‹ Les derniers progrès de l'AllemagneChapitre 6 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Allemand

La lutte par le fer et le travail. — La science appliquée. — La naissance de l'orgueil. — Les Pangermanistes. — L'individu absorbé par la collectivité. — Le culte des grands hommes. — Comment l'Allemand se distrait. — Comment il voyage. — Quel avenir il entrevoit.

Chaque peuple porte en lui-même le germe de sa destinée. Le coefficient de hasard qui fausse souvent le sort de l'individu ne s'applique guère aux collectivités, et, fatalement, il arrive une période où la somme de leurs qualités ou de- leurs défauts les fait s'élever ou déchoir.

Dans la lutte pour l'existence, inexorable loi des êtres vivants, les armes varient suivant les époques, tantôt c'est l'instinct guerrier, tantôt l'astuce, tantôt le travail, qui confèrent l'hégémonie ei, de même que

les génies scientifiques ne font qu'intégrer jusqu'à leurs causes les phénomènes avant eux inexpliqués, de même les grands meneurs d'hommes, rassemblant en un faisceau les vertus éparses des individus, leur donnent une force d'expansion qui ne demandait qu'à se faire jour. Si Bismarck a créé l'Allemagne contemporaine, c'est qu'elle contenait en puissance les éléments qu'il a su coordonner.

La force et la puissance militaire de l'Allemagne sont issues de son amour de l'étude et de la discipline. Ses guerres, depuis un siècle, ont été scientifiquement préparées et scientifiquement conduites. Tout le monde en est d'accord.

Cependant, les succès des Allemands fussent restés stériles, s'ils n'avaient apporté le même esprit de suite et de méthode aux œuvres de la paix. A l'inverse de maintes nations militaires, ils virent dans leurs victoires un moyen, et nullement un but. Les vingt-cinq années du règne de Guillairme II en sont la démonstration.

Que la nécessité de pourvoir à leur subsistance sur un sol médiocre les ai,t poussés à ce labeur acharné, nul n'y contredit ; mais, outre que bien des peuples végètent dans l'indigence au lieu de se hausser par l'action, il est aujourd'hui manifeste que cette qualité était native chez les Aliemands, puisque les sourires de la fortune n'ont point ralenti leur travail, ni relâché leur discipline.

L'Allemand ne se repose jamais; il veut bien se distraire, et largement, mais c'est pour retourner demain, et jusqu'à la mort, à son atelier, à son bureau pu à ses recherches» On ne le voit reculer devant

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menses que nous

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une lé hommes laborieux et instruits comme lui.

En Allemagne, les travailleurs isolés sont l'exception.

On ne saurait nier que, à l'étonnement de ceux qui connurent l'Allemagne de jadis, l'effort national ait changé d'orientation. Le culte pour la science est resté aussi vif, mais à la condition qu'elle soit susceptible d'application.

Les professeurs ont encore une auréole, pourvu que leur enseignement soit utilitaire, et l'on peut même se demander si bientôt il restera encore dans le pays des hommes ne travaillant que pour la science pure.

Réalisateurs, ils le sont plus que les Anglais, autant que les Américains, et joignent à l'intérêt personnel une foi patriotique de jour en jour grandissante ; il n'existe pas en Europe un autre peuple aussi uni dans sa marche vers la supériorité !

Par contre, entre les États et les villes de l'Empire s'affirme une émulation féconde, qui les pousse à se tenir toujours à la tête de tous les progrès.

Des succès obtenus est né chez eux un immense orgueil national, qui ne laisse point que d'être parfois déplaisant. Individuellement l'Allemand n'a ni hauteur, ni morgue, mais l'idée qu'il se fait de la : jrionté de s& race a. grandi jusqu'à

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tyrannique ; elle pousse les uns à cet impérialisme économique envahissant qui ne connaît plus de limites, et les autres (moins nombreux, mais encombrants) à ce fâcheux pangermanisme, auquel ne suffisent pas les conquêtes commerciales.

Presque toutes les dissensions intestines (qui désunissent souvent les peuples) semblent apaisées aujourd'hui en Allemagne. Il n'y a pas de question religieuse; le pouvoir est à peine discuté, même par les socialistes, qui évacuent peu à peu le domaine politique pour se concentrer dans la défense des intérêts populaires; seule, la vieille querelle entre les agrariens et le reste du pays reste encore debout. Mais, là encore, nous trouvons les adversaires campés sur le terrain économique : la lutte va devenir, entre eux, de plus en plus vive à mesure que l'on se rapprochera de l'échéance — en 191 8 — du régime douanier actuel ; à moins que, d'ici là, on ne trouve un terrain d'entente. Il est à prévoir qu'entre ce tiers état cultivé et opulent, qui travaille et paye les impôts, et cette noblesse archaïque qui gouverne, tôt ou tard un conflit éclatera.

Le gros de la nation reproche au parti junker — où se recrutent les pangermanistes les plus accentués — de détenir, avec les hautes fonctions publiques, toutes les grandes propriétés rurales. On reconnaît cependant que les ritterguts sont cultivés avec intelligence et que les découvertes scientifiques sont appliquées, là comme ailleurs. On admet aussi que la noblesse prussienne fournit à l'armée des chefs studieux encore qu'impertinents ; par contre, on prétend qu'elle alimente médiocrement la diplomatie. Il

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semble bien, cependant, que ce soit là un point faible, non d'une classe, mais de la Dation entière.

diplomatie demande de la souplesse et du do et les Allemands ne sont pas... des Italiens. On les reconnaît peu attirants, aussi ne germanisent-ils pas les pays qu'ils absorbent. Je ne crois guère à leurs aptitudes colonisatrices. La force, l'épée, le sang, ces mots qui traversent les harangues officielles, ne sont pas ceux devant lesquels s'ouvrent les cœurs. Quand un peuple, comme un individu, est atteint d'un vice congénital, c'est pour toujours; les contingences de la vie ne le déracinent pas.

D'ailleurs, assez d'autres faces de leur caractère favorisent leur expansion ; notamment leur maîtrise d'eux-mêmes et leur esprit réfléchi. Même dans leurs débordements, le calcul perd rarement ses droits. Quand ils mettent un pays à sac, les Français cassent tout, les Allemands emballent les pendules ; ce geste, pour ttioins romantique peut-être, est assurément plus profitable.

Plus efficace encore est leur esprit d'association. L'Allemagne actuelle est un vaste « Verein » d'intérêts commerciaux. Ils voient tout grand, et cela leur réussit. L'admiration que nous réservons aux choses belles, ils la prodiguent aux choses colossales.

Or, il se trouve précisément qu'à notre époque,, l'individualisme succombe partout devant les masses organisées, et que ce qui est mesquinement conçu est détruit par les installations de large envergure. Cent petites fabriques ne sauraient lutter contre une grande. Seule pourrait résister au machinisme dévorant la dextérité manuelle intelligente ; et les Allemands ont

cette chance inespérée que des voisins, dont les yeux et les doigts sont infiniment plus alertes que les leurs, ont abandonné, ou à peu près, l'apprentissage professionnel.

Cet apprentissage technique, ils l'ont multiplié à l'infini, sans que leurs artisans aient dépassé une honnête médiocrité. Leur activité cherche à s'appuyer d'une façon raisonnée sur des bases scientifiques. On les entend proclamer que toute entreprise empirique sera tôt ou tard anéantie par celle qui prendra science pour guide. Quant au hasard, ils le jugent un compagnon décevant auquel on ne doit réserver que la moindre part. De là, le prodigieux développement de Jeur enseignement, spécialisé jusqu'aux plus infimes détails.

Nul peuple, sauf peut-être les Américains et les Japonais, ne s'est aussi énergiquement affranchi de l'esprit antiscientifique, qu'on nomme le principe d'autorité, qui fait admettre sans contrôle des affirmations léguées par le passé. La routine et même la tradition n'ont aucun empire sur eux. x

Ils ont cependant (et c'est là une des complexités fréquentes de la psychologie allemande) le culte de leurs illustrations anciennes, et célèbrent leurs anniversaires avec une constante fidélité, en des manifestations qui surexcitent l'orgueil de la race.

Le contraste entre eux et nous est saisissant : tandis que nous avons laissé passer, sans en rappeler un seul, tous les centenaires des grandes journées de la Révolution et de l'Empire, eux ont fait une apothéose de la seule bataille que pendant cette période ils aient gagnée, grâce à use défection légendaire dont le sou-

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L'année r8l3 a vu naître trois des hommes les plus remarquables du dix-neuvième siècle : Richard Wagner, à Leipzig,; Joseph Verdi, à Parme; Claude Bernard, près de Lyon. Les Allemands et les Italiens ont célébré par des fêtes sans nombre leurs grands compositeurs.

La pensée allemande envisage que l'industrie, n'étant qu'une émanation de la science, doit être, comme elle, en état de perpétuelle évolution; elle s'est pénétrée de ce mot profond du même Claude Bernard : « L'homme peut plus qu'il ne sait. » L'Allemand veut savoir plus, pour pouvoir davantage encore.

Le Deutsches Muséum, installé provisoirement depuis quelques années à Munich et dont on inaugurera solennellement cette année le somptueux palais, est la manifestation la plus étonnante de la culture scientifique allemande1.

Un labeur si intense exige des moments de détente, et les Allemands entendent profiter, dès aujourd'hui, de tous les avantages de la vie matérielle. Autant ils gagnent, autant ils dépensent ; non point avec imprévoyance, mais avec une confiance robuste dans les lendemains prospères que le travail leur promet. Rarement leurs dépenses sont déraisonnables ; ils ne se ruinent pas pour des danseuses. Cependant, quand

i. La description du Deutsches Muséum remplit le chapitre V de la deuxième partie.

ils sont attablés entre amis, il faut voir filer les billets de ioo marks. Rien, alors, n'est trop coûteux. L'Allemagne est, jusqu'ici, le seul pays où j'ai vu, sur les cartes, des vins à 1 25 francs la bouteille : il est vrai que c'était à Francfort et à Hambourg.

Toutefois, la distraction préférée des Allemands est le voyage. Le tourisme est encore pour lui matière à instruction. Observez-le, et vous verrez que ses voyages prennent l'allure de véritables investigations. Il observe et écoute tout, et de rien ne se moque. L'homme qui raille, sacrifie, consciemment ou non, au désir de faire valoir son esprit : c'est autant de perdu pour son attention objective. L'Allemand n'a pas ce .que nous appelons de l'esprit ; c'est plutôt pour lui une force. Sur sa route, il recueille une moisson de documents que, rentré chez lui, il utilisera, soyez-en certain.

« Dis-moi ce que tu lis, je te dirai ce que tu es », Les publications allemandes sont là pour nous renseigner: peu d'ouvrages d'imagination, une majorité énorme d'écrits instructifs.

Que contiennent leurs journaux? Des nouvelles du monde entier, des actualités, juste ce qu'il faut pour ne les point ignorer ; jamais de polémiques de personnes, mais une substantielle série de questions économiques, scientifiques, géographiques, sociales, présentées, discutées, résolues par des spécialistes compétents. Chacun peut trouver dans un grand quotidien allemand ce qu'il a intérêt à savoir ; s'il veut approfondir certaines questions, un nombre incalculable de Revues lui en fournissent la matière.

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