CHAPITRE V
L'Argent
Le travail ordonné source d'un abondant capital. — L'appui des banques. — D'où viennent les subventions? — Le patriotisme des écus. — L'accroissement de la fortune allemande. - 5o milliards de revenus? — Conséquences mondiales de cette opulence.
Depuis un quart de siècle les financiers se demandent par quel prodige l'Allemagne, manifestement pauvre en 1880, a pu accomplir les immenses entreprises dont elle nous donne le spectacle.
L'explication est que les financiers, habitués à manier et à faire valoir des capitaux déjà constitués, n'ont pas toujours présent 'à l'esprit le mode de formation de ces capitaux. Le prestige dont l'argent jouit à leurs yeux leur cache la puissance du travail, source de cet argent.
Les économistes définissent le capital du travail accumulé. Les Allemands ont amoncelé en peu d'années une somme de travail supérieure, en quantité et en effet utile, à tout ce qu'on peut constater chez d'autres peuples.
Jl ne suffit pas de se donner beaucoup de peine
l'argent
pour créer du capital. Entre le lazzarone qui court derrière une voiture pour avoir deux sous et l'ouvrier la méthode Taylor, grâce à laquelle les iuoinentsde l'organisme concourent à l'a< ment d'une tâche précise, il existe une g., indéfinie de :nces. La paysanne, qui use ses
chaussures et perd sa journée pour aller vendre une paire de poulets au marché lointain, accomplit un bien rude travail pour un bien minime rendement. Fort peu profitable encore est celui de l'architecte, chargé de construire telle imprimerie que l'on sait, qui passe dix années à édifier et à démolir des plans sans cesse remaniés.
Toute l'énergie intellectuelle des Allemands s'ingénie à rendre leur labeur productif. Chez eux, personne n'est oisif et la besogne de chacun est si bien ordonnée, grâce à une invariable discipline, à la compétey*:e acquise et à l'étude scientifique des problèmes posés, que le rendement du travail est maximum dans leurs entreprises.
Un examen rationnel leur a montré en outre que, pour réussir, il faut diviser le travail et concentrer les capitaux. Voilà les secrets de leur prospérité actuelle.
Cependant, les entreprises publiques et privées ont été simultanément si nombreuses et d'une telle ampleur qu'on doit se demander encore de quels fonds auxiliaires les Allemands se sont servis pour les réaliser. On nous raconte, je le sais, que leurs banques ont favorisé sans relâche leur industrie et leur commerce; mais qui donc, à leur tour, a soutenu leurs banques?
Ici nous touchons à un point fort délicat; je lis bien
dans une brochure écrite par le chef du plus grand établissement de crédit de l'Allemagne que : « La limite dangereuse (du crédit) a souvent été approchée, mais non dépassée, et que les résultats maxima ont pu être atteints avec les fonds dont on' disposait; que les banques ont toujours tenu compte, dans les avances qu'elles accordaient, de la valeur et de l'outillage des emprunteurs; qu'elles ont en outre favorisé de tout leur pouvoir la constitution de cartels capables d'assurer à leurs débiteurs les moyens d'éviter des concurrences qui les eussent écrasés, et que, grâce à elles, l'Allemagne a pu mettre en ligne tous les capitaux du pays sans qu'aucuns restassent improductifs. » Mais ceci ne nous indique pas si ces mêmes banquiers n'ont pas été soutenus, tout au moins en maintes circonstances critiques, par des capitaux étrangers. D'où sont venus ces secours?
Impossible d'obtenir à cet égard quelque précision des intéressés. Les banquiers allemands, aussi bien que ceux d'ailleurs, observent sur ce sujet un mutisme voisin de la dénégation1. On en est donc réduit aux conjectures.
Tout d'abord écartons les capitaux français engagés dans les entreprises industrielles allemandes ; j'ai cité longuement la houillère Frédéric-Henri, j'en désignerai plusieurs autres. Cette façon d'exporter notrr argent est tout à notre avantage, puisque nous l'employons à cueillir, à travers les ressources allemandes, un butin de revenus souvent considérables. Plaise à Dieu
i. L'enquête vainement tentée par M. Georges Bourdon, mb habile interviewer cependant, en «•* «ne preuve.
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que noua développions me que les Allemand*
pratiquent chez nous avec une maestria croissante ci' nous ne laissons pas que de nous inquiéter et avec raison! '
. seuls capitaux à envisager sont ceux que nous portons innocemment à leurs établissements de crédit qui en font incontinent bénéficier les industriels allemands, nos concurrents.
Peut-être bien le public espère-t-il que le patriotisme nous tient en garde contre de tels errements. Il n'est pas de plus grande naïveté que de croire au patriotisme des capitaux. Le capitaliste peut être patriote, le capital ne l'est pas. Tel bon Français, qui fait le po.ing aux Allemands, leur envoie, sans s'en douter, le plus clair de ses économies; attendu qu'on a bien soin de lui dissimuler le chemin par lequel on le fait passer.
Les capitaux ressemblent fort aux lapins de garenne. Craintifs et gourmands, ils aiment les clapiers où ils trouvent des herbes savoureuses et peuvent se terrer avec sécurité devant les rabatteurs fiscaux. Mais, pour s'y rend r-", ils ne cheminent jamais droit devant eux et rusent en maints crochets et détours à travers des fourrés qu'on appelle la Suisse, la Belgique, l'Autriche ou l'Italie. Et voilà comment les Allemands peuvent dire qu'ils n'ont pas de capitaux français,' et les draineurs de bas de laine qu'ils n'envoient pas d'argent en Allemagne.
Admettons même, si l'on veut, que l'Allemagne n'ait plus un besoin pressant de ce concours, ce qui est vraisemblable à mesure qu'elle s'enrichit davantage, le principe n'en est pas moins irréfutable que, lorsqu'un
emprunteur à donné des preuves de capacité et offre un intérêt élevé aux fonds qu'on lui avance, il trouve toujours des prêteurs. Or, l'Allemand est dans ce cas.
Les bilans financiers et économiques qui ont été dressés de divers côtés et par des procédés variés, en 191 3, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du couronnement de l'empereur Guillaume II, nous ont apporté de saisissantes révélations sur la situation actuelle de l'Empire allemand.jLibre à chacun de faire des réserves sur l'exactitude mathématique de ces documents dédiés tout autant à la gloire de l'Allemagne qu'au culte de la vérité, mais si tant est que leur authenticité absolue soit douteuse, ce n'est que dans des limites qui n'infirment pas les conclusions à en tirer.
Il est d'ailleurs des chiffres sur lesquels aucun doute n'est permis, tels que ceux des dépôts ou comptes courants dans les banques, qui n'étaient que de 1 3oo à 1 400 raillions de marks en 1880 et qui s'élèvent à 9 milliards 36o millions en 1912 ; dans les Caisses d'épargne 4 milliards 55o millions de marks en 1888; 18 milliards (22 milliards de francs) en 19121; et ce chiffre est de beaucoup dépassé en igi3.
1. Le chiffre correspondant des dépôts dans les Caisses d'épargne en France n'atteint pas 6 milliards de francs; mais on commettrait une erreur à youloi^ le comparer, parce que le maximum de chaque dépôt en Allemagne n'est pas limité à 1 5oo francs, et que le revenu donné par leurs caisses est supérieur de 1/2 p. 100 ou de 1 p. 100 au revenu servi par les nôtres; les Caisses allemandes ont le droit, dont elles profitent largement, de placer ces fonds en certaines valeurs industrielles.