioches élait arrêté à l'extrémité du petit terrain qui faisait face à l'habitation. Parmi eux s'en trouvait un qui semblait écouler des demandes et des indications. Il tenait à la main une baguette de coudrier à deux branches qu'il présentait aux différentes aires
du vent, comme s'il eût voulu reconnaître une direction.
— C'est le taupier ! m'écriai-je en reconnaissant maître Jean.
— Non, pas pour l'heure, répliqua ironiquement Claude; il vient de changer de métier. Ne voyez vous pas qu'il tient une baguette d'Aaron ?
— 11 va chercher une source?
— A moins que nous ne lui fassions peur! dit le chaudronnier.
Je lui imposai vivement silence de la main. Maître Jean ne nous avait point aperçus, et nous nous trouvions derrière une haie de buis où il était facile de se cacher. Je me baissai de manière à tout voir sans être vu; mes campagnonsen Grent autant.
Le sourcier prit la baguette par les deux branches de la fourche, et, la tenant devant lui , il s'avança lentement de notre côté. Les paysans suivaient, attentifs à tous ses mouvements. Après avoir fait quelques pas, Jean s'arrêta. « La baguette a-t-elle parlé? » demandèrent-ils. « Non, dit le sourcier en continuant sa route, c'est la branche droite qui a tourné dans ma main; les branches n'annoncent que le métal : la droite est pour le fer, la gauche pour l'or. » Et comme les paysans surpris regardaient autour d'eux sans rien voir et semblaient douter, il entr'ouvrit, avec le pied , une touffe d'herbe , et y montra un fer de cheval. Tous se regardèrent émerveillés.
— Maître Jean ne néglige rien , me fit observer l'avoué, il a d'avance préparé la mise en scène et les accessoires.
Cependant le sourcier s'était remis en marche, il arriva à quelques pas du lieu où nous nous trouvions cachés, sembla hésiter, puis s'arrêta. Les paysans l'entourèrent avec une attention anxieuse; la baguette de coudrier sembla osciller, se tordit lentement et finit par se tourner vers un tapis de plantes grasses qui veloutaient les alentours d'un buisson d'osier.
— Creusez ici, \esgas, s'écria Jean en frappant le sol du pied, il y a de l'eau sous mon talon.
Les bêches et les pioches se mirent aussitôt à l'œuvre, et nous entendîmes bientôt les travailleurs pousser un cri de joie; l'eau commençait a sourdre dans la tranchée. Nous pensâmes qu'il n'y avait plus d'inconvénient à nous montrer, et nous rejoignîmes le sourcier, auquel j'adressai mes félicitations. En apprenant que nous avions tout vu, il parut d'abord embarrassé; mais il se remit aussitôt, et nous répondit sur le ton demi-plaisant dont j'avais été déjà frappé lors de notre première rencontre. Quant à Claude, il avait tout observé sans rien dire, et continuait à garder un silence railleur.
— Voilà un talisman dont vous ne nous aviez point parlé, lui dis-je à demi voix en montrant la baguette que le sourcier tenait encore.
— Il est aisé de cacher un vieux fer dans une touffe d'herbe et de trouver de l'eau où poussent les osiers, répondit le chaudronnier.
— Ainsi vous ne croyez pas à la verge de coudrier? repris-je en souriant.
Il haussa les épaules.
— Quoiqu'on soit un pauvre routeur, on a pourtant une raison! reprit-il avec dédain.
Cependant Jean-Marie avait aperçu Claude, qu'il salua par son nom. Il me sembla même que son ion avait un accent de déférence presque respectueuse, et je me demandai si, pour compléter ces exemples de contradictions , l'exploitaleur ironique de tant de superstitions partageait, par hasard, celle de la foule à l'endroit des trésors.
Nous continuâmes à suivre la traverse avec nos deux compagnons. Maître Jean avait réclamé les services du chaudronnier ambulant pour quelques réparations indispensables, et il le conduisait à sa closerie, peu éloignée de la motte Ygé, dont nous commençâmes à revoir les sommets écrétés.
Le vent venait de se lever brusquement du côté de l'ouest , chassant devant lui de gros nuages plombés qui s'entassaient au dessus de nos tètes. Nous étions menacés d'un de ces orages de pluie qui remplacent, dans nos provinces occidentales , les orages neigeux de l'Ecosse. Je connaissais par expérience ces espèces de trombes, nommées dans le pays accats d'eau, et j'avertis mon compagnon, qui, depuis un instant, regardait aussi l'horizon avec inquiétude. II était douteux que nous pussions éviter tout l'orage; mais en faisant diligence, nous avions l'espoir de sortir bientôt de la région pluvieuse, qui n'embrasse souvent qu'un espace assez rétréci, et d'en être quittes pour un grain. Nous nous hâtâmes, en conséquence, de repasser la bride sur le cou de nos montures et de nous remettre en selle ; par malheur, au moment de partir, le cheval de l'avoué refusa de prendre le galop, et nous nous aperçûmes qu'il boitait du pied droit. Examen fait par maître Jean . il se trouva qu'il était
déferré et assez blessé pour ne pouvoir marcher qu'au pas.
Pendant que, désappointés par ce contre-temps, nous délibérions sur ce qu'il fallait faire, quelques gouttes de pluie, emportées par la rafale, nous fouettèrent le visage.
— 11 n'y a plus à songer à se mettre en roule, dit le taupier; faut que ces messieurs viennent à la closerie.
— Est-ce bien loin ? demandai-je.
— Là, tout conlre, au bout de la chênaie. Je regardai l'avoué.
— Nous ne pouvons choisir, dit-il ; allons provisoirement à la closerie.
— Alors, sauve qui peut! s'écria Jean, voici Yaccat!
A ces mots, il rentra la tête dans ses épaules, arrondit le dos, cacha ses mains sous ses aisselles et se mit à courir vers la chênaie. Au même instant, toutes les cataractes du ciel semblèrent s'ouvrir. Les gouttes de pluie étaient si larges et si pressées, qu'elles paraissaient se continuer l'une l'autre et formaient un véritable voile liquide dont nous étions enveloppés. L'eau qui tombait sur nous à flots rejaillissait en cas cades le long de nos montures. La surprise et le bruit de celte inondation nous avaient étourdis; nous ne commençâmes à nous reconnaître qu'en atteignant le bois de chênes. Là, grâce au feuillage touffu, la pluie, qui frappait obliquement, n'avait pénétré que dans la lisière tournée à l'ouest. Au bout de quelques pas. nous nous trouvâmes presque complètement à l'abri. Maître Jean s'arréla en se secouant.
— loi —
— Eh bien, en voilà une arrosée! s'écria-t-il avec un éclat de rire; faut que tous les moulins du bon Dieu aient ouvert leurs écluses du même coup !
— Je suis percé jusqu'aux os. dit mon compagnon, à qui ce déluge subit avait donné le frisson.
— La closerie est au bout de la futaie, fit observer le taupier, et une flambée de fagots nous aura bientôt séchés.
L'avoué demanda s'il ne serait pas plus sage de regagner Mamers par la route de traverse.
— Ah ! bien oui, dit maître Jean, faudrait qu'il y eût encore une roule ! mettez-moi un peu la tête à la fenêtre pour voir !
Il nous indiquait une percée par laquelle on apercevait la campagne. Tout y était noyé. L'eau coulait à travers les sillons comme dans des canaux, et dégorgeait de toutes parts dans les douves débordées. Les chemins avaient été transformés en lits de torrents. L'inondation emportait les chaumes flétris, les bois épars, les arbustes déracinés, et roulait ses vagues jaunâtres avec mille rumeurs, tandis que la chênaie, ébranlée par le vent, gémissait sourdement dans ses profondeurs. Le retour à Mamers était évidemment impossible; il fallait accepter l'hospitalité du taupier.
Nous apercevions déjà sa closerie, placée à micôte. La maison, comme l'eût dit Virgile, pendait an flanc du coteau. Elle était précédée d'une petite aire à battre; derrière, s'étendait un jardin de forme irrégulière qu'enfermait une haie de cytise et de sureau. Le tout nous apparaissait au bout de l'avenue
de chênes que nous suivions, encadré dans les derniers rameaux, comme la vignette de quelque églogue illustrée par le burin anglais.
La brièveté de Yaccat avait été proportionnée à sa violence. Il semblait déjà loucher à sa fin, et quelques lueurs du soleil couchant rayaient l'horizon. Un de ces jets lumineux tomba, tout à coup, sur la closerie, qui, encore baignée des eaux de l'orage, scintillait sous ce rayon inattendu. Je ralentis le pas, malgré moi. pour contempler le charmant aspect qu'offrait la maisonnette rustique à moitié sortie du déluge; mais mon regard, en se promenant du toit rongé de mousse à la vieille touffe d'aubépine qui ombrageait la porte, s'arrêta sur un objet qu'il ne put d'abord bien définir. C'était une forme humaine, immobile et accroupie sur le seuil. Je reconnus enfin une femme dont les cheveux pendaient en désordre, et qui. assise sur la terre, effleurait de ses pieds nus les petites flaques d'eau formées par l'égout des toits. Dès que je pus apercevoir ses traits, je reconnus une de ces pauvres idiotes qui n'ont presque rien conservé de l'espèce humaine. Jean Marie avait remarqué la direction de mon regard et me dit sans aucune apparence d'embarras.
— C'est la sœur Marthe qui m'attend.
— Vous osez donc la laisser seule à la garde de la maison? demanda mon compagnon.
— Et la maison ne sera jamais mieux gardée, ajouta le taupier ; il n'y a pas comme ces innocentes pour être fidèles au logis. Quand je suis parti, qu'il vente ou qu'il neige, Marthe ne quitte jamais le seuil, el celui qui voudrait le passer sans moi serait étran-
glé comme une tnauvie. Regardez plutôt, voilà qu'elle nous a entendus.
L'idiote venait, en effet, de redresser la tête. Elle sembla aspirer le vent de notre côté, et fit entendre une sorte de glapissement. Son front déprimé, ses yeux obliques, son menton en fuite, sa peau boursoufflée et d'un jaune plombé lui donnaient quelque chose de la bêle fauve. En nous apercevant, elle se releva d'un bond, comme si elle eut été mue par un ressort, poussa un cri menaçant et avança vers nous les deux poings fermés; mais à la voix du taupier, elle s'apaisa subitement, et courut à sa rencontre en exprimant sa joie par des cris discordants et des gestes désordonnés. Elle tourna plusieurs fois autour de lui avec des gambades, approcha la tète de sa poitrine et de son épaule, comme un chien qui caresse, courut en avant, puis revint, les bras levés en signe d'allégresse. Pendant tous ces mouvements sa figure restait impassible et sauvage. La sensation semblait comme enfouie dans le chaos de ces traits confus : on eut dit le visage d'une statue mutilée dont l'expression avait disparu sous le marteau.
Jean-Marie lui adressa quelques mots affectueux, l'écarta doucement du seuil où elle s'était replacée, et nous fit entrer. Il nous invita à nous approcher du foyer, en se hâtant d'y jeter une bourrée de traînes, dans lesquelles le feu courut aussitôt avec des pétillements. A la vue de la flamme , Marthe poussa un grognement de joie, et alla s'accroupir au coin le plus reculé de l'àtre. Incrustée, pour ainsi dire, dans le mur noirci . et à demi voilée par le nuage de fumée qui commençait à dérouler ses spirales bleuâtres ,
cette figure ébauchée avait une apparence presque fantastique. L'avoué s'étonna que maître Jean eût pu s'accoutumer à une pareille compagnie.
— C'est tout ce qui me reste de parents, répondit le taupier. Assottée comme vous la voyez, elle me rappelle encore ceux que j'ai perdus, et le proverbe dit qu'î//.'e veuve trouve toujours assez beau son dernier enfant. Puis, quand on rentre tout seul, sur le soir, et qu'on ne trouve chez soi aucune créature vivante, les quatre murs de la maison vous pèsent comme si vous les portiez. Marthe, du moins, fait que je ne crois pas le monde fini; elle me reconnaît, elle me parle à sa manière. Même de penser qu'elle est mauvaise avec tous les autres, ça me fait lui vouloir plus de bien. Ça n'a pas de raison, mais chacun a ainsi, dans le cœur, sa fantaisie.
On eût pu croire que l'idiote comprenait ce qui se disait, car elle s'approcha en rampant sur la pierre du foyer et vint s'asseoir près de son frère, la tête appuyée à ses pieds, comme un animal domestique. Je regardais avec un mélange d'intérêt et de dégoût cet être difforme chez qui, à défaut des clartés de la raison, brillaient encore quelques fugitives lueurs de sentiment. Mon attention fut détournée par le chaudronnier, qui , en attendant qu'on lui remît les ustensiles à réparer, avait voulu établir son atelier portatif dans l'aire. Il rentra pour nous annoncer que le vent avait cessé, mais qu'un épais brouillard couvrait l'horizon. Aux torrents d'eau qui nous avaient submergés quelques instants auparavant, venait de succéder une pluie fine et tiède, qui tombait silencieusement.
— Allons, dit le taupier, nous aurons la brouillasse jusqu'à demain matin; faudra le coup de balai du vent de six heures pour tout nettoyer là-haut.
— Lh bien ! mais en attendant , s'écria l'avoué , qu'allons-nous devenir, nous autres?
— Vous resterez sous mon pauvre toit , si ça ne vous fait pas affront, répliqua le taupier.
— Il n'y a jamais d'affront à être au sec, maître Jean; seulement, je crains que nous ne soyons pour vous une grande gène.
— J'ai à côté un lit de pèlerin, comme on dit : c'est un peu champêtre pour de grosses yens; mais, faute de froment , les alouettes font leur nid dans le seigle.
En parlant ainsi, il nous ouvrit une porte conduisant dans une petite pièce voisine , dont les murs lézardés disparaissaient sous un rideau de plantes potagères conservées pour graines, et dont les touffes desséchées flottaient çà et là, suspendues à des os de mouton fichés dans la muraille en guise de clous. Une huche à blé. deux barriques déîoncées, un banc et un lit complétaient l'ameublement. Comme il n'y avait point à choisir, nous remerciâmes le taupier en déclarant que nous acceptions son hospitalité, et nous sortîmes pour visiter nos chevaux dans le petit hangar qui leur servait d'écurie. Jean -Marie les avait débridés et leur avait déjà apporté une partie de l'herbe coupée pour sa vache. Nous y joignîmes quelques poignées d'orage et deux bottes de paille pour litière; des fagots dressés à l'une des ouvertures de la grange, du côté du vent, les mirent à l'abri.
Pendant que nous achevions ces préparatifs de
campement, la nuit était venue. L'épais brouillard qui avait tout envahi ne laissait briller aucune étoile, la campagne apparaissait comme un abîme obscur, au milieu duquel des taches plus sombres indiquaient les bois. On n'entendait que le bruit monotone et presque imperceptible de la bruine sur les feuillages. Tout cet ensemble voilé et silencieux avait un caractère de tristesse pour ainsi dire harmonieuse. L'air était plein des acres parfums qui s'exhalent de la terre humectée et des végétations meurtries par l'orage. Nous restâmes quelque temps appuyés à l'un des piliers de l'appentis, les regards plongés dans ces ténèbres, au fond desquelles on sentait encore la création. Jean-Marie vint enfin nous prévenir que le souper était servi. Le chaudronnier, qui avait terminé son travail, devait nous tenir compagnie, et nous nous mimes tous à table dans les meilleures dispositions.
La vie réglée de notre vieille société nous condamne à courir presque constamment, comme les waggons sur la voie ferrée, et le moindre caprice est un déraillement qui a son danger. Aussi, lorsque le hasard vient nous enlever, un instant, aux ornières de l'habilude, trouvons-nous à cet imprévu toute la saveur de le nouveauté. Tandis que pour le trappeur américain la descente d'une cataracte paraît une simple circonstance de voyage, et la rencontre des Indiens scalpeurs un incident vulgaire, pour nous, voyageurs civilisés, une averse qui nous surprend sans manteau est une aventure, la nuit passée au foyer d'une closerie un roman complet. C'est qu'à vrai dire ce peuple de paysans qui entourent nos
villes nous est presque aussi inconnu que l'indien peau rouge au tourisle qui se rend en posle de New- York à Boston. Nous l'avons bien aperçu en passant courbé sur sa faucille ou sur ses sillons; peut être même nous sommes-nous arrêtés pour esquisser son toit de chaume doré par le soleil couchant; mais quel citadin pénètre dans sa vie intérieure, apprend sa langue, comprend sa philosophie, écoute ses traditions? Nos campagnes ressemblent aux manuscrits d'Herculanum qu'on n'a point encore déroulés. A peine en connaît-on de courts fragments copiés, en passant, par quelques curieux : le poëme entier reste à traduire.
Je m'étais placé à table près du chercheur de trésors, espérant obtenir de lui de nouvelles confidences; mais il était rentré dans son laconisme comme dans une forteresse inexpugnable. Il fallut se rabattre sur le sourcier, qui avait heureusement gardé sa gaieté communicative, et qui continuait de répondre à toutes mes questions. A la vérité, ces réponses n'étaient pas toujours directes : Jean-Marie était né trop près de la Normandie pour ne pas connaître l'art des phrases, qui, comme le Janus antique, ont deux visages contraires ; par cela même cependant que la conversation était avec lui une sorte de colin-maillard où l'on cherchait toujours à talons la vérité, il en résultait plus d'excitation et de mouvement.
Pendant le repas. Marthe vint s'asseoir, par terre, à côté de lui . une main posée sur ses genoux et la tète appuyée à cette main comme un enfant qui dort. Elle l'avertissait de temps en temps par un petit cri plaintif, et Jean lui tendait sa part du souper. En
l'observant , il me sembla qu'elle ne mangeait point avec la brutale avidité ordinaire aux idiots, cl que sa joie venait moins de la nourriture que de la main qui la lui offrait. I'ar instants, elle relevait la tète vers son frère, et, à travers l'hébétement de son grand œil bleu, passait je ne sais quelle lueur de tendresse; on surprenait encore, sous ces traits et dans ces mouvements, où le jeu des muscles avait remplacé l'intelligence, un vestige confus des grâces de la femme: le vase détruit et souillé avait conservé quelque imperceptible senteur du parfum évaporé.
Jean-Marie nous apprit que l'idiotisme de Marthe ne remontait point à sa naissance. D'esprit lent et faible jusqu'à l'âge de douze ans , elle regagnait par le cœur ce qui lui manquait en intelligence. On n'avait jamais pu l'appliquer à aucun travail , ni lui confier aucune responsabilité; mais, pour Jean-Marie et pour sa mère, qui vivait encore, elle eût gravi les rochers , percé les haies , traversé les rivières. Son attachement ressemblait à celui du chien : il était silencieux, spontané, et, pour ainsi dire, involontaire. L'incendie de la maison qu'elle habitait avec sa famille ébranla son faible cerveau; son intelligence baissa de jour en jour, comme l'eau fuyant du vase qu'un choc a fêlé. Les années se succédèrent, et, au lieu de monter, comme les autres enfants de son âge, du crépuscule au plein soleil, elle descendit toujours et s'enfonça de plus en plus dans les ténèbres. Enfin, elle en était arrivée où nous la voyions. Cependant le taupier ne paraissait point avoir renoncé à la guérison. Son ignorance soutenait son espoir. Il nous apprit que Marthe avait parfois des retours, sinon de
raison . du moins de souvenir : habituellement muette, elle retrouvait alors le nom de son frère, et l'appelait avec le même accent qu'autrefois ; mais des circonstances extrêmes pouvaient seules provoquer ces éclairs de mémoire.
Claude, qui avait paru prendre peu d'intérêt à ces explications, continuait à manger sans rien dire. Deux ou trois fois, son œil s'était porté sur l'idiote, et je n'y avais pas même surpris cet intérêt ordinaire du paysan pour ceux que l'on désigne dans nos campagnes sous le nom de saints innocents. Absorbé dans sa distraction méditative, il semblait suivre d'un regard persistant quelque image invisible à tous les yeux. Le souper fini, il se leva le premier et alla sur le seuil examiner le temps. Nous nous étions approchés du foyer, où mon compagnon avait allumé un cigare dont la fumée nous enveloppait déjà de son acre parfum, lorsque le routeur revint à nous et se mit à réunir les différentes pièces de son atelier portatif. Je lui demandai s'il allait partir.
— Tout à l'heure, répliqua-t-il en apprêtant les bretelles de sa hotte.
— 31algré la pluie? reprit l'avoué.
Il haussa les épaules en lui indiquant du regard ses mains desséchées auxquelles les injures de l'air avaient donné la teinte du bronze de Florence, et qui semblaient en avoir l'imperméabilité.
— Ce cuir-là ne craint absolument rien, dit-il brièvement.
— Et où allez-vous? demandai-je.
11 nomma un village éloigné de deux lieues. Jean- Marie fit observer qu'il trouverait les routes noyées,
il répondit qu'il prendrait par les champs. Le taupier secoua la tête.
— C'est un chemin plus commode pour les lièvres que pour un homme chargé, dit-il ; si le fils de votre mère avait un peu de sens, il me demanderait deu\ bottes de paille pour passer ici la nuit.
— Le fils de ma mère a son idée, répliqua sèchement Claude, qui achevait ses préparatifs.
Le taupier ne parut ni surpris, ni blessé de cette brusque réponse; il regarda son hôte avec l'espèce de déférence qu'il m'avait paru lui montrer dès l'abord.
— Vous êtes votre maître, routeur, reprit-il tranquillement ; mais on ne se sépare point comme ça avant d'avoir bu le coup de soleil.
A ces mots, il ouvrit une armoire d'où il tira une bouteille d'eau-de-vie presque pleine, et il en versa dans chaque verre. Nous trinquâmes, en adressant à Claude un souhait d'heureux voyage. Mon compagnon répéta pour lui la prière populaire de saint Bon- Sens, demandant à Dieu de le préserver « des hommes de la cour, des femmes de la ville et des loups des champs. »
— Monsieur veut rire, dit Jean-Marie à l'avoué; mais que je devienne Normand, si je n'ai pas cru hier voir un loup tout près de la closerie. Je suis rentré prendre mon fusil . j'ai suivi la bête tout le long de la grande haie, et j'allais lui envoyer mes chevrotines, quand elle a aboyé.
— C'était un chien?
— D'une espèce que je n'ai jamais vue dans le pays.
Une sorle d'interjection étouffée me fit retourner la tète; le routeur était immobile à quelques pas, un bras passé dans la bretelle de sa hotte et l'autre en avant.
— Un chien... fauve?... répéta-t-il avec une sorte d'hésitation.
— A oreilles droites, ajouta le taupier.
— Le museau effilé?
— La queue balayant la terre.
— Et vous dites que vous l'avez rencontré hier?
— Puisque je l'ai suivi.
— Alors vous savez ce qu'il est devenu ?
— Je l'ai vu se terrer dans la grande butte. Claude baissa la tète sans répondre; mais son bras
se dégagea lentement de la bricole, et il alla s'asseoir au loyer d'un air pensif.
— Vous ne parlez donc plus? lui demandai-je.
— Tout à l'heure, répondit-il en s'asseyant sur Pâtre et étendant machinalement ses mains vers la flamme mourante.
Jean-Marie fit alors observer que la bruine serait peut-être balayée par le vent de minuit, et le routeur ne parut pas éloigné de retarder son départ jusqu'à celte heure. Notre hôte voulut remplir une seconde fois les verres; mais nous nous hâtâmes de poser la main sur les nôtres, et. afin d'échapper à de nouvelles instances, nous nous décidâmes à nous retirer.
L'humidité de nos vêtements , imparfaitement séchés par la flamme du foyer, commençait d'ailleurs à nous faire éprouver un malaise qui se traduisait par un invincible besoin de sommeil. Heureusement noire lit , qui n'était composé que d'une
paillasse et d'une couette de balle, était assez large pour deux. Nous résolûmes de nous y étendre tout habillés, après avoir fraternellement partagé les couvertures vertes qui l'enveloppaient. Au moment de refermer la porte de communication que nous avions laissée ouverte pour profiler de la lumière, je jetai un regard vers le foyer. Jean-Marie et Claude étaient assis en face l'un de l'autre : le premier, bien nourri, bien vêtu et le visage fleuri, vidait son verre à petits coups en fredonnant la ronde des noces; le second, maigre, déguenillé, le front plissé, avait tout bu d'un trait, et regardait à ses pieds d'un air sombre. Je fis remarquer ce contraste à mon compagnon.
— Ne vous en étonnez pas, me dit-il ; vous avez là le chasseur de sottises et le chasseur de chimères. Celui-là moissonne dans le champ fécond de la crédulité humaine, celui-ci est à la recherche de cette terre promise où l'on n'arrive jamais. Celui qui chante et qui savoure est le soldat du mensonge, toujours vainqueur et joyeux ; celui qui se tait est le pèlerin de l'idéal, toujours haletant et trompé.
Bien que chacun de nous se fût roulé dans sa couverture , le froid nous empêcha pendant quelque temps de dormir. J'entendis enfin la respiration de mon compagnon prendre ces intonations sonores et régulières qui annoncent le sommeil, et moi-même je ne tardai pas à l'imiter. Mais une espèce de fièvre avait insensiblement succédé au froid. Les lassitudes douloureuses que j'éprouvais dans tout le corps se traduisirent, comme d'habitude, en un rêve destiné à les justifier. Mon imagination mêla le souvenir de la réalité aux plus folles inventions. Il me sembla que
je m'étais égaré dans un pays inconnu, que j'étais recueilli clans une maison dont les hôtes méditaient quelque projet sinistre. J'entendais verrouiller ma porte en dehors: un pan de mur s'ouvrait et laissait passer des omhres qui s'avançaient silencieusement vers moi ; je voulais appeler, une main s'appuyait sur mes lèvres; je voulais m'élancer du lit, des bras m'y retenaient enchaîné. Je m'épuisais en efforts désespérés, jusqu'à ce qu'un redoublement d'énergie me fit enfin pousser un cri qui me réveilla. Je me redressai sur mon séant; j'étais seul , mon compagnon continuait à dormir paisiblement, ce n'était donc qu'un rêve ! Je poussai un soupir de soulagement. Tout à coup un bruit de pas se fit entendre à la porte. Je prêtai l'oreille... Quelqu'un était là. J'entendis distinctement la voix du sourcier qui disait :
— Ils dorment!
Celle du routeur répondit plus bas :
— N'importe.
Puis la clef fut tournée, le pêne glissa dans la serrure, et les pas s'éloignèrent.
Je me laissai couler à terre, et je me dirigeai à tâtons vers la porte. Ma main rencontra le loquet, qu'elle leva; mais je ne m'étais pas trompé, nous étions enfermés. Un jet de lumière, filtrant à travers les planches mal jointes, me fit trouver une fissure à laquelle j'appliquai l'œil, et je pus voir tout ce qui se passait dans la pièce voisine.
Les deux paysans s'étaient rassis à la même place. le visage éclairé par la flamme. Jean-Marie avait à ses pieds une bourrée déliée dont il brisait les branches en menus brins; la bouteille d'eau-de-vie presque
vide était à ses côtés, et il me sembla que son teint s'était allumé de couleurs plus vives. Quant au roulait; penché en avant, il lui parlait à demi voix et d'un ton d'expansion persuasive. Je ne saisis d'abord que des mots entrecoupés, mais je pouvais juger de l'importance de la confidence par le redoublement d'attention du sourcier; enfin, les voix s'élevèrent insensiblement, quelques lambeaux de phrases arrivèrent jusqu'à moi!... Il s'agissait du chien mystérieux suivi par Jean-Marie, et que le routeur luimême avait aperçu deux lois. Je crus comprendre que ce dernier l'avait reconnu pour le chien de terre préposé par les Fantômes à la garde des trésors. Le sourcier laissa échapper une exclamation de surprise, mais qui n'exprimait aucun doute.
— Par mon baptême ! alors notre fortune est faite, s'écria-t-il.
— Pour ça , faut pas que les hommes de loi s'en doutent, dit Claude en jetant un regard vers la porte de communication, et voilà pourquoi j'ai mis les bourgeois sous clef. A cette heure , le gibier est à nous, et il n'y a point de part pour le roi.
— Partons, routeur, dit Jean-Marie, qui s'était levé.
— Minute! reprit Claude, il faut d'abord s'entendre. Tu es sûr de reconnaître l'endroit où le chien s'est terré?
— C'est à la petite Pierrière; mais le trésor sera caché ?
— Je sais la conjuration qui le rendra visible; il ne faudra plus que quelques coups de pioche...
— J'ai notre affaire , dit le sourcier en saisissant
— IGo —
un noyau derrière un tas de bourrées; en roule, vieux, mais surtout pas de tours de Normand !
— Ne crains rien, répliqua Claude.
— Si on trouve le magot, on ne se quittera pas?
— Non.
— On n'y regardera qu'au retour?
— Ce sera toi qui le tireras du trou et qui l'apporteras.
- Convenu, dit Jean-Marie qui jeta le hoyau sur son épaule et fit un pas pour sortir; mais, se ravisant tout à coup :
— Lin moment! s'écria-l-il. j'avais oublié, moi... Le premier qui louche au trésor des trépassés doit mourir dans l'année.
— Ah ! tu sais ça ? dit Claude en tressaillant.
— Et tu espérais m'y prendre, mauvais brigand! reprit le taupier avec emportement.
— Faut que quelqu'un se dévoue, objecta le routeur d'un accent convaincu.
— Que le diable me brûle si c'est moi ! s'écria Jean- Marie ; ah! tu voulais me taire manger de la mort pour avoir ensuite part à loi seul? Hors d'ici, vagabond ! j'aime encore mieux ma peau que ton trésor.
— A la fantaisie, dit le routeur, qui savait sans doute que le plus mauvais moyen de ramener un homme en colère était de lui donner des raisons.
Et il rechargea sa hotte avec une sorte d'indifférence, prit son bàlon et se dirigea vers la porte.
Jean-Marie qui l'avait laissé faire en grommelant le regarda sortir; il parut hésiter un instant, puis Unit par le suivre.
J'avais cessé de les voir, mais le bruit de leurs voix
m'avertit bientôt que tous deux s'étaient arrêtés audelà du seuil. Je fis inutilement un nouvel effort pour ouvrir la porte de communication. Ma curiosité était excitée outre mesure. Je ne pouvais douter que le laupier et Claude n'eussent repris la question du trésor, et, à tout prix, j'aurais voulu entendre le débat; mais je prêtais en vain l'oreille : aucune parole ne parvenait jusqu'à moi. Je pouvais seulement reconnaître à la voix chaque interlocuteur, et préjuger par l'intonation ce qu'ils disaient.
Cette espèce d'interprétation, dans laquelle l'imagination avait la plus grande part, finit par m'absorber complètement. L'accent du laupier avait été d'abord presque menaçant, celui de Claude bref et absolu; mais insensiblement le premier s'était adouci, et le second avait perdu sa cassante sécheresse. Maintenant le routeur parlait longuement, du ton d'un homme qui veut persuader. Il avait sans doute trouvé quelque expédient qu'il s'efforçait de faire accepter, lie sourcier répondait de loin en loin, comme pour opposer des objections; mais celles-ci devenaient à chaque instant plus rares et plus courtes. Claude gagnait certainement du terrain. J'écoutais sa voix, qui prenait des intonations toujours plus persuasives, et je supposais le plaidoyer que je ne pouvais entendre. Il entretenait son interlocuteur de la découverte du trésor, et évoquait, pour le séduire, un de ces rêves que chacun de nous tient caché dans les derniers replis de sa pensée. 11 lui montrait peut-être la closerie transformée en ferme à deux charrues, l'enclos d'entrée devenu une aire bordée de grandes meules de froment, la haie du verger reculée de
plusieurs cols de chapon. Il lui faisait entendre le meuglement des vaches revenant le long des sentes vertes, les grelots des attelages qui ramenaient du marché les charrettes vides, et le sifflement cadencé des garçons de labour dispersés dans les guérets. Mais quelle était la condition imposée à celle espérance? Il fallait qu'elle fût bien périlleuse ou bien dure, car le sourcier résistait toujours. Parfois cependant le débat cessait, comme s'il eût consenti ; j'entendais le routeur se rapprocher du seuil. Alors Jean-Marie l'arrêtait tout à coup par un nouveau refus, et la discussion reprenait. Enfin, l'obstination de Claude l'emporta ; son interlocuteur parut céder, et tous deux rentrèrent.
— Ainsi c'est dit? murmura le routeur.
— Oui, répliqua Jean-Marie d'une voix troublée.
— Alors, plus de retard, ou nous manquons l'affaire.
Le sourcier traversa la pièce, alla droit à un renfoncement où j'avais remarqué une paillasse, et appela Marthe.
— Elle n'entendra pas, elle dort, fit observer le routeur.
Jean-Marie se pencha pour secouer l'idiote, dont le grognement me prouva bientôt qu'elle était réveillée.
— Debout, Marthe! viens avec nous, dit précipitamment le sourcier, nous avons besoin de toi.
Je compris enfin le sujet du débat mystérieux qui s'était prolongé si longtemps. Pour obtenir la possession du trésor, il fallait que quelqu'un se dévouât, ainsi que l'avait déclaré le routeur, et il avait décidé Jean-Marie à sacrifier sa sœur ! Cette longue habitude
fie tendresse dont le témoignage nous avait touchés un instant auparavant n'avait pu tenir contre le rayonnement d'une chimérique richesse.
Je demeurai saisi, comme si le danger qu'allait courir l'idiote eut eu quelque chose de réel. Quoi qu'il arrivât désormais , le frère avait , en effet , échangé la vie de la sœur contre l'espérance d'un peu d'or. J'aurais pu tout arrêter en faisant connaître que j'étais là ; je ne sais quelle fièvre de curiosité me retint. Je voulus voir jusqu'au bout cette amère épreuve des affections humaines. Je tenais d'ailleurs à jouir du désappointement qui devait punir les deux meurtriers d'intention.
Ils avaient réussi à faire lever Marthe et à l'emmener à moitié endormie. Dès qu'ils eurent disparu, je courus réveiller mon compagnon, à qui je racontai rapidement ce qui s'était passé.
— Vile, suivons-les, dit-il en se jetant à bas du lit.
Je lui fis observer que la porte était fermée.
— Voyons la fenêtre, s'écria-t-il.
Nous la cherchâmes dans l'obscurité; elle était garnie d'un fort treillis. Il fallut revenir à la porte et réunir nos efforts contre la serrure; mais ce fut peine inutile. L'avoué se mit à faire le tour de la pièce en suivant le mur, dans l'espoir de découvrir quelque issue. Tout à coup je l'entendis s'écrier :
— Nous sommes sauvés !
— Vous avez trouvé une seconde fenêtre? lui dis- je.
— Mieux que cela; j'ai un levier.
Il vint me rejoindre, plaça la barre de fer sous le
battant, et, en deux ou trois secousses, l'enleva de ses gonds. Je l'aidai à le ranger de côté . et nous gagnâmes la porte extérieure. Toutes ces opérations avaient demandé du temps; lorsque nous arrivâmes dans la petite cour d'entrée, nous ne vîmes plus personne, et nous cherchâmes en vain à reconnaître la direction prise par l'idiote et ses deux conducteurs. Ils avaient bien parlé des petites pierrières, mais mon compagnon n'en connaissait pas mieux que moi la position. Nous nous consultions depuis quelques instants sur ce qu'il fallait faire, lorsqu'un sourd retentissement ébranla tout à coup la colline et fut suivi de deux cris de détresse.
— Qu'est-ce que cela? demandai je en tressaillant.
— Il m'a semblé reconnaître la voix du routeur et celle de Jean-Marie, dit l'avoué.
Nous courûmes dans la direction que les cris nous indiquaient, mais nous fumes bientôt arrêtés par une haie. Il fallait revenir sur nos pas et faire un long détour. Enfin nous aperçûmes un chemin creux dans lequel nous nous engageâmes rapidement. A peine avions nous fait quelques centaines de pas, qu'une forme étrange apparut dans la nuit, au détour de la route, et nous reconnûmes le sourcier portant l'idiote dans ses bras. Nous lui demandâmes ce qu'il y avait.
— La pierrière!... bégaya-t-il haletant; nous avons voulu... élargir l'entrée... tout a croulé sur Marthe... Place! place !
11 continuait à courir vers la closerie aussi vile que son fardeau le lui pernTettait. Nous le suivîmes sans pouvoir obtenir d'autre explication. En arrivant à la
maison, il déposa l'idiote près de l'âtre, et se hâta d'allumer une chandelle de résine ; alors nous pûmes apprécier la gravité de l'accident. Arrachée de dessous les décombres qui l'avaient ensevelie, Marthe était inondée de boue et de sang. Une plaie hideuse lui partageait le front. Ses vêlements en lambeaux laissaient voir les épaules marbrées de contusions, et un de ses bras pendait brisé. Jean-Marie, penché sur elle, la regardait pétrifié d'horreur. La chandelle qui tremblait dans sa main laissait tomber sur le visage de l'idiote des gouttes de résine fondue. L'avoué courut chercher de l'eau, et nous nous mimes à laver la plaie avec nos mouchoirs. L'idiote poussa un soupir.
— Elle vit encore ! s'écria mon compagnon ; relevez-lui la tête, et tâchez de la faire boire.
Nous exécutâmes sa double prescription. Après les premières gorgées d'eau, Marthe parut se ranimer. Je tenais un mouchoir mouillé sur la blessure, afin d'empêcher le sang de l'aveugler; elle ouvrit les yeux et nous regarda. Je fus frappé de l'expression d'intelligence qui se reflétait dans sa prunelle contractée. Tous les muscles de la face semblaient se roidir dans un suprême effort. Son œil s'arrêta enfin sur le sourcier. Un inexprimable sentiment de joie épanouit subitement ses traits , et elle appela distinctement : Jeain-Marie !
A ce nom, celui-ci se redressa comme si un fer aigu l'eut frappé :
— Avez-vous entendu? s'écria-t-il épouvanté.
— Elle vous a nommé, dit mon compagnon.
— C'est qu'elle va mourir, reprit Jean-Marie avec
une conviction si profonde, que nous en fûmes saisis.
Je cherchai à le dissuader en demandant s'il n'était pas possihle de se procurer un médecin. Le sourcier ne me répondit pas. Assis sur l'âtre. les deux mains jointes, il regardait Marthe d'un air effaré, en répétant : » Elle va mourir! » Impatienté, j'adressai ma demande à l'avoué. Celui-ci secoua la télé.
— Les médecins n'ont plus rien à faire ici, dit-il, n'entendez vous pas le râle?
La respiration de l'idiote s'était, en effet, changée en un sifflement rauque et pressé. Son agonie se prolongea environ un quart d'heure, puis la tête retomha en arrière dans une dernière convulsion.
En nous voyant reculer de quelques pas, Jean- Marie comprit que tout était fini ; mais il ne quitta ni sa place, ni son attitude. L'idiote était entre nous, étendue à terre, la tète appuyée sur la pierre de la cheminée. Ses cheveux humides de sang roulaient épars jusque dans les cendres du foyer. Quelques lueurs dernières, qui se ranimaient par instants, puis s'éteignaient, faisaient passer tour à tour, sur son visage, des jets de lumière et d'ombre. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de si cruellement sinistre, que, saisissant par le bras mon compagnon, je l'entraînai hors de la closerie.
Nous tombâmes d'accord que nous ne pouvions être d'aucune utilité au sourcier, et que le mieux était de lui envoyer quelque parent ou quelque ami que nous avertirions à notre passage dans le hameau voisin. Lorsque l'avoué rentra, Jean-Marie lui même le pressa de partir. Peut être la crainte de nos questions, jointe au sentiment de sa faute, lui faisait elle
désirer noire éloignement. De mon côlé, j'éprouvais une sorte d'oppression entre la douleur du frère et le cadavre de la sœur. Nos chevaux furent bientôt sellés, et, après avoir pris rapidement congé, nous nous engageâmes dans une route de traverse que notre hôte nous indiqua.
Le vent de minuit avait nettoyé le ciel dont la voûte, d'un bleu sombre, apparaissait alors parsemée d'étoiles. La nuit avait cette transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires. A chaque rafale de la brise, les arbres secouaient leurs tètes humides et faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons. J'avais le cœur serré et la tête en feu : cet air frais me soulagea ; je respirai plus à l'aise. Nos chevaux marchaient de Iront dans l'herbe d'un chemin désert, sans que l'on entendit le bruit de leurs pas. Nous-mêmes, nous gardions le silence, encore émus du spectacle que nous quittions. Arrivés à un carrefour, nous tournâmes à droite, selon la recommandation du taupier, en nous rapprochant de la colline; mais tout à coup les chevaux tendirent le cou, puis s'arrèlèrent : un éboulement récent barrait le chemin.
— C'est sans doute la petite pierrière, dit mon compagnon.
Et il toucha sa monture de l'éperon pour la forcer à s'approcher; mais au bruit des fers contre les cailloux, une ombre s'élança de la crevasse qui éventrait le coteau, rencontra un rayon de la clarté slellaire, et nous distinguâmes les traits inflexibles du routeur. Il nous aperçut, se jeta dans un sentier qui traversait la friche, et disparut.
— L'avez -vous reconnu? m'écriai je en me tournant vers mon compagnon.
— C'est Claude.
— Que pouvait il faire encore là?
— Il cherchait le trésor.
— Quoi! même après cette mort?
— Dites à cause d'elle; n'élait-elle pas une des conditions de la découverte? Vous ne connaissez pas l'implacable ténacité de ces chasseurs de rêves! Pour arriver au but qui fuit devant eux, ils ne regardent point si leurs pieds marchent dans les ruines ou dans le sang. Livrés à une seule idée, comme les possédés du démon, ils ne voient rien autre chose. Eclatants ou obscurs, vous les trouverez toujours les mêmes, le nom seul changera, et, selon qu'ils voudront poursuivre l'unité, l'égalité, la gloire ou la richesse, vous les entendrez appeler Torquemada , Warat , Erostrale ou le rouleur.