PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
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Jean Servien naquit dans une arrièrebontique de la rue Notre-Dame des Champs. Son père était relieur et tra vaillait pour les couvents. Jean fut un petit enfant chétif que sa mère nourrissait tout en cousant les livres, feuille a feuille, avec Taiguille courbe. Un jour qu'elle traversait la boutique en chantonnant une romance dont les paroles
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exprimaient pour elle la splendeur confuse des ambitions maternelles, le pîed lui glissa sur le carreau humide de colle.
Elle leva instinctivement le bras pour protéger Tenfant qu'elle tenait contre son sein, et, de sa poitrine découverte, heurta rudement Tangle de fonte de la presse.
Elle he sentit pas d'abord une très vira douleur, mais il lui vint au sein un abcès qui se ferma et se rouvrit, puis une fièvre hectique qui Tétendit au lit.
Là, pendant les heures infinies du soir,
de son seul bras libre, elle entourait son
petit enfant en lui murmurant d*an toni'
3e finbrasé quelques lambeaux do sa
romance :
Com:ne an pichtur, quand t uu • • c ' : '.c ns.
Vient épUr U révtU de l'auror
Elle aimait surtout le rtîfrain régulier )âi changeant dont eUe berçait son Jean
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qni devenait tour à tour, au gré de la chanson, général, avocat et « lévite » en espérance.
En femme du peuple qui ne connaissait les hautes fonctions sociales que par quelques éclats de leur pompe extérieure et par les révélations informes des portiers, des valets et des cuisinières, elle rêvait son fils à vingt ans plus beau qu'un archange et couvert de décorations, dan« an salon plein de fleurs, au milieu de femmes du monde ayant toutes d'aussi bonnes manières que les actrices du Gymnase *
En attendant, sur mes genoux.
Beau cavalier, endormez -vovu.
Pjuis elle contemplait ce même fils, debout celte fois dans le prétoire, l'hermine à l'épaule , sauvant par son éloquence la vie et l'honneur de quelque illustre client :
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En attendant, sar mes rfnoax.
Bel avocat, endormez -wxzt.
Elle le voyait ensuite en brillant uniforme, dans la mitraille, sur un cheval cabré, remportant une victoire, comme ceux dont elle avait va les portraits, un dimanche, à Versailles :
En attendant, sar mes ^eooecr Beau général, endormez-voas.
Mais quand la nuit envahissait 11 chambre, une nouvelle image étalait h «es yeux d'incomparables splendeurs.
Dans sa maternité à la fois orgueilleuse et humble, elle contemplait, du fond obs cur d'un sanctuaire, son fils, son Jean, revêtu d'ornements sacerdotaux, élevant le ciboire dans la nef parfumée par les battements d*aile des chérubins à demi visibles. Et elle frémissait comme la mère d*un dieu, cette pauvre ouvrière malade dont l'enfant chétif languissait
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près d'elle dans le mauvais air d'une
arrière-boutique
En attendant, sur met sf^ux.
Mon beau Uvitê, endormez -vouâ.
Un soir, comme son mari loi tendait nne potion, elle loi dit avec on accent de regret :
— « Pourquoi m'as-tu appelée^ Je voyais la Sainte Vierge dans des fleurs» des pierreries, des lumières. C'était li beaul»
Elle ajouta qu'elle ne souiTrait plus, qu'elle voulait que son Jean apprit U latin. Et elle mourut.
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Le veuf, qui était beauceron, envoya ion fils dans le département d'Ëui'e-et- Loir, an village, chez ses parents. Quant à lui, robuste et résigné, économe par instinct comme un patron et comme un père, il ne quittait le tablier de serge verte que pour aller le dimanche au cimetière. Il pendait une couronne au bras de la croix noire et, s'il faisait chaud, s'asseyait, au retour, sur le boulevard, contre la grille d'un marchand de vias. Là, en >idant
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lentement son verre, il regardait passer les mères et les petits enfants.
Ces jeunes femmes qu'il voyait venir et s'éloigner lui étaient de rapides images de sa Clotilde et lui inspiraient de la mélancolie sans qu'il s'en rendît compte, car il n'était pas habiti^é à réfléchir.
Le temps coula. Peu à peu, le souvenir de la morte prit dans la mémoire du relieur un caract^ de douceur et de vague. Une /luit il essaya» sans y réussir, de se représenter la £gure de Clotilde , alors il se dit qu'il pourrait peut-4tre retrouver les traits de la mère sur le visage de l'enfant, et il lui vint un grand désir de revoir et de reprendre ce reste de celle qui n'était plus.
Le matin, il écrivit à sa vieille sœur la Servien une lettre pour la prier de venir s'installer avec le petit dî»jis la rue *4otre-DaîKî<! des Champs. La Servien.
cfui avait vécu longtemps à Paris, à la
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charge de son frère, car elle était pare^ seuse avec délices, consentit à revenir vivre dai.s une ville oii, disait-elle, les gens sont libres et ne dépendent point le leurs voisins.
Un soir d'automne, elle fil son entrée par la gare de l'Ouest avec son Jean et set paniers, droite, sèche ; l'œil enflammé, prête à défendre le petit contre des périls imaginaires. Le relieur embrassa l'enfant et dit :
— « C'est boni »
Puis il le mit à califourchon sur ses épaules et, lui recommandant de se bien tenir aux cheveux de son père, il remporta fièrement à la maison.
Jean avait sept ans. Des habitudes forent bientôt prises. A midi, la vieille fille mettait son châle et s'en allait avec l'eiv ftnt du côté de Grenelle.
Ils suivaient tous deux les larges allées bordées de murs écaillés et de cabarets
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peints en rouge. Le plus souvent un ciel gris pommelé comme les percherons qui passaient, recouvrait avec une douce tristesse le faubourg tranquille. Elle s'aiseyait sur un banc et, pendant que le petit jouait au pied d'un arbre, elle tricotait un bas et conversait avec un invalide à qui elle confiait qu'il était dur de vivre chez les autres.
Un jour, un des derniers beaux joure de lautomne, Jean accroupi à terre piquait dans le sable humide et fin dee écorces de platanes. Cette puissance d'illusion qui fait vivre les enfants dans un miracle perpétuel changeait pour lui une poignée de terre et de bois en de merveilleuse* galeries, en des châteaux féeriques ; il en battit des mains ; il en bondit de joie. Alors, il se sentît pris dan» quoique chose de doux et de parfumé.
C'était la robe d'une dame qui passait et dcMQt il ne vit rien, sinon qu'elle souriait
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en l'écartant doacement. Il .^la dire à sa tante :
— « Comme elle sent bon, la dame I i> La Servien murmura que les grandes
dames ne valaient pas mieux que les autres et qu'elle s'estimait plus , avec sa jupe de mérinos, que toutes ces mijaurées en falbalas.
Elle ajouta :
— « Bonne renommée vaut mieux ue ceinture dorée. »
Mais Jean ne comprenait pas ce lan- ?\ge. Cette soie parfumée qui avait ef- 3uré sa joue lui laissa le souvenir doux
va^ae d'une cûresse (l^ins une apnari-
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Un soir é*été, comme le relieur prenait le frais devant sa porte, im gro komme au nez rouge, assez vieux et qij portait un gilet écarlate taché de graiasc l» saîaa avec politesse et mystère et lui dit d'une voix chantante à laquelle l'ar tisan lui-même reconnut un accenl italien:
— <T Monsieur, j*ai traduit la Jerasc-. lem lU^raia, le chef-d'œuvre immortel : j Torquato Tasso. »
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Et il avait en effet an gros cahier de papier sous le bras.
— a Oui, monsieur, j'ai consacré mefc Teilles à cette tâche glorieuse et ingrate. Sans famille, sans patrie, j'ai écrit ma traduction dans des soupentes obscures et glacées, sur du papier à chandelle, sur des cartes à jouer, sur des cornets à tabac I Voilà quelle a été la tâche du proscrit. Vous, monsieur, vous vivez dans votre pays, au sein d'une famille florissante, du moins je le souhaite. »
A ces mots, qui le frappaient par leur ampleur et leur étrangeté, le reheur soik gea à la morte qu'il avait aimée et il la revit, roulant ses beaux cheveux, comme aui premiers malins.
Le gros homme poursuivit :
— c Je dis : l'homme est une plants qoe les orages tuent en le déracinant.
c Voici votre fils, n'est -d pas vrai? U vons ressemble. »