LA CHASSE AUX TRÉSORS
Une tradition arabe, transmise par les pâtres ou
les contrebandiers , a franchi les Pyrénées et s'est
conservée dans les pays basques. Les bergers qui
conduisent leurs troupeaux le long des gaves de la
montagne racontent encore aujourd'hui que , bien
avant Jules César, il existait un bronche ou sorcier,
qui s'éleva dans les airs sur un dragon qu'il avait
soumis, et arriva ainsi au rocher où dormait Debnta,
l'esprit du mal. 11 l'entoura neuf fois d'une chaîne
magique, et l'obligea à lui faire connaître le roi des
talismans, qui donne plaisirs, richesse et puissance.
Debrua déclara au sorcier que, pour tout obtenir sur
terre, il fallait se rendre maître de la mouche jaune
de safran, laquelle se montrait tous les soirs dans un
port (passage) des Pyrénées qu'il nomma ; il l'avertit
seulement que, pour la prendre, il fallait tresser une
résille avec les trois cheveux les plus près du cerveau
et tremper cette résille dans la sueur et dans le sang.
Le bronche fit ce qui lui avait été recommandé, et ne
tarda pas à voir paraître la mouche jaune de safran.
Il la poursuivit sept jours et sept nuits à travers les rocs, les halliers et les torrents, leur laissant autant de lambeaux de ses habits et de sa chair que les brebis, avant la tonte, laissent de flocons de laine aux buissons ; enfin, il la vit se poser sur la cabane d'un berger qui était monté dans les pâturages. Il essaya en vain de parvenir jusqu'à elle; tous ses efforts ne purent décider la mouche à reprendre son vol. N'ayant donc plus d'autre ressource et s'étant assuré que personne ne pouvait le voir, il mit le feu à la cabane , et la mouche jaune de safran s'envola. Le bronche la suivit jusqu'à une prairie, où elle alla se poser sur une touffe de fenouil. Comme il ne pouvait s'approcher d'une plante qui fait la guerre aux sorciers, il resta à quelque dislance. Alors un jeune berger, qui gardait des chevaux dans la pâture , aperçut la mouche et la prit dans son bonnet. Le bronche, hors de lui, poursuivit l'enfant, le frappa de son bâton et le tua ; mais, au moment où il saisissait la mouche jaune de safran, elle lui fit une piqûre qui le rendit triste pour le reste de ses jours. Devenu plus riches que les labinas (fées) des gaies, il tomba dans la même langueur que ceux qui ont été recommandés par leurs ennemis à saint Sequayre l, et il mourut lentement comme si l'on eût coupé la mère racine de son cœur.
Les bergers basques ne disent pas ce qu'est devenue, depuis celte époque, la mouche jaune de safran; mais nous la retrouvons partout dans l'histoire du
i Saint Sequayre, saint populaire du pays basque. On lui recommande ses ennemis pour qu'il les fasse sécher.
inonde. N'est ce pas elle que cherchaient les millions de combattants qui se précipitèrent sur la société ;intique , comme une avalanche d'hommes détachés du nord? N'est-ce pas elle encore que croyaient atteindre les hardis compagnons de Pizarre , de Sotlo et de Cortez, lorsqu'ils s'enfonçaient au galop de leurs chevaux, dans des régions ignorées où ils fauchaient les nations comme des blés mûrs ; elle que voyaient sur la mer nos fabuleux flibustiers dont les blessures et la mort étaient officiellement cotées à cette bourse sanglante de la guerre? N'est-ce pas elle enfin que poursuivent, de nos jours, les pionniers de la Californie et tous les chercheurs de trésors, depuis les orpailleurs du Mexique et les monney-diggers des Bahama jusqu'aux fouilleurs de ruines de nos campagnes? La mouche magique des traditions pyrénéennes n'a point cessé un seul instant et ne cessera jamais d'attirer ici bas tout ce qu'il y a de sensualités avides, de vagabondes témérités. Quiconque sent en lui la puissante impulsion des désirs inassouvis la cherche des yeux, la poursuit, comme le bronche, à travers les précipices, s'efforce de la saisir dans quelque piège pour lequel il a épuisé son cerveau, sa sueur et son sang, brûle pour l'atteindre la chaumière de l'absent, brise l'existence de l'abandonné, et périt misérablement au milieu de son triomphe, consumé par l'inguérissable fièvre de la satiété.
Et que l'on ne croie pas celle avidité particulière à certains temps ou à certaines races : nous la retrouvons toujours et partout. Si les païens ont la conquête de la toison d'or et du pommier des Hespérides, les hommes du Nord la découverte du sampo, talisman
souverain qui procurait loules les richesses, l'Orient ses anneaux magiques et ses lampes d'Aladin, les chrétiens ont eu la recherche du saint Graal, ce vase divin que le sang du Christ avait rendu fée, et qui assurait à son possesseur l'accomplissement de tous ses désirs. La science elle même a entendu, dans ses retraites austères, les bourdonnements de la mouche jaune de safran, et elle s'est oubliée, pendant plusieurs siècles, à la recherche du grand œuvre. Aussi loin que la tradition peut remonter enfln, nous trouvons cette soif de la richesse comme une maladie générale, héréditaire, et c'est à elle qu'il faut attribuer la croyance populaire aux talismans et aux trésors.
Je faisais ces réflexions, tout en suivant la roule de Ma mers au Mans et me dirigeant vers le bourg de Saint-Cosme. Une butte située près de ce bourg et connue dans l'histoire sous le nom de motte d'Ygé, avait été signalée depuis longtemps dans le pays comme renfermant d'immenses richesses. Les Anglais y avaient bâti, au xne siècle, une forteresse où ils avaient tenu garnison jusqu'au traité de Bretigny. Forcés alors de repartir, ils avaient enfoui, dit-on, dans la colline les trésors dont ils n'osaient se charger et qu'ils espéraient reprendre à la prochaine guerre. Cette tradition avait provoqué à plusieurs reprises des recherches dans la motte d'Ygé, devenue mont Jallu. De nouvelles fouilles annoncées par les journaux en 1844 avaient éveillé ma curiosité, et j'étais parti avec le projet de voir une de ces chasses aux trésors. J'avais heureusement dans le Maine, pour me guider et m'instruire, un ami de nos plus char-
niants écrivains, esprit choisi, mais nonchalant, qui, afin d'éviter la fatigue de se conquérir un nom, avait pris d'avance ses invalides dans une étude d'avoué. Il y suicidait tout doucement sa belle intelligence, sans autre distraction qu'un commerce de lettres assez suivi avec d'anciens compagnons qui riaient, comme lui, tout haut de la vie et s'en attristaient tout bas. Nous partîmes ensemble pour cette Californie du mont Jallu dont il me fit l'historique en chemin. Le premier indice du dépôt précieux avait été une plaque de cuivre trouvée à la tour de Londres, et sur laquelle se lisaient ces mots : Thésaurus est in monte salutis prope Comum. On en eut sans doute connaissance sous Louis XI II, car le régiment du Maine fut alors employé à fouiller le mont Jallu. En 1735, M. le duc de Chevreuse autorisa de nouvelles recherches aussi infructueuses que les précédentes. Après ces deux échecs, il y eut un long répit. Un parchemin trouvé à Paris en 1825, dans les démolitions d'une vieille église, ramena l'attention sur l'ancienne motte d'Ygé. Il se forma une société par actions qui recommença à bouleverser la fallacieuse montagne et y engloutit son capital. Vers la même époque, les Anglais, qui avaient déjà réclamé au xvme siècle le droit d'y faire des perquisitions, renouvelèrent leur demande par l'entremise de M. de Talleyrand, et adressèrent une pétition à la chambre des députés, qui passa à l'ordre du jour. Enfin le père d'une de nos comédiennes les plus connues, M. Fay, subitement éclairé par les révélations d'une femme de chambre somnambule, acheta du propriétaire le droit de recommencer les fouilles. Les indications du sujet magné-
tisé étaient si précises, que les recherches eurent cette fois un résultat. Après des travaux qui lui coûtèrent une douzaine de mille francs, M. Fay découvrit cinq deniers et trois clous! Plusieurs daines reprirent après lui son entreprise, et, parmi elles, une parente du plus fécond de nos romanciers, qui espérait retrouver au mont Jallu le trésor du père Grandet. Vinrent ensuite le général polonais AJilkieski, mesdames Herpin, Hersant, et une nouvelle compagnie d'actionnaires. C'était cette dernière qui bouleversait en 1844 le mont Jallu. Comme tous les chercheurs précédents , les nouveaux actionnaires avaient à leurs gages un magnétiseur et son sujet, dont les révélations servaient à diriger les fouilles des ouvriers.
Nous étions arrivés au bas d'une côte où il fallut descendre de nos montures. Les derniers jours de novembre ont une beauté qui leur est propre; ce n'est plus l'énervante mollesse de l'automne, ce n'est pas encore la rudesse de l'hiver. Nous jetâmes la bride sur le cou de nos chevaux, et, les laissant aller, nous nous mimes à gravir la montée en causant. Comme nous arrivions à mi côte, nous aperçûmes un paysan endormi sur le revers de la douve. La réserve de son attitude et le bon ordre de son costume ne permettaient point d'attribuer ce sommeil à l'ivresse. 11 était assis plutôt qu'étendu, la tête un peu renversée et appuyée sur un de ses bras. Son chapeau, rabattu sur les yeux, le mettait à l'abri du soleil. Il tenait de la main droite, en guise de bâton, une petite pelle de taupier. Mon compagnon reconnut le dormeur et s'arrêta.
— Vous voyez là, me dit il en baissant la voix, une des variétés les plus curieuses de nos campagnards. Jean-Marie tient le milieu entre le mire ( médecin ) et le sorcier ; il a des secrets et vend des talismans. On se sert de lui pour guérir certaines maladies, chasser les animaux nuisibles, découvrir les sources. On dit qu'il apprend aux jeunes filles des formules pour attirer les amoureux , et les crédules assurent même qu'il possède l'herbe magique avec laquelle on se transporte partout en désir de femme, c'est à-dire plus vite que la pensée. Jean-Marie, certain que le monde vous estime toujours en proportion du pouvoir qu'il vous suppose, n'a garde de les détromper. Aussi est-il consulté par tous nos fermiers, et achète il , chaque année, quelque lopin de terre avec leur argent. II se rend aujourd'hui chez des pratiques , car voici près de lui sa trousse à talismans.
J'aperçus, en effet, sur les genoux de maître Jean un carnier doublé de cuir, qu'il fouillait sans doute lorsque le sommeil l'avait surpris, et qui était resté entr'ouvert. Nous pûmes faire, du regard, l'inventaire de ce qu'il renfermait. Mon compagnon me montra la baguette de coudrier pour découvrir les sources, des fragments d'aérolithes qui devaient garantir du tonnerre, une noix percée servant de cage à une araignée vivante et destinée à guérir de la fièvre, un couteau de larujueyeur portant sur la lame le nom cabalistique de Raphaël. II m'expliquait comment ce dernier nom, que les paysans du midi faisaient graver sur le soc des charrues afin de rendre les sillons fertiles, avait, dans le Maine, la propriété
de guérir les porcs ladres et de les engraisser, lorsque Jean .Marie se réveilla. Bien qu'il parût d'abord surpris de nous voir et même un peu embarrassé, il fit assez bonne contenance et se redressa en nous saluant. C'était un homme encore jeune, dont le visage avait cette expression de jovialité matoise habituelle aux Normands, mais plus rare chez les paysans manceaux. L'avoué lui demanda depuis quand les chrétiens dormaient ainsi au soleil, le long des berges, comme des lézards.
— Depuis qu'ils ne trouvent pas de lits de plumes sur la grande roule, répliqua le taupier.
— Maître Jean oublie que la grande route est la chambre à coucher des vagabonds.
— M. l'avoué voit bien, au contraire, que c'est le rendez-vous des honnêtes gens, puisque c'est là que je le rencontre.
— Tu es , à ce que je vois , en chemin pour affaires.
— Et le bourgeois est à la cueillette des procès? dit Jean-Marie , qui retourna la question , au lieu d'y répondre.
— Pourquoi non ? reprit gaiement l'avoué ; ne connais-tu point le proverbe :
Entre la Flèche et Alençon, Plus de coquins que de chapons?
Nous allons voir s'il ne se prépare point quelque grabuge du côté de la Molle-Robert; mais loi, bon apôtre, où vas-tu?
— A la ferme du gros François.
— Vers Saint-Cosme ?
— A peu près.
— Alors nous pouvons faire route ensemble.
— Si M. l'avoué trouve que je ne lui fais pas affront.
Jean-Marie s'était levé et se préparait à nous suivre. Je m'aperçus alors qu'il avait laissé tomber un petit sachet rempli de blé, que je lui rendis. Il le glissa au fond de son carnier. et nous dit que c'était un échantillon de froment pour le gros François.
— Ne serait-ce pas plutôt le grain qui sert à composer les mercuriales d'avenir? demanda l'avoué en le regardant.
Le marchand de talismans sourit sans lui répondre.
— Vous saurez que c'est un des mille talents de maître Jean, continua mon compagnon; il excelle à deviner ce que sera le prix du blé en consultant les grains de froment. J'ai été moi-même témoin , par hasard, de la confection d'une de ces mercuriales anticipées. On range , pour cela , sur la pierre du foyer, et devant un grand feu , douze grains de blé choisis par un homme qui a reçu le don, comme maître Jean. Ces grains représentent les douze mois de l'année, en commençant par celui de gauche, qui représente janvier. Lorsque le feu les a échauffés, les grains éclatent et sautent en avant ou en arrière. Dans le premier cas le prix du blé doit infailliblement s'élever, dans le second il doit descendre.
Je fus frappé de ce mode d'augure, où la divination par le feu rappelait clairement l'ancien culte des éléments et dénonçait l'origine celtique. L'avoué, à
qui je communiquai mon impression . se retourna vers le taupier.
— Vous voyez, maître Jean? dit- il. Votre cérémonie sent le païen, et a dû être inventée par les druides.
— Possible, dit tranquillement le paysan, la sapience est le lot des vieux.
— Et du malin. Prenez-y garde, maître Jean; c'est, dit-on, un terrible taupier de chrétiens!
Jean-3Iarie haussa les épaules , et, prenant un air de tolérance philosophique :
— Bah ! dit-il en riant , ce sont les mal rentes en esprit qui lui en veulent d'être trop dégottè '. Le diable est comme les pauvres gens; chacun aboie après lui pour faire le bon chien.
Ce n'était pas la première fois que je remarquais dans nos campagnes l'expression cle celte étrange sympathie pour l'ange tombé. Que ce soit facilité d'oubli ou naïveté de miséricorde, le peuple a, de tout temps, montré de la tendance à plaindre le coupable qu'il voit atteint par le châtiment. Il semble qu'à ses jeux la souffrance purifie tout, jusqu'à Satan.
Nous marchâmes ainsi assez longtemps agréablement distraits par la causerie du paysan jusqu'au moment où il nous montra, à la gauche du chemin, un amoncellement de terres bouleversées : c'était le mont Jallu.
Lorsque nous y arrivâmes, les ouvriers travaillaient aux fouilles sous la direction d'un contre-maitre; mais le magnétiseur et son sujet étaient absents. L'anek'nne motte d'Ygé avait été découpée par de
4 Bégotté, lin. rusé, qui n'est pas got.
IES RERNIERS PAYSANS. 1 '2
profondes tranchées, dont les déblais étaient rejetés à droite et à gauche, et percée de puits destinés à l'épuisement des eaux; elle semblait avoir littéralement changée de place. La foi, comme le dit mon compagnon , avait transporté la montagne. Ces tas de terre jaunâtre et stérile , sur lesquels s'agitaient des travailleurs empressés, offraient un singulierspectacle au milieu des champs fertiles et alors déserts, où la nature préparait en silence ses riches moissons. C'était là comme dans la vie : l'homme abandonnait les biens réels pour courir après des songes.
Nous interrogeâmes vainement le contre maître sur la direction des travaux et sur les espérances des nouveaux chercheurs de trésors; soit ignorance, soil discrétion, il ne sut rien nous apprendre. Maître Jean nous conseilla de continuer jusqu'à l'auberge de Saint-Cosme, quartier-général des entrepreneurs, où l'on pourrait, selon toute apparence, nous renseigner plus exactement. Nous nous décidâmes à y aller dîner, et, après avoir pris congé du taupier, qui devait quitter là le grand chemin pour s'engager dans la traverse, nous nous remîmes en selle et nous gagnâmes le bourg au galop.
L'arrivée de deux voyageurs bourgeois eût produit dans beaucoup de villages une certaine sensation ; mais les habitants de Saint-Cosme étaient blasés sur de pareils événements. Le bruit de nos chevaux n'attira même pas l'aubergiste sur le seuil; il fallut l'appeler. Il vint recevoir la bride de nos montures avec une dignité indifférente. Mon compagnon , qui voulait nous relever dans son opinion, passa à la cui-
sine, et fit main basse sur tout ce qu'il y avait de présentable dans le garde- manger. L'effet de réaction ne se fit pas attendre. L'hôte, convaincu que des gens qui dînent si bien devaient avoir droit à ses respects, mit le bonnet à la main et nous fit entrer dans un salon où le couvert était mis. Comme les préparatifs culinaires demandaient un peu de temps, il voulut bien, pour adoucir les ennuis de l'attente, nous accorder les agréments de sa conversation. Nous apprîmes par lui que les directeurs des fouilles du mont Jallu devaient arriver dans quelques jours. Il ajouta que. par malheur, il n'y avait point de dames, partant pas de bals, de collations ni de cavalcades. L'aubergiste de Saint-Cosme ne pouvait perdre le souvenir des fêtes données par les entrepreneuses précédentes , dont il nous parla avec des élans d'admiration et des soupirs de regret. J'en vins à demander quels avaient été les résultats des premières fouilles. Le ûot de paroles s'arrêta, et, comme le contre maître du mont Jallu, notre hùle s'enveloppa dans une prudente discrétion. Je voulus plaisanter les folles espérances des chercheurs d'or; l'aubergiste prit aussitôt l'air d'une vieille prude devant qui on parle d'amour; j'insistai, il rompit l'entretien en prétextant quelques additions à faire au couvert. Je fis remarquer cette singulière réserve à mon compagnon.
— Vous la trouverez, me dit-il, chez tous les habitants du pays auxquels vous parlerez des trésors du mont Jallu. Ils connaissaient trop bien les avantages d'une pareille croyance pour aider à l'ébranler. Personne ne tourne en ridicule la montagne qui l'en-
rfcbit. Ce qui est d'ailleurs une fiction pour les autres est pour eux une vérité, l-a motte cl'Ygé contient réellement un talisman sans prix : c'est cette ombre de trésor qui attire ici les écus des spéculateurs crédules, comme la fameuse montagne d'aimant des Mille et une nuits attirait autrefois les vaisseaux. Tout compte fait, celte colline a déjà rapporté aux gens de Champaissant et de Sainl-Cosme plus de deux cent mille francs. Le moyen de traiter légèrement une pareille voisine!
— Ses bienfaits sont encore peu apparents, reprisje en m'accoudant à la fenêtre, qui était ouverte. Voyez ces ruelles fangeuses, ces maisons lézardées, ces pauvres enfants qui courent nu -pieds sur les cailloux du chemin ! Je ne connais rien de plus propre à faire mentir les idylles qu'un village de France. Pas d'arbres pour ombrager les seuils, pas une fleur pour égayer les fenêtres, aucun témoignage de cet amour de l'homme pour sa demeure, qui est le premier symptôme du bonheur domestique. Ici, la vie est une halte dans la misère et dans la laideur.
— C'est un côté de l'aspect, dit mon compagnon en riant; mais il y en a un autre comme pour toute chose. Vous connaissez le mol de madame de Staël, qui entendait faire une remarque pleine de justesse : « Oh! que cela est vrai! s'écria-t-elle, cela est vrai... comme le contraire! » Nos villages français sont inhabitables sans doute, mais en revanche ils sont presque toujours pittoresques. Si la civilisation y perd, le paysage y gagne, et je connais beaucoup d'arlistes qui pensent encore que le monde a été fait surtout pour être peint. Otez en les maisons crou-
lantes, les rues en zigzag et les enfants en haillons : ils crieront que Pari est perdu! A leur point de vue, cette place de village est une magnifique étude flamande, et ils donneraient tous les cottages de l'Angleterre pour le seul coin de grange où vous voyez ce chaudronnier ambulant.
Mon regard se tourna vers l'homme que l'avoué me désignait : il se tenait assis presque sous nos fenêtres, à l'entrée d'un appentis en ruine; ses outils étaient dispersés autour d'un grand bassin qu'il venait de préparer pour I aubergiste, et il se préparait à diner d'un morceau de pain noir et d'un ognon. Son costume était pauvre et usé; ses cheveux gris, coupés carrément au-dessus de ses sourcils noirs, descendaient des deux côtés d'un visage bistré auquel ils servaient de cadre. Maigre, agile et visiblement endurci par la pauvreté, le chaudronnier avait, dans toute sa personne, quelque chose d'àpre, de persistant qui appelait et retenait l'attention. Nous allions quitter la fenêtre après avoir observé pendant quelques instants son étrange figure , lorsque tout à coup nous le vîmes tressaillir, se relever d'un bond, courir vers une ruelle qui s'ouvrait à quelques pas et s'y élancer. Nous cherchâmes en vain des yeux ce qu'il avait pu apercevoir : la ruelle semblait silencieuse et déserte. Le chaudronnier en atteignit l'extrémité, regarda à droite et à gauche, monta sur le mur d'appui d'un petit jardin pour mieux voir, puis revint, d'un air pensif, s'asseoir sous le hangar où nous l'avions remarqué d'abord. En ce moment, l'aubergiste entra. Nous lui demandâmes quel était cet homme.
— Pardine ! dit-il après avoir jeté un regard vers l'appentis, il faudrait le demander au diable. Plusieurs fois j'ai voulu l'interroger; mais, quand on lui parle, c'est comme si on criait dans un puits : rien ne répond. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'on le nomme Claude et plus souvent le Routeur, parce qu'il court toujours le pays. On est certain de le voir ici toutes les fois qu'on fouille la bulle; aussi le regarde-t-on comme un chercheur de trésors. Il paraît même que, l'an dernier, il s'est laissé payer à boire par les gars du Chêne-Vert, et, comme le cidre lui a desserré les dénis, il leur a raconté des merveilles.
L'avoué cl moi nous échangeâmes un coup d'oeil. La même idée nous était venue en même temps : il fallait faire parler Claude à tout prix. Nous sortîmes sous prétexle de visiter nos chevaux, et, après avoir traversé l'écurie, nous nous approchâmes sans affectation du chaudronnier. Plongé dans une sorte de rêverie chagrine, il ne s'aperçut point de notre approche. Mon compagnon le salua avec cette aisance joviale qui est le privilège de certains caractères ; le routeur ne répondit point tout de suite, et quelques instants se passèrent avant que la question qui avait, comme un vain bruit, frappé son oreille, parùtarriver jusqu'à son esprit : il se retourna alors et rendit le salut avec réserve.
— Eh bien ! les affaires vont-elles, mon brave? demanda l'avoué ; y a-t-il beaucoup de chaudrons percés dans le pays ?
— Monsieur voit qu'il y en a assez pour faire vivre un homme, répondit froidement l'ouvrier.
— Parbleu ! vous êtes le premier à qui j'entends faire un pareil aveu, reprit mon compagnon ; d'habitude, les routeurs crient toujours misère.
Claude garda le silence.
Je lui demandai s'il ne trouvait pas bien rude de vivre ainsi, toujours errant par les routes solitaires, subissant tous les caprices du ciel et changeant d'hote chaque soir.
— Quand on n'a personne nulle part, on est chez soi partout, répondit-il.
— Ainsi vous voyagez toujours?
— Les pauvres gens sont obligés d'aller où il y a la pâture et le soleil.
— Mais quand vient la vieillesse ou la maladie?
— On fait comme le loup : on se couche dans un coin et on attend !
Les réponses de Claude avaient une brièveté pittoresque qui n'était point nouvelle pour moi : j'avais déjà remarqué cette poétique originalité de langage sur nos montagnes, sur nos dunes, dans nos forêts, en interrogeant les pâtres, les gardiens de signaux et les bûcherons. C'est un caractère commun à tous les hommes habitués à vivre dans la solitude, sans autres interlocuteurs qu'eux-mêmes. 11 semble qu'alors leurs pensées, comme ces vagues recueillies dans les creux de nos rochers, se condensent lentement en cristaux. Leur parole, selon l'expression des matelots, apprend à naviguer au plus près, et non sans profit ; car, si les frottements qui naissent des relations sociales aiguisent l'intelligence et lui arrachent de fréquentes étincelles, ils servent rarement à la rendre plus nette ou plus vigoureuse. Notre improvisation de toutes les
heures sème les idées à peine écloses comme ces fleurs stériles que le vent secoue des pommiers, tandis que le silence laisse aux idées du solitaire le temps de s'épanouir sur chaque rameau de l'esprit, d'où elles ne se détachent que parfaites et comme un fruit mur. Claude semblait être un de ces parleurs discrets qui n'ouvrent la bouche que pour dire quelque chose, et, bien que son langage ne fut point dépourvu d'une certaine prétention sententieusc, il avait éveillé assez vivement notre intérêt pour nous donner le désir de prolonger la conversatiun. L'avoué la soulint quelque temps avec sa verve ordinaire; mais le routeur continua à répondre rigoureusement, sans fournir aucune occasion de la détourner vers le sujet dont nous désirions surtout l'entretenir. L'arrivée d'une voisine qui venait s'acquitter envers Claude et jeter quelques sous dans le chaudron posé près de lui offrit enfin à mon compagnon une transition inattendue.
— Si c'est là toute votre recette à Saint-Cosme, dit-il au routeur, vous serez quelque temps avant de faire fortune, et votre chaudron ne vaut pas celui de la croix de la Barre.
Je demandai ce que c'était que cette croix.
— ■ Encore une des cassettes du diable ! répliquat-il; il parait qu'en creusant sous le sol, au coup de minuit, on trouve une grande bassi/ie pleine de pièces d'or; mais comme elle est attachée à la terre par des racines magiques, personne jusqu'ici n'a pu l'enlever. Le routeur doit en avoir entendu parler?
Celui-ci fit un signe affirma tif.
— C'est, du reste, la vieille histoire qui se raconte
partout, continua mon guide. Si l'on en croit la tradition, nos mendiants meurent, de faim sur des millions, et maître Claude a, sans doute, trouvé les mêmes croyances dans ses montagnes d'Auvergne?
— Je ne suis pas né en Auvergne, dit laconiquement le chaudronnier.
— Où donc alors? demandai-je.
— Dans le Berri.
L'avoué, qui avait longtemps habité cette province, fit un mouvement.
— Vous êtes Berrichon ! s'écria-t-il, j'aurais dû le deviner à votre accent. Par ma fiou! mon poure home, topez-là; moi aussi, j'sommes quasi Morvandiau.
Le routeur, qui épluchait son ognon, tressaillit et s'arrêta.
— Monsieur parle la lingue! dil-il en reprenant, sans y penser, la prononciation du pays.
— Oui, bin, fiston, répliqua l'avoué en riant.
Et, afin d'appuyer son dire, il se mit à chanter sur un air de bourrée, avec les portées de voix et les cadences prolongées des bergères du Morvan :
Vire le loup, Ma chienne garelle l,
Vire le loup Quand il est saoul ;
Laisse-le là, Ma chienne garelle.
Laisse-le là Quand il est plat.
' Vin, tourne ; garelle, bariolé.
Le routeur avait relevé la tète; son front plissé s'épanouit, une lumière sembla passer au fond de ses yeux sombres, et ses lèvres se détendirent. A la lin de l'air, il se leva, comme emporté par les souvenirs qui se réveillaient eu lui. et poussa le ioup national qui termine toutes les bourrées.
— Vous ne vous saviez pas en pays de connaissance? lui dis je, enchanté du hasard qui venait de rompre la glace entre nous.
— Le diable m'estringole si je l'aurais cru ! s'écriat-il. Et où donc monsieur avait-il son accoutumance dans le Morvan?
— J'ai habile deux années entre Mont-Renillon et Gacogne, reprit l'avoué, dans une de ces fentes de montagnes que vous appelez des serres, tout près l'Huis-André.
— Ah ! yèl c'est juste où je suis né, interrompit le rouleur.
— Et nous allions passer l'un près de l'autre sans parler des brandes de là-bas! ajouta mon compagnon.
— J'en aurais eu grand rancœur, dit Claude.
— Alors à table ! m'écriai je; voici l'hôte qui nous prévient que le dîner est servi, et l'on cause toujours mieux entre la fourchette et le verre.
Le chaudronnier hésita d'abord : soit embarras, soit défiance, il voulut s'excuser; mais nous refusâmes de l'écouter.
— Ah! sang! vous viendrez, s'écria l'avoué ; je veux repater et bagouter, comme on dit à l'Huis- André. Marchons, mon vieux, et s'il vous faut de la musique, je vous redirai la romance du seigneur de Saint-l'ierrc de Moutier à la jolie gardeuse de moutons
qui faisait, comme vous maintenant, la paquoine :
Dites-moi, ma brunelfe, Quel plaisir avez-vous, Seule, sous la coudrette, A la merci des loups? Laissez dessous l'ombrage Les brebis du village ; Allons, quittez les champs ; Là-bas, vers ces aubrelles, Vous serez demoiselle Dans mon chàleau plaisant l.
Cette bergerie, chantée comme la précédente, avec l'accent des pâtours du Berri. acheva de mettre en joyeuse humeur le chaudronnier, qui nous suivit enfin en riant et prit place à table entre nous deux. Une fois arrivé là, ce ne fut plus le même homme. Les premiers soupçons dissipés. Claude passa, comme tous ceux qui se sont d'abord tenus sur la réserve, de l'extrême contrainte à l'extrême expansion. Les souvenirs du Morvan et le vin de l'aubergiste aidèrent surtout à cette métamorphose. Ce fut le Sésame, ouvre-toi! devant lequel tombèrent tous les verrous qui avaient auparavant fermé les portes de cet esprit. Là où j'avais seulement espéré un conteur, je trouvai un type aussi intéressant que singulier. Les aveux, d'abord entrecoupés de réticences, se complétèrent insensiblement. A chaque couplet de l'avoué, la
1 Ce couplet a été recueilli par M. le comte Jaubert près de Saint-Pierre de Moutier. Plaisant signifie agréable; aubrelle désigne des peupliers. Paquoine signifie mijaurée; repater et bagouler, faire un repas, bavarder ; rancœur, chagrin.