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DERNIERS JOURS DE HENRI II

Des trois fils que le roi Henri II eut de Madame Catherine de Médicis, Charles IX fut celui qui lui ressembla davantage par le besoin d'activité qui le dévorait, par les exercices violents qu'il aimait avec passion et qui furent en partie cause de sa mort(l). Pour le visage,

(1) Ce fut en réalité la phtisie qui eut raison de Charles IX, et il ne fut nullement empoisonné par un livre de vénerie, dont il détachait, en mouillant ses doigts avec sa salive, les feuillets un peu collés à dessein les uns aux autres. Ceci est de l'histoire à la façon d'Alexandre Dumas, qui a dramatisé cet épisode, en le prenant pour argent comptant dans une histoire qui en dit quelques mots sans y croire. Ce qui est positif, c'est que les dernières journées de la vie de ce malheureux Prince furent empoisonnées par des hallucinations qui lui faisaient croire qu'il était couvert du sang des victimes de la Saint-Barthélémy. Charles IX mourut au château de Vincennes (où il avait été s'établir le mercredi 9 mars précédent), le 30 mars, jour de la Pentecôte 1574, à trois heures de l'après-midi. Catherine de Médicis avait pu lui faire signer le môme jour, à huit heures du matin, des lettres patentes qui l'investissaient de la régence. Aux derniers moments du Roi assistèrent notamment Jacques Amyot qui avait été son précepteur avant de devenir Grand-Aumônier de France et évoque d'Auxerre, Arnaud Sorbin, évêque de Nevers, prédicateur du Roi, la Reine-Mère, les cardinaux de Bourbon et de Perrare, René de Birague, chancelier de France, M. de Lansac (de la maison de Saint-Gclais), etc.. Charles IX avait exactement vingt-trois ans, onze mois et six jours. La veille même de sa mort, le 29 mars, il écrivait à tous les gouverneurs des provinces pour leur annoncer la régence de Catherine à

aucun ne rappelait leur père (1), et encore moins pourlastature,carHenriIInemesuraitpasmoins de 1 m. 8i. Ses deux armures authentiques, jadis réunies dans le Musée des Souverains et aujourd'hui séparées, Tune au Louvre, l'autre au Musée d'Artillerie, fournissent ce renseignement d'une manière plus précise et plus cer-

cause de « mon indisposition, laquelle depuis un jour en ça est fort accrue et suis aujourd'hui en tel estât que j'aten ce qu'il plaira à Dieu de faire de moi ». Il n'attendit pas longtemps. Le surlendemain desamort, le duc d'Alençon, son plus jeune frère, et le Roi de Navarre écrivaient aux mômes gouverneurs; le premier disait : « Je m'efforcerai de surmonter cette douleur et perte le plus patiemment possible ». Celui qui devait être Henri IV leur disait : « Je me console de cette affliction en pensant que la Régence est dévolue à la Reine-Mère », gasconnade un peu irrévérencieuse devant un lit de mort. Le môme soir, M. de Barbezières, seigneur de La Roche-Chémerault, partait à franc étrier pour Cracovicoù résidait le nouveau Roi et il y parvint le treizième jour, ce qui fut regardé comme une merveilleuse prouesse équestre.

(1) On trouvera plus loin le portrait physique de François II. Voici le portrait que trace de Charles IX, Arnaud Sorbin, évoque de Nevers, son prédicateur qui l'assista à ses derniers moments : « C/étoit un Prince beau et grand... le visage beau et principallement les yeux entre les quels y avoit grande et belle distance... le nez grand et beau... sa face ridée autant par les ennuis qu'il a toujours portez, que par ses excessifs exercices. Sa chevelure estoit rare en la teste, mais assez abondante en la barbe qui approchoit de la couleur de chasteigne. Il avoit les mains belles par excellence, larges, les doigts longs. Le reste de son corps estoit assez bien proportionné: il avoit seulement les jambes un peu débiles ou moins grosses eu esgard au reste de proportion de son corps (Soiibin, Vie abrégée de Charles IX, 1574). — Papyrc Masson,qui, dans sa biographie de Charles IX, fait l'élogô de la Saint-Barthélémy, ne flatte guère cependant celui qui se la laissa imposer. « 11 estoit grand de taille, dit-il, mais un peu voûté, avoit le visage pâle, les

taine qu'aucun chroniqueur n'aurait pu le faire. Malgré les éloges enthousiastes que Brantôme décerne à Henri II, le représentant volontiers comme un des plus grands rois qui aient jamais régné sur la France, il est plus sage de s'en tenir au sentiment des ambassadeurs vénitiens, toujours d'un esprit très fin et très sagace, et

yeux jaunastres, bilieux et menaçans, le nez aquilin et le col un peu de travers »» {Hist. de Charles IX. 1577). Au tour des ambassadeurs de la République de Venise, qui voyaient si bien et dépeignaient à merveille ce qu'ils voyaient. Marc-Antoine Harbaro écrit en 150:* : « Le Roi est àyé de quatorze ans... il a le teint blanc, la taille assez haulte pour son âge, le corps bien proportionné quoiqu'un peu maigre... » Jean Corrcr écrit en 1569 : « Le Roi est d'une taille assez élevée, mais il a les jambes grêles et qui ne sont pas * *n proportion avec le reste de son corps. Il marche un peu courbé et, à en juger par la pâleur de son visage, ii rie doit pas être d'une complexion robuste. » — Passons a Henri III. Jean (lorrer, ambassadeur de Venise, le dépeint ainsi en 1569 : « Sa taille est quelque peu plus élevée que celle de son frère, mais il n'a pas les jambes plus fortes. Il est plus coloré et il a la ligure plus agréable^ . Jean Michieli, en 1575 : « II a plutôt gagné. Je lui ai trouvé plus de couleurs. 11 n'a plus le visage aussi blême, mais au contraire plus blanc et plus animé ». Jérôme Lippomano écrit de 1577 à 1580 : « Il est d'une taille plutôt grande que médiocre et plutôt maigre (;uc pnq ortionnée. Il a la ligure allongée, la lèvre inférieure et le menton un peu pendants, comme sa mère; les yeux beaux et doux, le front large, en tin toute sa personne est délicate ». — Quant au duc d'Aleneon, plus tard duc d'Anjou, le dernier des lils de Henri II, voici comment le dépeignent les ambassadeurs de la Sérénissime République : « De petite taille, robuste, carré et bien bâti » (Jean Michieli, 1575): « Il a la physionomie ouverte et joviale, mais il a le ;eint brun et le visage marqué de la petite vérole. Il est de petite taille, mais bien prise et bien proportionnée. Sa chevelure est noire et bouclée et il la porte relevée sur le front, ce qui lui allonge la figure» Mérôme Lippomano, 1577;.

qui jugeaient en toute impartialité. L'un d'eux, François Giustiniani, écrivait en 1537 que le dauphin, alors âgé de dix-huit ans, « ne mon- « trait pas beaucoup d'esprit, ni de goût pour « les affaires ». Marino Cavalli, qui écrivait en 1546, un an avant l'avénementde Henri, disait : « son intelligence n'est pas des plus promptes... « il n'est pas beau diseur dans ses réparties, « mais il est très net et très ferme dans ses opi- « nions; ce qu'il a dit une fois, il y tient mordi- « eus ». Ce qui n'empêchait pourtant pas le Vénitien, dont le beau palais eut l'honneur de servir d'asile pendant de longues années au dernier Bourbon de la branche aînée, de conclure en ces termes « ses qualités promettent à « la France le plus digne roi qu'elle ait eu de- « puis deux cents ans ».

Ce que Cavalli ne pouvait prévoir alors, c'était le traité de Gateau-Cambrésis, qui effaçait les premiers succès du règne; c'était la persécution constante contre les réformés, qui prépara les guerres civiles et fit à ses fils des règnes si agités.

Cavalli, qui rend également hommage à la force musculaire de Henri II et à son adresse à tous les exercices du corps, constate qu'il était « d'une humeur tant soit peu mélanco- « lique ». Il a bien, en effet, une figure funèbre dans le beau portrait de Clouet (1), qui est au

(1) François Clouet, dit Jehannet, (ils do Jean Clouet, peintre de François 1er, fut valet de chambre de François I*r

Louvre, et où il est représenté avec un pourpoint, un sayon et une cape noirs, « tracés d'or », c'est-à-dire décorés de cordonnets d'or appliqués sur l'étoffe, avec des chausses blanches et des hauts de chausses blancs et noirs. Pour complaire à Mmc de Valentinois qui croyait devoir porter, sur ses habits seulement, le deuil de M. de Brézé, son mari (1), le roi n'avait plus cessé, lui aussi, de porter le deuil de celui auquel ni l'un ni l'autre ne pensait guère. Cette parure sévère n'était pas faite pour éclairer le visage du roi, sur lequel on ne retrouve rien qui rappelle l'habitude du sourire.

et peintre de ses trois successeurs. Il mourut en 1572 ou 1573. Dans les comptes royaux, il porte le titre de peintre ordinaire du Roi. On lui donne 7 aunes 1/2 de drap noir à l'occasion des funérailles de Henri II. Ce grand artiste descendait jusqu'à de vulgaires travaux. En 1552, il lui est alloué, dans les comptes de l'écurie du Roi, 20 livres tournois (165 francs), pour avoir peint <« plusieurs croissans, lacs et chiffres faicts aux devises du Roy », dans l'intérieur « d'un eotlre appelé mect pour estre mis dans le chariot branlant appelé le coche ». 11 était donc peintre en voitures à l'occasion.

(1) Diane de Poitiers, fille de Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, l'un des complices du connétable de Bourbon, et gracié de la peine capitale par François I,r. Elle était née le 3 septembre 1499 et mourut le 22 avril 156G au château d'Anet. Mariée le 29 mars 1514 à Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, décédé le 23 juillet 1531. Elle n'avait eu (pie deux filles, mariées Tune à Robert de La Marck, duc de Bouillon, l'autre à François de Lorraine, duc d'Aumale. Ces Brézé, ainsi éteints, n'avaientriendecommun avec lesDreux-Brézé d'aujourd'hui, issus de Thomas Dreux, conseiller au Parlement de Paris, en faveur de qui Brézé fut érigé en marquisat en août

Henri II avait pourtant des goûts magnifiques en ce qui concerne ses armes; les deux armures complètes, le bouclier, Tépée, la masse d'armes, la bourguignote et l'armet, le colletin et les brassards d'une troisième armure qui lui ont authentiquement appartenu (1) et qui sont des chefs-d'œuvre d'artistes français et italiens, prouvent que, lorsqu'il s'agissait de ses plaisirs favoris, la guerre et la joute, cette image de la guerre, il savait éclipser les plus élégants d'une cour fastueuse. Mais, même sur cet appareil guerrier, le souvenir de la vieille maîtresse s'imposait, et, à la guerre comme dans les tournois, nul ne pouvait méconnaître le possesseur de ces splendides harnais sur lesquels les croissants engagés l'un dans l'autre et adossés permettaient de lire Catherine en soupçonnant Diane. Sur la bourguignote, qui est l'une des pièces capitales du Musée d'Artillerie, l'allusion est encore plus transparente : la déesse Diane est représentée deux fois sur la crête du timbre que couronne une figure de l'Amour.

L'ambassadeur vénitien, Marino Gavalli, en parlant de Diane de Poitiers a un mot qui serait le comble de la naïveté, si de la part d'un diplomate et d'un Italien il ne fallait plutôt le prendre pour le comble de l'ironie. En l'écrivant, il entendait évidemment dérider les gra-

(i) L'une des armures appartient aux collections du Louvre, l'autre armure et cea autres pièces sont au Musée d'Artillerie, G. 118.

ves visages du grand conseil de la République : « Le roi, dit-il, a pour elle une tendresse véri- « table, mais on pense qu'il n'y a là rien de « lascif, que c'est comme entre mère et fils ». Brantôme ne va pas jusque là, mais il ne tarit pas sur toutes les vertus delà favorite et notamment sur sa piété et son désintéressement. Gomme preuve de Tune, il reconnaît qu'elle poussa le roi à persécuter les Huguenots; comme preuve de l'autre, il avoue qu'Anet fut construit avec l'aide des largesses de Henri (1). Un astrologue, qui avait composé pour le roi un thème de nativité et qui le lui avait remis, concluait à ce que ce prince mourrait « en un duel et combat singulier ». Quand le roi déchiffra ce grimoire, le connétable de Montmorency était présent et le roi lui ayant dit : « Voyez, mon compère, quelle mort m'est pré- « sagée», — Ah, Sire, répondit le vieux Montce morency, voulez-vous croire ces marauds qui « ne sont que menteurs et bavards? Faites jeter « cela au feu! » Mais Henri n'en voulut rien faire et il donna la prophétie à garder à M. del'Aubespine, secrétaire d'État et l'un des futurs négociateurs de la paix de Cateau-Gambrésis (2), en lui prescrivant de la conserver pour qu'il la lui remit quand il la lui réclame-

(1) Philibert Delorme en avait été l'architecte, les sculptures étaient de Jean Goujon et de Germain Pilon et les peintures de Jean Cousin.

(2) Claude de l'Aubespine, baron de Château neuf, mort le 11 novembre 1567, secrétaire d'État depuis 1543.

rait. Ge moment arriva le 29 juin 1559, quelques heures après que Henri fut tombé mortellement blessé par la lance du capitaine de sa garde écossaise.

Funeste à la France, le traité de Cateau- Cambrésis ne devait pas l'être moins au Roi qui l'avait consenti à la suggestion du connétable et du maréchal de Saint-André, lesquels, prisonniers à la bataille de Saint-Quentin, sacrifièrent les intérêts de la France à la joie de la revoir (1).

Par une des clauses du traité, Elisabeth de Valois, fille de Henri II, fiancée à Edouard VI d'Angleterre, puis promise à don Carlos d'Espagne, devenait la femme de Philippe IL Pour mieux célébrer cette noce royale, Henri II avait voulu donner un tournoi « contre tous venans » et où il remplissait le rôle d'un des quatre tenants, en compagnie du duc de Guise, de Jacques de Savoie, duc de Nemours, et d'Alphonse d'Esté, duc de Ferrare. Ce n'était pas une sinécure, car chacun des tenants était obligé de répondre à l'appel de quiconque voulait se mesurer contre lui, et c'en devait être une pour le roi moins que pour tout autre, car s'il y avait honneur ajouter contre le roi de France,

(i) Les clauses du traité, signé le 12 mars avec l'Angleterre et le 3 avril 1559 avec l'Espagne, étaient déshonorantes pour la France ; la restitution de Calais à l'Angleterre sous huit ans ou 500.000 écus d'indemnité ; l'évacuation par la France de la Toscane, de la Corse, du Montferrat, de 189 places fortifiées en Italie S

il y avait plaisir à s'attaquer à « un des bons « hommes d'armes qu'on eut sceu trouver, un « des meilleurs et des plus adroits à cheval de « son royaume ». Et puis, c'était un moyen de « faire sa cour.

Les détails de ce tournoi sont connus. On sait qu'il était presque terminé, que le roi, qui y avait brillamment marqué, voulut rompre encore une lance et ordonna au comte de Montgomery de jouter contre lui ; que celui-ci refusa respectueusement, sans doute sous l'empire de quelque funeste pressentiment, et qu'il fallut Tordre formel du roi pour le contraindre à paraître dans la lice. On sait que les instances de la reine, deux fois répétées, n'eurent pas plus de succès auprès de Henri, qui répondit galamment qu'il voulait courir cette lance pour l'amour d'elle.

Montgomery était réputé fort adroit dans ces sortes d'exercices et on en trouve la preuve dans le choix que le roi avait fait de sa personne. Tous les écrivains s'accordent à raconter comment Henri II fut frappé, ce qui aurait dénoté, au contraire, soit une preuve de maladresse, soit une préméditation de tuer le roi, comme quelques-uns l'ont prétendu et comme Catherine de Médicis a toujours affecté de le croire. La lance de Montgomery s'était brisée au premier choc sur la cuirasse du roi; au lieu de jeter le tronçon qui lui restait dans la main, Montgomery le conserva en arrêt et l'extré-

mité de ce tronçon, pénétrant à travers l'étroit interstice de la visière du casque correspondant aux yeux et nommé vite, s'enfonça profondément dans un œil.

Brantôme, à qui Ton peut se fier pour les détails qu'il tenait certainement de bonne source, quand il n'était pas témoin du fait, était à cette époque en Italie où il servait sous les ordres du maréchal de Brissac ; il se borne à raconter l'accident en ces termes : « Il fut « atteint du contre coup par la teste dans « l'œil où luy demeura un grand éclat de « lance ».

Dans les armures de tournoi, en outre des pièces de renfort, on remarque précisément que les vues des casques ou fentes horizontales correspondant aux yeux, sont beaucoup plus étroites que celles des casques de guerre. Toutes les précautions étaient prises pour que ces jeux dangereux ne fussent pas* ou le moins possible, attristés par des accidents. Or, celui dont Henri II était la victime était un cas exceptionnel qui ne s'était jamais présenté jusqu'ici. Montgomery ne pouvait donc établir là-dessus aucun calcul, et la préméditation doit être absolument écartée. Aussi, quand on prétendait que, dès 1563, en souvenir de ce triste événement et comme pour en tirer vanité, Montgomery avait pris pour emblème un casque traversé par une lance, Pierre Brulart, qui mentionne le fait, a-t-il bien soin d'ajouter

que « c'estoit chose fort dure à croire ». C'était incroyable, en effet.

Le mot de l'énigme est fourni par Claude Haton, le seul à donner ce précieux renseignement: « Pour mieux voir devant lui, il (le roi) « avait abaissé et détourné de devant ses yeux la « visière de son armet » contrairement à toutes les règles des tournois; Henri II avait donc affronté à visage découvert la lance de son adversaire. Il avait donc fallu à Montgomery autant d'adresse que de sang-froid pour que le fer de sa lance ne rencontrât que la cuirasse et se brisât à l'endroit voulu afin que le coup fût déclaré bon ; dans la violence du choc, au moment où la rupture se produisit, un éclat arraché fut projeté sur le visage du roi et lui entra dans l'œil. A défaut de documents plus précis, telle est la version qu'il convient d'adopter.

Dans le premier moment, on croyait que la blessure ne serait pas dangereuse. Henri II le pensant, affirmait que ce n'était rien et ses premières paroles furent pour déclarer qu'il pardonnait à Montgomery. Il se souvint alors de la prophétie qu'il avait confiée à l'Aubespine et il la lui réclama ; en la lisant ses yeux se remplirent de larmes: « Ah ! dit-il, voilà le combat et « duel singulier où il devait mourir. Ce en est * fait, il est mort. » 11 languit onze jours et mourut le 10 juillet au palais des Tournelles.

Catherine, elle, s'était promis de ne pas par-

te,.

donner au meurtrier involontaire, à qui elle fit trancher la tête au mépris d'une capitulation, comme on le verra en son temps. Montgomery avait pris le prudent parti de passer en Angleterre, où il resta jusqu'en 1562. Pendant douze ans, il fut Tun des chefs les plus marquants des protestants (1).

Montgomery ne s'appelait pas plus de Lorges que les Montgomery d'aujourd'hui ne descendent du capitaine de la garde écossaise de Henri II. Son aïeul, Robert Montgomery, était un capitaine écossais qui s'était attaché à François Ier. Jacques de Montgomery, son père, capi-

(1) Il défendit Rouen contre l'armée royale, du 28 septembre au 26 octobre 1562, et s'échappa par miracle en faisant franchir à son navire une chaîne tendue au travers de la Seine. Il s'empara d'Etampes en 1567, mais ce fut dans la troisième guerre civile qu'il se signala par son activité et ses succès. Débarqué en Normandie le 12 mars 1574, il s'établit dans Saint-Lô que viennent assiéger, le 17 avril, Sébastien de Luxembourg, vicomte de Martigues, et Guillaume de Hautemer, seigneur de Fervaques, catholiques. Le 23 avril, Montgomery se fait jour à travers les assaillants, laisse dans la place Colombières pour la défendre, et il s'enferme le 8 mai dans Domfront, investie le lendemain par l'armée catholique commandée par le maréchal de Matignon, avec 6,000 arquebusiers et 1,200 chevaux. Parmi les gentilshommes catholiques, on cite : MM. de Lavardin, de Lucé, de Sainte-Colombe, de Lassan, de la Meilleraye, de Garouges, de Vassé, de la Hunaudaie, de Malicorne, le marquis de Rothelin, de Hiberpré, de Villermois, Raoul de Belleval, lieutenant de Roi de la ville de Gien, etc.. La garnison se composait de 100 arquebusiers et 50 chevaux, et parmi les gentilshommes, MM. de Brossay, du Breuil, des Hayes, de Chauvigny, de Gorvières, de Tiers, le capitaine la Touche, de la Mabillière, de Grocé, d'Oulfe, de Sey, de Vaudoré, du Mesnil, de la Saussaye, le capitaine Villeneuve, etc. Le 15 mai, le Roi, c'est-à-dire Catherine de Médicis, écrivait à

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taine dé la garde écossaise avant lui, avait acheté la seigneurie de Lorges dans l'Orléanais et l'avait fait ériger en chàtellenie en février 1551 : il avait acquis de François d'Orléans, marquis de Rothelin, le comté de Montgomery dans le Calvados, duquel relevaient environ cent cinquante fiefs ou arrière-fiefs, et il se trou vait ainsi par une curieuse coïncidence avoir un titre assis sur une terre dont le nom était en tout semblable à son nom patronymique. Jacques de Montgomery mourut en juillet 1562. Gabriel de Montgomery, comte de Montgomery et sire de Lorges, capitaine de la garde

Matignon et à Vitry de tout tenter pour prendre Montgomery vivant, ce qui prouve que la violation de toute capitulation était chose résolue à l'avance. Un vigoureux assaut, donné le 28 mai, est repoussé avec de grandes pertes des deux parts. Montgomery, blessé au visage d'un éclat de pierre, reçoit au bras droit, près de l'épaule, un coup d'arquebuse qui ne lui fait qu'une contusion, large de quatre doigts, « son brassard n'ayant fait que prester. » Le 26, n'ayant plus que 15 à 16 hommes valides, il demande à capituler, à la condition expresse que lui et ses compagnons auront la vie sauve, et qu'ils sortiront avec l'épée et la dague. Matignon accepte, entre dans le château le lendemain et fait prisonnier Montgomery qui était vêtu d'une « garguesque et collet de buffle passementez de fils d'argent. » Le 5 juin, Vialard, président au Parlement de Normandie, et à Paris, Poisle, conseiller en la Grande Chambre du Parlement, sont commissionnés pour instruire le procès de Montgomery, qui est amené le 16 juin de Caen à Paris, sous la conduite du seigneur de Vassé commandant quatre compagnies de gendarmes et deux compagnies de gens de pied; il est enfermé dans la tour carrée de la Conciergerie. Le 26 juin, après avoir subi la question extraordinaire, il est décapité en place de Grève, sous les yeux de Catherine de Médicis qui voulut se repaître de son supplice.

écossaise par résignation de son père, et connu du vivant de celui-ci sous le nom du « jeune Lorges », eut la tête tranchée en place de Grève le 26 juin, 1574. Son fils aîné, Jacques, comte de Montgomery et de Lorges, mourut en 1609 et son fils puîné, Gabriel; mourut en 1635. Sa fille Marguerite apporta, en 1603, la seigneurie de Lorges à Jacques de Durfort, marquis de Duras, dont les descendants la firent ériger en duché.

Cette digression n'était pas inutile, puisqu'elle sert à prouver que la famille écossaise des Montgomery, comtes de Montgomery en France, s'éteignit en 1635.

François II et Marie Stuart

François II, né au château de Fontainebleau, le 19 ou 20 janvier 1544, avait donc 15 ans moins 9 jours, quand il succéda, le 10 juillet 1559, à Henri II, son père. Il avait épousé, le 24 avril 1558, Marie Stuart, reine d'Ecosse, de deux ans plus âgée que lui, aussi bien partagée sous le rapport de la beauté et de tous les dons de l'esprit que son jeune mari avait été disgracié par la nature. Marie était la nièce des Guises, ce qui explique la hâte que Ton avait mise à marier cet enfant débile, maladif, et si peu fait pour un précoce hymen.

Dès le berceau, François avait été frappé du mal qui devait l'emporter de si bonne heure et dont la science des médecins ne put parvenir à arrêter le progrès. Henri II le caractérise ainsi dans une curieuse lettre qu'il écrivait de Montreuil, le 16 septembre 1549, à Juan d'Humières (1) qui, après avoir été gouverneur de

(1) Jean d'Humières, d'une famille d'Artois, gouverneur de Péronne, Montdidier et Roye, en 1519, ambassadeur en Angleterre, en 1527, gouverneur du dauphin, en 1535, lieutenant-général en Italie, en 1537, et chambellan du dauphin, en 1542. Henri II et Catherine de Médicis écrivirent de fré-

son frère le dauphin François, et s'être distingué comme lieutenant-général en Italie, avait été choisi par lui pour être le chambellan de son fils: « Mon cousin, jay receu deux lettres de « vous, les dernières du 11 de ce moys, par « lesquelles jay veu comme mon fils le Dau- « phin se trouvoit mal d'un flux de ventre, pro- « cédé, ainsy que dient les médecins, des « humeurs cuittes et accumullées dedans son « corps pour ne se moucher point la pluspart « du temps. A quoy, pour Tadvenir, il faut bien « que vous pourvoyiez, l'admonestant par douce ceur de se moucher et lui mettant en avant

queutes lettres à M. d'Humières au sujet de leurs enfants qui lui étaient confiés et qui étaient en bonnes mains. M. d'Humières savait ce que c'était que les enfants puisqu'il en avait eu dix-huit, aussi Catherine de Médicis lui écrit-elle le 16 janvier 1547 : « Monsieur et moy avons parfaiste et entière confiance ». Elle lui envoie un peintre qui fera le portrait de son fils François et de sa fille Elisabeth. Le même jour Henri dauphin, son époux, écrit au même : « Mon fils qui ne veult plus aller en femme (être habillé en « fille) dont je luy scay bon gré et est bien raison qu'il ait « des chausses à cul (l'équivalent de culottes) puisqu'il en « demande. » et il accepte le jeune Mailly, neveu d'Humières, comme enfant d'honneur. Le 31 juillet 1547, Catherine demande à d'Humières de lui donner le plus souvent possible des nouvelles de ses enfants. François vient d'avoir la petite vérole et les parents réclament des nouvelles, juillet-septembre 1547. Une épidémie s'étant déclarée à Saint-Germain- , en-Laye, d'Humières reçoit ordre d'emmener à Villiers-le-Bel les enfants auxquels on a adjoint la petite Claude, âgée de quatre mois seulement, mais à la date du 30 mars 1548, ils sont de retour à Saint-Germain. Une épidémie ayant éclaté à Paris, Henri II et Catherine défendent de laisser approcher de leurs enfants qui que ce soit de la capitale. Au sujet de la petite Claude, qui devint duchesse de Lorraine, Catherine écrit le 4 mai 1548 : « le Roy et moy sommes d'advis que

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« cette maladie qui par faute de ce luy est « advenue: et là ou pour cela il n'en feroit « rien, vous l'y contraindrez, car il seroit bien « difficile que autrement il feust jamais sain. » Malgré les soins que Jean d'Humières pouvait apporter à contraindre le dauphin à se moucher, ce n'était pas cette action si naturelle qui aurait pu rendre sain le premier des dix enfants qu'après dix ans de stérilité Catherine de Médicis donna à Henri IL Le mal venait de Catherine elle-même qui, par la crainte d'être répudiée, s'était mise entre les mains de Jean Fernel (1), premier médecin de Henri II, astro-

l'on luy donne de la pannade plus toust que autre chose, car elle luy est plus sayne que la bouillie ». Catherine envoie le 24 juillet 1548 le médecin Christophe Chrestien, médecin du Roi, auprès de ses enfants où se trouve déjà Jean Gouevrof, autre médecin. D'Humières ayant perdu sa belle-mère, Madame de Contay (Barbe de Hallwin, femme de Charles de Contay) et étant allé à ses obsèques, au compliment de condoléances du Roi et de la Reine se joint l'invitation de revenir le plus vite possible auprès de leurs enfants. — D'Humières étant mort en juillet 1559, Madame d'Humières reste chargée de la garde des enfants, auxquels on ajoute le petit duc d'Orléans et pour lequel le choix « l'une nou rrice est une si grosse affaire que le Roi et la Reine écrivent plusieurs fois à Madame d'Humières à ce sujet, qu'ils lui envoient le grave d'Andelot, colonel général de Tinfanterie française, porteur de leurs recommandations verbales et qu'enfin, ce qui est un comble de cynisme, la maîtresse de Henri II, diane de Poitiers « Madame de Valentinois » écrit elle-même dmix fois à Madame d'Humières pour le choix de cette nourrice.

(1) Né à Clermont ,'Oise), mort le 26 avril 1588. 11 a laissé de nombreux écrits en latin, traduits pour la plupart en français. A l'expérience de Fernel venaient s'ajouter des remèdes que beaucoup de gens conseillaient à Catherine. Le connétable lui-même lui en avait envoyés ainsi que le constate cette lettre autographe qu'elle lui écrit : « Mon compère,

nome et mathématicien par surcroît. Le traitement que le célèbre praticien lui avait fait suivre avait opéré une sorte de miracle, mais au détriment de l'enfant dont elle allait devenir mère, et des remèdes violents qu'elle prit pendant sa grossesse ruinèrent, dès sa naissance, la santé de celui qui arrivait fort à propos pour contrarier les projets que Mme de Valentinois commençait à inspirer au roi.

A l'exemple de toutes les reines de France» Catherine n'avait pas nourri François, comme elle ne nourrit d'ailleurs aucun de ses enfants. Le dauphin fut allaité par Claude Gobelin, qui fut retenue ensuite parmi les femmes de chambre de la Reine. Le nourrisson n'oublia pas celle qui l'avait nourri de son lait. En 1559, il lui fit présent de 150 peaux de petit-gris pour faire une bordure à une robe. En 1560, il la gratifie de 230 livres « pour luy ayder à se faire « guérir et panser d'une maladie dont elle était « retenue en la ville de Paris ».

En grandissant, la langueur du jeune prince,

« je ne vous remersyré poynt de set que m'avés envoy, « car si playst à Dieu quy me serve, je ne tyendré set <■ byenfé quy ayt le plus grantqui me sayroylà venyr, que « de vous et mayteré poyne set (si) puis jeamés de vous « donner à connaystre que vous n'avés poynt de mylleures. « amys ne amye que vostre bonne comère et amye Cate- « rine ». (Bibl. nat. fonds franc., n° 3292, f° 58.). A peine était elle enceinte de deux mois, en juin 1543, qu'elle écrit au connétable : « Mon compère, pour ce que je say byen que « vous désirés autant que moy de me voyr des enfans, je « vous ay bien voleu ayscrypre pour vous mander l'espérance « d'estre grose ».

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sa faiblesse et les fréquentes indispositions dont il était atteint, empêchèrent que Ton donnât à son intelligence et à son corps les soins que l'on prodiguait à ses frères, et sans lesquels l'éducation de tout jeune gentilhomme, à cette époque, n'aurait pas été complète. Ce n'était pas seulement dans les arts, mais dans les mœurs, que l'Italie avait fait sentir son influence.

Voici le portrait peu flatteur que les ambassadeurs vénitiens et les contemporains" tracent de François II: « Ce prince malsain et qui, dès son enfance, avoit monstre de grandes indispositions pour n'avoir craché ne mouché... avoit un visage blafard et bouffi... comme aussi se formoit une corruption en Tune de ses aureilles qui faisoit l'office de nez lequel il avoit fort camus » (Régnier de La Planche.) D'Aubigné n'est pas moins sévère : « La face plombée et boutonnée, l'haleine puante et autres mau vois signes de santée... la Roy ne avait eu ses menstrues si tard que son filsestoit de ceux qu'on appelle mal-nez, ne se purgeant ny par le nez ny par la bouche, laquelle il portoit ouverte pour prendre vent... (pour respirer). Régnier de La Planche ajoute que, quand François II épousa Marie Stuart, il n'était pas pubère. » Quelques médecins avertirent secrètement ceux de Guise de pourvoira leurs affaires, d'autant que ce Prince n'estoit pour la faire longue. Et d'avantage qu'ils ne se devoyent attendre que la Royne leur nièce eut aucuns

enfants, s'ils ne venoient d'autres que luy, tant par les causes susdites que pour ce qu'il avoit les parties génératrices du tout (entièrement) constipées et empeschées, sans faire aucune action. Pierre Mathieu , historiographe de France sous Henri IV et qui écrivit l'histoire des règnes des Rois de François Ier à Louis XIII, nous apprend que François II parlait du nez : « l'obstruction du crible du cerveau qui le fai- « soit parler du nez, et les tâches qui parois- « soient en su face rouges et livides, estoient « signes évidents d'une mauvoise habitude et « d'une courte vie ».

Suriano, ambassadeur de Venise pendant le si court règne de François II, le dépeint comme « naturellement roide et sévère » et comme « ayant peu d'esprit. » Les autres ambassadeurs qui s'étaient succédé sous le règne de Henri II, Dandolo, Gapello, Soranzo, s'accordaient à trouver le jeune dauphin : « taciturne, bilieux, obstiné, moins enjoué que ne le comportait son Age. »

François H ne devait pas sa mauvaise santé à la syphilis dont avait été très fortementatteint François 1er et dont les effets se seraient fait sentir sur le petit-fils en épargnant le fils. C'est une imagination de Michelet, le mal qui le minait et qui causa sa mort prématurée était une inflammation suppurée de l'oreille gauche, maladie actuellement connue sous le nom de « végétations adénoïdes du pharynx nasal »Le

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docteur Potiquet le démontre victorieusement dans un curieux petit volume. La maladie et la mort de François II roi de France. (Paris, 1894.) C'était donc avec la jeune Reine un si grand contraste que Ton a peine à prendre au sérieux l'étendue des regrets qu'elle fit paraître après la mort de François II et qu'elle traduisit dans une élégie où on relève notamment cette strophe :

Si je suis en repos Sommeillant sur ma couche, Lors qu'il me tient propos, Je le sens qui me touche:

En labeur, en recoy, Toujours est près de moy.

Gomme la reine de Navarre, sa belle-sœur, Marie Stuart était un bel esprit, ce que Ton appelle aujourd'hui un bas bleu. A l'âge de treize ou quatorze ans, elle 'avait récité au Louvre, en présence de toute la cour, un discours latin de sa composition où elle soutenait, contre le préjugé commun à cette époque, qu'il sied aux femmes dïêtre instruites et que la science est pour elles une grâce de plus.

Marie Stuart, tant soit peu pédante, composant des discours en latin, faisant des vers français, écrivant des lettres bien tournées, s'exprimant avec charme et distinction, jolie femme et très recherchée dans sa toilette , n'était pas celle qui convenait au chétif François II, au fils blême et languissant de ce robuste

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