‹ Les derniers ValoisChapitre 47 sur 47 · DE L'ÉDIT DE ROMORANTIN · texte numérisé non relu

DE L'ÉDIT DE ROMORANTIN

« et grans chevaulx prêts, et en équippaige de '< marcher ».

François II n'avait passé qu'une journée à Ghalluau. Le 10 il était de retour à Fontainebleau où, le21,tintsa première séance rassemblée des notables à laquelle quelques historiens ont donné le surnom de Petits Etats.

L'Assemblée de Fontainebleau ou Assemblée des Notables,

On prétend que l'Assemblée des notables fut ménagée par le chancelier avec le concours de l'amiral de Goligny. Il n'est pas téméraire de supposer que l'assemblée de laquelle devaient sortir un Concile et les Etats Généraux fut due à l'initiative del'Hospital qui. appartenu réellement à ce que l'onappelait le pnrtî des Tolérants, celui qui reconnaissait pour chefs le roi de Navarre, Jeanne d'Albret, Gondé, le connétable et l'amiral. L'Hospital voulait que la situation des réformés fut réglée par une auto- + rite supérieure à celle des Guises et plus tolérante que celle du cardinal de Lorraine. Goligny cherchait une occasion favorable de plaider la cause des disciples de Calvin et de faire en leur faveur une éclatante mais pacifique manifestation. C'était dans son caractère. Parmi les trois Ghatillon, il se distinguait par son habileté et il ne cachait pas son horreur pour la guerre civile. D'Andelot, au contraire, homme d'action et impétueux, redoutable à ce titre, avait les mains liées parce qu'il ne se

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trouvait plus protégé par la possession d'aucune des grandes charges de la Couronne, depuis qu'il avait ét'3 contraint de céder à Biaise de Montluc sa charge de colonel général de Pinfanterie française. Quant au cardinal de Chàtillon, le diplomate de la famille, on en riait trop pour le craindre. Converti par d'Andelot au protestantisme, rayé du nombre des cardinaux, il avait épousé en robe rouge Elisabeth de Hautevilleet lavait présentée à la Cour où on l'appelait Madame la Cardinale, ou la comtesse de Beauvais, du nom de Tévêché dont son mari était resté titulaire.

La modération bien avérée de l'amiral lui avait valu la mission de pacifier la Normandie, dans laquelle les nouvelles doctrines faisaient de rapides progrès et de nombreux prosélytes. Les Guises n'avaient pas trop auguré de lui, et le cardinal de Lorraine, en répondant aux députés du Parlement venus pour faire des remontrances sur l'édit de Romorantin, leur fit Téloge de l'amiral e des moyens qu'il avait employés pour empêcher la Normandie de suivre l'exemple du Midi. La grandeur du service rendu faisait pour un instant oublier au Lorrain sa haine pour les neveux du connétable. C'était précisément la conscience de ce service qui allait donner à Coligny l'assurance pour parler comme il le fit à l'assemblée de Fontainebleau.

Lorsque l'amiral fut envoyé en Normandie,

on en était à la flagrante inexécution des édits sur les assemblées illicites. A Dieppe, à Gaen, à Saint-Lô, les ministres prêchaient publiquement. Les membres du Parlement de Normandie, qui appartenaient à la religion réformée, avaient empêché que la capitale de la province suivit cet exemple. Mais la ville n'était pas plus calme pour cela : un fou, qui après avoir été chassé de plusieurs églises calvinistes, s'était définitivement rattaché à la secte des anabaptistes, s'était mis à prêcher publiquement, et malgré la folie de ses paroles et son attitude d'énergumène. ou peut-être à cause de cela, il réunissait autour de lui un tel concours de population que les officiers municipaux, calvinistes pour la plupart, réclamèrent le concours du cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, etd'Estouteville de Villebon, lieutenant général de la province, qui le firent arrêter et brûler vif. L'amiral était arrivé sur ces entrefaites et travaillait consciencieusement à calmer la fermentation des esprits. Mais, en même temps, il prenait de l'autorité sur les ministres protestants, il les recevait, et tout en les engageant au calme, il ne leur laissait pas douter qu'il se chargerait d'être l'interprète de leurs revendications, et qu'elles rencontreraient peutêtre un certain succès, du moins près de la reine-mère. Pour une chose et pour l'autre il y avait des précédents.

On n'a peut-être pas oublié que, dès les pre-

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miers jours du règne, Famiral s'était fait auprès de Catherine l'écho des doléances de l'église réformée de Paris et lui avait même remis un mémoire adressé par elle en faveur d'Anne du Bourg. Au moment du sacre à Reims même, Coligny avait servi d'intermédiaire pour procurer à la reine-mère une entrevue avec le ministre Ghandieu. Les Lorrains qui en avaient eu vent, avaient rompu le projet, et, depuis lors, Coligny ne s'était pas hasardé à le reprendre. De son côté Catherine n'avait pas manifesté le désir de renouer avec l'amiral cette entreprise. Coligny n'ignorait pourtant pas que cette idée ne l'avait pas abandonnée et que l'abbé de Chatellux, un de ses maîtres des requêtes, avait été' invité par la reine à l'aboucher avec le ministre Ghandieu qui la séduisait par sa jeunesse, sa haute intelligence, son caractère chevaleresque. Mais ce fut au tour t des églises réformées de se mettre à la traverse, car Chandieu était à Genève, en sûreté, et le peu de pouvoir que possédait la reine-mère ne leur paraissait pas capable de garantir la vie sauve, quand il serait à portée des Guises, à celui qu'elles regardaient comme une des plus grandes de leurs espérances. Elles firent savoir à Catherine qu'on lui ferait parvenir un mémoire détaillé renfermant tous les éclaircissements qu'elle se proposait de recevoir verbalement de Ghandieu. Depuis la conjuration d'Amboise, la reinemère était en effet annihilée, sans crédit, sans

autorité, et elle penchait secrètement pour les réformés, afin d'avoir occasion d'opposer les Bourbons et les Ghàtillons aux Guises, et d'inaugurer cette politique de hase- u le à laquelle elle dut, par la suite, d'exenvr sans ces&B le pouvoir souverain. C'était là dessus que Cûligny comptait pour, dans rassemblée de Fontainebleau, forcer la main aux Lorrains et leur arracher la tolérance pour 1 exercice paisible du calvinisme. Au lieu de Clmndieu, ce fut le fils d'un marchand de pelleterie», nommé Le Camus, qui se présenta à Fontainebleau, porteur du mémoire. Catherine surprise par la jeune reine, Marie Stuart, tandis qu'elle le lisait, le lui laissa prendre et celle-ci le remit aussitôt au cardinal de Lorraine. Le Camus, qui s'était attardé à Fontainebleau, fut arrêté, interrogé, menacé de la torture, mais sa fermeté ne se démentit pas un seul instant; il ne parla pas, et on se borna à le retenir prisonnier. A Paide rie cette arme, les Guises obligèrent la reinemère à faire, malgré elle cette fois, de cette politique qui la mettait alternativement dans les deux plateaux de la balance. Les Lorrains ne pouvaient se retirer de l'esprit que le connétable et ses neveux, les Ghàtillons, s'étaient compromis, ainsi que les Bourbons, dans les préparatifs du tumulte d'Amboise. Ils paraissaient tout près de croire que Catherine y avait également mis la main. Pour les calmer et se disculper, Catherine usa d'un stratagème in-

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digne d'une femme et d'une reine. Elle appela à Saint-Léger, dans les deux ou trois premiers jours de juillet, Louis Régnier de la Planche, fils du lieutenant général du Présidial de Poitiers, magistrat lui-même, qui avait abandonné la robe pour s'attacher au connétable dont il était devenu l'un des conseils. Le futur auteur de V Histoire de F Estât de France sous François //, la seule de ses publications qui ait survécu et que les historiens consultent encore avec fruit, malgré sa sagacité ne pouvait se douter que le cardinal de Lorraine fut caché dans le cabinet de la reine-mère, à deux pas de lui, et qu'un piège fut tendu à sa bonne foi. Il a longuement, trop longuement même raconté dans son livre son entretien avec la reinemère. Croyant n'avoir affaire qu'à Catherine et à la duchesse de Montpensier qui tenait compagnie à la reine, La Planche s'exprima en toute liberté. Interrogé sur les véritables auteurs de la conjuration d'Amboise, il répondit nettement qu'il y en avait eu de deux sortes, ceux que Ton tourmentait pour leur croyance, et ceux qui étaient fatigués de la tyrannie des Guises : « Mais, comment les appaiser? * de- « manda Catherine — « Les premiers, par quelce ques concessions sur le nouveau cuite » — ré- « pondit-il — «les autres, en faisant déposer « les Guises par les Etats du royaume. JGroyez- « moi, Madame, quand d'autres que les princes « du sang ont voulu faire les princes, il en est

« toujours advenu des malheurs. Est-il juste « que les Guises ne soient grands et gras que « de la substance et graisse de la maison de « France? » Le pressant de plus près, car elle sentait le souffle du cardinal sur son épaule, elle questionna sur les Bourbons, sur le connétable et ses fils, sur les Châtillons ; mais comme La Planche, comme s'il eut eu l'intuition de la comédie qui se jouait dans cette chambre, se tenait sur la réserve, louait le dévouement de tous à la personne royale, Catherine, avec une colère simulée, s'écria qu'elle était vraiment bien bonne de l'interroger quand elle pouvait le confondre, qu'elle avait des preuves de sa participation personnelle au complot, attestée par la tentative qu'il avait faite pour passer en Angleterre, et qu'il subirait le châtiment qu'il avait mérité s'il ne révélait pas immédiatement le lieu de la retraite de Robert Stuart, de Soucelles et de Maligny le cadet. Le refus formel et indigné de La Planche rompit l'entretien. Arrêté, comme il sortait de l'appartement de Catherine, on fut obligé de le relâcher quatre jours après, car il était impossible de relever aucune charge contre lui. Cet avertissement n'empêcha pas l'historien d'écrire sa Remontrance au prince de Condé pour lui rappeler son sang et son devoir. Mais, qu'était cela à côté des pamphlets qui pleuvaient sur les Lorrains, et dont le plus violent, intitulé le ï if/re, et dirigé contre le cardinal, commençait ainsi i

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« Méchant diable acharné, sépulchre abominable, « Spectacle de malheur, vipère épouvantable, « Monstre, lyçee enragé »

Voici trois vers qui dispensent de citer tous les autres. Le libraire Martin Lhomme fut pendu, le 15 juillet, à la place Maubert.

A cette guerre de libelles, Jean du Tillet, greffier en chef du Parlement de Paris, répondait par son Eclaircissement sur la majorité des rois ; car les libelles, comme la conjuration d'Amboise, avaient pour point de départ cet argument que le roi n'étant pas capable de gouverner par lui-même, le gouvernement appartenait de droit aux princes du sang. Du Tillet démontrait, par des exemples tirés de diverses époques de notre histoire, que les régences étaient abolies, et que François II, âgé de seize ans, marié du vivant de son père, était incontestablement majeur, et, à ce titre, capable de choisir à son gré ses conseillers et ses collaborateurs.

Comme tout cela était au profit des Bourbons, les Guises voulaient voir leur main partout, et ils essayèrent à ce moment d'un moyen de s'assurer de ce qu'il en était. Le maréchal de Saint-André fut le moyen. Sa fortune avait failli sombrer à l'avènement des Guises : il se rattrapa aux branches en faisant la part du feu. Il avait baissé la tète sous le joug, mais sans que Navarre et Coudé puissent lui reprocher de les avoir reniés : il. était resté leur ami,- tout en

devenant le serviteur des autres. On pouvait se servir de lui, et il alla passer quelques jours dans un de ses innombrables domaines, non loin de Nérac où se tenaient le roi de Navarre et Gondé. Dans l'état des relations du maréchal avec les princes, une visite de courtoisie était chose naturelle et indiquée, Saint-André la fit, ouvrant les yeux et les oreilles. Mais si le roi de Navarre l'accueillit amicalement, Gondé le reçut fort mal ; il avait lu dans son jeu, et lui reprocha avec violence la bassesse de sa conduite et cet espionnage paré des dehors de l'amitié. Le but qu^ Fou s'était proposé pnr cette mission de Saint-André était néanmoins en partie atteint; il revint dire que la Gourde Navarre était le refuge de tous les mécontents: qu'il y régnait un double courant d'opinions : le parti de la violence et de la lutte avec Condé excité par Maligny l'aîné et les représentants des églises réformées, celui de la temporisation représenté par les anciens conseillers du roi. Mais l'ardeur des premiers, leurs menaces de se choisir d'autres chefs, en allant les chercher derrière les princes du sang ou à côté d'eux, devaient finir par faire pencher la balance de leur coté.

En résumé, les Bourbons aux mains des réformés les plus audacieux, Montmorency et les Chatillons penchant pour la réforme, le Midi soulevé, la Normandie profondément travaillée par les nouvelles doctrines, la reine-mère

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cherchante se rapprocher des Châtillons, avec l'appui du chancelier, les Guises seuls contre tous avec la jeune reine et le roi, leur otage, tel était l'aspect général du royaume et des partis quand s'ouvrit rassemblée de Fontainebleau.

On a vu plus haut comment François II avait invité le connétable à venir assister à cette assemblée, comment le cardinal de Lorraine y avait joint son invitation personnelle. Navarre et Condé avaient été également conviés. Après la mission du maréchal de Saint André, il était difficile de censerver quelque illusion sur l'accueil qu'ils feraient à cette invitation. Les Bourbons avaient eu le temps de soumettre le cas au connétable, en lui annonçant, Condé du moins, l'entreprise qu'il se proposait de faire sur Lyon. Montmorency avait répondu en dissuadant énergiquement de rien tenter sur Lyon, comme étant une affaire sans issue et sans portée, en suggérant d'entreprendre plutôt sur Poitiers et Limoges qui couvraient les provinces où ils avaient autorité et influence, mais pourtant en conseillant d'attendre jusqu'après la tenue de cette assemblée à laquelle il insistait pour qu'ils assistassent. Rien n'était plus facile que de s'y rendre bien accompagnés, avec une escorte recrutée chemin faisant, telle que personne à Fontainebleau ne serait tenté de leur chercher querelle; qu'enfin lui-même s'y rendrait si bien entouré qu'il répondait de

leur sécurité comme de la sienne. Le fait est que le connétable vint à Fontainebleau escorté de huit cents gentilshommes bien armés, et qu'il fut reçu par le roi elles Lorrains avec tous les égards auxquels il pouvait prétendre. L'a mirai de Coligny, qui n'avait pas besoin d'escorte, cari] avait su se rendre indispensable, était également bien accueilli. Mais, malgré l'avis du connétable, ni Condé ni Navarre ne trouvèrent prudent de venir. Seulement, comme il leur importait d'être mis exactement au courant de ce qui se passerait à Fontainebleau et de recueillir jusqu'au moindre indice des dispositions dans lesquelles on était à leur égard, Condé dépêcha à Fontainebleau un gentilhomme du pays Basque, nommé Jacques de la Sague ou Lasague, qui devait passer par Chantilly pour voir le connétable et Madame de Hoye, et par Paris pour y rencontrer le vidame de Chartres, etleur remettre des lettres du jj rince,

La première séance de l'assemblée fut tenue te 81 août, dans le pavillon dit des Poêles, près du grand étang, qui avait reçu depuis peu le nom d'appartement des reines mères. C'était là que logeait Catherine de Médicis. L'assemblée élnit nombreuse, quoique l'on n'eut convoqué personne du Tiers- Liât, parce que, comme l'expliqua le chancelier., loin d'avoir rien à demnnder mi peuple, on ne prétendait que n'occuper de rechercher ce qui lui pourrait

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apporter du soulagement. C'est à dire que rassemblée avait été triée sur le volet parmi les deux ordres du clergé et de la noblesse, chaque province étant représentée par certains prélats et gentilshommes convoqués par un mandement du roi. Le roi était assis entre la jeune reine et la reine-mère, et ses jeunes frères : on avait laissé deux sièges vacants, pour Navarre et Coudé qui pourtant avaient dépêché un courrier afin de s'excuser sur la convocation qui leur était tardivement parvenue, et sur la longueur du voyage. Autour du trône étaient groupés, à la place que leur rang leur attribuait, les cardinaux de Bourbon, de Lorraine, de Guise et de Chàtillon, les ducs de Guise, d'Aumale et de Montpensier, le chancelier, les maréchaux de Saint -André, de Brissac, et de Montmorency, l'amiral de Coligny, Charles de Marillac, archevêque de Vienne, Jean de Montluc, évêque de Valence, Morvilliers, évêque d'Orléans, du Mortier et d'Avanson. tous membres du Conseil privé, un grand nombre de chevaliers de l'Ordre, les maîtres des requêtes, les secrétaires d'Etat et' dés finances, et les trésoriers de l'épargne, puis enfin les représentants des provinces, gens considérables par leur naissance ou par les fonctions dont ils étaient investis (Davila).

François II fit l'ouverture de rassemblée. D'une voix tremblante, dit-on, il prononça seulement quelques paroles, rappelant les

motifs qui l'avaient déterminé h cette convocation, et exhortant les personnes présentes à donner librement leur avis sur les moyens de mettre un terme aux troubles qui menaçaient le royaume. C'était l'abrégé des lettres patentes de convocation, dans lesquelles on lui faisait dire « qu'afin de pourvoir avec son Conseil aux » pressantes nécessitez de l' Estai, il avoit » résolu de mander les Princes et tous les « notables du royaume pour les assembler à » Fontainebleau, lieu voisin de Paris; qu'il » donnoit à chacun permission et libre pouvoir » de venir à rassemblée en personne, ou d'y » envoyer des agents avec mémoires touchant » les griefs qu'on y avoit à produire; sur quoy » il leur donne roi t à tous une favorable au- » dience, et les soulagerait en toutes choses » qui seraient honnêtes el justes, » Le jeune roi termina par la formule consacrée, que ses ministres feraient plus amplement connaître sa volonté, formule excellente en ce sens que, tenant lieu d'éloquence, elle sert à découvrir les ministres et à couvrir le roi. Catherine de Mêdiois parla ensuite, reproduisant avec plus de détails ce que son fils venait de dire; elle lit appel à ht franchise des conseillers du trône pour assurer la gloire de Dieu, le maintien de la Couronne et le soulagement du peuple. « Elle » les conjura de proposer librement et sans » crainte leurs opinions, puisqu'ils n'étoient là » que pour régler et réformer toutes les choses

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» qui estoient requises pour la nécessité pré- » sente et le repos à venir » (Davila). (Tétait en qualité de chef du conseil que la reine mère avait prononcé sa courte harangue. Après elle ce fut le tour du chancelier qui, selon la fiction usitée sous la monarchie, était censé parler pour le roi et reproduire les peàsées du souverain, comme si celui-ci se fut exprimé par sa bouche. Le discours de l'Hospital fut long et remarquable par sa modération. Ce n'était pas seulement à des catholiques ardents qu'il avait affaire, puisque, même parmi les membres du conseil privé il y avait des adeptes des nouvelles doctrines. Il s'étudia à ne froisser personne, et il y réussit; mais un historien s'est demandé si ce langage d'un honnête homme, d'un homme vertueux et patriotique, fut compris de quelqu'un, à l'exception du jeune roi. Il était présompteux peut-être de faire on appel à la tolérance et à la concorde, en s'adressantà des auditeurs dont les passions étaient surexcitées, devant un foyer qui, pour s'embraser n'attendait qu'une étincelle. Mais le chancelier, qui avait provoqué cette assemblée, était encore dominé par la généreuse illusion qu'il y ferait prévaloir des sentiments qu'il avait déjà su imposer aux Guises. L'Hospital compara l'assemblée à un médecin qui, appelé an chevet d'un malade, a besoin, pour le guérir, de connaître parfaitement la nature et le siège de la maladie. Il montra les hoihnies en général

préoccupés de leurs intérêts, de leur ambitions, de leurs haines, et presque tous indignes du nom de chrétiens qu'ils osaient se disputer; il montra le désordre et la corruption envahissant toutes les classes de la société. Il déclara que le peuple avait considérablement perdu de la soumission et du respect qu'il avait coutume de porter au roi. Il définit, comme il l'avait dit, la nature et le siège du mal, et convia les assistants à appliquer les remèdes, en y apportant l'esprit de douceur et de modération indispensables dans la situation où était la France.

Le discours du chancelier fut froidement accueilli. Après lui, le duc de Guise rendit compte de l'état de l'armée et des affaires de la guerre dont il avait la direction et la responsabilité, comme lieutenant-général du royaume. Il démontra que les forces militaires étaient absolument insuffisantes, bonnes tout au plus à garantir la sécurité des places de la frontière, et qu'il fallait en avoir trois fois plus s'il était besoin d'avoir recours à la force pour obtenir enfin la tranquillité. La question des finances fut ensuite traitée par le cardinal de Lorraine; les finances valaient l'armée. Après toutes les réductions, toutes les suppressions d offices qui avaient été poussées aussi loin que possible, les dépenses annuelles se trouvaient encore dépasser les recettes de deux millions cinq cent mille livres. L'occasion de faire l'éloge de leur administration était trop séduisante pour que

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les deux frères ne se hâtassent pas d'en profiter. Ils ne rencontrèrent aucune contradiction. La première séance prit donc fin dans un calme trompeur ; mais les Guises ne se faisaient aucune illusion, et dans la crainte que quelque question étrangère à l'objet des délibérations ne vint les passionner, ils firent remettre au surlendemain la seconde séance, et distribuer aux membres de rassemblée un bulletin portant l'énoncé des questions qu'il y avait lieu de traiter : « et après quelques autres propos de « chacun des assistants bien empeschez à don- « ner quelque bon remède au mal qui se voyoit « à l'œil », dit un contemporain, « l'on remit « l'assemblée au vingt troisième dudit mois « d'août, et fut baillé à chacun un petit billet « portant brièvement les articles sur lesquels le « roy demandoit conseil au jour assigné ».

Le surlendemain . dès l'ouverture de la séance, qui eut lieu à une heure, Jean de Montluc, évèque de Valence, allait prendre la parole comme étant le dernier des membres du Conseil privé, quand l'amiral de Goligny se levant et tenant un papier à la main, s'approcha du trône et déclara que le roi l'ayant chargé de s'informer de la cause des troubles qui avaient commencé à agiter la Normandie et de pacifier cette grande province, il avait reconnu que les persécutions dont on accablait les religionnaires étaient le motif de ces mécontentements, qu'un grand nombre de personnes de toutes condi-

lions l'avaient chargé do faire parvenir leurs griefs au roi, et qu'en ayant accepte cette mis* sion il ne faisait) que se conformer au texte même des lettres patentes de convocation. On pourrait peut-être, dit-il en terminant, objecter qu'aucune signature n'était mise au bas de cette requête, que « néanmoins, quand Sa Majesté le « commanderoit, il se trouveront sans peine ^ jusquesà cent cinquante mille personnes qui k la signeroient » (Davila). C'était une menace» et le ton de l'amiral l'accentuait Aussi des murmures se firent-ils entendre ; mais d'un geste François II les réprima- Prouvant <(tqu'il « avoit appris l'art de dissimuler des instruc- « lions de sa mère » (Davila), il reçut de bonne grâce lu requête des mains de l'amiral, et la donna à Claude de l'Àubespine, secrétaire d'Etat, en lui enjoignant d'en faire lecture. C'était un document, modéré dans le fond et la forme, dans lequel « avec un long détour de paroles », des protestations d'obéissance et de soumission, les huguenots concluaient par la demande fort nette d'être autorisés à bâtir des lernples et à jouir du libre exercice de leur religion. A peine le roi avait-il dit qu'il demanderait l'avis de chacuti sur cette pétition, que le cardinal de Lorraine r nsscz prompt de son ■ naturel, et piuqué à. cette fûfs »1 s'écria avec emportement, qu'il tenait la requête pour « séditieuse, téméraire, hérétique, impudent© et scandaleuse n : que pour les attaques qu'elle

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renfermait contre lui, de même que celles contenues dans tous les libelles du parti, il en tirait gloire comme donnant la preuve du zèle qu'il déployait pour la défense du roi et de la religion : qu'enfin, par ces dernières paroles l'amiral avait sans doute voulu en imposer à la jeunesse du roi et lui inspirer quelque crainte; que s'il se trouvait cent cinquante mille factieux pour signer la requête « il y avait un mil- « lion de gens de bien, tout prests à repousser « leur insolence et à faire rendre à Sa Majesté « l'obeyssance qui luy estoit deue ». L'amiral, outré de colère, avait commencé une réplique qui n'était pas faite pour calmer Firascibilité du cardinal. Mais François II ordonna aux deux antagonistes de se taire, et la délibération reprenant son cours interrompu par cet incident, la parole fut donnée à Jean de Montluc, évêque de Valence, lequel, ainsi que je l'ai déjà dit, devait opiner le premier comme étant le dernier venu parmi les membres du Conseil privé.

L'historien Enrico-Caterino Davila, qui était attaché à la reine-mère, peut être consulté avec fruit pour tout ce qui se rapporte à l'histoire des fils de Henri II, principalement en ce qui concerne Catherine de Médicis elle-même. C'est de lui que Ton peut dire, qu'élevé dans le sérail, il en connaissait les détours. Il confirme absolument ce que d'autres contemporains ont avancé, que. quoique presque calviniste, Mont-

lue avait l'oreille de la reine-mère et quelle lui 8V8it donné mission d'appuyer l'action tolérante et de modération envers les huguenots qu'elle avait entrepris de mener à bien avec le concours du chancelier. Là est le secret delà hardiesse du langage que l'évoque allait faire entendre. La célèbre hamngue de Montluc a été reproduite par de Thou,et notamment dans les mémoires de Gondé, avec des conformités de phrases et d'expressions qui ne permettent pas de douter que Ton ne s»> trouve en présence d'un texte à peu près conforme au discours. En le lisant, on se prend à se demander si c'est bien un évêque catholique qui parle, si ce n'est pas plutôt un des ministres de la nouvelle religion. It fallait, en tout cas, un certain courage pour oser aller aussi loin, mais il s'explique naturellement quand on songe que Catherine était d'un coté de l'audacieux prélat et THospital de l'autre. « Sire, dit-il ,1a principale ma- « ladie qui tourmente le royaume, c'est Pindom cilîté de vos sujets, c'est le mépris où est « tombée l'autorité tant civile qaecelésiasc< tique...,, ce peuple, autrefois si tendre et si a respectueux pour ses rois, si docile et si sou- « mis à ses magistrats, s'est rendu tout à coup « tellement méconnaissable qu'il s'oppose à la (i publication de vos édits, et repousse a main « armée les officiera de justice chargés de les « faire exécuter. D'un autre cùté, le clergé est h tombé dans un si grand mépris que l'homme

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« d'église n'ose presque plus avouer son état ». Avant d'aborder brusquement, sans aucun ménagement, la réforme du clergé, dont les abus donnaient tant de force à la propagation du protestantisme, Montluc trace en quelques mots Thistorique de la nouvelle religion et de son établissement en France : « Cette nouvelle « religion qui cause tant de fermentations dans « votre état, n'est point éclosed'hier ou d'avant- « hier. Trente ans entiers se sont écoulés depuis « qu'elle retentit pour la première fois à nos « oreilles. Semée dans une multitude d'écrits « qu'on lut avec avidité, plantée et arrosée a dans tous les coins du royaume par une foule « d'ouvriers intelligents, actifs et infatigables, a est-il bien étonnant qu'elle y ait jeté de pro- « fondes racines, car, qui s'est opposé, comme « il le devait, à sa propagation? Je voudrais « pouvoir ne parler des Papes qu'avec le res- « pect et les égards qui leur sont dus ; mais « puisque mon devoir m'oblige de dire la « vérité, pourquoi craindrais-je de déplorer ici « l'aveuglement et la folle présomption de ces « premiers pasteurs, qui, tandis que les grandes « puissances s'acharnaient à leur mutuelle « destruction, tandis que de hardis novateurs « déchiraient le sein de l'Eglise, oubliaient le « soin de leur troupeau, perdaient de vue leurs « intérêts les plus chers pour s'embarrasser « sans nécessité dans les querelles des princes, « souiller le feu de la discorde, et donner quel-

« quefois eux-mêmes le signal du carnage. Les « rois, vos prédécesseurs, se contentèrent de « décerner des peines rigoureuses contre les « novateurs, croyant apparemment qu'il suffi- « rait de rendre des ordonnances pour déra- « ciner du cœur et de la tête de leurs sujets, « des opinions religieuses, et les ramener tous « h une manière uniforme de sentir et devoir. « Les magistrats, auxquels ils abandonnèrent c le soin de faire exécuter ces ordonnances, « n'en firent le plus souvent usage que pour « gratifier leurs patrons, et s'acquérir des droits « à la reconnaissance de ceux des grands à qui « la confiscation des malheureux était pro- « mise ». Après ce violent réquisitoire contre les magistrats et contre le gouvernement luimême, vient le tour du clergé à tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique. Ici j'emprunte le texte des mémoires de Condé, où la phrase, plus incisive, donne à ce discours une couleur telle qu'il est permis de croire que le langage de Montluc y est directement reproduit, sans le souci d'arrondir les périodes : « Les éves- « ques (j'entends pour la plupart), ont été « paresseux, n'ayans devant les yeux aucune « crainte de rendre compte à Dieu du troupeau « qu'ils avoyent en charge; et leur plus grand w soulci a été de conserver le revenu, en abrits et « en folles et scandaleuses despences, tellement « qu'on en aveu quarante résideràParispendant « que le feu s'allumoit en leurs diocèses les

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« curés, avares, ignorans, occupez à toute « autre chose qu'à leur charge, et pour la plu- « part estant pourveus de leurs bénéfices par « moyens illicites; et en ce temps qu'il falloit « appeler à nostre secours les gens de scavoir, « de vertu et de bon zèle, autant de deux escus « que les bourgades ont envoyé à Rome, autant « de curez nous ont-ils envoyez. Les cardinaux <c et les évesques n'ont fait difficulté de bailler « les bénéfices à leur maistre d'hostel. et qui « plus est, à leurs vallets de chambre, cuisi- « niers, barbiers et laquais. Ces mêmes prebs- « très, par leur avarice, ignorance et vie dis- « solue, se sont rendus odieux et contemptibles « à tout le monde. Voilà les remèdes que Ton « a usé pour procurer la paix et l'union à « l'Eglise. Voilà l'occasion que le peuple a « prévu de se distraire de l'obéissance des ma- « gistrats temporels et spirituels ».

« Voilà, sire, s'écria l'orateur, les seuls ad- « versaires qu'on a à opposer à trois ou quatre « cents ministres de la réforme, hommes sobres, « exercés à la prédication, de mœurs irréprocha- « blés f et surtout exempts d'avarice, lesquels, « trouvant les peuples sans instruction, ont « fait retentir à leurs oreilles le doux nom de « Jésus-Christ, les ont abreuvés de sa parole, et « se sont insensiblement établi un empire ab- « solu sur leur cœur et leur volonté ! » Après cet hommage si significatif rendu aux adversaires, Montluc constatant le mal, s'efforce de

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définir le remède : « Appelez auprès de vous, « de toutes les provinces de votre royaume, le « petit nombre d'hommes qui ont su se préser- « ver de la contagion générale» apprenez de « leur bouche quels vices dominent particu- « lièrement dans chaque contrée, et par quels « moyens on pourrait les déraciner, d L'invitation à convoquer les Etats-Généraux est suffisamment indiquée, si le mot lui-même n'est pas prononcé. L'Evêque ne craint pas ensuite de faire la leçon au roi et aux reines : il leur dit de dures vérités, qui devaient d autant moins froisser Catherine qu'elles n'avaient d'autre but que de masquer leur bonne intelligence* * Qu'en « votre maison, dit-il à François 11, il y aitser- « mon tous les jours, qui servira h clore la <i bouche de ceux qui disent qu'on ne parle « jamais de Dieu à l'entour de vous. Et vous, « mesdames les reines, pardonnez mpy, s'il « vous plaist, si j'ose entreprendre de vous sup- « plier qu'il vous plaise ordonner qu'au lieu de « chansons folles, vos filles et toutte votre « suitte ne chantent que les psaumes de David « et les chansons spirituelles quirenfermentla « louange de Dieu. » Le sermon quotidien, c'est le prêche, c'est cette abondance de paroles qui caractérise la nouvelle religion. Ici, Montluc laisse percer son secret sentiment, son affiliation aux doctrines de Genève: il les affirme encore davantage en déclarant que les psaumes devraient être chantés eii français! « Je ne puis

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« m'empêcher de remarquer à cette occasion « combien me paraît étrange l'opinion de ceux « qui prétendent interdire le chant des psaumes « en langue francoise, et qui fournissent par « là un si beau prétexte à nos adversaires de « nous reprocher que nous faisons encore plus « la guerre à Dieu qu'aux hommes, en voulant « empêcher que ses louanges ne soient entente dues du gros de la nation. Si ceux dont je « combats l'opinion veulent dire que des chants « si sublimes. ne doivent point être communi- « qués au peuple, qu'ils nous expliquent donc « pourquoi David les composa en hébreu, c'est- « à-dire dons la langue du peuple qu'il gouver- « nait, et pourquoi l'Eglise primitive ordonn^- « t-elle qu'ils fussent traduits en grec et en « latin, aussitôt que les Grecs et les Romains « eurent embrassé le christianisme ».

Le premier remède indiqué par l'orateur était la convocation des Etats-Généraux, timidement suggérée. Sur la question du second remède, le concile général, il fut beaucoup plus explicite : « Commencez par employer auprès du Pape « les prières et les remontrances : si, par une « fatalité qu'il serait trop douloureux de préce voir, elles ne produisent aucun effet, vous « déchargerez votre conscience en convoquant « vous-même, à l'exemple du roi Gontran, de « Gharlemagne et de Louis le Débonnaire, un « concile national de tous les évêques du « royaume. Je désirerais qu'il fut précédé d'une

ff conférence à laquelle seraient invités, sous « le sceau de l'autorité publique, les ardents « promoteurs des nouvelles opinions ; s'ils « tombaient d'accord avec nous sur les points « controversés, ou s'ils venaient à être con fonte dus dans la dispute, ce serait un grand pas « vers l'unité de foi et un puissant moyen de u ramener la multitude ; s'ils demeuroient opi- « niutres, on aurait du moins éclaire! les ma- « tîères controversées, il ne resterait plus qu'à « prononcer; dans l'un et l'autre cas, ils ne « pourraient se plaindre qu'on les eut condamk nés sans les avoir entendus. » C'était te germe du colloque de Poissy ; et la suite prouve combien Montluc ne faisait qu'exprimer les sentiments de la reine-mère, car elle rêvait la gloire de concilier les deux religions. « Il s'agit enfin, « dit Montluc, en terminant, d'opiner sur les « peines qu'il convient d'infliger aux héréti- « ques. Evitons d abord de confondre deux « classes d'hommes qui n'ont de commun que tt le nom. La première, devenue malheureuse- « ment très nombreuse, comprend tous ceux « qui, sans être initiés dans la nouvelle doc- « tri ne, se sont contentés d'entendre dire qu'il « ne fallait pas assistera la messe; qu'ils pout( valent, en sûreté de conscience* médire des « prêtres, manger de la viande aux jours déf'en- <t dus, et ne plus aller à confesse. Hommes vio- « lents et téméraires, enfants de discorde et de « perdition, ils ont opposé la dérision et lïn-

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« suite aux exhortations et aux conseils de leurs « pasteurs légitimes, la force et les armes à « l'exécution de vos ordonnances, et sous le « manteau dune religion qu'ils ne connais- « saient pas, ils ont tramé des complots et des

« séditions ces hommes, sous quelque ban-

« nière qu'ils se soient enrôlés, sont étrangers « à toute religion, et doivent être exterminés « comme des séditieux et des rebelles. Mais il « en est d'autres, et ils sont en grand nombre, « qui, soitpar conviction, soit par crédulité, ont « embrassé cette nouvelle doctrine de si bonne « foi, la pratiquent avec tant de ferveur, con- « servant tant de soumission et de respect pour « tout ce qui émane de votre autorité, qu'on ne « peut, sans confondre toutes les idées, les re- « garder comme des séditieux. Ils ont cherché « dans la simplicité du cœur la voie du salut, « et, croyant l'avoir trouvée, ils y persévèrent « avec courage, comptant pour rien la perte de « leurs biens, l'exil, les prisons et la mort. Il « faut que je le confesse, toutes les fois qu'on « me raconte les circonstances du supplice de « quelqu'un de ces malheureux, et qu'on me le « représente au pied du bûcher, le front serein, « levant les yeux au ciel et bénissant Dieu au « milieu des flammes, je frissonne, les cheveux « me dressent sur la tète, mes yeux seremplis- •< sent de larmes, mes genoux fléchissent, je « reste confondu, anéanti. Gomment oserais-je « donc continuer à opiner de les punir dû der- « nier supplice? »

Ce discours si curieux et si éloquent de lfévêque de Valence méritait d'être soigneusement analysé et intégralement reproduit dans les passages les plus saillants, comme je viens de le faire. Les catholiques n'osèrent rien dire, car la hardiesse de Montluc leur prouvait qu'il avait un ferme appui. Le cardinal de Lorraine lui-même ne répondit pas, quoiqu'il dut lui en coûter, D'Àvanson et du Mortier, qui venaient après Montluc, ne contredirent pas le langage du prélat. Après eux, Charles de Marillac» archevêque de Vienne, prononça un discours encore plus étendu que celui de son collègue de Valence, Il passait pour être éloquent et se montra h la hauteur de sa réputation. Nonobstant le parfum de tolérance que cette harangue exhalait, il sy mêlait tant de talent, d'habileté et de véhémence tout à la fois, que les plus zélés catholiques ne purent s*empècher d'y applaudir. Le lecteur ne pourrait aujourd'hui lire sans fatigue ce long discours académique et soigneusement étudié. Je ne le reproduirai doue pas. Mariilac proposait un concile national seulement, « le IVu qui dévore déjà plusieurs « de vos provinces ne comportant pas les incer- « titudes et les le u leurs » d'un concile œcuménique. En attendant que le concile national fut réuni, il demandait que les évèques, sans aucune exception, fussent astreints à la résidence dans leurs diocèses, et à ce propos, il ne craint pas de donner aux italiens, compatriotes

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et créatures de la reine mère un véritable coup de massue : « Quand je parle des évêques, j'y « comprends les Italiens qui possèdent un tiers « des bénéfices du royaume, s'attachent sur * nous comme des sangsues, se gorgent de « notre sang et rient entre eux de notre sim- « plicité gauloise. » Cette virulente sortie contre des étrangers exécrés était bien faite, dès les premières paroles, pour lui concilier les sympathies de son auditoire. Le second « préparatif » devait consister à réformer les abus dont l'église était infestée. Le troisième était la prière et un grand jeûne public. Puis Marillac demanda nettement la éonvocation des Etats- Généraux. Toute la seconde partie de son discours, la plus étendue, leur est consacrée. L auteur divise cette seconde partie en trois périodes, de la nécessité des Etats-Généraux, des avantages que le roi et le peuple doivent s'en promettre, enfin de la réfutation des difficultés ou des répugnances que cette proposition pourrait susciter dans l'esprit de quelquesuns. Ces vues de Marillac sur cette mesure qui répugnait tant à l'ancienne monarchie, sont très élevées, et là sa parole a atteint en effet les sommets de l'éloquence. C'est un magnifique plaidoyer en faveur du peuple, semé de leçons assez virulentes aux rois sur l'art de gouverner, telles que celle ci, entre autres. « Cette exces- « sive facilité qu'ont trouvé nos derniers mo- « narques à se procurer tout l'argent qu'ils

« désiraient, les a rendus et trop entreprenants « et trop inconsidérés sur les objets de dépense. « S'ils avaient été obligés de mesurer leurs pro- « jets sur leur revenu, ils auraient préservé « leur cœur d'attenter à la liberté de leurs « voisins, et leurs mains de fouiller si avant « dans la bourse de leurs sujets. Car quel fruit « a retiré la France de tant de guerres, sinon « que les Allemands et les Italiens ont emporté « nos écus et ne nous ont laissé que leurs « vices ? »

Le discours de Marillac mit fin à cette longue séance. Le lendemain, 24 août, l'ami rai de Coligny parla le premier, à son rang de membre du Conseil privé. Louant le zèle et les idées de l'archevêque de Vienne, il résuma brièvement les principales parlies de son discours, mais il eut l'inspiration malheureuse et bien inattendue de faire intervenir dans le débat la compagnie de nouvelle création de deux cents arquebusiers de la garde du roi, commandée par Antoine du Plessis de Richelieu, dit le Moine, et il en réclama vivement la suppression comme étant une source de désordres, de dépenses et ne servant quïi mettre le roi en défiance de son peuple. « C'était, dit-il, donner au roi une bien « mauvaise éducation que de l'armer contre ses <( sujets, c'était donner à ceux-ci une mortifica- « tion bien sensible et un terrible dégoût que « de les écarter de la présence et de la douce «familiarité de leur roi Si sa fortune, sa

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« tête, celle de sa femme et de ses enfants « étaient des garants qui pussent être acceptés, « il les donnerait pour gages que le roi n'avait « rien à craindre de ses sujets, n'était haï de « personne, et pouvait se promener sans gardes « d'un bout à l'autre, de son royaume. » A cette sortie répondirent de violents murmures qui ne firent que s'accentuer quand l'amiral attaqua directement les Guises « Que si quelle ques-uns des ministres n'étaient pas absoluce ment dans le même cas, et avaient des raisons « de craindre, ce qu'ils avaient de mieux à « faire était de désarmer la haine publique, en « se montrant plus humains, moins défiants et « moins Qers ; qu'il ne dissimulerait pas « qu'ayant été chargé de rechercher la cause « des troubles qui agitaient la Normandie, il « avoit trouvé une grande animosité contre « eux ; qu'il croyoit toutefois que le mal n'étoit « pas encore si grand que tout ne put se cal- « mer, si, corrigeant ce qu'il y avoit eu de dur « et d'arbitraire dans leur administration, ils « se conformoient dorénavant aux lois et aux « usages de la monarchie ». Ce fut au milieu du tumulte que l'amiral, impassible, formula ses conclusions : 1° Convocation des Etats-Généraux ; 2° Suppression de la nouvelle compagnie des deux cents arquebusiers de la garde; 3° Cessation de toute poursuite ou recherche pour le fait de religion jusqu'à la réunion d'un concile œcuménique oii d'un concile iiational ;

4° autorisation aux religionnaires d'édifier des temples et d'assister aux prêches, sous la sur* veillance d'officiers publics chargés de constater que dans ces réunions religieuses il ne se passait rien de contraire au hien du royaume ou de préjudiciable à l'autorité du roi.

L agitation de rassemblée était à son comble. La hardiesse de l'amiral avait exaspéré le plus grand nombre et enthousiasmé la minorité- A peine le connétable et les maréchaux de France avaient-ils eu le temps de conclure purement et simplement, sans phrases, à la convocation d'un concile et des Etats-Généraux , quand le duc de Guise se leva, et sans prendre souci du devoir que son rang et ses fonctions dans le conseil privé lui imposaient, entreprît une réponse directe à ce qui l'avait personnellement visé dans les paroles rie l'amiral. Son attitude était d'autant plus inattendue qu'on le savait plus réservé dans le propos, aussi modéré dans l'action que le cardinal, son frère, était violent et excessif en tout, Ce ne fut pas sans étonnement quon l'entendit, sur le ion le plus âpre et le plus véhément, déclarer que le roi, élevé par un père vertueux, par une mère tendre, vigilante et éclairée, qui ne lui épargnait pas ses conseils, n'avait plus besoin de gouverneur, et quil était en âge de savoir discerner ce qui était convenable de ce qui ne t'était pas; que la compagnie d'arquebusiers incriminée par l'amiral n'avait été créé que

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depuis les troubles cTAmboise, qu'elle n'avait pas pour mission d'écarter de la personne du roi ceux qui n'avaient que de bonnes intentions, qu'au contraire elle n'était destinée qu'à empêcher que Ton vint présenter au roi des requêtes les armes à la main, et que lui, duc de Guise, y mettrait bon ordre; qu'il ne se laisserait pas persuader, après ce qui s'était passé à Amboise et ce qui se passait journellement dans d'autres provinces, que le roi n'avait rien à craindre de ses sujets et qu'ils lui étaient entièrement soumis. Relativement à la question du concile, c'était aux théologiens à décider s'il convenait, oui ou non, d'en réunir un; qu'en tout cas tous les conciles du monde ne changeraient rien aux croyances religieuses qu'il avait reçues de ses pères et qu'il transmettrait à ses enfants : que relativement à la convocation des Etats-Généraux, le roi déciderait, et l'on ne pouvait rien faire de mieux que s'en rapporter à sa prudence.

Le cardinal de Lorraine, qui opinait ensuite, fut aussi modéré que son frère avait été agressif. Les rôles étaient intervertis, mais, attaqués par un soldat il convenait que ce fût un soldat qui répondit. Il était d'ailleurs inutile de verser de l'huile sur le feu : l'assemblée était devenue si houleuse qu'il fallait en finir ou calmer les esprits exaltés. On commençait à en venir aux menaces et aux défis individuels. Il dit que la requête des religionnaires

de Normandie ne laissait d'autre alternative pour eux que de se ranger à l'obéissance qu'ils devaient au roi, ou bien pour le roi et son conseil de se ranger à l'opinion de « ces galants », A l'assemblée de porter un jugement là-dessus. Si le roi autorise la construction de temples, c'est avouer implicitement qu'il reconnaît la nouvelle religion. Or, comment concilier cela avec le serment que, selon l'usage, il a prêté à son sacre de maintenir la religion catholique dans le royaume? Pour le concile, général ou national, il n'en voit pas la nécessité. S'il ne s'agit que de réformer la discipline ecclésiastique, le roi, s'entendant avec chaque évêque individuellement, saura y suffire : si c'est une question de dogmes, n'a-t-elle pas été suffisamment tranchée par les conciles antérieurs? Les religionnaires se soumettraient-ils aux décisions d'un concile? C'était folie que de s'y attendre. Pour juger de l'esprit de paix et de charité dont ils étaient animés, il n'y avait qu'à lire ces libelles dans lesquelles ils déversaient l'injure et la calomnie sur ceux qui avait le malheur de leur déplaire. Il n'en avait pas, pour son compte personnel, recueilli moins de vingt deux, spécialement dirigés contre lui, et il les garderait comme des titres personnels de noblesse, car c'en était un de mériter la haine des méchants. Un concile serait donc sans effet, mais puisque les remèdes violents n'avaient pu réussir, il consentait volontiers que l'on pro-

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cédât parles voies de douceur et de persuasion. Pour les Etats-Généraux, son avis était que le roi les convoquât sans retard, ne fut-ce que pour montrer au peuple l'usage que le roi faisait des revenus du royaume et les mesures qu'il avait déjà prises pour se mettre en état de lui procurer quelque soulagement. Les chevaliers de l'Ordre et les maîtres des requêtes ayant appuyé l'avis du cardinal, le chancelier, après avoir pris les ordres du roi, mit aux voix les diverses propositions émises, et la majorité se prononça pour la convocation des Etats-Généraux et d'un concile national, si le pape refusait l'assemblée d'un concile œcuménique. On décida que les Etats-Généraux seraient tenus à Meaux le 10 décembre; et le jour même, le 26 août, le roi signa redit destiné à transmettre cette grave nouvelle aux quatre coins du royaume : la politique de Catherine l'emportait sur celle des Guises.

De l'Assemblée des Notables aux États Généraux.

Ce qui devait résulter, en définitive, de rassemblée des Notables, c'est que les principes <!<• modération l'avaient emporté* Les huguenots avaient le droit de croire que les choses resteraient en l'état jusqu'à la décision des Etats Généraux et du Concile. L'Hospital avait obtenu une déclaration que les religionnaîres ne seraient pas inquiétés, pourvu qu'ils ne fussent pas pris les armes à la main. Mais les Guises avaient A prendre une revanche : ils y travaillèrent sans retard et l'obtinrent, dès le lendemain, de la faiblesse de François II cédant aux séductions de Marie Stuart.

On n'a pas oublié que Gondé avait à Fontainebleau un émissaire, Jacques de La Sague, gentilhomme du pays basque, qu'il avait employé au préalable à remettre des lettres de lui au connétable, à la dame de Roye, sa bellemère, à la princesse sa femme, au vidame de Chartres, et à quelques autres, nommément à François de Barbançon, seigneur de Cany en Picardie, huguenot et de ses amis particu-

H«ts .1 . Après s'être acquitté de ses différentes missions, LaSague en arrivant si Fontainebleau y avait rencontré par hasard le capitaine Bon val, ancien sergent-major dans les bandes Piémontaises, qu'il avait connu à l'armée d'Italie. Bonval était là en solliciteur, trainant sa misère dans les antichambres et maudissant les Guises qui ne voulaient rien faire pour reconnaître d'anciens et bons services. Il ne nicha rien de ce qu'il pensait, ni de ses désillusions, à son ancien compagnon d'armes, et La Sague fut assez mal avisé pour lui dire qu'il Fallait patienter et qu'avant peu ses affaires pourraient prendre une meilleure tournure. Transporté de joie, Bonval, qui ne savait plus à quel saint se vouer, l'ayant conjuré de s'expliquer plus clairement, La Sague répondit qu'il n'y avait pas que lui qui eutàse plaindre des (luises ; que le prince deCondé les haïssait mortellement et qu'il s'apprêtait à tirer d*eu\ une vengeance éclatante, qu'il se préparait à ce sujet de grandes choses, car le prince avait pour lui la plus haute noblesse du royaume: qu'il réunissait des troupes, et que s'il pouvait lui amener quelques bons compagnons comme lui, il serait sûr d'obtenir un grade et de bons gages; que s'il ne pouvait venir que seul, il ne serait pas moins bien accueilli et que, par son

I; Cun y, canton de Lassi^ny (Oise). 11 fut tué d'un coup d«- canon, à la bataille de Saint-Denis, le 10 novembre

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intermédiaire il serait reçu avec tous les égards dus à un officier de son mérite.

Bonval n'était ni un espion, ni un traître, mais un désespéré, à bout de ressources et d'expédients, et il réfléchit aussitôt que la justice qu'il réclamait en vain, les honneurs, les richesses qui le fuyaient, il pouvait peut-être trouver tout cela à l'instant même auprès de OTUïqtii les lui refusaient, sans faire un lointain voyage et sans se compromettre dans e« qui pouvait n'être qu'une êehautïburée, avec la potence pour toute issue* Sans balancer plus longtemps, il parvint à se faire admettre ru présence du duc de Guise et lui révéla tout ce queL&Saguelui avait appris. Le prince le loua pour cette trahison, promit monts et merveille, et lui ordonna de revoir La Saguc, de s insinuer plus avant dans sa confiance et d'en tirer de plus grand? éclaircissements, Bonval retourna le lendemain matin auprès de La Sague, et lui dit que, quoique ses affaires fussent dans le plus petit état, il pourrait cependant réunir encore une compagnie de braves gens, qui connaissaient comme lui le métier de la guerre et qui avaient fait leurs preuves; maïs qu'avant tic commencer les démarches nécessaires, il aimerait bien à ne pas s'aventurer à la légère dans une entreprise dont il ne connaissait pas les détails, qu'il était tout prêt h aller se battre pour le prince de Gondé, mais qu'il voulait savoir de quelles ressources le prince pouvait

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disposer, sur quelles alliances il comptait, et sur " quel point le premier coup serait frappé. Là dessus, La Sague, fort heureusement, ne pouvait rien dire, car il ne savait rien : il ne pouvait tenir que quelques propos vagues, ce qu'il lit. Mais en outre, la curiosité de Bonval et les scrupules qu'il n'avait pas la veille l'avaient mis en défiance : rompant l'entretien, il l'ajourna au lendemain, et dès qu'il fut seul, il courut chercher son cheval et s'enfuit. Sitôt quo Bonval eut connaissance, le lendemain, de l'évasion de celui qu'il avait trahi, il prévint le duc de Cuise qui fit courir après La Sague. On le rejoignit à Ëtampes et on le ramena à Fontainebleau.

La Sague n'avait pas eu le temps de se débarrasser des lettres dont il était porteur: elles ne contenaient d'ailleurs rien de compromettant. 11 yen avait une du connétable, une de l'amiral, une de François de Vendôme, vidante de Chartres, et d'autres de quelques personnages moins considérables. C'était des politesses, des regrets que Gondé ne fut pas venu à Fontainebleau. Le vidame de Chartres s'exprimait sur un autre ton, il assurait Condé qu'il était tout à lui, qu'il l'assisterait de son épée et de sa fortune dans tout ce qu'il voudrait entreprendre pour le bien du royaume, excepté contre le roi, les reines et les enfants de France. Delà ne sutlisait pas pour échafTauder une accusation contre Condé. La torture était alors

un moyen infaillible pour délier les langues piresseusesetéclaircirlesintelligences rebelles. La seule menace d'être appliqué à la question lit parler La Sague, en prouvant aussitôt qu'il en savait toujours plus qu'il n'avait voulu en dire au capitaine BonvaL II commença par déclarer que si Ton trempait dans de l'eau la feuille de papier blanc qui enveloppait lalettre du vidame, on y trouverait ce qu'on voulait savoir. Cette feuille, retrouvée dans le cabinet du secrétaire d'Etat L'Aubespinequi par hasard ne l'avait pus détruite, fut mouillée» et des caractères apparurent. C'était un billet de Frémi n d'Ardois, secrétaire du connétable, au prince de Coudé, Le connétable le chargeait d'aviser Coudé que, malgré tout ce. qu'on voudrait lui dire ou lui écrire de contraire, Condé pouvait tenir pour certain que le connétable persistait dans le projet de changer l'administration du royaume et de se défaire des Lorrains, qu'il était d'avis que les princes de Bourbon qui seraient mandés aux Etats-Généraux, s'y rendissenten bonne compagnie, et profitassent des occasions qui se présenteraient sur la route. Comme ces dernières phrases paraissaient offrir un sens caché et se rapportaient évidemment à une série d'opérations projetées, La Sague, menacé de nouveau, en donna l'explication suivante : Navarre et Condé devaient, en feignant de se rendre à l'invitation du roi, se mettre en marche avec toutes les forces qu'ils auraient

r>82 de l'assemblée des notables

pu recruter en Guyenne et Gascogne, grossies d'un renfort que leur amènerait Damville, le second fils du connétable. Chemin faisant ils s'assureraient de gré ou de force de Poitiers et de Tours, et s'établiraient à Orléans que le hailli Groslot, de connivence avec eux, leur livrerait et dont ils feraient leur place d'armes. Ici les historiens ont adopté deux versions différentes, qu'il faut rapprocher faute do pouvoir reconnaître la véritable. Dans l'une, on fait dire à La Snguo que les Bourbons convoqueraient aussitôt les Ktats-Généraux a Orléans: dans Tautre, que le connétable se chargeait de faire décider par ceux que le roi convoquerait ce que les Bourbons et lui se proposaient de leur demander, le renvoi des Grises et de leurs créatures, la déclaration de la minorité du roi jusqu'à l'Age de vingt-deux ans, et le partage de la régence entre Navarre, Gondé et le connétable. Le reste de la déposition de La Sague est rapporté de la même manière par tous les écrivains contemporains. Le duc de Montmorency répondait de Paris et de l'Ile de France dont il était gouverneur. Goligny tiendrait la Normandie par les ministres réformés sur l'esprit desquels il avait un empire absolu. On aurait la Bretagne, par le duc d'Etampes, la Provence par le comte de Tende, la Picardie par Jean de Monchy-Senarpont, lieutenant-général de la province, et par le seigneur de Bourhavannes. tous dévoués au connétable à qui il

devaient leurs charges militaires. Les Bourbons apportant le concours delà Guyenne et de la Gascogne, c'était la France entière dont on faisait un vaste filet pour envelopper les Guises et leur ôter tout moyen de défense.

Devenus, par l'effet du hasard, possesseurs d'un secret aussi précieux, les Lorrains étaient fort embarrassés delà conduite qu'ils avaieni à tenir. Pour s'assurer de Gondé, il fallait ne rien laisser transpirerde ce qu'ils avaient appris; d'un autre coté, la prudence leur commandait de prendre sans tarder des mesures pour prévenir les Bourbons et les Montmorency, dans le cas possible où ladateet le lieu de la convocation des Kbits-Généraux les engagerait k devancer l'époque de leur entreprise ou a en modifier les dispositions. On garda d'abord La Sague en prison, et dès le 28 août François Rafïin, dit Potton, seigneur de Pecalvary et d'Azay, sénéchal d'Agénais et capitaine des gardes du corps, allait arrêter le vidame de Chartres à Paris où le mauvais état de sa santé le retenait, et le conduisait à la Bastille.

Si cela donna réveil au connétable, il n'en laissa rien paraître. Il jouait son jeu si serré que le jour même où l'assemblée des notables se sépare, le 2(i août, il écrivait à Condé la lettre suivante, absolument comme si elle avait été destinée à être livrée à la publicité : « Monsieur, « s'en allant ce porteur en sa mayson, je vous « ay bien voulu advertir comme je suis venu

584 de l'assemblée des notables

« trouver le roy en ce lieu là. où il a plu a sa a majesté faire assembler plusieurs de ses bons <f serviteurs pour essaier de donner ordre, tant « pour les affaires de ce royaulme que pour le « règlement de la religion chrestienne. et espère « qu'il se fera un consil pour appaiser les « diverses opinionsqui sont pour la dite religion « général ou nationnal, et que les estats se tien- « «Iront pour les affaires de ce royaulme. « De quoy je vous aybien voulu faire certain, « vous assurant, Monsieur, que ce sera h la « grande pacification de tout le peuple, j'espère, « de quoy je suis fort ayse. Au demeurant, le « roy se porte fort bien ; qui sera l'endroict où « je feray fin, après m'estre recommandé hum- « blement à vostre bonne grâce, priant le « Créateur qu'il vous doint, Monsieur, en par- « faicte santé, longue et très heureuse vie. De « Fontainebleau, ce XXVIe aoust 1560. Vostre « bien humble serviteur, Montmorency.*

La Sague était arrêté; le connétable l'ignorait. Cette lettre était remise à quelque député de la Gascogne. C'était un raffinement de politique dont il se fut dispensé sans doute deux jours plus tard, en apprenant que le vidame de Chartres était à la Bastille. Puis il était retourné de suite à Chantilly où vinrent le trouver les nouvelles des dispositions prises par les Cuises, qui annonçaient sinon que toutétait découvert, au moins que Ton était sur la trace do quelque chose. En apprenant l'arrestation du

vidame, Montmorency envoya un de ses gentilshommes, Montpezat, à Fontainebleau porter au roi une lettre sans signature qu'il avait entre les mains, peut-être même celle que le prince de Gondé lui avait fait écrire et que La Sague lui avait remise. Il témoignait avoir beaucoup de mécontentement de cette lettre et protestait de son dévouement pour le roi. Il demandailen même temps d'ètreinforméquand le roi comptait venir à Vincennes parce qu'il se proposait d'aller l'y saluer* Lorsqu'il répondit à ce message François II avait quitté Fontainebleau, et c'est de Villeneuve-Saînt-Georges, le 8 septembre, qu'il date sa réponse. Parlnntde cette lettre, le roi dit : g Je ta voulus tout scu- « dain envoyez à laroyne ma mère, qui la trou va « bien fort mauvaise et de dangeureuse eonsé- « quence, comme aussy je faict, et ne faire « nulle doubte que pour le zelle que vous « portez à mon service, elle ne vous ayt gran- « dément despieu. J'espère que je descouvriray « avec le tempsde quelle main elle est escripte, « et desja il y a quelque petitte présomption. » Il aviseensuitele connétable que le lendemain il ira coucher à Saint-Denis « et en chemin je « disneray au boys de Vincennes, en entention « de chasser et prendre plaisir l'après-dynée « dans le parc, là où je seray fort aysé de vous « veoir, si vostre santé le peult permestre. » Par le même courrier le duc de Guise écrit aussi une lettre fort raide, qui est presque la copie

de celle du roi, dans des termes très secs et où la courtoisie ne se retrouve que dans la formule banale et assez emphatique usitée à cette époque: phraséologie de secrétaire, rien de plus. François II avait mieux que « quelque petite présomption. » Il savait a quoi s'en tenir, ce que le connétable ignorait ; et les Guises agissaient avec résolution et promptitude. Tout en prenant des précautions, ce qui est assez particulier c'est qu'ils ne trouvaient pas bon qu'il en fut de même chez les autres. Le Parlement ayant ordonné de fermer les portes de Paris pendant le jour, et de renforcer les corps de garde, le roi lui écrivit le 28 août qu'il désapprouvait cette mesure, et qu'il fallait attendre qu'elle fût commandée par l'absolue nécessité.

Le 30 août, on remit à Antoine de Crussol, chevalier de l'Ordre, qui devait être duc d'Uzès cinq ansplus tard, un longue instruction écrite, et on l'envoya au roi de Navarre. Crussol devait d'abord faire le récit de tout ce qui s'était fait et dit à l'assemblée des notables, faire ressortir que le concile national et l'assemblée des Etats Généraux étaient « le vray remède pour paci- « fier toutes choses: mais qu'en ce mesme « temps on avoil veu les ombres et apparences « de plus de dissolution, et les préparatifs « d'une plus grande sédition que on en avoit « encore oy parler. » II- devait ajouter que le roi désirait que Navarre vint le rejoindre avant l'ouverture des Etats, pour conférer avec lui à

ce sujet- Dans le cas où le roi ferait quelque difficulté pour venir et paraîtrait vouloir traîner la chose en longueur, Crussol lui dirait qu'il y avait un autre motif — le seul véritable — pour lequel François II réclamait sa présence «- quiestoîtqull avoïtdeputssixmoiseuuneinfî- « nité d'advertissements de plusieurs endroits a de son royaulnïe, qu'on pratiequoit hommes if et leur promectoU l'on congé pour prend re * les armes et s'eslever quand leur seroit. cornet mandé» et que cette belle entreprise on n'en « chargeoit que M. le prince de Coudé, son « frère, au nom duquel une infinité de gens « ont esté pratiquez, que tous le sont venus a révéler,,., qu'il le prioït de luy amener luy m même M. le Prince, son frère, pour ouyr en « sa présence les grandes charges quy sont « contre luy et l'oyr en ses justifficalions. » Si le prince fait difficulté d'obéir, Crussol lui remettra, en présence du roi de Navarre, la lettre que le roi lui a écrite à ce sujet et dans er sens. Dans le Conseil privé, où ces instructions ont été rédigées, on a prévu toutes les échappatoires, tous les faux-fuyants que les deux frères peuvent vouloir invoquer- Si Condé n'est pas à Né rat* , et que Navarre prétexte de son absence et de la nécessité de l'envoyer quérir et de I attendre, avant de se mettre en ehemin, Crussol lui conseillera « sans affectation i) de ne pas l'attendre et de venir quand même « et sur ce lui dira que le roi a bien eu

:>$$ de l'assemblée des notables

« advis que ledit sieur prince devoit partir « pour aller vers Lyon, Daulphiné et en ces « quartiers là, recueillir les hommes qui s'as- « sembloient, afin de les joindre à une aultre « plus grande trouppe qu'ils debvoient mettre « ensemble, mais qu'il a donné si bon ordre « en ses quartiers-là, et avoit envoyé MM. d'Au- « malle et mareschal de Saint-André, avec une « si bonne force, que s'il entreprend rien au « préjudice de son service, il esperoit qu'ils lui « empescheroientfort bien. » Si ces confidences ne produisent aucun résultat, Grussol continuera « venant comme de luy mesme, qu'il « se doit mettre XX, XXX, XLm (l,,e) hommes en- « semble... lui contera premièrement les forces « domestiques que le roy veult mettre en- « semble au premier vent qu'il en aura, qui ne « montent point moing de XXX ou XLra hom- « mes de pied et de sept à huit mille chevaulx ; « que, oultre cela, il compte avoir une levée « preste de dix mille Suisses, et une aultre de « six ou sept mille lansquenets: qu'il a, oultre « cela, assurance du roy d'Espagne de lui « donner, par le costé d'Espagne et par les « Pays-Bas, secours de tout ce qu'il a de forces, « tant de gens de pied que de cheval. M. de « Lorraine lui doibt pareillement amener cinq « ou six mille hommes et sept à huit cents « chevaulx. M. de Savoye luy mesme s'offre de « lui amener pareil nombre, et le duc de « Fer rare quatre mille harquebusiers. Ils sont

« toûsadvertis, et les provisions despêchées...» Après ce trompeur étalage de forces dont le roi va disposer, Grussol dira encore que le vidame de Chartres est prisonnier « et qu'il se trouve grandement chargé. » Si le roi de Xa\arre s'informe si Ton n'a pas arrêLé un de ses gens (LaSague), « lui fera réponse qu'il a esté prins « un homme chargé de plusieurs lettres èi « papiers de grande importance, mais qu'il ne « sait s'il est à lui ; et coudera cela doulce- « ment. »

C'était trop pour être facilement croyable, el cela ne fut pas cru en effet. Les Guises faisaient des préparatifs militaires, mais il f avait bien loin des forces dont ils disposaient à celles qui faisaient bon effet sur le papier ou dans la bouche de l'envoyé du roi. Au lieu des 82.000 hommes, sans compter toutes les forces de la monarchie espagnole, le roi ne pouvait mettre en ligne que les compagnies des ordonnances, au nombre d'une soixantaine, toute la noblesse qui suivait la Cour, deux mille épées environ, les vieilles bandes d'infanteries, resles de l'armée du Piémont, et celles que le trailé avec T Angleterre venait.de permettre de faire revenir d'Ecosse. De tout cela on avait fait deux camps, à Meulan et à Pontoise. Les compagnies des ordonnances, qui n'étaient pas indispensables pour la sécurité des provinces, étaient massées aux alentours; quant aux autres, un mandement du 1er septembre aux baillis et sénéchaux

avait prescrit leur rassemblement sous vingt jours et leur avait attribué les destinations suivantes : Les compagnies de Montpensier, Vassny, Gonnor et les Ecossais dans le gouververnement de Tours avec le duc de Montpensier; le prince de La Roche-sur- Yon dans l'Orléanais avec sa compagnie, celles des ducs d'Orléans, d'Angoulême, de la Trémoille et du vidame de Chartres; le duc de Nivernais, à Troyes, avec sa compagnie, celles du prince de Oondé, dedom Francisque d'Esté, de La Rochi* du Maine et de Beauvais; le maréchal de Montmorency dans son gouvernement de l'Ile de France, avec sa compagnie et celle du connétable; le maréchal de Saint-André, gouverneur du Lyonnais et du Bourbonnais* à Moulins avec sa compagnie, celles de Damville, Bourdillon, La Fayette, du comte de Villars et de Montluc; le maréchal de Brissac, dans son gouvernement de Picardie, avec sa compagnie, celles de Senarpont, Morvilliers, Humières,GhaulnesetGenlis; le maréchal de Thermes avec sa compagnie, celles du Prince de Navarre, de Sansac, de La Rochefoucauld, Randan, Gharny, du Lude, et de La Vauguyon ; M. de Villebon en Basse- Normandie, avec sa compagnie, celles du marquis d'Elbeuf, d'Annebaut et de La Meilleraye; M. de Vieilleville à Rouen, avec les compagnies de l'amiral et d'Estrées. Le roi gardait donc auprès de sa personne les compagnies du prince de.Salerne, de La Mothe-

Gondrin, du duc de Savoie, de GlcrmonU Gasteinau, de Barïe, de Jarnac, d'Qssun, du comte de Beyne, d'Estampes du duc de Bouillon, du duc de Nevers, du duc d'Aumale, du duc de Nemours, de Tavannes, de Tcrride, du comte d*Eu, du duc de Lorraine, du duc de (ïuise, du duc de Longueville, du prince de Mantoue, de La Brosse et de Crussol, eest à dire toutes les grandes compagnies, presque toutes à l'effectif de cent laners.

Les instructions données à Crussol renfermaient quelque chose de fort habile : ce n'étail pas tant FénumérnUon de l'armée formidable que le roi allait mettre sur pied, car Navarre savait à quoi s'en tenir sur ce décor: cen'était pas les insinuations pressantes, encore moins les menaces non déguisées contenues dans la lettre du roi dont Crussol était porteur, a vous pouvanl assurer que la où il (Condé) refusera d»j ûnfofaéîr, je saurai fort bien faire congnoistre que je suis Roy »* Ce qui devait toucher Antoine de Bourbon, c'était la nouvelle insérée négligemment parmi d'autres que les forces du roi d'Espagne entreraient en France « par le eosté d'Espagne », autrement dit par le Béarn et la Navarre. LeBéarn, on avait tenté de le lui enlever après la mort de son beau-pere. De la Navarre, les Espagnols qui en avaient une partie, convoilaieut toujours ardemment le reste pour mettro un pied en France. Une fois les Espagnols chez lui, François II aurait-il la force nécessaire pour

o\)m2 de l'asskmblée des notables

les en faire sortir, ou ne paierait-ii pas leurs services avec ce territoire? C'était prendre le, Bourbon par son faible. On verra plus tard comment il accueillit Crussol, et le cas qu'il fit des avis que celui-ci était chargé de lui transmettre.

Pour le moment, puisque j'ai dit qu'une partie de l'infanterie garnissant les camps de Meulan et de Pontoise, était fournie parles troupes rappelées d'Ecosse, il faut, avant d'aller plus avant, s'arrêter un instant sur la querelle entre l'Angleterre et la France et sur la manière dont elle avait pris fin. Ceci est de l'histoire d'Ecosse plutôt que de celle de France, aussi convient-il seulement d'indiquer sans entrer dans les détails.

La Régente, qui n'était plus en sûreté et qui ne pouvait plus compter que sur trois ou quatre places de guerre, avait reçu de France cinq à six mille hommes de vieilles bandes et quelques centaines de chevau-légers commandés par le vieux Jacques de La Brosse, chevalier de l'Ordre, Agé de 78 ans, de qui Henri II disait, en lui renîetlant le collier de Saint-Michel, le 28 novembre 1557, « qu'il estoit asseuré que cesluy « là ne feroit jamais rougir le patron de Tordre, « tant il l'estimait homme de bien. » Nicolas de Pellevé, évêque d'Amiens, raccompagnait en qualité de légat du Saint-Siège en Ecosse: l'un avait la mission de convertir par Tépée et l'autre par la parole. Montluc, évêque de Va-

lence, et La Roehefoucauld-Randan étaient en même temps dépêchés auprès de la reine d'Angleterre pour lui faire prendre en la moins mauvaise part que possible l'intervention de la France dans les affaires religieuses d'Ecosse. Elisabeth avait répondu en signant un traité d'alliance avec Jacques Hamilton, duc de Chatellerault,etles seigneurs protestants, etsaflotte était allé bloquer Leith dans laquelle les troupes françaises avaient été contraintes de s'enfermer. C'est alors qu'elle avait publié le manifeste dont on a parlé plus haut, et qui, quoiqu'elle s en défendit, pouvait être considéré comme une déclaration de guerre. Abandonnés à eux* mêmes, privés de toute communication, non seulement avec la France mais avec l'Ecosse, les Français firent merveille et La Brosse justifia largement les paroles flatteuses de Henri IL Après avoir soutenu plusieurs assauts, après avoir exécuté d'heureuses sorties dans lesquelles ils eurent constamment l'avantage, ils contraignirent les Anglais à convertir le siège en blocus. Montluc et La Rochefoucauld, passés en Ecosse, proposèrent aux Ecossais et aux Anglais confédérés d'ouvrir des conférences, et pendant ce temps le grand prieur ramassant dans les ports du Midi toutes les galères, gagnait les cotes de Normandie pour augmenter sa flotte de tous les navires disponibles et pour y embarquer de nouvelles troupes. Sur ces entrefaites, la régente d'Ecosse, Marie de Lorraine, mou-

ô\)'k DE h ASSEMBLÉE DES NOTABLES

mit, et cette mort hâtait la conclusion du traité que les diplomates français avaient prisa tache de retarder par leurs exigences. Elisabeth voulait que ses alliés écossais figurassent dans son traité avec la France, afin qu'elle put se porter garante des conditions qui leur seraient accordées. On finit pas tomber d'accord qu'il y aurait deux traités distincts. Aux Ecossais on promettait l'amnistie pour le passé, la convocation des Etats Généraux du royaume, et le retrait de la vaillante garnison de Leith sous un délai de vingt jours. Avec l'Angleterre, il était stipulé que le roi et la reine de France et d'Ecosse cesseraient de porter les titres et les armes des rois d'Angleterre et d'Irlande, et que les promesses faites aux Ecossais seraient religieusement tenues. Des vaisseaux anglais débarquèrent La Brosse et sa petite armée en Normandie où Coligny ayant tait en sorte que Ton put se passer d'eux, les Guises les trouvèrent sous leur main pour en former le noyau de l'armée avec laquelle ils voulaient protéger le roi et les Etats Généraux.

Le 31 août parut un édit dans lequel le roi résumait ce qui s'était passé à l'assemblée de Fontainebleau, fixait l'ouverture des Etats Généraux au 10 décembre suivant, à Meaux « où nous entendons et désirons que se trouce vent aucuns des principaulx et plus notables « personnaiges de chacune province, bailliage « cl sénéchaussée de nostre royaulme, et qu'ils

« viennent chacun en son regard bien instruit- ts <* des plaintes et remonstrances qu'Us auront « à nous faire n. Relativement au Concile général, le roi se borne à dire « si tant est qu'on le puisse obtenir ». Mais, en écrivant le même jour à Févêque de Limoges, ambassadeur en Espagne, François II spécifie que des démarches étaient déjà entamées auprès du Pape, bien avant l'assemblée de Fontainebleau, par l'empereur et par lui, pour obtenir ce concile général, et qu'ils attendaient toujours la décision du Pape à cet égard : « Nous sommes i l'un et Taultrc attendans quelle résolution « Kl le (Sa Sainteté) aura prinse de satisfaire h « la requeste que noup luy faisions..» et d'aul- « tant qu'il est encore incertain si Elle voudra " approuver un des lieux qui a esté proposé « par l'empereur... » Dans cettedépêche, longue et détaillée, François II charge son ambassadeur de savoir si le roi d'Espagne voudra lui donner du secours contre ses sujets rebelles, Et, la veille, il écrivait au roi de Navarre, que toutes les forces de l'Espagne entreraient en France par les Pyrénées et les Pays-Bas. Telle çsl la politique.

L'affaire du concile général, qui t rai nuit en longueur, était traitée auprès de l'empereur, qui y était très favorable, par Bernardin Bochetel, évèque de Rennes (l)t et à Rome par

1 Fils ili' Guillaume Bochetel, secrétaire de François î'\ d'abord ablrf de Saînt-Laurens, diocèse d'Àuxerre, conseiller

506 DE l'assemblée des notables

l'abbé de Manne qui ne parvenait pas à obtenir du Pontife une réponse satisfaisante. Ecrivant, le 3 septembre, à Tévêque de Rennes, le roi témoigne de la surprise et de l'impatience que ces lenteurs lui causent. Il attend de jour en jour la réponse de son envoyé extraordinaire pour la transmettre à l'empereur. Pie IV, Jean- Ange de Médicis, frère du fameux marquis de Marignan, n'était pas favorable au concile œcuménique. Aux ambassadeurs, dès la première audience, il avait dit oui; dans les audiences subséquentes, il ne dissimula pas les difficultés et les inconvénients qu'il y voyait. Comme il parlait de rétablir le concile de Trente, deux fois interrompu, l'empereur Ferdinand avait suggéré Constance ou Cologne où les réformés, qu'ils fussent Luthériens ou Calvinistes, avaient plus de facilités pour se présenter, et la France, sans rejeterces deux villes, mais s'unissant à Ferdinand pour repousser Trente, proposait Lyon, Besançon oùVerceilen Piémont. Le Pape tenait pour Trente, comme un moyen d'éluder le concile, et avait mis Philippe II dans ses intérêts. Dans ce conflit, il n'était pas surprenant que l'envoyé français ne put obtenir de solution. Ce fut Trente qui l'emporta, avec une intention désobligeante pour la France. Il était d'usage, dans la Bulle, de nommer spécialement le roi de France après

du roi, ambassadeur en Suisse 1554, en Allemagne 1560. évoiuc de Rennes 1566, mort en 1570.

l'empereur. Pie IV se borna à inviter « l'empereur, les rois et autres princes qui ne pourraient assister personnellement au concile d'y envoyer leurs représentants ». L'ambassadeur à Home, Philibert Babou, évèque d'Angoulème (i), sans attendre d'ordres, prit sur lui de protester énergiquement. Le pape s*exécuta, mais ne changea rien à la rédaction de la Bulle. François II répondit en convoquant les prélats français pour un concile national dont l'ouverture était fixée au 20 janvier 15GL

Par un édit en date du 3t août également, François II avait exempté les officiers du Parlement de Paris de loger chez eux aucune personne de la suite de la Cour. Le l"r septembre, il publiait que ce serait à Orléans, au lieu de Meaux, que les Etats Généraux se réuniraient, et un édit en date de ce jour portait ^ette détermination à la connaissance de tous les intéressés. Le 5 septembre, on recevait la nouvelle de la tentative des réformés sur Lyon, en même temps que celle de l'insuccès de leur entreprise.

Si le connétable avait voulu parler, de ce coup il perdait Gondé sans rémission, car, on se rappelle qu'avisé par le Prince il avait fortement déconseillé l'affaire, Gondé y était,

(T Philibert Babou de la Bourdaisiëre, né en 15iî, duyeu de Tours, puis évèque d'Angoulême,abbé du Jard, cardinal et évèque d'Auxerre, mort à Home le 25 juillet iMU, après y avoir passé douze ans d'abord comme ambassadeur, puis avec le titre de protecteur des affaires de France,

508 DE l'assemblée des notables

c'était le prologue de son plan : pourtant, comme à Amboise, il voulut rester dans la coulisse, mais, moins encore que pour Amboise les Guises ne s'y trompèrent. Les chefs ostensibles du complot étaient les deux frères Maligny. Après le tumulte d'Amboise, Maligny le cadet s'était retiré à Lyon, parce que la reforme y comptait une des églises les plus importantes de France, et parce que Lyon étant le chemin de Genève, c'est parla que devaient passer les survivants d'Amboise pour regagner le Dauphiné, la Provence, le Languedoc et les Cévennes, ou pour aller chercher à Genève la vie sauve et la liberté. C'était la grandroute de l'émigration, un poste excellent pour recruter des soldats, sinon pour Lyon même, au moins pour Montbrun qui remuait alors le Dauphiné. Maligny recueillit ainsi pas mal de fuyards, plus maniables et plus faciles à persuader que les réformés lyonnais. Ceux-ci objectaient qu'en cas d'insuccès ils seraient pris et paieraient pour les autres, tandis que Maligny et les étrangers, que rien n'attachait à la ville, l'auraient belle pour se mettre en sûreté. Ils voulurent donc prendre quelques garanties et dépêchèrent deux bourgeois avec quelques ministres de Genève îi Nérac où le roi de Navarre et le prince de Condé avouèrent Maligny de tout ce qu'il préparait et déclarèrent que la chose se faisait avec leur assentiment. Itassurés, les Lyonnais prêtèrent alors à Mali-

gny tout leur concours. Soixante-six maisons furent louées sous des noms supposés, dans différents quartiers de la ville» pour déposer des armes et des munitions* L'église réformée de Lyon fournissait cinq cents soldats bien équipés, Genève trois cents. Maligny en faisait venir douze cents de la Bourgogne, du Dauphiné, du Languedoc, de la Provence, du Yivaraistque de Saint-Cyr-Puygreffier, La Rivière, Clmteauneuf et Perrant, était chargés d'embaucher et d'amener. Assurés de trouver u Lyon les équipements nécessaires, tous ces soldats arrivaient n'ayant que Fépée et la dague, que les gens de guerre portaient sans cesse : ils se présentaient aux portes de la ville par petits groupes de quatre, cinq ou six, y trouvaient un affidé qui les attendait, lequel sans leur parler, sur un simple signe convenu, les guidait jusqu'à la maison qui leur était destinée. D'autres logeaient dans des auberges sous divers déguisements, d'autres dans des villages dans le voisinage immédiat de la ville.

Maligny n'avait pas encore réuni tout son monde lorsque le roi de Navarre jugea a propos de donner une nouvelle preuve de cette indécision qui formait 1<* fond dé son caractère et empêchait que Ton put former aucun projet quand il était dans l'iiftaire. il envoya à Maligny tout à coup l'ordre de renoncer à sa tentative et de diriger ses soldats sur un autre point, Poitiers ou Limoges. L'avis du conné-

(300 pE l'assemblée des notables

table avait produit son effet, sur lui du moins. On n'a pas oublié que l'occupation de Poitiers et de Tours, puis d'Orléans, faisait partie du plan qu'il avait vainement suggéré à Condé. Il fallait obéir, sous peine de s'exposer à un éclatant désaveu et de se trouver pris entre les deux rois de France et de Navarre comme entre l'enclume et le marteau : mais l'obéissance était devenue plus difficile que l'exécution. Comment transporter hors de Lyon tous les approvisionnements d'armes offensives et défensives, toutes les munitions, sans éveiller les soupçons? Comment gagner Poitiers ou Limoges sans appeler l'attention sur ces troupes voyageant par bandes, sans s'exposer à les faire exterminer en détail, comment assurer leur subsistance en admettant qu'il put assurer leur sécurité ? 11 fallait pourtant résoudre ce problème, et voici comment Maligny s'y prit. Il avait d'abord dépêché un exprès au roi de Navarre pour lui exposer tous les dangers d'un changement si radical dans le plan qu'il était si près de réaliser ; puis il avait arrêté la marche sur Lyon des soldats qu'il attendait encore, et éloigné ceux qui s'étaient logés dans les villages environnants. Ensuite, avec une peine et des précautions infinies, il avait rassemblé dans une seule maison les armes et les munitions dispersées sur soixante-cinq autres points, mais les précautions n'avaient pas été tellement bien prises que cette opération fut préci-

AUX ÉTATS GÉNÉRAUX GOi

sèment ce qui amena la découverte du complot. Un portefaix, employé à ces transports, ayant aperçu dans une salle dont on avait oublié de fermer la porte, une trentaine d'hommes occupés à déballer des cuirasses des caisses qu'il avait aidé à transporter, devina que ceci cachait quelque mystère et estima que cette découverte pourrait être lucrative pour lui. Il s'en fut tout révéler a un personnage qui, de son côté, avisa immédiatement le lieutenant-général du maréchal de Saint- André au gouvernement de la province.

« Antoine d'Albon, abbé de Savignies et de Lislebarbe, en Lyonnais, lieutenant-général du roy en l'absence de monsieur le maréchal de Saint-André », comme il se qualifie luimême, était le neveu du maréchal. Si Ton s'étonne à la pensée que le gouvernement effectif de la seconde ville du royaume fut entre les mains d'un homme d'église, car Saint-André ne quittait pas la Cour, il faut demander à Louis Régnier de La Planche la clé du mystère, et il la fournil dans son Histoire de V Estât de France sous François II, publié en 1576. « Et « devray, ce moyne nullementexpérimenté au « fait de la guerre, et moins encore aux affaires « politiques; et establi en ceste charge plustôt « à la faveur de son parent que pour aucune « bonne partie ne vertu qui fut en luy, s'es- « tona si fort, et eut si grand peur de faire « vacquer des bénéfices que son Mécénas luy

« avoit baillez en garde, qu'il se laissa aisé- « ment persuader de faire la voye large et « dresser un pont d'or; car, pour un soldat « qu'ils avoient apperçu à travers Jeurs ver- « rières et fenestres, ils en imaginoient cent ». Il faut dire à la décharge de l'abbé qu'il ne disposait alors d'autres forces que des compagnies bourgeoises et du guet, suffisantes pour arrêter des malfaiteurs, mais rien de plus. Si le lieutenant-général n'était pas un foudre de guerre, les soldats bourgeois, ancêtres de nos gardes nationaux, n'étaient pas tenus à posséder toutes les vertus militaires. L'abbé deSavignies envoya trois cents hommes investir, le soir, la maison qui lui avait été signalée. Tout à coup, la porte s'ouvrit et Maligny, avec quarante hommes bien armés, se rua sur cette foule qu'il mit en fuite : le commandant du guet fut tué. Poursuivant les fuyards, Maligny atteignit le pont de la Saône sur lequel il se retrancha, car cette position lui assurait la possession de la partie de la ville comprise entre la Saône et le Rhône. Des émissaires envoyés aux huguenots de Lyon n'ayant pu les décider à s'armer et à le rejoindre, car ils croyaient que c'était une ruse des catholiques pour les attirer dans les rues, Maligny aprèsavoir attendu en vain quelques heures, descendit du pont dans quelques barques qui, par bonheur étaient amarrées aux piles, et il quitta Lyon, par eau, tranquillement et sans que Ton fit mine de l'inquiéter. Il aurait

aussi bien pi! s'en aller par terre, sans plus d'inconvénients, car l'abbé de Savignies avait ordonné de laisser toutes les portes ouvertes. sous prétexte de faciliter l'entrée a Maugiron et La Mothe-Gondrin, lieutenant de roi en Dauphiné,ainsiqu au maréchal deSaint-Àndréauxquels il avait dépêché des courriers. En réalité c'était, comme dit Régnier de La Planche. pour faire « un pont d'or » aux huguenots de Lyon qu'il aimait mieux de loin que de près. Ceux-ci se bâtèrent de profiter de cette bonne aubaine, et déguerpirent au plus vite. En telle sorte que Ton ne prit presque personne, et qu'il faut tenir pour eau bénile de Cour le détail donné par le roi à son ambassadeur d'Espagne» L'Aubespine, évoque de Limoges, dans sa lettredu 18 septembre : « La plus grant partye des « soldats et conjurez estant ainsy séparez et « cachez, furent taillés en pièces, prins et « dévalisez, et grand nombre des principaux « retenus prisonniers, aucuns exécutés ». En somme, il y en eut, dit-on, trois de pendus, et parmi les prisonniers, on en cite un, Qillfes Le Gautier, qui, atteint de la nostalgie du foyer domestique, se fît prendre pareequ il était venu errer autour de sa maison.

Cette bagarre s'était passée le 5 septembre* On l'apprit à la Cour le 6. La Mothe-Gondrin et Maugiron étaient arrivés à Lyon le 7, au matin. Le jour même, La Mothe-Gondrin écrivait à Gaspard de Saulx-Tnvannes, bailli d»

00 i DE L'ASSEMBLÉE DES NOTABLES

Dijon et lieutenant-général en Bourgogne, qu'il avait amené à Lyon trois compagnies d'hommes d'armes, et l'abbé de Savignies lui écrivait de son côté, et à la même date, pour lui dire que le secours d'une des compagnies dont il disposait leur serait fort utile, et qu'il pourrait la cantonner à Màcon, ajoutant assez naïvement « parce quelle tiendra seureté là pour vous et pour moy ». De son côté, Saint-André courait à Lyon avec quelques compagnies qu'il devait y laisser pour agir en Provence et en Dauphiné contre Montbrun. Tous trois, Maugiron, La Mothe-Gondrinetle maréchal arrivaient quand tout était terminé, et quand il n'y avait plus aucun espoir, pour les huguenots, de troubler la tranquillité. A quelques jours de là, Maligny devait finir misérablement, noyé par accident, dans le lac de Genève. S'il n'avait pu rendre service aux Bourbons, il contribua du moins à procurer à l'abbé de Savignies l'archevêché d'Arles auquel il fut promu l'année suivante. C'est le cas de dire qu'à quelque chose malheur est bon.

Les Etats Généraux d'Orléans

François II était encore à Fontainebleau, le 6 septembre, quand il reçut la nouvelle de la vaine tentative faite par les huguenots pour se rendre maîtres de Lyon. Son changement de résidence, qui faisait partie des plans stratégiques des Guises* fut aussi promptement décidé que mis à exécution. A Fontainebleau, on était en dehors de la zone de défense, <* en l'air », selon un terme consacré dans le langage militaire; à Saint-Germain-en-Laye, on était couvert par Paris, par Versailles, par la Seine, et l'on s'appuyait sur les camps de Meulan et de Pontoise. Le roi vint, le 8, à Villeneuve-Saint-Georges où il coucha; le 9, il fut diner à Vincennes, dans le parc duquel il se divertit à chasser durant l'après-midi ; et le lendemain 10, il couchait à Saint-Germain, d'où il data ce jour les lettres-patentes convoquant les évoques et prélats français à se trouver à Paris, le 20 janvier, afin d'examiner ce que Ton proposeraitau Concile œcuménique. C'était, en d'autres termes, la convocation d'un

concile national. Le 11 septembre, le roi écrit de nouveau au prévôt des marchands et aux échevins de Paris pour réclamer péremptoirement un prêt de 150,000 livres destiné à liquider les dettes de Henri II, en échange du transport qu'il leur faisait du revenu de ses greniers à sel de Vendôme, Chàteaudun, Blois, Amboise et La Ferté-Bernard. Le prévôt et les échevins avaient, le 4.i septembre, fait offrir au roi 100,000 livres, mais les Lorrains n'entendaient pas que Ton se permit de les marchander. Le 15, le prévôt de L'Hôtel amène devant le roi Robert de la Haye, conseiller au Parlement, qu'il venait d'arrêter, comme soupçonné d'entretenir des intelligences avec le prince de Condé.

Robert de La Haye était un gentilhomme de Picardie, dont Le Laboureur, dans ses additions aux mémoires de Castelnau, trace le portrait suivant : « Comme il estoit homme de <* lettres, et capable de grandes affaires, le « prince (Coudé) ne se reposa pas seulement « sur lui de toutes les siennes, mais encore se « servit de ses conseils et lui laissa la conduite « de tous ses intérêts à la Cour. Je ne sais pas « si ce fut par sa faveur qu'il fut fait conseiller « au Parlement de Paris, où il fut reçu le 19 de « juillet 1333, mais ce fut lui qui lui fît avoir « une charge de maître des requêtes, au mois « do novembre 1301. 11 aida fort à gagner le <* prince, son maistre, au party huguenot, où

D ÛFILKÀN8

« il s'estoit laissa emporter pur le même destin « de la plupart des sa van s de son temps et « ce qui rend son aveuglement plus déplorable, « c'est qu'il estoit fort homme de bien, mur.-t- « lement parlant, et très incorruptible en sa « charge. » En tenant La Haye, on croyait tenir la pie au nid, et on lui fil subît1, à Saint- Germain, le 22t un très long interrogatoire, dont voici la substance tirée de ses réponses, l'interrogatoire ayant été conservé : Depuis la conjuration d'Amboise, Robert de La Haye n'est sorti de Paris que pour aller à Écouen, au commencement d'août, trouver le connétable et Mme de Roye, au sujet de rétablissement d'un contrat de rente sur la terre de Germiny. Il y avait à Écouen un gentilhomme que Ton disait envoyé par le roi de Navarre, et auquel La Haye se borna à demander comment se portait le prince de Coudé: il ne connaissait pas ce gentilhomme et ne savait pas son nom. Le lendemain, quelqu'un vînt lui dire qu'un gentilhomme lui faisait demander une malle pour porter des vêtements au prince de Condé, ce qu'il fit. Puis il alla trouver ce gentilhomme au logis de M. d'Arles, rue Saint-Honoré, et lui remit une lettre ouverte pour le prince, dans laquelle il lui témoignait qu'il ne pouvait plus s'occuper de ses affaires parce que « le roy « deflendoit que les conseillers nesemeslassent « plus des affaires d'autruy». Ce gentilhomme lui dit qu'il allait en Guyenne, A quelque temps

de là, en sortant du palais, il rencontra ce gentilhomme « qui couroit la poste » et qui, sur sa demande, et sans s'arrêter, lui dit que le prince était en bonne santé. Le lendemain, le gentilhomme vint le voir, et sans lui remettre ni lettre ni écrit, lui dit seulement que le prince se portait bien et qu'il viendrait bientôt. Quelques jours après, il apprit comme tout le monde que ce gentilhomme était arrêté. Quant au vidame de Chartres, il a plaidé pour lui un procès, l'a gagné, et le vidame l'a remercié. A cela se sont bornés ses rapports avec lui. Il n'a jamais eu affaire à Firmin d'Ardois, secrétaire du connétable, que pour le charger de faire parvenir au prince de Condé « un paquet afin « de Tadvertir de l'accouchement de Madame la « princesse sa femme ». Il ne peut croire que les Bourbons aient jamais formé de mauvais desseins contre le roi, et refuse de tenir pour vrais et sincères les témoignages de d'Ardois et de ce gentilhomme, s'ils ont prétendu affirmer le contraire. (Manusc. de Béthune, vol. 8675. I3ib. nat.)

On ne mettait pas à la torture un conseiller au Parlement comme un simple particulier. Il fallait bien se contenter de ces réponses dérisoires, car il est certain que La Haye était très avant dans les secrets et qu'il devait en savoir plus long que La Sague qui, lui, ne s'était pas fait prier pour dire tout ce qu'il savait. Avec le vidame de Chartres on n'était pas plus

d'orléans 609

avancé. Il jetait les haut cris et se défendait vigoureusement, ne cessant de réclamer d'avoir pour juges les chevaliers de l'Ordre, ses collègues (1). Comme un chapitre de l'Ordre devait être tenu à Poissy le 29 septembre, jour de la Saint-Michel, il lui avait, la veille, adressé une requête dans ce sens. Or, comme on craignait de ne pouvoir lui refuser ce qui était un droit prévu et défini par les statuts, sans indisposer tous les membres de l'Ordre, on avait décidé, à l'occasion de ce chapitre, de faire une nombreuse promotion pour s'assurer la majorité et rendre la condamnation certaine. Le roi procéda donc à la nomination des dix-huit seigneurs dont les noms suivent. Les onze premiers étaient présents, el les sept autres absents: Antoine de Pardaillon, baron de Gondrin, capitaine de 50 hommes rd'armes; Philibert de Marsilly, seigneur de Gypierre, gouverneur d'Orléans; Charles de La Rochefoucauld, seigneur de Randan ; Sébastien de Luxembourg, vicomte de Martigues ; Nicolas de Brichanteau, seigneur de Beauvais-Nangis ; Louis de la Trémoïlle ; Nicolas d'Anjou, marquis de Mézières; de Lévis, vicomte deTerride; François Gouffier, seigneur de Crèvecœur; Guy de Saint-Gelais, dit de Lezignem, seigneur de Loussac ; François de Hangest, seigneur de

(i) Le 24 septembre il «adresse aux chevaliers une requête pour leur demander s'il a fait contre le roi quelque chose pour qu'on lui retire le collier de l'Ordre.

Genlis; Biaise de Pardaillan, seigneur de La Mothe-Gondrin ; Henri de Foix, comte de Candale; Guy Chabot, baron de Jarnac; Jacques, sire d'Humières ; le vicomte de Guédron ; François d'Anglure : Cornélio Bentivoglîo. — Madame de Grussol, qui avait son franc-parler avec le roi et la reine mère, les félicita plaisamment de ne pas avoir nommé deux chevaliers de plus, car, dit-elle, dans ce cas, on les aurait appelés « les vins nouveaux ». Pour comprendre le sel de cette fine raillerie, il faut savoir que les vins de cette année «estoient tous ginguets et ne valloient rien ». Cette promotion fut un véritable scandale, et ce qui acheva de la décrier fut le choix de Cornélio Bentivoglio que Ton accusait d avoir assassiné le comte d'Enghien, à La Roche-Guyon, en l.ViG, l\ l'instigation du Dauphin et du duc de Guise, alors comte d'Aumale, en lui jetant, d'une fenêtre du château, un coffre sur la tète. La tenue des Etats d'Orléans . et la mort de François II empêchèrent le chapitre de l'Ordre de statuer sur la requête du vidame de Chartres qui fut mis en liberté par l'influence du connétable, après six mois de détention ; mais il ne tarda pas à mourir, empoisonné, dit-on, par ordre de Catherine de Médicis dont il aurait dédaigné l'amour, ou qu'il aurait délaissée, quand les princes Lorrains prirent le pouvoir. 11 paraît plus rationnel, quoique moins poétique, d'admettre que la santé du vidame, fort

D'ORLÉANS iUl

ébranlée déjà, ne tint pas à six mois de détention rigoureuse, et que ce qui le tua, ce Fut la Bastille.

Avec le connétable, le roi et les Guises en usaient tout autrement; il tenait Paris et l'Ilede-France, et si le vieux Montmorency l'aval \ voulu, en dépit du Parlement, il pouvait fermer à François 11 les portes de sa capitale et l'obligera aller régner à Blois. Aussi, que àe caresses de Catherine, à qui elles ne coûtaient rien, de François II à qui elles coûtaient davantage, et des Guises qui les faisaient en grinçant des dents. Quand François II quitte Fontainebleau pour se rendre à Saint-Germain, le mi le convie gracieusement h venir le voir à Yiucennes où il passe une après-midi h chasser dans le parc : m je seray fort ayse de vous veoir. « si vustre santé le peult permettre ». — v Es- « pérant que nous vous y verrons » dit de sou côté le duc de Guise, La reine mère écrit souvent à celui qu'elle appelle « mon compère, « monsieur le conestable » ainsi qu'en témoignent toutes ses lettres dans le corps et sur la suscription. Au sujet d une maladie de Madame la connétable, pendant ce même mois de septembre, elle lui écrit avec une orthographe qui lui est particulière ; « Mon compère, j'é peur « de vous ymportuner de vous ayscrypre sy « souvent, mê se m'et tant de plaisir, ne pou- « vaut parlera vous, de savoyr de veos non- « velles et vous mander des myenes, que cela

« en est cause ». Elle lui envoie M. de Rostaing pour lui dire de sa part tout ce que sa lettre ne pourrait contenir; elle envoie également « La « Berlandière (1) de ver madame la conestable « pour la servyr en sa maladye, laquelle je ays- « père ne sera point dangereuse » et termine par cette pantalonnade à l'italienne : « le plus « grantplézirquejepuyse avoir, set que je vous « puyse fayre conestre l'amour que je vous « porte et a tout setquy vous touchet ».

La maladie de la connétable était sans doute guérie car le roi n'y fait aucune allusion en écrivant, le 27 septembre, au connétable et à sa femme, pour leur demander de remettre au sieur de Barle, président de la Chambre des Comptes, et au doyen Grives les clés du trésor de la Sainte-Chapelle que don Antonio de Tolède, envoyé d'Espagne, désire visiter le lendemain avant de quitter Paris pour retourner dans son pays. Comme le connétable est à Paris et Madame de Montmorency à Chantilly, le roi ne sachant où ils tiennent ces clés, a jugé plus sur d'écrire à l'un et à l'autre. Don Antonio de Tolède était venu dissuader François II, au nom de Philippe II, de réunir un concile national, il avait échoué dans sa mission, mais, à lui aussi on n'avait pas épargné les caresses: « Nous

(1) Ililairc do Marconnay, dame de la Berlandière, une «1rs dames d'honneur de Marie Stuart « la mignonne Bar- « lande » comme l'appelle Robertet dans une lettre du 5 juillet 1501, au duc de Nemours

d'orléans 013

« avons mys tout là parce que nous avons peu à « faire honneur et bonne chère à don Anthonio » écrit la reine-mère h Tévèque de Limoges. La visite des Saintes Reliques n'était pas une chose que Ton accordait à tout le monde, mais seulement aux personnages auxquels on voulait témoigner beaucoup de considération. Il ne fallait pas moins de huit clés pour ouvrir le treillage de fer derrière lequel on les conservait, et ces clés avaient été confiées par François Ier, en 1533, à François de Montmorency, seigneur de La Rochepot, bailli et concierge du Palais, après la mort duquel on les avait laissées au connétable. Le connétable alla-t-il lui-même porterie même jour les clés à Saint-Germain, toujours est-il qu'il y fut et que Catherine lui conta le bon tour qu'elle venait de lui jouer. Ce bon tour consistait à avoir expédié un courrier à M. de Crussol sur le chemin de Navarre, pour lui ordonner de dire au roi de Navarre que son gentilhomme, La Sague, avait été arrêté sur la déclaration et avec le concours du connétable. Mais le Montmorency ne paraît pas avoir goûté la plaisanterie, car le lendemain même il dépêchait un courrier à Antoine de Bourbon, porteur d'une lettre dans laquelle il témoigne se soucier fort peu de parler en termes acerbes du roi et de la reine-mère, « sa commère ». — « Elle m'a compté ce que dessus depuis que je « suisarrivé à St-Germain-en-Laye,dequoi j'ay « esté et suis en très grande peine, de peur que

r>l't LES ÉTATS GÉNÉRAUX

« vous en eussiez quelqu'opinion contre moy, « vous suppliant de croire et estre seur que « oncques en un jour de ma vye je ne tiens pro- « pos de vous, ny ne me mandastes jamais « chose qui ne feust pour le service du roy, « honneur et grandeur de sa couronne, et que « vous estes le principal dudict royaulme après

« messeigneurs ses enfants Si ce fut esté

« aultres personnes que le roy et la royne mère « qui en eussent escript, je publierois le lan- « gage qu'un homme de bien et d'honneur doibt « tenir quand on le charge d'une chose où il « n'a jamais pensé. Ce que je vous supplie très « humblement de croyre et que je ne sceu onc- « ques la prinse dudict Lasàgue qu'un jour « après qu'il fut prins ». Si Ton traitait ainsi le connétable, que Ton craignait et que Ton voulait ménager, il était permis aux Bourbons de ne faire aucun fond sur la parole du roi et de tout craindre de la duplicité de Catherine. J'y reviendrai tout à l'heure.

François II n'avait pas quitté Saint-Germainen-Laye. C'est do cette résidence que, le 1er octobre, il écrit au maréchal de Thermes pour lui ordonner d'empêcher tous les désordres suscités par les huguenots dans le Périgord, l'Agénois et le Limousin, d'arrêter les prédicants et de tailler en pièces ceux qui tenteraient de faire résistance « vous pryant, mon cousin, mettre « peine avec ceste occasion de sy bien nettoyer « le pays d'une infinité de canailles qui ne ser-

« vent quetle troubler le monde ». Le i octobre, François II nomme l'amiral de Coligny aux Fonctions de gouverneur du Havre et de Honneur, vacantes par la démission de Charles de Mony, seigneur deLaMeillernye. Le lt il écrit à Pévêque de Paris, au clergé et aux abbés et prieurs des différents couvents, pour leur demanderp sous six jours, un prêt de 20,0001 ivres destiné à solder des gens de guerre rassemblés pour combattre les huguenots* Jean de Saini- Mareel, seigneur d'Avançon, conseiller d'état» chargé d'aller faire tenir ces missives aux destinataires, reçoit, entre autres instructions, celle d'attendre l'argent et de se faire héberger aux frais du clergé et des couvents. Le même jour, le roi présenta M. d'Humières d'envoyer la moitié de sa compagnie d'hommes d'armes des ordonnances à Saint-Quentin pour remplacer celle de M. de Ghaulnes qui vient d'être expédiée à Orléans, et qu'il a ordonné à M. de Senarpont(l) de ne pas s'éloigner avec ses gens d'armes des places du littoral de Picardie. Le 8 octobre, le roi écrit au prévôt de Paris pour l'informer que sa volonté est que le prévôt des marchands et les échevins nomment leurs dé-

1 Jean de Motichy, seigneur de Senarpont, baron de Visme, déjà cité. Le 28 décembre suivant, la Reine-Mère lui écrivait d'Orléans : « Vous prieray seullement que vous ayez toujours l'œil ouvert,... sachant que parmy vos voisins vous n'avez point faulte de personnes qui n'oublieront de faire tout ce qui leur sera possible pour penser tirer quelque chose à eux, à la diminution de ce qui vous appartient ».

pûtes aux Etats Généraux séparément de ceux de la Prévôté et vicomte de Paris. Le 9, lettre du roi au duc d'Aumale, lui ordonnant de se rendre à Orléans où Ton réunit de grandes forces pour tenir tête aux huguenots, et d'y amener sa compagnie d'hommes d'armes et de celles du duc de Nemours et de M. de Saulx-Tavannes. Le 10, le roi quitte Saint-Germain-en-Laye pour se rendre à Orléans : il couche à Paris, se rend le 11 dans le Parlement où il déclare que la tentative d'Amboise était dirigée particulièrement contre lui, et il formule une accusation précise contre les Bourbons qui l'auraient provoquée et encouragée. Le 11, François II couche à Bourgla-Reine. Le 15, il esta Tours; le 18, il fait son entrée solennelle dans Orléans. Cette lenteur dans la marche est justifiée par les troupes formant le camp de Pontoise, dont le roi est entouré, environ douze cents lances et huit mille hommes d'infanterie : et on vient de voir que ce n'était pas tout. Aux compagnies d'hommes d'armes des ordonnances de Chaulnes, de Nemours et de Saulx-Tavannes, déjà rendues à Orléans, venait de s'ajouter celle de M. de Cypierre, nommé lieutenant-général au gouvernement de la ville et de la province sous l'autorité nominale du prince de La Roche-sur-Yon « que sa qualité de prince du sang rendait sus- « pect, mais que son caractère inofîensif et sou- « mis rendait peu dangereux » (duc d'Aumale, (es Princes de Condè),

d'orléans 617

La substitution d'Orléans à Meaux pour la tenue des Etats Généraux dénotait à la fois de la prudence et de la résolution. Il y avait à Meaux beaucoup de calvinistes : ceci est pour la prudence. Voici pour la résolution : Orléans était l'objectif du prince de Condé : en l'occupant en force, on jetait la perturbation dans le plan de campagne que les Bourbons avaient peut-être déjà fait parvenir à leurs amis par toute la France, et comme Jérôme Groslot. bailli d'Orléans, avait promis de livrer la ville, il importait de lui retirer les moyens de tenir sa promesse. Orléans était sur le chemin des Princes ; en s'y rendant on montrait à la France que Ton était déterminé atout. Les dispositions prises par les Guises, en arrivant à Orléans, prouvaient qu'en tout cas on était détermine a se bien défendre.

Orléans regorgeait de soldats, parmi lesquels étaient noyées, absorbées les compagnies de la garde bourgeoise. Le privilège de cette milice, dans toutes les villes de quelqu'importance où elle existait, était de former la haie sur le passage du cortège royal, le jour de l'entrée solennelle. En arrivant à Orléans, Gypierre avait commencé par désarmer la garde bourgeoise et lui ordonner d'apporter toutes ses armes à Fhôtol de ville. Elles lui avaient été rendues seulement la veille de l'entrée, mais avec injonction de les rapporter de nouveau à l'issue de la cérémonie. Les bourgeois ne pouvaient se

permettre que des commentaires, rien de plus : mais par leur morne attitude, par l'absence complète d'enthousiasme officiel, par les larmes qui, dit-on, coulaient sur les joues de beaucoup d'entre eux, ils témoignaient suffisamment combien ils ressentaient l'injure qui leur était faite. L'entrée fut lugubre : on eut dit un vainqueur dans une ville conquise. François II était escorté de deux cents gentilshommes bien armés, des arquebusiers à cheval de Richelieu, de quatre cents archers de la garde, et d'un nombreux corps de Suisses. Devant cet appareil menaçant, Jérôme Groslot, qui, en sa qualité de bailli, était chargé de complimenter le roi, perdit son assurance accoutumée, quoique ce fut un homme de tête et d'action, et avant entendu quelqu'un s'écrier tout haut, en le désignant : Voilà le capitaine des huguenots ! » il balbutia et se retira sans avoir pu continuer son discours. François \l alla néanmoins dans la maison de Groslot, place de l'Etape, d'où celui-ci fut délogé, mais, en guise de dédommagement le roi ne devait pas tarder à lui procurer un logement dans la prison d'Orléans. Les troupes royales occupèrent immédiatement tous les corps de garde et toutes les tours de l'enceinte; la maison qu'habitait le roi fut entourée des troupes de sa garde, des patrouilles circulaient incessamment parles rues, et toute l'armée qui avait précédé la Cour était distribuée dans les villages d'alentour. C'est avec cet

appareil que l'on prétendait imposer confiantaux Bourbons.

Les Etats n'étant convoqués que pour le 10 décembre, l'installation prématurée du roi à Orléans n'était donc justifiée que par la ferme volonté de faire leur procès aux princeset d'en finir avec eux avant la première séance. Par un tel coup de vigueur on comptait s'assurer une prépondérance absolue sur rassemblée et se faire octroyer par elle tout ce qui était nécessaire pour écraser les réformés privés de leur véritable chef. Mais un ne les tenait pas encore.

Grussol (1) avait rempli sa mission, mais sans aucun succès ; les deux frères n'avaient aucune confiance et ils répondirent l'un et l'autre au roi. Le roi de Navarre suppliait François II de ne pas se laisser ainsi prévenir contre son frère par les impostures que les ennemis de la maison de Bourbon ne cessaient de répandre sur son compte. Condé disait qu'il était prêt à se défendre et à confondre ses calomniateurs pourvu qu'on voulut bien les lui

1) Antoine de Crussol, comte de Grussol, puis duc d'Uzès, était chevalier d'honneur de la reine mère, et sa femme, Louise de Glermont, était très en faveur auprès de Catherine. C'était donc un homme de confiance dans toute la force du terme. Catherine a soin de le préciser dans deux lettres de créance que Crussol est chargé de remettre au roi et à la reine de Navarre : « Je me fye en luy corne povés panser, tenant le lyeu qu'il tyen auprès de moi... et sachant comment vous savés que je l'ayme et l'estyme... » Le roi et la reine devront donc « le croyre de set qu'il vous dire corne si A estoit nioi-mesme. »

nommer, lui faire connaître les charges qu'ils faisaient peser sur lui, et qu'on le fit l'égal de ses ennemis en leur retirant l'autorité excessive dont ils abusaient pour le perdre ; de se rendre aux Etats Généraux et à Orléans, pas un mot, pas même une allusion. Les Lorrains dictèrent alors au roi les termes dune réponse que Castelnau nous a conservée, affirmant « qu'ils « pouvaient venir sans aucune crainte et qu'ils « ne sauraient être plus en sûreté en leurs « propres maisons ni en autre lieu où ils pus- « sent aller ». Tavannes va jusqu'à prétendre que le roi leur fit parvenir un sauf-conduit en règle. Le même ajoute que la reine-mère écrivit aussi de son côté au roi de Navarre de venir « y estant à demy forcée pour plaire à MM. de Guise», mais qu'en secret et verbalement elle faisait entendre à la princesse de Gondé « que c'estoit la mort de son mary s'il venoit à la Cour. »

Madeleine de Mailly, dame de Roye, bellemère de Gondé, huguenote déterminée, et qui s'était à cause de cela éloignée delà Cour, écrivit à la reine-mère dont elle avait pour un temps possédé toute la confiance, que son gendre ne pouvait raisonnablement venir se livrer aux Guises, ses ennemis, sans prendre ses sûretés; qu'il fallait ou bien que les Lorrains quittassent la Cour avant son arrivée, ou bien qu'il y vint si bien accompagné que personne ne serait tenté de porter atteinte à sa li-

d'orléans 62i

berté où à sa vie. » Qu'il vienne comme il voudra, répondit aigrement Catherine, le roi sera toujours plus fort que lui ». Cette menace était un avis aussi charitable que celui donné à la princesse de Gondé.

De toutes parts, d'ailleurs, les conseils étaient concordants : rester à Nérac et y attendre les événements. Antoine de Bourbon, dont les perplexités et l'irrésolution étaient le perpétuel obstacle à tout, parait avoir pris un parti assez promptement, plus promptemenl en tout cas que le prince de Gondé (2). Navarre pouvait se rendre cette justice qu'il n'avait pas trempé dans la conjuration d'Amboise, qu'il s'était opposé à la tentative de Maligny sur Lyon, que si leDauphiné et la Provence étaient agitées ce n'était nullement de son fait. Il avait tout à perdre à la résistance, ses pensions, son gouvernement, les vastes possessions qu'il avait dans un grand nombre de provinces ; on pouvait lui enlever le Béarn, comme avait déjà voulu le faire, et réunir toute la Navarre dans la main de l'Espagne. Il n'avait pas de troupes à opposer a. celles dont les Guises dis-

(2 A unelettredeM.de Burie (déjà cité) qui engageait le roi à venir, Jeanne d'Albret répond, le 11 septembre « ... Le roi a délibéré et bon vouloir suivre le sage conseil que lui donnez en la vostre de s'en aller bientôt à la cour... il usera de vostre avis, comme venant de celuy qui aymez son repos et grandeur... » Mais Burie était-il de bonne foi? Il était trop attaché à la Cour pour qu'il ne soit pas permis de croire le contraire.

posaient et qui étaient plus que suffisantes pour l'écraser : il n'avait pas d'argent, malgré les belles promesses des églises réformées. Résolu enfin à tenter pour lui-même r aventure, il fit de généreux eiîorts pour dissuader Gondé de le suivre. Celui-ci ne s'y montrait d'abord nullement disposé. 11 ne manquait pas de bonnes raisons à faire valoir : ses correspondances prises sur La Sague, les mauvais traitements que le maréchal de Saint-André faisait subir h ses serviteurs h Lyon, l'arrestation de François de Barbençon, seigneur de Cany, dans son château de Varennes en Picardie ;1), l'emprisonnement du vidame de Chartres, celui de Robert de La Haye, les avertissements de la reine-mère à la princesse, sa femme, le mot menaçant répondu par Catherine à sa bellemère, Madame de Roye, les phrases le concernant dans la lettre de François au roi de Navarre que Grussol avait apportée. Que n'aurait-il pns eu encore raison de dire s'il avait connu les ordres du roi à Charles de Coucy, seigneur de Burie, lieutenant-général de la province de Guyenne, qui corroboraient tout ce qu'il pouvait redouter?

M. de Burie, « bon homme de guerre, très bon et sage capitaine » dit Brantôme, était aussi un sage politique. Voulant se couvrir contre toute éventualité par les ordres du roi, il lui avait demandé ce qu'il conviendrait qu'il

(1) Canton de Noyon (Oise).

d'orléans 02î*

fit et le langage qu'il aurait à tenir si d'aventure le roi de Navarre venait à Bordeaux ou s'il passait par sa province. François II lui dépêcha M. d'Ausance (i) avec des instructions si détaillées qu'elles ne laissaient pas place h l'imprévu : si le roi de Navarre (le prince de Condé y est sous entendu) ne fait que traverser Bordeaux « avec son train accoutumé » pour venir le trouver, ce sans apparence d avoir « envye de s'y arrester n'y montre quelconque « de remuement », qu'il le reçoive avec tous les honneurs qui lui sont dus, sans lui laisser soupçonner qu'on ait quelque défiance de lui, « mais bien mettra peine de le conforter en « ceste opinion de s'en venir le plus tôt qu'il « pourra, et ne prester l'oreille à ceux qui l'en « voudraient destourner, l'asseurant qu'il y a « tant de mauvais garçons, qui font accroire « de si estranges bruits, et qu'on voit tant de « folyes, qu'il ne doict avoir estrange si ung « roy jaloux de son état et désireux du repos et « de la seureté de son royaulme en est en peine « et désire veoir toutes les parties aller comme « elles doibvent». Si, au contraire, M. de Burie voit le roi de Navarre « altéré en ses propos et « déportemens, en volonté de demeurer par « delà et en une incertitude de ce qu'il y avoit <( à faire, et en compagnie de gens qui mons- « trassent avoir envye de faire quelques

^1; Jacques de Montberon, seigneur d'Ausance, plusieurs

fois chargé de missions en Espagne.

« folyes », il devra avec l'appui de MM. d'Ausance et de Noailles, aviser à « pourvoir doulce- « ment à la seureté de la ville et pareillement « des châteaux, où ils ne le laissent entrer ny « pièces des siens, de façon que la force leur « demeure tous jours ». Si enfin « ils s'aperce- « voient qu'il y eût apparence de quelque « élévation ou mauvaise volonté, le roy veult et « entend qu'en ce cas ils ne le reconnaissent « nullement... » Ceci prouve clairement la résolution des Guises d'exterminer les Bourbons s'ils tentaient la moindre résistance. Des instructions analogues furent adressées à Melchior des Prés, seigneur du Fou et de Montpezat, maître des eaux et forêts et sénéchal du Poitou, lieutenant de la compagnie de cent lances des ordonnances du duc de Guise, connu sous le nom de M. de Montpezat. A lui il dit nettement qu'il sait que ses ennemis ont en vue de se rendre maîtres de Poitiers et d'y réunir toutes leurs forces : qu'il faut rassembler quinze cents à deux mille hommes d'infanterie, prendre les compagnies d'ordonnance disséminées dans la province et occuper rapidement Poitiers pour ne pas laisser le temps aux adversaires d'arriver jusque là. MM. du Vigean (1), de La Rochepozay et de La Trémoïlle sont chargés de lui prêter main forte et d'user de leur influence sur la noblesse du pays pour l'engager à se rallier aux troupes royales. Le surplus des troupes

(i) François du Fou, seigneur de Vigean.

d'orléans 625

occupera Loches, Ghatellerault et telles autres villes qu'il jugera convenable. Tous les bourgeois de Poitiers seront désarmés « pour ce « qu'il est certain qu'il y a beaucoup de gens « dans Poitiers de la faction des séditieux », Relativement au roi de Navarre et au prince de Condé « s'ils viennent h passer en ladite ville « avec leurs maisons et trains ordinaires, sans « aucune apparence de remuement ou élévation « quelconque, et qu'ils aient envie de continuer « leur chemin, ledit mareschal (de Termes) les « confortera en ceste volonté le plus qu'il pourra, « comme la chose du monde dont plus de bien « leur peult advenir ». Si les princes passent outre sans s'arrêter et sans faire mine de rien, le maréchal, quand ils seront à Loches, leur tiendra le même langage « et ne passera pas « oultre, ni ne pourveoira la levée des gens de « pied, mais se contentera de la gendarmerie « qu'il a pour asseurer ce pays-là et empêcher a qu'il n'y advienne quelque émotion ». Le môme jour, 6 octobre, le roi écrit à M. de Daillon du Lude (1) d'avoir à se mettre aux ordres du maréchal de Termes pour l'aider à s'assurer de Poitiers qu'il croit menacé. Au maréchal lui-même, il écrit pour lui annoncer que Montpezat est chargé de lui transmettre ses ordres.

(i) Guy de Daillon, seigneur du Lude, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, lieutenant au gouvernement du Poitou, se signala dans les guerres de religion et mourut à Driançon, le 17 juillet 1585.

Dans ces diverses missives, le motif du voyage d'Orléans n'est même pas dissimulé. Au maréchal de Termes : « Je me délibère w réacheminer en peu de jours à Orléans, où « je veux faire l'amas de mes forces, y faisant « dès cette heure marcher de tous costez un « grand nombre de gendarmerie avecques une « bonne troupe de gens de pied, de façon que, « avec l'ayde de Dieu, s'il y en a de si fols de « me mesconnaître, de leur faire sentir à bon « escient que je suis roy qui me sais bien « faire obéir... » A Montpezat : « ...La délibé- « ration que le roy a prinse de s'acheminer au « premier jour droit à Orléans, avec de bonnes « forces de gendarmerie, vingt et une ensei- <( gnes des vieilles bandes et un autre bon « nombre de gens de pied qu'il se délibère « faire lever en toute diligence, et Tordre qu'il « a donné pour avoir quatre mille Suisses et « aillant de lansquenets, afin, si les affaires « alloient en longueur, de pouvoir êtreseoouru « d'un si bon et gros renfort comme cesluy là: « car sa majesté est délibéré d'y mettre à ce « coup une lin, et ne vivre plus en peine et « perplexité comme il fait ordinairement ». Au duc d'Aumale : « ...Ayant nouvelles de « plusieurs tumultes qui se rouvrent en di- « vers endroits de mon royaulme, j ay pour « résolution, afin d'estre en lieu pour y mieulx « pourveoir, de mTen aller à Orléans, où je fais m marcher quelques forces... ».

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Cela suffît pour restituer au voyage d'Orléans sa véritable signification : barrer la route de Paris aux Bourbons et à leurs partisans, s'assurer d'Orléans dont ils voulaient faire leur place d'armes, s'y tenir prêt à se porter sur le point qui serait le plus menacé, y attirer les Bourbons, se défaire d'eux et devant l'édiafaud sur lequel la tête de Condé serait tombée, contraindre les Etats Généraux, par l'impression de ce grand exemple, à donner carte blanche aux Guises pour extirper la religion réformée du sol de la France.

Les passages que je viens de citer prouvent que les Guises n'étaient pas sans inquiétudes sur le résultat. Le secrétaire d'Etat L'Aubespinr le confirme en écrivant le î> octobre au duc d'Aumale, Claude de Lorraine : « ...Il n'est « jour que nous n'ayons nouvel allarme... « A quoy le roy a délibéré de pourveoir, et ce « pendant que le mal n'est pas encore trop « grand, le faire cesser, s'il est possible, et « exécuter ceulx que l'on pourra attraper. Je « croys en ma conscience, Monseigneur, qu'ils « sont bien empeschez à se résouldre, et ont « beaucoup de mannies en la teste. A la fin, il « faudra qu'ils disent pecavi et qu'ils cognois- « sent leur Créateur ». Ainsi, jusqu'au dernier moment, jusqu'à son arrivée à Orléans, François II, soufflé par les Lorrains, ne cesse-t-il d'accumuler les précautions. En écrivant au duc d'Aumale, il lui mande de venir le retrouver

à Orléans et d'amener avec lui sa compagnie d'hommes d'armes des ordonnances, celles du duc de Nemours et de Tavannes, plus deux compagnies de cinquante arquebusiers à cheval chacune commandées par les sieurs de Trehan et de Venton. A Gaspard de Saulx- Tavannes, il écrit de venir aussi à Orléans, il écrit à Guillaume de Saulx, seigneur de Yillefrancon, de prendre le commandement de la Bourgogne en l'absence de son frère. Par contre, François II, le 15 octobre, étant à Toury. écrivant au connétable pour lui faire ses compliments de condoléance au sujet de la mort de son petit-fils, né de François, duc de Montmorency, et de Diane, légitimée de France, fille naturelle de Henri II, et de la maladie de « ma sœur de Montmorency, vostre belle-fille », après avoir dit « fault espérer de la bonté de Nostre- « Seigneur qu'il vous gardera la mère pour en « faire d aultres, puisqu'elle y avoit sy bien « commencé », François ajoute ceci : « Trouce vant bien raisonnable que, pour la conforter « et donner ordre qu'elle soytmieulx secourue, « vous ne bougiez de delà ; ne voyant rien, « Dieu mercy, qui pour ceste heure presse « vostre venue, car je vous advertiray bien « quand il sera temps que vous me veniez « trouver. Et aussy peu est-il besoing que « vostre compagnye (d'hommes d'armes), ni « celle de mon cousin le mareschal de Mont- « morency, marche nes'achemyne encorespar

« deçà; mais qu elles demeurent en leurs garce nisons jusques à ce que vous ayez sur ce mon « commandement demoy. Vous advisant, mon « cousin, que, par les nouveles que jay de « divers endroits, la plus grande partie des « fols, me sentans marchez où je m'en voys, « retirent ung peu leurs cornes... ». Ce qu'il y avait déplus clair pour le connétable, c'est que les Guises voulaient se placer entre lui et les Bourbons, et que l*on redoutait sa présence, car il était trop bien informé pour ne pas savoir aussi bien que le roi que a les fous »,loin de cacher leurs cornes, les montraient au contraire un peu partout.

Le duc de Guise, écrivant le même jour et par le même courrier * estant bien marry de « la fortune qui est advenu à Madame la maresce chale de Montmorency, vostre belle fille, ce pour la perte qu'elle a faicte de son petit-fils,.. « estant encore jeune comme elle est, elle en « pourra avoir d'aultres... en disait plus long que le roi, et lui donnait dTabord cette grave nouvelle... « Le roy de Navarre et monsieur « le prince de Condé s'en vyennent à bonnes « journées », puis à Angers il était survenu ce quelques nouvelletez », enfin La Mothe-Gondrin pourchassait Montbrun. Les magistrats d'Angers, en effet, demandaient du secours. Leur ville appartenait aux réformés, « reste de « Témotion d'Amboise » qui ont attiré h mx « toute la noblesse de ce pays » et ont fait

d'Angers leur place d'armes, où ils font publiquement la cène, où ils prêchent et ne reconnaissent plusaucuneautorité. On y envoie le duc de Montpensier, gouverneur de la province. Dans le Limousin tout est tranquille. Gilbert de Lévis, comte de Ventadour, a fait cesser par sa seule présence les assemblées et les prêches publics. Mais en Languedoc, toutva de mal en pis. Le comte de Villars, lieutenant du connétable dans cette province, lui écrit le 12 octobre et fait savoir au roi par un gentilhomme, le sieur de Pignan qu'il a envoyé à la Cour, que la province prend feu et qu'il n'a pas ce qu'il lui faut pour la réduire. Seize villes, dont Montpellier, Nîmes, Castres, Aiguës- Mortes, Pézenas, Privas, se sont déclarées pour les réformés; les autres sont prêtes à se déclarer. On s'est fortifié partout, on amasse des armes, on crie à la liberté. Villars réclame une armée permanente en Languedoc, même après la pacification, dix mille hommes de pied, cinq cents hommes d'armes, c'est-à-dire trois mille chevaux, et de l'artillerie à proportion. Le connétable s'est hâté d'envoyer au roi un gentilhomme, M. de llochemontais, lui faire part de la lettre éplorée du comte de Villars. mais le roi le lui renvoie avec une lettre commune du cardinal de Lorraine et du duc de Guise, datée d'Orléans, 24 octobre, pour le prévenir « que tout comence à se mieulx porter « en vostre gouvernement et sera, si Dieu plaist,

« encores mieulx cy après, moyennant le bon « ordre que sa dicte majesté a advisé d'y doni* ner gu Une chose h remarquer dans cette missive, c'est que la préoccupation du roi de Navarre passe avant toutes choses. Le 4 octobre 1560, écrivant A i evèquc de Limoges, le cardinal de Lorraine avait laissé échapper ce cri de triomphe : a Nous attendons le roy de Navarre « . entr ïcy et quelques jours, ayant mandé et « asseuré au roy qu'il ne faudra d'estre icy, i tant luy que Monsieur le prince de Gondé, « son frère, entre cy et le quinziesme de ce « moys, dont je suis fort ayse, espérant que sa « venue servira beaucoup pour l'assoupisse- « ment de toutes ces follyes que nous voyons « aujourd'huy ». Le duc de Guise avait eu soin d'écrire au connétable, le 15 octobre, que les Bourbons arrivaient « à bonnes journées ». Le 21, les Lorrains lui mandent « nous n'avons point encore nouvelles que le roy de Navarre soit arrivé à Tours », mais ils peuvent se rassurer ; quoique les filets tendus pour les prendre soient visibles de la France entière, les Bourbons vont s'y jeter tête baissée, Navarre, par excès de confiance ; Condé, par excès de généreuse fierté.

J'ai dit plus haut que le roi de Navarre avait pris son parti avec plus de décision qu'on n'aurait du l'attendre de lui, et que le prince de Condé, par contre, semblait ne pouvoir se décider : il flairait la revanche d'Amboise. Les

amis du second degré, les partisans, les ambitieux, faisaient valoir auprès de lui, pour aller se réchauffer au soleil de la Cour, sans l'éclat duquel ils se sentaient dépérir, que le roi et la reine-mère parlaient de lui en bons termes, affectaient de rappeler avec plaisir le souvenir de ses bons mots et sa gaieté, qu'il était cruel d'infliger à de bons serviteurs ce rôle perpétuel de condamnés ou pour le moins de suspects, que le Conseil du roi était pour ainsi dire décapité par l'absence des princes et que les affaires y étaient comme suspendues. Crussol avait mieux réussi auprès des serviteurs que du maître. D'Escars(l) et Bouchard, chancelierde Navarre, ne lui laissaient plus d'autre alternative que de rompre avec le roi, son frère, ou de partir avec lui. La générosité de Condé l'emporta sur ses sentiments. Au roi de Navarre qui voulait l'arrêter encore, en lui remontrant que c'était à lui qu'on en voulait et qu'on irait peut-être jusqu'à attenter à sa vie, Condé répondit fièrement: « Ils n'oseraient! » C'était le mot du duc Henri de (luise, la veille de son assassinat à Blois. Le départ fut résolu, et les Bourbons quittèrent Nérac, sans être accompagnés d'autre suite que celle qu'ils avaient l'habitude de mener avec eux, c'est-à-dire leur maison. On a bien raison de dire que l'homme ne peut éviter sa destinée.

;i^ François de Peyrusse, comte d*Escars, plus tard lieutenant de roi en Guyenne ; nommé gouverneur de Limoges en 1508, mort à la fin du règne de Henri III.,

Marchant à petites journées» comme si, malgré la détermination prise, ils s'étaient promis de faire durer le voyage bien au-delà des limitas prévues et ordinaires, ils avaient à deux reprises reou des lettres bienveillantes de la reinemère, de nature à hâter leur venue. A Mucidan, ville du Périgord, ils s'arrêtèrent, et le roi de Navarre, se disant malade, écrivit à Catherine, la lettre suivante : ce Madame, en recevant sucée cessivement les deux lettres qu'il vous a plu « de m'escripre et les précieuses assurances de a votre bienveillance, il n'y a point de raisons « que je ne me sois mises devant les yeux pour « essayer de me consoler ou de me rasseurer: « mais comme l'homme n'est pas entièrement <( maître des affections de son âme lorsqu'elles « ont pris un certain empire et qu'elles ont un « fondement légitime, je suis forcé de vous con- « fesser qu'encore que vos lettres allègent beauce coup mon tourment, toutefoys je languis et ce je sens parfaitement que je porteray toujours ce ceste maladye comme une fiebvre ardente ce qui me consume, jusqu'à ce que jaye lavan- « tage de veoir le roy et vous, Madame, et que « je me soys deschargé de tout ce qui me paise « sur le cœur. Car je me trouve si indignement ce traitté, non seulement dans tout le reste du « royaulme, mais dans mon propre gouvernece nement, qu'on s'étudye à me perdre d'honcc neuretde réputation. Plus j'avance et plus ce mes oreilles retentissent d'ordonnances, de

« proclamations et de défenses, où, si mon nom « ne se cite pas, on me désigne fey clairement « au doigt et à l'œil que personne ne s'y peut « mesprendro. Je me contyendray cependant, « Madame, quoique difficilement, et je mettray « peine, tout malade que je suis, d'achever « mon voyage, avec le prince, Monsieur mon « frère, aussi promptement que ma santé le « permettra. Je profite, en attendant de l'occa- « sion que me présente M. le cardinal d'Arec magnac, qui m'est venu visiter de la part « de Nostre Saint-Père (1),. et qui sera dans « deux jours auprès de vous (2), pour vous « faire entendre de vive voix ce qui me cha-

« grine Je finis en vous asseurant de nou-

« veau que je ne manqueray point, s'il plait

« à Dieu, de me trouver auprès de vous, avec « le prince, Monsieur mon frère, au termequi « nous a esté assigné, et de faire connaître que « des gens de bien ne craindront jamais d'abor- « der un aussy bon roy que nous estimons le « notre. Je prye Dieu, Madame, vous donner, « en parfaitte santé, très longue et très heureuse « vie ».

(1) Le 7 octobre, le cardinal d'Armagnac écrit au cardinal de Lorraine qu'il arrive avec le roi de Navarre qu'il accompagne. — Georges d'Armagnac, cardinal, né vers 1501, évéque de Rodez, 1529 ; ambassadeur à Venise, 1541, et à Rome; rardinal, 1544; archevêque de Toulouse, 1562: puis d'Avignon, 157ô ; mort le 9 juin 1&85.

•2) Inutile de faire remarquer qu'il y a ici une faute ou un<' exagération, car il fallait alors plus de deux jours pour aller de Mucidan à Orléans.

Soit qu'une nouvelle lettre de Catherine eut hâté sa guérison, soil que les nouvelles qu'il recevait du Limousin fussent de nature a le rassurer, Navarre poussa jusqu'à Limoges* ou il se trouvait d'ailleurs chez lui, car il en avait la seigneurie, avec le titre de vicomte, du chef de Jeanne d'Albret, sa femme. Gilbert de Lévis. comte de Ventadour, qui y était arrivé te 10 octobre, comme on Ta vu plus haut, et qui avail mis en fuite les ministres réformés, avait jugé prudent, on convenable, car le vent de la fortune pouvait tourner un jour, de se retirer devant le roi et de lui céder la place : elle n'étni! d ailleurs pas tenable pour lui, car sept à huit cents gentilhommes, bien armés, avaient envahi la ville, venant offrir à Antoine de Bourbon de le reconnaître pour leur chef. Les propositions qu'ils faisaient étaient de si grande conséquence que le roi de Navarre réunit son conseil et qu'elles y furent très sérieusement discutées. Ces gentilshommes offraient le concours immédiat de six mille hommes d'infanterie rassembles dans le Poitou et la Saintonge, et qui n'attendaient que le signal pour venir le rejoindre. Ils promettaient, dans un certain délai, quatre mille hommes venant de Provence et de Languedoc, autant de Normandie, dont les églises réformées fourniraient la solde pendant deux mois. Mais, sans attendre ces derniers renforts, on pouvait, avec eux et les six mille hommes d'infanterie, marcher en avant; parmi les coin-

pugnies des ordonnances qui figuraient dans l'armée royale, il en était qui se déclareraient pour lui; qu'il fallait donc, en passant, s'assurer de Bourges et de Poitiers, y mettre garnison et ensuite, avec le reste, se diriger sur Orléans; que toutes les chances de ce projet valaient évidemment mieux que celles d'aller se constituer prisonniers entre les mains des Guises, et se mettre à la merci d'ennemis qui avaient juré leur perte.

DEscars, Tévêque de Mende, Nicolas d'Angu, et Bouchard, chancelier de Navarre, conclurent formellement au rejet de cette proposition : on ne pouvait faire la guerre avec six mille hommes soldés pour deux mois : il fallait des ressources assurées en hommes et en argent. Où étaient ces ressources? Le roi de Navarre ayant demandé si on lui fournirait quatre cents mille écus, condition essentielle selon lui pour se déclarer conformémentà leurs désirs, les gentilshommes répondirent que les églises réformées sauraient assurément y pourvoir dès que les princes se seraient déclarés. Sur l'insistance du roi de Navarre, ils lui proposèrent de laisser Condé sous leur protection pendant qu'il continuerait seul son voyage : on n'oserait, disaient-ils, rien tenter contre lui tant que Condé, libre, s'appuyant sur des forces respectables, serait en état de le venger. Ce fut le tour de Condé de refuser. 11 ne voulait pas abandonner son frère dans cette extrémité et traduisait les illusions

qu'on avait su faire naître et entretenir dans son âme en disant que ce n'était pas chose si facile que de faire leur procès à des princes du sang : que si Ton observait les formes judiciaires prescrites par leur qualité, ils n'avaient rien a craindre, que si au contraire on les condamnaitsans les entendre, Dieu leur susciterait des vengeurs; qu'ils n'auraient pas du moins à se reprocher d'avoir entraîné tant de si braves gens à leur perte. Le roi de Navarre ayant ajouté que si Ton prétendait les inquiéter pour la démarche qu'ils venaient de faire auprès de lui, enarmes, malgrélesdernièresordonnances, il se chargeait d'obtenir leur grâce, un d'eux s'écria : « Notre grâce, sire! Ne songez qu à la » vôtre; vous en aurez bientôt plus besoin que » nous, car nos épées nous restent : et puisque » nos chefs naturels nous abandonnent, nous » en trouverons d'autres! »

Les amis du premier degré, les parents, travaillaient cependant de toutes leurs forces à ouvrir les yeux aux deux frères et à les obliger à rétrograder ou, du moins, à s'arrêter et à ne pas atteindre Poitiers ù. partir duquel la retraite leur serait pour ainsi dire coupée. La princesse de Gondé dépêchait à son mari un courrier avec un message dans lequel elle l'adjurait de ne pas venir à Orléans où il trouverait une mort certaine sur l'échafaud, lui protestait que les déclarations de la reine-mère n étaient qu'autant de mensonges, lui rappelait qu'un seul parti

profitable à sa gloire lui restait à prendre, de profiter du zèle et du bon vouloir de tant de gentilshommes qui ne demandaient qu'à le suivre, à faire de son injure la leur, et que s'il fallait mourir c'était en combattant à leur tête qu'il devrait chercher un trépas glorieux. Des amis éprouvés, — le connétable était peut-être de ce nombre — conseillaient de se dérober et de gagner rapidement la Normandie où tout était prêt pour un soulèvement et d'où, en cas de revers, il était aisé de chercher le salut sur les cotes anglaises. Charles de Marillac, archevêque de Vienne, l'orateur écouté et admiré de l'assemblée de Fontainebleau, s'arrachait au lit sur lequel il était cloué par la maladie, à Melun, et avait couru jusqu'à Artenay où il avait mandé la duchesse de Montpensier, Jacqueline de Longwy, gagnée aux nouvelles doctrines et sa protectrice; pour l'adjurer de chercher avec lui un moyen d'empêcher les Bourbons de courir à une perte certaine. Il proposait d'engager le duc de Bouillon à recueillir la princesse de Gondé et ses enfants dans sa forteresse de Sedan et d'y enfermer ceux du duc de Guise dont on s'emparerait pour servir d'otages et répondre de la vie des Bourbons, d'aviser le connétable que les charges les plus graves pesaient sur lui, qu'on ne cherchait qu'à rendormir, qu'il était dès à présent réputé criminel de lèse-majesté et qu'après les Bourbons son tour viendrait immédiatement. La duchesse

était toute puissante sur l'esprit de la. reinemère, mais elle poursuivait la restitution des biens confisques sur le connétable de Bourbon, notamment la principauté de Bombes et le Beaujolais. Elle craignît de compromettre le succès de ses démarches et n'accueillit qii*avc<une certaine réserve la proposition de l'archevêque. Elle consentit seulement à prévenir la princesse de Condé et le connétable, du danger que Gondé et lui couraient; ce fut tout. L'archevêque, désespéré, retourna a Melun, dans sou abbaye de Saint-Pierre, et il y mourut le 3 décembre, de chagrin, dit-on, et à la veille de voir s'ouvrir les Etats Généraux dont son éloquence avait tant contribué à décider la convocation. Cette mort étqit un atout de plus dans le jeu des Guises, qui redoutaient l'esprit habile et entreprenant du Prélat: en revanche elle jeta quelque perturbation parmi les députés qui comptaient sur lui, et qui, en arrivant à Orléans, s'aperçurent qu'ils n'étaient pas au milieu d'une Cour mais d'une armée.

Le salut fut sur le point de venir aux Bourbons du côté où on devait l'attendre le moins. Montpezat faillit tout perdre. On se rappelle qu'il avait été envoyé à Poitiers avec clés instructions dont j'ai relevé les principaux détails. Au moment où les princes n'étaient plus qu'à une journée de Poitiers, Montpezat se présenta devant eux et leur signifia qu'ils n'entreraient pas dans la ville. Le roi de Navarre dépêcha

G'iO LES ÉTATS GÉNÉRAUX

aussitôt à la reine-mère un courrier pour se plaindre de l'insulte qui lui était faite, et il rétrograda jusqu'à Lusîgnan où il feignit de nouveau d'être malade, dans l'incertitude s'il continuerait son voyage ou s'il ne rebrousserait pas chemin. A ce coup de nouveaux avis lui parvinrent de différents côtés. On était allé, disait-on, cherchera Lyon et en Dauphiné les prisonniers des derniers événements pour servir de témoins contre eux, on leur conseillait de prendre prétexte de l'incartade de Montpezat — un ami dévoué n'aurait pas mieux fait que lui — pour retourner sur leur pas sans fournir à la Cour un nouveau sujet de plaintes contre eux. Mais le bandeau était si épais sur leurs yeux que la lumière ne pouvait plus y pénétrer. Le cardinal d'Armagnac, qui les avait quittés à Mucidan, venait leur annoncer le désaveu formel infligé à' Montpezat et leur apporter des excuses. Le maréchal de Termes accourait et les invitait à venir à Poitiers où une réception solennelle les attendait. Les Bourbons cédèrent. Non seulement Poitiers avait ouvert ses portes, mais ils y furent accueillis avec tous les honneurs dus à leur rang. A Blois, ils rencontraient le cardinal de Bourbon lequel, avec cette naïve simplicité qui lui valut plus tard de Henri III le surnom de « vieux fou », acheva de les rassurer en leur transmettant la parole du roi qu'ils seraient reçus en amis. Auraient-ils voulu retourner où même s'arrêter qu'il n'était

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d'ailleurs plus temps. Depuis qu'ils avaient quitta Poitiers, sous prétexte de leur faire honneur, le maréchal de Thermes les suivait avec deux cents lances et six cents hommes d'infanterie, assez loin pour ne pas leur porter ombrage, mais assez près» comme le dit d'Àubigné, « pour les pousser en ta tonnelle ». Le 30 octobre, les deux Bourbons arrivaient i\ Orléans. La diplomatie des Lorrains l'avait emporté.

Les oiseaux étaient en cage : il n'y avait plus de ménagement à garder, et on n'en garda aucun; on n'observa même pas les lois les plus élémentaires de la bienséance. Le roi de Navarre retrouva là les raffinements d'insolence dont il avait été l'objet quand il se présenta à Fontainebleau, après la mort de Henri IL La mise en scène était la même. Personne pour aller au-devant deux : la grande porte du logis royal hermétiquement close afin de les empêcher de pénétrer à cheval dans la cour, selon le privilège des princes du sang. II fallut mettre pied à terre dans la rue, et enlrer par la petite porte sans que ni gardes ni gentilshommes prissent le moindre souci de les reconnaître et de les saluer. Ils allèrent trouver le roi dons son cabinet. Le roi les reçut froidement. Derrière son fauteuil, étaient debout les Lorrains impassibles, Après avoir écouté d'un air distrait leur compliment, et répondu quelque* mots insignifiants* François II les con-

Oi'J LES ETATS GENERAUX

duisit chez la reine-mère où les Cuises ne les suivirent pas. Se départant alors de son silence et de son défraie, jaloux sans doute de faire voir à celle qui la lui avait apprise combien il savait sa leçon, François dit à Condé qu'il l'avait fait venir parce qui! était fortement soupçonné d'avoir tramé des complots contre l'État et contre sa personne, que les troubles qui avaient éclaté dans quelques provinces étaient de son fait, et qu'à cette heure, il fallait qu'il se justifiât et que la vérité fui enfin connue. Avec ce calme imperturbable qui ne se démentit jamais et qui, à Amboise, avait été sa principale sauvegarde, Condé répondit que tout ce dont on l'accusait était autant de calomnies, qu'il demandait à être mis eu présence de ceux qui osaient porter atteinte à son honneur; qu'il n'était d'ailleurs venu à la cour que pour rendre compte de sa conduite, faire éclater son innocence et obtenir justice : « Doué de grand courage et qui disait « aussi bien que prince ou gentilhomme qui « fusl au inonde, il ne s'étonna point : mais <« delïemlit sa rause avec beaucoup de bonnes *< et fortes raisons » (Castelnau). Catherine, qui avait reçu les princes avec beaucoup de politesse, feignit d'être sensible à la réponse de Coudé, el rumine elle pouvait pleurer à son gré. elle ne manqua pas de verser quelques In nues. Le roi répliqua : «Eh bien, pour que « la vérité soit mieux connue, je ferai tout

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« examiner par les voyes ordinaires de justice ». C'est la version donnée par Davila qui, en raison des fonctions qu'il remplissait auprès de Catherine, devait être bien informé des plus petits détails. Sans attendre de réplique, François II sortit, et avant que les Bourbons aient eu le temps de parler h Catherine, Maillé-Brézé et Chauvigny, capitaines des tardes, entrant dans la chambre, arrêtèrent dinde et le conduisirent dans une maison auprès des Jacobins, que l'on avait préparée pour lui servir de prison.

Non seulement toutes les portes, sauf une, avaient été murées et les fenéLres grillées mais on avait construit en avant un éperon en briques armé de quelques fauconneaux qui battaient la place du Martrois et les rues adjacentes. On était bien certain de prendre l'oiseau puisque la cage était prête à l'avance. Fiez-vous donc à la parole des rois.

Témoin de ce spectacle, le roi de Navarre eut un moment de vigueur. Sans se contraindre, il adressa à la reine-mère des reproches sanglants sur cette odieuse violation de la parole donnée, sur le piège abominable qui leur avait été tendu. Condé s'était seulement écrié que le cardinal de Bourbon, leur frère, les avait trahis. Navarre répéta le propos. « La reine-mère, dit « Davila — que la nécessité faisait consentir à « cela, mais qui ne Jaissoit pas toutesfois de « se représenter l'inconstance des choses du

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« monde, essaya de consoler le mieux qu'elle

« put le roy de Navarre imputa le tout au

« duc de Guise, lieutenant général, cherchant « par ce moyen à s'exempter et de soupçon et « de hayne. » La conclusion de ces condoléances fut qu'un autre capitaine des gardes vint chercher Antoine de Bourbon et le conduisit dans une maison tout contre celle du roi, au coin de la place de l'Étape, où il fut gardé à vue, et « réservé qu'il avoit la liberté de la « conversation, en toute autre chose il estoit « traislé en prisonnier ». Au même instant, le chancelier de Navarre, Amaury Bouchard, était arrêté par Guy Chabot de Jarnac, tous les papiers dont il était porteur étaient saisis. Il était accusé d'une double trahison, envers le roi et envers son maître. Il était un de ceux qui avaient le plus pesé sur l'esprit du roi de Navarre pour le décider à se mettre en route, ensuite à no pas rétrograder, et sur le prince do Condé pour faire en sorte qu'il accompagnât sou frère. Le môme jour, Jérôme Groslot, bailli d'Orléans, (ils de l'ancien chancelier de la feue reino de Navarre, Marguerite de France, « étant couché sur le livre rouge », comme dit La Popelinière, fut arrêté également; et le soir, Taniu'guy Le Veneur, seigneur de Carouges, et UiMiouard, gentilshommes de la Chambre, parlaient pour aller arrêter Mme de Roye, dans son château d'Anisy (Aisne), et la conduisaient au château de Saint-Germain-en-Laye, après

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avoir fait main-basse sur tous ses papiers. Je trouve dans un historien que d'Ardois, secrétaire du connétable, fut également arrête* mais !a chose est improbable, le connétable n'étant pas homme à laisser toucher aux gens de sa' maison, et les Guises ne pouvant l'entreprendre sans lui donner réveil et lui indiquer qu'il était lui-même tenu en suspicion. On ne se sentait pas encore assez fort, pour jeter le masque de ce côté, et tant que le vieux renard ne serait pas pris, il fallait ruser avec lui*

Après ce premier moment, on se relâcha un peu envers le roi de Navarre de la rigueur qu'on lui avait témoignée. Il pouvait recevoir qui bon lui semblait, et se rendre au logis du roi où on le traitait d'ailleurs avec un mépris insultant, les gentilshommes aussi bien que le roïf ce qu'il supportait avec une majesté et une patience incroyables. Il avait demandé que la garde de son frère lui fut. confiée, promettant sur l'honneur qu'il ne favoriserait pas son évasion et répondant sur sa tète qu'il ne chercherait pas à s'enfuir, Cela lui fut refusé. Il alla jusqu'à implorer, debout et ta tète découverte, les bons offices du cardinal de Lorraine, qui Técouta assis et la tète couverte. Un témoin oculaire rapporte ce fait, comme une preuve de la haine des Guises contre ceux dont ils croyaient le sort irrévocable; mais d autre part, des contemporains attestent que les Lorrains affectaient de se montrer fort réserves surtout ce qui touchait

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Condé et Navarre, et s'observaient si bien qu'on ne pouvait se vanter de leur avoir entendu, depuis qu'ils étaient à Orléans, proférer un mot qui leur fut défavorable. Catherine de Médicis avait crevé cette toile d'araignée par la déclaration quelle avait faite à Antoine de Bourbon que les Guises étaient les auteurs responsables de tout, et la vieille duchesse de Ferrare, bellemère du duc de Guise, avait donnp la réplique à la reine-mère en adressant à son gendre de sanglants reproches sur son audace de s'attaquer aux princes du sang et sur la témérité avec laquelle il creusait un abîme dans lequel il serait englouti avec sa famille et ses enfants.

La princesse de Gondé, d'autre part, était accourue à Orléans, et trompant la surveillance dont elle était l'objet, forçant toutes les consignes, était parvenue jusqu'à François II, et se jetant à ses pieds, voulut plaider la cause de sou mari. Le petit mi n'eut pas un éclair d'émotion nide grandeur d'àme. Sans avoir égard au rang de la princesse, il répondit brutalement qu'il tenait Gondé pour son ennemi, que celui-ci avait voulu lui enlever la couronne et la vie, et que la justice suivrait son cours. La seule chose que la princesse put obtenir fut que Gondé serait assisté de deux avocats. File désigna Glande Robert et François de Marillac, qui acceptèrent courageusement cette noble et dangereuse mission, comme ils avaient accepté

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celle de défendre du Bourg, pour ainsi dire au risque de leur vie.

Les Lorrains, très avisés, avaient poussé la comédie du désintéressement de l'arrestation de Condé jusqu'à la faire approuver par un arrêt du Conseil privé. Selon la procédure de cette assemblée, tous les membres du Conseil, le roi le premier, étaient tenus de mettre leur signature au bas de l'arrêt. Le duc de Guise et le cardinal, après s'être abstenus de prendre part à la délibération de pure forme, s'abstinrent également de signer, quoiqu'ils en fussent sol* licites par le maréchal de Brissac qui leur servait de compère, et leur fournit ainsi l'occasion de déclarer que cette manière, d'agir leur était dictée par le bruit public qui les accusait, bien à tort, de vouloir du mal aux princes de Bourbon. Personne, d'ailleurs, ne fut leur dupe quand ils tentaient de faire de Condé un criminel d'Etat, un coupable du crime de lèse-majesté,, Ils voulaient simplement se débarrasser de celui qui entendait leur arracher le pouvoir et rehausser la maison de Bourbon sur les ruines de la maison de Gnïse- Après h mort de Condé et du roi de Navarre, l'un par suite d'un jugement solennel, l'autre à la faveur d'un coup de dague, comme ou h* verra tout à l'heure, les Etals Généraux dûmoni avertis qu'il n'en coûtait guère de faire tomber des tètes de simples gentilshommes nu de bourgeois quand celles de's plus grands seigneurs tenaient si peu sur

leurs épaules, ne refuseraient plus de s'associer à un projet que les Guises avaient imaginé pour en finir d'un seul coup avec les réformés. Ils demandaient ce moyen à une loi oubliée, mais non rapportée. En 1543, la Faculté de théologie avait dressé, par ordre du roi, un formulaire de doctrine sur les matières de foi et de discipline, et exigé que tous ses membres le signassent et jurassent de s'y conformer de point en point, sous peine d'être considérés comme hérétiques et traités en conséquence. François Ier avait confirmé cette décision par des lettres-patentes dans lesquelles il défendait aux prédicateurs séculiers et réguliers, sous peined'amende nouvelle, de bannissement et de confiscation des biens, de s'écarter en rien dans leurs sermons des propositions énuméréesdans le formulaire. Les Guises, trouvant dans cette arme abandonnée le moyen infaillible défaire le recensement des huguenots et d'arracher les masques que beaucoup conservaient encore sur le visage, avaient résolu de transformer ce formulaire en loi do l'Etat, et de le présenter à la signature de tous les Français. Le roi le signerait le premier, puis les ministres, les cardinaux, les grands officiers de la couronne, les chevaliers de l'Ordre, et tous jureraient de regarder et de poursu ivre comme ennemis, sans distinction de frères, de parents et d'amis, non seulement quiconque y contreviendrait, mais quiconque refuserait d'imiter leur exemple. Les deux reines

devaient exiger la signature et le consentement de leurs tilles d'honneur, et des dames de leurs maisons; les grands officiers de leurs subordonnés, le chancelier des secrétaires d'Etat et des maîtres des requêtes; les premiers présidents, les sénéchaux elles baillis de tous les officiers de leurs sièges; les évêques, des abbés, des chanoines etdes curés ; les abbés, des prieurs et des moines; les curés assistés d'un notaire, de tous les paroissiens, sans qu*un seul individu, parvenu à l'âge de raison, put se soustraire à cette obligation. Le refus, c'était la prison et la potence.

Un aussi vaste projet ne pouvait manquer de s'ébruiter. Il produisit sur les Châtillons des effets bien différents. D'Andelot, qui était à Orléans, s'enfuit jusqu'en Basse-Bretagne. L'amiral de Coligny vint, au contraire, à Orléans, mais il arriva un peu tard pour être de quelque utilité à ses amis, comme il en avait la volonté, car, aux approches de la mort de François II, Catherine avait déjà conclu un accommodement secret avec le roi de Navarre.

L'attitude du connétable était assez curieuse à observer. Il avait commencé par dire hautement qu'il serait à Orléans avant les princes. La mort de son petit-fils et la maladie de la maréchale de Montmorency avaient été un premier atout dans son jeu. Ensuite, il fut malade lui-même et pour ce motif, resta à Chantilly. Quand il se décida à se dire guéri, il alla à Paris,

mettant deux jours à parcourir cette distance, huit ligues, que les trains rapides parcourent aujourd'hui en quarante minutes; mais un convalescent a besoin de ménagements. Le connétable parut se plaire à Paris. Il recevait nombreuse compagnie, se montrait dans les rues comme s'il voulait se rendre populaire, il alla siéger au Parlement, caressa 4es membres de la compagnie, offrit d?étre son intermédiaire auprès du roi qu'il allait retrouver incessamment à Orléans. Puis, tout à coup, une attaque de goutte le prit et il retourna, rapidement cette fois, à Chantilly pour attendre sa guérison dans une localité salubre entre toutes. Cette attaque de goutte coïncidait précisément avec la nouvelle arrivée à Paris de l'arrestation de Coudé, «le Madame de Itoye et des mesures de rigueur prises contre 1*- roi de Navarre. Le roi aurait sans doute mieux aimé entretenir verbalement !•: v( r^mpèrc - de la reine-mère des mesures qu'il prenait pour rétablir la tranquillité dans la province du Languedoc dont le gouvernement appartenait au connétable, mais la goutte. si elle n'est pas tou/'oiirs apparente, est une maladie avec laquelle il faut compter. Aussi y avait-il un fréquent échange de lettres entre Orléans et Chantilly. Pour une que le connétable écrivait, nu lui en répondait trois, car lorsque François II écrivait, ou du moins quand on le faisait écrire, le duc de Cuise et le cardinal de Lorraine, la reine-mère à l'occasion paraphra-

saient le texte de la missive royale. Robertet(l) écrivait aussi. Dans une lettre de lui, du 13 novembre, il dit « des nouvelles de cette « compaignie je ne vous en diray aultre chose « si ce n'ait qu'elle se porte fort bien, Dieu « mercy; et se délibérant le roy et la roy mère « s'en aller lundy à Ghenonceaulx, d où ils « seront de retour le dernier jour de ce mm ». On verra tout à l'heure le motif de ce voyage projeté, que la maladie dé François II empêcha d'effectuer.

Vers le même moment, la reine-mère écrit

ceci : « Mon compère, me dëplest qu'il l'allé

« retourner si souvent à nos fâchons afayres, « car sela lase- tout le monde. Je vnldré* que « vostre santé peut permet re que (eussiez uvrr- « ques nous, car je Dfé fermement que l'on « seroyt plus sage, et ne l'étant, nous ayderié à u mettre le roy hors de page : car. vous avez « tousjour voleu que vos mestres feusentaubéi « partout. Je ne vous annuiré de longue let-

« tre et fa y ré fin après vous avoyr dist que

«( je vous seuhayst auprès de nostre roy et de <( vostre bonne commère et amye Gaterine ». Dans cette lettre autographe, que le marquisde Villars était chargé de remettre au connétable, Calherine laissait clairement percer que les (luises lui étaient à charge et qu'elle comptait sur 1<» connétable pour l'aider à avoir raison

(1) Floiirnund Hobcrtet, baron d'AHuye, secrétaire d'Etat «le i:>:a) à i rx >o .

d'eux. Mais il avait d'excellentes raisons pour n'y ajouter qu'une confiance très restreinte. Il savait ce dont Catherine était capable en fait de duplicité, les rapports qu'ils avaient ensemble depuis la mort de Henri II n'ayant jamais été que très tendus. D'autre part, dans les lettres de François II, il ne pouvait trouver aucune allusion, même la plus discrète, à la satisfaction que l'on éprouverait de sa présence à Orléans; on semblait, bien plus, prendre à tache de le mécontenter. Dans une lettre, François II lui annonçait assez sèchement qu'il avait disposé de la capitainerie d'Aigues-Mortes, sans le consulter, en faveur du capitaine Saint-André : il plaisait au roi, il devait plaire au connétable, gouverneur de la province, que les plus simples égards commandaient do consulter sur les choix des officiers. Dans une autre lettre, François II signifie au connétable qu'il ne prétend pas qu'il puisse accepter le don de dix-huit mille livres que les Ktats du Languedoc viennent de voter en sa faveur, ainsi qu'ils l'ont toujours fait chaque année. Le roi rappelle redit qu'il a rendu l'année précédente à Fontainebleau à ce sujet « de « ne lever aucuns denierssur le peuple que ce- « luyqui lui estoit accordé précédemment» : il s'étonne que les Ktats de Languedoc aient été si hardis que d'y contrevenir, et assure le connétable que s'il pouvait y être faite une exception quelconque, et» serait assurément en sa faveur,

« mais estant si freschement faict que la cire « s'en peult dire encore toute chaulde, je « croys, mon cousin, que vous ne me vouldriez

« conseiller de le violler.,. ». Quand on pense | la passion du connétable pour l'argent et pour tous les moyens d'accroître sa fortune, on s'imagine facilement le surcroit de haine que cela lui donna pour les Guises. Cette lettre est datée du 19 novembre, le jour précisément où une subite indisposition du roi révéla à rimproviste la gravité du mal qui allait l'emporter quinze jours plus tard.

Cette missive ne fut pas d'ailleurs expédiée au connétable le jour même où elle avait été signée. La maladie vint tout interrompre, et ce fut seulement le 28? qu'elle fut envoyée avec une lettre de la reine-mère (1) et une des Lorrains, lettres officielles d'excuses sur cet édit qui paralyse le bon vouloir du roi, et dans lesquelles il n'est fait aucune allusion à l'état de santé de François IL Elles ne trouvèrent d'ailleurs plus le connétable à .Chantilly. La nouvelle de l'accident arrivé au roi le -lf) et des conséquences qui! faisait redouter, avait -miraculeusement guéri îa goutte du connétable. Il s'était enfin mis en chemin» avec une escorte qui ressemblait à une armée, selon son habi-

1 Catherine r.lit : h Cest é'diçt II «até fuict avec^ucs si bonnes fit justes CMiisidurations, et est de telle frtiiet et utilliLô pour le poyre peuple, qui «railleurs est tant foullé et eiiiiLn que jr m^sfiôure vous ne lu y voudriez cgnseîlW ÛQ IVniV' 'tnrJrv nuur votre rcspoeU, ».

tude, sept à huit cents gentilshommes bien armés : il allait à très petites journées et avait fini par s'arrêter à Etampes où il paraissait résolu à attendre les événements. On a raconté que cette lenteur lui aurait été amèrement reprochée par les Bourbons qu'il laissait exposés aux projets homicides des (îuises. 11 est permis do croire, au contraire, qu'elle leur fut plutôt utile, non pas qu'elle eut pour résultat d'apporter des entraves à la procédure, mais de provoquer et d'encourager des résistances qui lurent finalement le salut.

Les (luises avaient pris leurs dispositions pour que le procès fut instruit avec la plus grande célérité. Aussitôt que le prince de Coudé fut arrêté, on avait fait venir de Paris u ne commission tirée du Parlement et composée du président Christophe de Thou, père de l'historien, des conseillers Jacques Viole et Barthélémy Faye, du procureur général Gilles Bourdin, et du greffier Jean du Tillet. Le 13 novembre les commissaires se rendirent dans la prison du prince de Condé pour lui faire subir son premier interrogatoire. Etant donné la connaissance qu'ils avaient tous du caraclère de Coudé, aucun d'eux ne s'attendait aie trouve]' autrement que fier, résolu et déterminé à se défendre devant les juges comme il le faisait sur un champ de bataille. Le président du Thou aurait eu, en tout cas, moins que tout autre le droit d'en être surpris, car, s'il faut en

croire ce que rapporte son fils, comme le tenanl de lui-même, c'est le président qui aurait fait parvenir au prince secrètement le conseil de les récuser tous et de s'obstiner à réclamer d'être jugé parle Parlement et d'en appeler à lui de tous les incidents do la procédure,

Dès que les commissaires furent introduits en sa présence, le prince dît à de Thou qu'élan { « de tons les bonnets ronds du royaume » celui qui passait pour le mieux connaître les lois, il ne comprenait pas qu'il eut accepté de se charger de la mission la plus illégale qu'il fut possible de voir, que les privilèges des princes du sang étaienl enji nus, qu'ils consistaient* dans l'espèce, à ètreju^és par le Parlement suffisamment garni de pairs, toutes chambres assemblée*, et le roi présent en personne, qu'il réclamai l sua droits, ne tes recon naissant pas pour ses juges, et qui) en appelait au roi « séant eu Parlement ». Kn s'excusaut comme il le lit sur l'obéissance qu'il devait aux ordres du roi, de TIîqu reconnaissait implicitement le bien fondé des reelama lions de Condé : il ne passa donc pas antre, lui donna acte de son appel et se retira. Le lendemain 1 i, l'appel porte devant, le Conseil du roi, fut rejeté avec ces considérants que Condé était accusé du crime de lèse-majesté, qu'il ne s'agissait pas de prononcer un jugement îmii* d'instruire un procès, ce' qui ne ponvaîl se faire sans commissaires. Nouvel appel du prince, accompagné celte fois de protestations

adressées aux princes du sang et aux pairs de France. Le jour même, le Conseil rejette de nouveau l'appel. Alors Gondé interjette un nouvel appel « du roi mal conseillé au roi bien conseillé », qui n'a pas un meilleur sort que les précédents. Le 20 novembre, François II signe un arrêt du Conseil portant que, nonobstant les appels successifs, le prince sera tenu de fournir le jour même ses moyens de récusation, faute de quoi il sera procédé sans désemparer au jugement.

Conseillé par Robert et Marillac, Condé ne cherchait qua faire traîner le procès en longueur. 11 savait que le connétable était en marche et pouvait croire qu'il prenait toutes ses dispositions pour le sauver. D'un autre côté, s'il pouvait atteindre le jour de l'ouverture des Etats Généraux, il y avait de grandes chances pour que sa cause y trouvât d'énergiques défenseurs, qui mettraient le Conseil du roi en demeure de remettre Condé à ses juges naturels. Cette tactique exaspérait les Lorrains, et le duc de (luise, malgré son empire sur luimême, ne put s'empêcher de dire : « Il ne faut « pas tolérer que ce petit galant, tout prince <( qu'il est, fasse de pareilles bravades », et le procureur général Uourdin s'écria que, puisque Condé refusait de parler, il fallait passer outre et le condamner sans l'entendre. Convaincus que l'avis du procureur général allait l'emporter, Robert et Marillac rédigèrent les réponses

de Coudé et les lui firent signer, ce qui était une manière de reconnaître l'autorité des commissaires et de permettre que les plaidoiries fussent commencées et que le procès suivit un cours sinon légal au moins régulier. Mais l'impatience des Guises ne pouvait plus être contenue par aucune considération : ils constituèrent un tribunal composé des commissaires tirés du Parlement, du chancelier, des conseillers d'Etat, des chevaliers de l'Ordre et des , maîtres des requête* présents à Orléans. Ce tribunal ayant délibéré sur les réponses du prince, ayant sommairement examiné les dépositions de La Sague, de Robert de La Haye eï du vidame de Chartres, les dénonciations d'un ancien receveur nommé Gapautel et d'un nomme Boriane, prêtre dégradé, tous deux détenus pour dettes et qui s'étaient offerts tï servir de témoins afin d'obtenir leur liberté, rendit immédiatement un arrêt condamnant Coudé h la peine capitale. La sentence serait exécutée le 10 décembre, le jour de l'ouverture des Etats et en présence des députés, afin de leur en imposer et do faire croire à la France que l'exécution d'un prince du sang avait l'assentiment de la nation.

L'historien de Thou est le seul à prétendre que l'arrêt fut libellé, mais qu'il ne fut pas signé, se fondant sur ce qu'il l'avait entendu dire à &on père : « Je crois, dit il, que l'arrêt de mort u Fut dressé et non signé; je me souviens de

058 LKS ÉTATS GÉNÉRAUX

« l'avoir ouï dire ainsi longtemps à mon père, « homme vrai et sincère, à qui cette forme de « jugement avnit toujours déplu... » Mais ce témoignage, dubitatif on tout cas, est formellement contredit par tous les historiens contemporains qui affirment unanimement que l'arrêt était revêtu de toutes les signatures des juges, à l'exception de trois, celles du chancelier L'IIospilal, du président Gaillard du Mortier, conseiller d'Etat, et de Louis de Beuil, comte de Sancerrc, chevalier de l'Ordre. Les deux premiers avaient réclamé le temps nécessaire pour être» mieux informés; quant au comte de Sancerre, vieillard octogénaire, quoique bon catholiqne et ami des Guises, son refus fut péremptoire; et aux instances du roi lui-même pour vaincre sa résistance, il répondit par ces belles paroles : « Que Sa Majesté pouvait lui demander « tout autre chose pour son service, qu'il lui « obéiroit tant que l'Ame lui battroit au corps, « mais qu'il aimeroit mieux qu'on lui tranche « à lui-même la teste, que de laisser à ses ente fants pour héritage la honte de lire le nom de « leur père au bas d'un arrêt de mort contre « un prince dont les descendants pouvaient de- « venir leurs rois ». Le cardinal de Lorraine prétendit qu'il était fou. Mais cette protestation d'un homme de eteur n'eut pas le pouvoir d'entraver Iceuvre d'iniquité, et le roi décida-quele jugement sérail exécuté quand même. Il porte la date du 2(5 novembre.

d'orléans 659

Il y avait encore, dit Davïla* un autre moyen pour en retarder l'exécution jusqu'au 10 décembre et pour infliger avec une ahominablecruauLê à Gondé les surcroîts de cette longue agonie : « Ce n'étoit pas autre chose que pour trouver « moyen cependant d'attirer dans les mêmes « pièges le connétable qui ne venait point, « quelques instances qu'on luy en fit, et d'y en- « velopperle roy de- Navarre, contre lequel ou « n'avoit pas de preuves suffisantes pour le « condamner ». On a vu, au contraire, que loin d'attirer le connétables on faisait tout ce que Ton pouvait pour lot-arter. Quant au roi de Navarre, on ne voulait même pas le laisser vivre jusqu'à l'exécution de son frère, et Ton avait tout disposé pour s'en détaire par un assassinat. En rapprochant l'exécution illégale de Condé et l'assassinat projeté du roi de Navarre parles Lorrains de ce qui se passa aux Etats de Blois, les 23 et 24 décembre 1588, n'est-il pas permis de voir le doigt de Dieu dans le meurtre du duc et du cardinal de Guise?

On s'était peu à peu relâché de la sévérité que l'on avait montrée contre le roi de Navarre dans les premiers jours. 11 était désormais à peu près libre d'aller et venir à sa guise, mais sous une surveillance qui épiait ses moindres démarches. C'était au chancelier qu'il en était redevable. S'il n'avait pu s'opposer à l'arrestation de Condé, L'Hospital s'était du moins nettement prononcé contre celle du roi de Navarre, remontrant la

difficulté de faire un procès et le danger de menacer une tète si élevée sans avoir l'assurance de la faire tomber; parole imprudente et inconsidérée qui confirma tout au moins les Guises dans la pensée de faire assassiner la roi de Navarre, si toutefois elle ne la leur fit pas naître. Les avertissements ne manquaient pas à Antoine de Bourbmi. Tantôt c'était, disait l'un, le duc de Nemours, Jacques de Savoie, qui le guettait pour se venger de ce qu'Antoine de Buurbon avait pris fait et cause pour Françoise vie Huhau. sa parente, à laquelle Nemours avait promis le mariage et qu'il avait abandonnée pour épouser Jeanne d'Esté, veuve du duc de Guise, ce qui avait été l'occasion d'un procès scandaleux. Puis.il devait être empoisonné dans un dîner auquel il fallait bien qu'il se gardât de se retire. K:, suite, c'était une chasse pendant laquelle il serait tué d'un coup d'arquebuse. Mais ici les Lorrains estimaient que la besogne la mieux faite est celle que Ton fait soi-même: c était du:, c up de dague et dans la chambre du roi qv.ê !-■ Iî ■;;::■:. :-n devait mourir. Le fait a •■:■■ av;\::ev : •.:' plusieurs historiens eontempov.l::s. se::-. :\. ii-ri.es de ÏÂ et bien informés: ■ ...:r:s :>. 1 .:.; : ;::.: rav-t-orté. mais nv ont d. :.:.■" .-:.;::. .1 -.■::;•:- :::i. Le seul point sur lequel ■'.s : :'.'■ :■;::: .;:::.::. es: oeIuïi>i: selon les uns, is .1 1 -. y : :r i.^rier lui-même Antoine ..:!;:.: s--".;- -u;:vs. c'était le duc de ■/..?. *...?:/... .if L-rlssac qui devaient

d'ûrléàns 601

frapperquand le roi aurait donné le signal. Il fallait provoquer de la part du Bourbon* soit un mot imprudent, soit un mouvement d'impatience. On trouve dans Régnier de La Planche un récit curieux et détaillé qu'il est utile de reproduire sans y rien changer : « Il fut avisé que ft le roi, auquel on avait entièrement persuadé « qu'en conservant la race des Bourbons, il *r perdrait la vie et son état, feindroit d'être » malade, comme bientôt après il le fut à bon tf escient, et que n'ayant que sa robe de cham- « bre et une dague à sa ceinture, il envoyeroit « quérir te roi de Navarre en sa chambre où il et ne devoit y avoir que le duc de Guise, le car- € dinal de Lorraine, le maréchal de Saint-André « et quelques autres, avertis de ce qu'ils avaient a h faire; et que le roi prenant une querelle « d'Allemagne, comme on dit, contre ledit sei- « gneur, lui devoit donner un coup de dague et « les autres l'achever. Cela fut conclu, après « avoir été débattu entre quelques particuliers» « où néanmoins il y eut diversité d'opinions, u quelques-uns ne pouvant consentir aune telle « cruauté que de faire souiller les mains d'un « jeune roi dans son propre sang ; mais l'amln- « tiou des Guides et l'envie qu'ils a voient de ré- « gner prévalurent. La reine-mère, a laquelle a les Guises ne communiquaient de leurs des* « seins qu'autant qu'il leur plaisoit, fut avertie « de ce dernier par le roi lui-même, et elle fit « cette faveur au roi dt? Navarre de le laire

r,fû> LES ÉTATS fiÉNKRAUX

«' avertir par Madame la duchesse de Montpen- *« sier, après avoir essayé d'en détourner le

if roi Suivant doue ce malheureux conseil,

«< François 11 envoya quérir le roi de Navarre, « pour venir parler seul a lui en sa chambre, «< où il était aussi seul, excepté ceux de la con- « juration. Le roi de Navarre fut averti de ne « pas y aller et de trouver quelque excuse, ce «< qu'il lit la première fois : on le renvoya qué- « rir une seconde, en laquelle il fut encore •< conseillé de ne pas y «lier par quelqu'un qui « lui dit la vérité de leur délibération. A la lin, « poussé d'un cœur magnanime et aussi parce « que la pureté de sa conscience l'empêchait « d'appréhender cette mort, il résolut d'y aller « et de mener seulement quelques uns avec lui, « enlr'autres le capitaine Ranti, lieutenant de « sa compagnie d'hommes d'armes-, celui de « ses gentilshommes en qui il se fiait le plus et « qui avoit été nourri dès l'enfance auprès de « lui. Montant le degré de la chambre du roi, « il trouva encore quelqu'un qui le voulut l'ar- »« rèter, lui disant: — Sire, où allez-vous vous » perdre? — Mais, fermement résolu, il se

tourna vers le capitaine Rauti (ainsi que tous c* deux l'uni snuvent récité depuis) et lui dit : — « ./*• //t'en nti* tt/t Heu oit fon a eonjuré ma mort, i- /nais jamais //eau tte fut rendue si cher que je

leur rendrai ta mienne \ s il plait à Dieu, il me . \ïf///v»/y/ ; mais Je rous prie, par la fidélité que

fui tnttjtiui'K minute en vous et ramifié que Je

l/ORLÉANS 603

<( vous ai portée, de me faire te ttentitr service « que, si je meurs, vous rerouvriez la chemise que « j ai sur moi, et la portiez foute sanglante à mû « femme et à mon fils, et conjure: màéUè femme, « par la grande amour qu'elle JM'â toujours por- « têe et par son devoir puisque mon fils ncsi ?en- « core en âge de pouvoir ranger ma mort', quelle « envoie ma chemise percée ëi sanglante uuj « princes étrangers et chrétiens pour venger ma « mort si cruelle et si traîtresse. — Et sur ces « paroles, il entra en la chambre du roi etin- « continent le cardinal de Lorraine ferma la « porte par dedans après lui. Adoucie roi lui « tint quelques rudes propos, auxquels il ré- « pondit avec tout devoir et révérence] regar- « dant néanmoins ses ennemis d'un oeil assez « farouche. Bref, les uns et les autres étant « (Honnés par la volonté de Dieu, les choses se « passèrent en paroles ; ce que voyant, le duc « de Guise et son frère le cardinal, retirés en « une fenêtre, ils s'en allèrent bien dépités, « usant de ces mots assez haut en sortant : Voilà « le ]>/u$ poltron sieur qui fut jamais ! »

Le témoignage de Hegnier de La Planche, corroboré par d'autres historiens, par le capitaine Hanti et le roi de Navarre lui-même, le fut encore quelques années plus tard par la reine de Navarre dans un manifeste qu'elle publia après la mort du roi, son mari. Il faut donc le tenir pour authentique. Echappé miraculeusement à ce péril, Antoine s'arrangea pour ne

60 i LES ÉTATS GÉNÉRAUX

plus s'y trouver exposé : il feignit d'être malade, se renferma chez lui, où avec quelques serviteurs dévoués il fit bonne garde, décidé à vendre chèrement sa vie si l'on s'avisait de vouloir l'attaquer dans sa maison.

Pendant ce temps, Condé témoignait de la plus entière liberté d'esprit. On eut dit qu'il était absolument désintéressé dans tout ce qui se passait. Sa gaieté n'avait reçu aucune atteinte, et il employait la plus grande partie de son temps à jouer aux cartes et aux dés avec ceux qui le gardaient et qu'émerveillaient ce fier courage. Quelques-uns de ses amis, ou prétendus tels, ayant obtenu de le venir visiter, un d'eux insinua qu'il ne serait pas impossible d'arriver à une réconciliation, à un « appointement » avec le duc de Guise, et que si Condé y voulait consentir, lui qui parlait se ferait presque fort d'y parvenir. « — Un appointèrent! s'écria le prince ; entre lui et moi il ne s'en peut faire qu'à la pointe de la lance ! — » On lui avait envoyé un prêtre pour lui dire la messe dans sa prison, et Condé le renvoyait avec cette réponse qu'il n'était pas venu à Orléans pour entendre la messe mais pour faire accepter au roi sa justification. Léo décembre, dans la soirée, comme il se livrait au plaisir du jeu avec les officiers commandant sa garde, une de ses cartes vint à tomber; un desesvaletsde chambre, auxquelson avait ouvert les portes de sa prison, ramassala carte et en la rendant au prince lui glissa ces

mots dans l'oreille : « Notre homme est croqué! » Avec un admirable empire sur lui-même, Gondé continue la partie comme s'il ne venait pas d'apprendre la mort de François II, qui allait être pour lui le salut et la liberté.

Il était excusable à un prisonnier, duquel on écartait systématiquement toutes les nouvelles du dehors, de ne pas savoir ce qui d'Orléans s'était déjà répandu immédiatement dans la France entière, la maladie du roi et le peu d'espoir que Ton avait de lui conserver la vie. Le 19 no* vembre, comme François II écoutait les vêpres au couvent des Jacobins, disent les uns, au moment où, disent lesaulres, il allait monter à cheval pour se rendre à une partie de chasse, afin de ne pas assister au supplice du bailli d'Orléans Groslot, au moment de son départ pour Ghenonceaux à en croire une lettre de Robertet que j'ai citée plus haut, départ motivé par la même cause de l'exécution de Groslot, le roi se trouva mal subitement et perdit connaissance. Quand il revint à lui il se plaignit d'un grand mal d'oreille, et aussitôt se déclara une fièvre ardente. Pour ceux qui approchaient le roi de près, cet événement n'avait rien d'imprévu : it Ce prince mal sain, dit Régnier de La « Planche, et qui dès son enfance avoit montré « de grandes indispositions, po ur n'avoir nycrah ché ny mouché, sorty d'une longue lièvre « quarte, avoit un visage blafart, bouffi : lequel « tira ailonc sur la haute couleur, comme aussi se

« formoit une corruption en Tune do ses « oreilles, qui faisoit l'office du nez, lequel il « avoit fort camus. » Dès Tannée précédente, pendant le premier voyage à Fontainebleau qui avait suivi son avènement, les médecins, assemblées en consultation, avaient conseillé à la reine-mère de lui faire passer l'hiver à Blois, où on lui pourrait « appliquer certains médicale ments précieux, en attendant qu'à la prek inière chaleur on luy préparât desbaius aro- « matiques et propres à sa maladie. »On avait prévenu les Guises qu'il n'était pas probable « que leur nièce Marie eust aucuns enfans. « Toutefois ils pensoyent qu'il pourroit bien <« vivre encore deux ans. » Mais il aurait fallu !e séparer de Marie Stuart. « 11 mourut d'elle », a dit le duc d'Albe qui avait vu de près la cour de France.

lue amélioration s'était produite, que l'on avait paru vouloir prendre pour l'indice d'une gnérison prochaine. Il n'était plus question de (•liasse ni de voyage, mais le roi avait repris sa place au Conseil d'Etat, et la présidence des séances dans lesquelles on hâtait fiévreusement la condamnation de Coudé. L'arrêt de mort avait clé signé le 2f> novembre. Le 27, François II était frappé d'une nouvelle syncope présentant les nicmcs caractères que la première : « Se faisant " accomoder par son barbier, comme c'estoit « >a . couslume, il fut surpris tout à coup d'une « défaillance de cœur, dont il se trouva si mal

« qu'il le fallut mettre au lit, où il tut tenu « comme pour mort. Il ne tarda gucres néaut- « moins à revenir ù luy, mais ce fut avec une « extrême faiblesse et de si estranges symp- « tomes qu'il donnait fort peu d'espérances « de vie. » Il ne faut p&s plus que cette expression a estranges symptômes »> nous la plume d'un contemporain» pour accréditer le soupçon, colporté par quelques uns, qu'il y avftit dans la mort si rapide du roi quelque chose d'extraordinaire ou de criminel- Davila rapporte le bruit, mais il en fait justice : « La plupart cru- « rent qu'il estoit mort d'un poison violent que « le barbier lut ayoit fait couler subtilement « dans l'oreille, on luy faisant le poil, et même « le bruit courut que les médecins en avoient « découvert des marques très certaines; créance « que ceux du mestier eussent pu rendre plus « forte pour l'inopinée violence de l'accident, « et pour la merveilleuse conjecture de la mort: « si, comme nous avons déjà dïet, rp mal ri eus t « /nïs naissance arw hnj », Peut-être les médecins ne connaissaient-ils qu'imparfaitement la nature du mal, b1 pourtant leur diagnostic, dans la consultation de Fontainebleau sur la courte durée de la vie de François II, prouvait que ce n'était pas danâ nu crime mais dans la nature mémo du roi, dans son tempérament qu'il fallait chercher la cause de sa mort. Parce que François Il mourait à pr&po$3 ce n'était pas un motif pour que cette mort eùl été provoquée. Les

Guises n'y avaient aucun intérêt et ils gardaient bien leur neveu. Quant aux amis du prince de Coudé, ce n'était pas à Orléans qu'il fallait qu'ils se montrassent : ils n'avaient donc aucun accès auprès de la personne du roi. François II était atteint d'un éparrehement au cerveau, « un abcès crevé à la tête qui, au bout de quel- « ques jours, coula en partie par l'oreille « gauche. » Des médecins affirment que Ton aurait pu le sauver en pratiquant l'opération du trépan, mais aucun deux n'osa la tenter. Quoi qu'il en soit, il paraît qu'Ambroise Paré avertit le chancelier que le roi était perdu et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, et niospital ne perdit pas un instant pour profiter de l'avis que l'illustre chirurgien lui avait évidemment donné dans Je but qu'il s'en servit en faveur des Bourbons auxquels il était attaché par les liens de l'affection et de la reconnaissance.

Il était évident, même pour des esprits moins clairvoyants que celui de l'Hospital, que la mort de François II, c'était le véritable règne de Catherine qui commençait, et un changement radical dans la politique et dans l'administration qui allait, s'effectuer. Mais, à l'exception du chancelier, personne peut-être ne soupçonnait l'étendue et les ressources d'un esprit qu'elle avait aiguisé dans un muet apprentissage des hommes et de la cour, qui durait depuis vingt-cinq ans. Les Guises ne

devaient pas, au fond, avoir de plus habile adversaire qu'elle, et ils la trouvèrent constamment en travers de leur chemin. Assurer le règne successif de ses fils pour régner ellemême sous leur nom, tel fut le dernier mot de sa politique, inconciliable avec l'immense et ardente ambition des princes lorrains. Ce fut l'inconstance des situations qui fit l'inconstance de sa conduite. Affaiblir l'une par l'autre les deux factions qui se partageaient la France, lès laisser s'épuiser dans leurs luttes, désarmer à temps par des paix ou des trêves pour sauver celle qui était menacée de succomber, placer la royauté entre les deux partis jusqu'au jour où elle jugea nécessaire de la placer à la tète de l'un des deux, telle fut l'œuvre des trente dernières années de sa vie. Pour le moment, dans le parti grandissant des réformes, elle ne distinguait pas encore les idées k la fois républicaines et féodales qui faisaient le fond de la nouvelle doctrine, et qui tendaient à détruire l'œuvre de Louis XL La haine du connétable de Montmorency l'avait rapprochée de ses rivaux, dès le lit de mort de Henri IL Leur acharnement à détruire ceux qui, k F occasion, pouvaient les écarter du trône, fut pour elle un trait de lumière et éclaira la voie dans laquelle elle devait s'engager.

Catherine n'était pas isolée au moment d'entamer cette lutte d'intrigues, semée de coups de force, contre des princes qui avaient su

acquérir une vaste popularité. Elle s'appuyait sur le chancelier qui lui devait sa haute fortune. Tous deux réunis sauvèrent Condé et les Bourhons. Le chancelier conseillait la reine-mère, et la duchesse de Montpensier le roi de Navarre. Or, dans le désir qu'elle nourrissait d'un rapprochement entre Catherine et Antoine de Bourbon, dans ce qu'elle disait de son cru au roi do Navarre, celui-ci avait le droit de supposer que la duchesse n'était que le porteparoles de la reine. Mais Catherine, qui ne voulait pas encore se déclarer ouvertement, tergiversait et trompait tout le monde, à commencer par son amie la duchesse de Montpensier « femme qui alloit son grand chemin — dit Davila — et qui ne « sçacbant ce que « cVstoit de dissimuler, jugeoit des actions ce d autruy par les siennes propres ». Klle en imposait aussi à l'amiral et au cardinal de Chatillon, qu'elle envoyait chercher et auxquels elle témoignait être en grande peine de trouver un moyen de sauver Navarre et Condé. Le conseiller du roi de Navarre, quoiqu'il en soit, fut bien avisé, car celui-ci, entre le 19 et le '^7 novembre, c'est-à-dire entre le premier accident du roi et la rechute, alla visiter Catherine et lui offrit ses services et ceux de Condé, après avoir rappelé, sans aigreur et comme une chose à laquelle elle était totalement étrangère, la procédure illégale poursuivie contre Coudé et les projets formés pour se défaire de

d'orléàns

lui par un assassinat. Catherine l'accueillit gracieusement, rejeta sur les Guises toute la responsabilité de ce qui s'était passé, déclara au roi de Navarre qu'il devait se croire en sûreté, et que si elle apprenait qu'il se tramât quelque chose contre lui, elle y mettrait bon ordre; elle ajouta enfin qu'elle n'avait même pas pensé à prendre un parti en quoi que ce fut, car, étant loin, comm^ tant d'autres, d'envisager la situation du roi comme aussi critique qu'on le prétendait, croyant au contraire fermement à un prochain rétablissement (1), elle n'avait jamais songé à ce qui conviendrait qu'elle fit à l'occasion d'un changement de règne.

Mais la démarche du roi de Navarre, très habile, ne devait pas tarder à porter ses fruits. Les Guises y aidèrent puissamment, sans le vouloir et sans le savoir, par la maladroite insistance qu'ils mirent à vouloir arracher à Catherine son consentement au dénouement de la tragédie qu'ils avaient préparée. Us allèrent lui remontrer la nécessité d'en finir avec l'hérésie en abattant les deux têtes de la réforme, et sans même attendre le délai qui

(1) Dans une lettre écrite- à la duchesse de Savoie, à reLte date, fin de novembre, Catherine s'exprime ainsi: » Quand « je pense l'état en quoy ayst le Boy mon fils, d'une dou- « leur de teste si aystrème que. encore que je eayspère que « Notre Signeur ne me fera pas tant de malheur que dô « me l'auster, si a y-ce, Madame, qu'il a beaucoup de mal... » Il est clair que Catherine désespérait déjà.

avait été fixé. C'était jeter ses cartes devant un joueur trop habile. L'Hospital en profita pour gagner la partie d'un seul coup : il présenta à la reine-mère, comme la chose la plus facile, d'amener Navarre à renoncer à toutes les prétentions qu'il pourrait faire valoir en cas de décès de François II pour exercer le pouvoir suprême, et à faire consacrer par lui-même les droits que la reine-mère voudrait mettre en avant pour gouverner l'État, sous le titre de régenle. La duchesse de Montpensier se porla garante pour Antoine de Bourbon, et Catherine prit aussitôt son parti. Une nuit, le roi de Navarre fut amené dans son appartement par le prince dauphin, fils de la duchesse de Montpensier, et celle-ci, en le voyant passer, sut trouver le moyen de lui dire à l'oreille qu'il prît bien garde, sur sa vie et sur celle de son frère, de rejeter aucune des propositions qui allaient lui être faites. Ces propositions étaient bien simples. Dans la chambre de la reinemère étaient le duc de Guise, le cardinal de Lorraine et le chancelier. Devant eux, Catherine déclara que sa première proposition d'arrangement était que Navarre renonçât formellement à toute pensée de régence pour lui, dans le cas où la mort du roi appellerait le dur d'Anjou, Agé de dix ans, à lui succéder. même si les États (Généraux l'invitaient à exercer cette régence; qu'il lui fallait un acte de renonciation en bonne forme, écrit et signé

par lui. La seconde proposition T à laquelle elle n'attachait pas moins d'importance qu'à la première, était que Navarre abjurât tout sentiment de haine contre les princes lorrains et tint pour sincère l'assurance formelle qu'elle lui donnait que ni l'un ni l 'autre n'étaient pour rien dans ce qui était advenu à lui-même et à Condé: que la réponse de Navarre la guiderait dans la conduite qu'elle entendait tenir désormais avec lui et avec son frère. Le roi de Navarre ayant consenti à une réconciliation avec les Guises, et l'acte de renonciation h la régence ayant été effectué et dressé séance tenante, comme corollaire des paroles de Catherine on conduisit Navarre au chevet de François IL et on arracha â ce moribond une déclaration publique que « e'étoit de son propre « mouvement et contre l'avis de ses oncles, le <c duc de Guise et le cardinal de Lorraine, qu'il u s'éloit porté à faire emprisonner le prince » de Gondé. »

Si le roi de Navarre était pris, les Lorrains étaient joués, et cette perspective adoucit certainement l'amertume d'un sacrifice qui, après tout, sauvait la tête de son frère. La reine-mère lui avait d'ailleurs, comme fiche de consolation, promis ia lieutenance générale du royaume et la présidence du Conseil d'administration. Dans l'ivresse de son triomphe, Catherine n'attendit pas que le roi fût mort pour notifier ce triomphe aux lieutenants-généraux desprovin-

ces. A la date du 4 décembre, ce qui permet de fixer au 3 l'entrevue dont je viens de donner le récit succinct, elle adresse à ces fonctionnaires, lieutenants de gouverneurs qui ne résidaient pas, une circulaire conçue dans des termes à peu près identiques, ce qui permet en reproduisant Tune d'avoir le texte de toutes les autres. Elle écrivait donc à Guillaume de Saulx, seigneur de Villefrancon, lieutenant-général en Bourgogne : « Depuis quelques jours le roy mon « fils s'est trouvé assailly d'un catharre qui Ta « totallement et si fort persécuté, accompaigné « d'une grosse fiebvre, qui Ta mis en extrême « danger pour la griefve maladye qu'il sup- « porte. Et comme toutes les choses sont en la « main de Dieu (de la bonté duquel toutesfois « j'espère tant de grâce et tant de bien en ce « royaulme qu'il le préservera et le ramènera, « s'il luy plaist, en parfaicte santé); si ai-je « bien voulu vous en advertyr, afin que vous

« sachiez Testât en quoy il est Grâce à nos-

« tre Seigneur, il n'a pas laissé ce royaulme « dépourveu de légitimes et vrays successeurs « (dont je suis la mère) qui, pour le bien d'icel- « lui, prendrai en main la charge du debvoir « qu'il fauldra rendre en l'administration qui y « sera nécessaire, par 1 ad vis et bon conseil des « princes et grands personnages dont il n'y a « pas faulte, Dieu mercy, comme tous le dési- « rent et font parfaicte démonstration de tout « ce que Ton scauroy t actendre de bons, fidelles

« et dévotz subjeetz de leur prince, » C'est l'a veinent de la reine-mère au trône deCharlesIX(l). Pour quiconque sait lire entre les lignes, c'est la grâce de Gondé.

Le lendemain, 5 décembre» à midi on tenait François II pour déjà trépassé : il ne rendit pourtant le dernier soupir qu'à dix heures du soir (2) entre les bras des Guises dont il devait être Tes* clave, la victime jusqu'à la fin. Le cardinal lui avait fait faire le vœu, à l'article même de la mort, s'il se rétablissait, d'aller à Notre-Dame de Cléry faire serment d'anéantir la réforme et tous ses partisans dans le royaume, Telles furent les dernières paroles de celui que les uns appelaient le roi sans vices, et les autres le roi sans vertus; dont Davila, quoique affectionné serviteur de Catherine, n'a pu s'empêcher de dire: « Ce fut l'opinion commune qu'il avoit « l'esprit faible, l'entendement grossier, et le « naturel plus propre à estrt gouverné qua « gouverner luy mesme les autres »*

Né le samedi 19 janvier 1543, entre quatre et cinq heures du soir, François II avait eu pour parrain le pape Paul 111» le roi François Ier son grand-père, et la république de Venise, et

(1) A sa propre Hlle, la Reine d'Espagne, Catherine écrit ces paroles significatives : * ... s'est mon principal bout (but) « de avoyr l'henneur de Dieu an tout devant les yeulx et « conserver mon authorité... »

(2) C'est l'heure indiquée par Charles IX dan a la lettre qu'il écrit le lendemain à Mathieu Coignet, sieur de La Thuïilerie, son ambassadeur en Suisse*

Madame Marguerite de France, sa tante, pour marraine. Devenu dauphin le 30 mars 1546, avant Pâques, il avait épousé Marie Stuart, reine d'Ecosse, le dimanche 24 avril 1558 après Pâques, à 1 âge de quatorze ans, trois mois et cinq jours. 11 mourut le 5 décembre 1560, âgé de seize ans, dix mois et dix-sept jours, et fut inhumé dans l'abbaye de Saint-Denis, le ^décembre à sept heures du soir. Cette note très précise est tirée d'un document de la main du secrétaire d'Etat, Claude de Laubespine, établissant l'état-civil de tous les enfants de Henri II et de Catherine de Médicis.

Il est assez curieux de constater quel fut le premier usage que Charles IX fit de sa puissance royale. Le 6 décembre, le lendemain même de la mort de son frère, il se faisait restituer par Marie Stuart les joyaux de la Couronne qu'elle avait possédés à titre de reine. Marie Stuart avait un jour qiKilifié sa belle-mère de « marchande florentine. » Cette mesure, insultante par sa rapidité et par son inopportunité, était un raffinement de vengeance de Catherine.

Dans le conflit des compétitions et des rivalités, Catherine songeait avant tout à humilier celle qu'elle flattait et craignait la veille encore. Si elle s'ingéniait à rechercher les moindres occasions d'atfirmerson autorité, nul ne s'occupait des funérailles de François II. Le corps était déposé dans une chapelle où personne n'allait le visiter. Quand on pensa enfin à ses funé-

railla il se trouva qu'il n'y avait pas d'argent pour y pourvoir. Les Guises, prodigieusement riches, ne délièrent pas les cordons de leur bourse. Rapprochant leur conduite de celle de Tanneguy du Ghastel, faisant enterrer à ses frais le roi Charles Vll^soninaitre, et employant à ce soin pieux trente mille écus de sa fortune, sans aucun espoir de les jamais recouvrer, une main inconnue attacha sur le cercueil de François un papier avec ces mots ; p Où est main- « tenant Tanneguy du Ghâstel? Mais il était « Français! » Enfin, ses deux anciens gouverneurs, La Brosse et Lansac, et levêque de Senlis, accompagnèrent seuls la dépouille royale h SainUDenis. Ce fut un scandale public» dont les mémoires du temps ont gardé le souvenir, u II s'fjty faict un grand bruit, dit un k contemporain, que l'enterrement du feu roy a s estoit fait avecque une petite bougie, ce « qui s'est trouvé bien estrange, » Cet enterrement eut lieu le 19 décembre. Le même jour,i Catherine de Médicis écrivait à Tévèque de Limoges, ambassadeur en Espagne ; « ... il a « esté trouvé par tous les princes du sang, f« seigneurs du conseil et aultres grands pera sonnaiges de ce royaulme, que la principale, m et souveraine austorité m'en demeure; eu u quoy il fault que je vous dye que le roy de « Navarre, qui est le premier, et auquel les lois « du royaulme donnent beaucoup d'avantages, « s'est si doulcement et franchement porté en

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