I.B8 DÉSiaS DE JBAN SERYIBII l
Et posant la main sur la tête de Jean, qui, pendu à la veste de son père, s'étonnait de ce gilet rouge et de ce parler chantant, il demanda si Tentant apprenait bien ses leçons, s*il devenait un savant, s'il n'étudierait pas bientôt la langue latine.
— « Cette noble langue, ajoutat-il, dont les monuments inimitables m*ont fait si souvent oublier mes infortunes.
« Oui, monsieur, j*ai souvent déjeuné d'une page de Tacite et soupe d'une satire de Ju vénal, j»
A ces mots, il imprima subitement la tristesse sur sa face enluminée, et baissant la voix :
— « Pardonnez-moi, monsieur, si je vous tends le casque de Bélisaire. Je suis le marquis Tudesco, de Veaise. Quand j'aurai reçu du libraire le prix de mon labeur, je n'oublierai pas que vous m'aurei
t4 LES DÉSIRS DE JBAE SBRTIll
Bmsié d'une pièce de monnaie dans mes piu8 dures épreuves. »
Le relieur, fort endurci contre tou« ies mendiants qui les soirs d'hiver entraient avec la bise dans sa boutique, éprouvait, au contraire, une sorte de sympathie et de respect pour le marquis Tudesco. il loi glissa une pièce de vingt sous dans la main .
Alors, le vieillard, d'un air inspiré :
« n y a, dit-il, une nation malheureuse, ritalie ; une nation généreuse, k >^rance ; et un lien qui les unit, l'humalité.
« Quelle vertu I Thumanité I rhuma- ^litél p
Cependant le relieur songeait aux dei^ lières paroles de sa femme : « Je veox que mon Jean apprenne le latin. » D hésita, puis, voyant M. Tudesco saluer entonnant pour partir :
— <r Monsieur, lui dit-il, si tous vcuiiet donner deux ou trois lois par
LBS DÉBIHS DE J£AN SERVIBH l5
des leçons de (r&nçais ei de latin à cet enfant, nous pourrions nous ectendre. »
Le marquis Tadesco ne parut point surpris. îi soïirit et dit :
— c Certes, monsieur, puisqu'il vous est agréable, je me ferai une grande joie d'initier votre fils aux mystères du rudiment latin.
c( Nous ferons de lui un homme et un citoyen, et Dieu sait jusqu'oii ira mon élève, en ce beau pays de liberté et d'humanité, n peut devenir ambassadeur, mon cher monsieur. Je dis : savoir c'est pouvoir.
— « Vous reconnaîtrez la boutique, dit le relieur ; il y a mon nom sur l'enseigne, i
Le marquis Tudesco, ayant caressé l'oreille du fils et salué le père avec une familiarité noble, s'éloigna d'un pas ^f*r core léger.
l6 LIS DÉSIRS OS JEAll SSRYIIB
La man[fii8 Tadesco rerînt, Boarif à la Servien qui lui lançait des regards empoitonnés, salua le relieur de Tair d'un protecteur discret et fit acheter des grammaires.
Il donna d'abord ses leçons assez réga- Bèrement. Il t'était pris de goût pour cet récitations de noms et de verbes qu'il écoutait d'un air vénérable et propice, en déployant lentement son cornet de tAbao, et qu'il entrecoupait d« réflcuont ba-
LIS DéSiaS DB JEAN 8EHVIBS I7
dines dont la bonhomie, relevée d'une pointe de férocité, trahissait s^n génie de sacripant bon apôtre. Il était facétieux et grave, et feignait longtemps de ne pe»
voir sur la table le verre rempli de vin à son intention.
Le relieur, le considérant comme or.
homme capable mais désordonné, le trai tait avec beaucoup d'égards, car les vice? de conduite ne nous choquent guère que chez des voisins, ou tout au plus chez de:; compatriote!. Jean s'amusait à son insii des malices et de F éloquence de ce vieillard, qui réunissait en lui le prélat et le bouffon. Les récits de ce rare conteur passaient Fintelligence de Tenfant mais non sans y laisser certaines impressions confuses d'audace, d'ironie etdecynisme.
Seule la Servien gardait à cet homme une haine et on mépris entiers. Elle ne s'expliquait point sur lui, mais elle opposait un visage rigide, à longues peaux, et
<8 LES DÉ8IKS DK JBAR SERVIBR
deux yenx de flamme aux salutations courtoises que -3 professeur ne manquait jamais de lui faire, avec un tour particulier de ses petites prunelles grises.
Un jour le marquis TuBesco entra dans la boutique en titubant ; ses yeux qui pétillaient et sa bouche arrondie par une disposition à l'éloquence et à la volupté, son ne^ capable, ses joues roses de beau vieillard, ses mains grasses entr 'ouvertes et son gros ventre lestement porté lui donnaient, sous le veston et le feutre, une parfaite ressemblance avec un petit dieu agreste de ses ancêtres, le \ieiix Silène.
La leçon fîit, ce jour-là, vague et capricieuse. Jean récitait d un ton monotone : iOMG, mones, nionei... monehani, mone^ r<u, monebat... Tout à coup, M. Tudesco »v3 poussa en avant, fit horriblement grin-
(»;r sa chaise et, posant '-^^ - sur l'épaule
<ie son élève, lui dit :
— « Jeune enfant, je vais te donner
LX8 DÉSIRS DB JBAK SERTIBR I9
aujourd'hui une leçon plus profitable que tout le misérable enseignement dans lequel je me suis renfermé jusqu'à présent.
« C'est une leçon de philosophie transcendante : Ecoute-moi bien, jeune enîajii. Si tu t'élèves un jour au-dessus de ta condition et si tu parviens à prendre connaissance de toi-même et du monde, tu reconnaîtras que les hommes n'agissent que par égard à l'opinion de leurs semblables, en quoi ils sont, per bacco ! de bien grands insensés. Ils craignent qu'on les blâme et souhaitent qu'on lei loue.
« Ils ne savent donc pas, les sots, que ie monde ne se soucie pas plus d'eux que d'une noisette et que leurs plus chers amis les verront glorifiés ou déshonorés sfiBS perdre une bouchée de feur festin. Apprends de moi, carojîgimolo, que l'opinion ne vaut pas le sacrifice d'un seul de nos désirs. Si tu mets cela dans ta
SO lis DiSIRS DB JXAn 8RRTIKS
tête, tn seras nn homme fort el .w pourrai te vanter d'être l'élève du marquis Tu desco, de Venise, le proscrit qui a tradui dans une soupente glacée, sur du papiei à chandelles, le poème immortel de Torquato Tasso. Quel labeur I »
L'enfini écoutait, sans le comprendre, ce bavardage d'ivrogne philosophe ; mais M. Tudesco lui faisait l'effet d'un homme singulier, effrayant, et plus grand de cent pieds que tous ceux qu'il avait encore vos.
Le professeur s'échauffait :
— « Eh ! s'écria-t-il, en se levant, quel prix l'immortel et infortuné Torquato Tasso remporta-t-il de tout son génie?
Quelques baisers furtifs sur les marches d'un palais. Et il mourut de faim dans an inflSime hôpital. Je dis : l'opinion I l'opinion, cette reine du monde : je lui arracherai sa couronne et son sceptre. L'opinion, elle règne sur la pauvre Italie,
LES DÉSIRS DS IBAH SBBTIIM 21
comme sur le reste du monde. Ah I Tltalie î quelle fulgurante épée viendra donc on jour briser ses fers, comme je brise cette chaise? »
En effet il avait saisi sa chaise par le dossier et il la frappait rudement contre le plancher.
Mais il s'arrêta tout à conp, sonrit finement et dit à mi-voix :
— « Non, non, marquis Tudesco, laissez, laissez cette pauvre Venise en proie à la barbarie tudesque. Les fers de la pétrie, c'est le gagne-pain du proscrit. »
Le menton dans sa cravate, il riait en lui-même et son gilet se soulevait par saccades.
La Servien, qui assistait à la leçon en tricotant un bas et qui depuis quelques instants, ses lunettes relevées au miUeu du front, observait le professeur d'un air stupéfait et défiant, s'écria comme en elle même:
33 LIS DÉSIRS DE JKA» SBBTISH
— « Si ce n'est pas abominable de venir cbez les gens quand on est ivre I »
M. Tudesco ne sembla pas l'entendre.
Il était redevenu calme et facétieux.
— c( Jeune enfant, dit-il, écrivez U matière d'un thème. Écrivez : < La pire « des choses... la pire des choses, a écrid vez. . . est une femme vieille et mé- « chante. »
Et, se levant, il salua la Servien avec la grâce noble d'un prélat, donna une ^pe amicale sur la joue de l'enfant, puis sortit.
Mais à compter de la leçon suivante, il étala tous ses respects et toutes ses grâces devant la vieille femme. Il arrondissait les coudes, mettait sa bouche en cœur, faisait la roue. Elle ne se rendait '>as et gardait une immobilité haineuse le vieille chouette.
Mais un jour qu'elle cherchait ses lunettes, ce qui était son occupation ordi-
LES DtSIRf DE lEAK SERYIEOf
naire, M. Tudesco lui offrit les siennes et l'obligea à les essayer; elle les trouva à sa vue et en éprouva pour lui un peu de sympathie. L'Italien, profitant de cet avantage, entra en conversation et dit habilement du mal des riches. La bonne femme l'approuva. Il s'ensuivit un petit commerce de menus propos. Tudesco avait des remèdes contre la pituite. Cela aussi fut bien reçu. Il redoubla de câlineries, et la concierge, qui le voyait sourire sur le pas de la porte, dit à la tante Servien : « C'est votre amoureux. » La tante avait beau dire qu'à son âge on n'avait pas besoin d'amoureux, elle était flattée. M. Tudesco y gagna ce qu'il voulait, c'est-à-dire d'avoir, à chaque leçon, son verre rempli jusqu'au bord. On lui laissait même, par politesse, le litre quand il n'était qu'à moitié plein. Mais il avait le tort de le vider.
Il demanda un jour du fromage. « G*
ik I>IS DESIRS DS lEkh SIETIEI
qu'il en faut, dit-il, pour le repas d'une souris. Les souris aiment, comme moi l'ombre, le silence et les livres; elles yivfmt de miettes, comme moi. »
Ces façons de sage indigent firent un mauvais effet; la tante redevint muette et sombre.
M., Tudetco disparut au printemps.
liBS OiSIftB Dl IBAJI BBâYIBr )5
Le relieur, bien qu'il gagnât peu, «e résolut k faire entrer son Jean dans une pension où Teniant pût recevoir un enseignement régulier et complet. Il choisit on externat voisin du Luxembourg, parce qu'il vit la tête d'un acacia sur le mur el que la maison lui sembla gaie.
Jean, nouveau et petit (il avait alors onze ans), garda pendant quelques semaines la stupeur dont l'accablaient la brutalité joyeuse des écoliers et l'épaisse
96 LIS OÉSiaS DE JXÀH SBRTISH
gravité des maîtres. Peu à peu, il s'accoutuma à sa tâche, s'appropria quelquesunes des ruses par lesquelles on évite les punitions, inspira à ses camarades assez d'indifférence pour qu'ils ne lui volassent plus sa casquette et apprit à jouer aux biUes. Mais il n'aimait guère la pension et, à cinq heures du soir, quand la prière était dite et la gibecière bouclée, il se jetait d'un élan joyeux dans la rue toute dorée par le soleil couchant. Dans l'ivresse de la liberté, il faisait de grands bonds, voyait tout, gens et bêtes, voitures et boutiques, sous un charme, et il en mordait de plaisir le bras, la main, de U Servien qui l'accompagnait en portant la gibecière et le panier.
Les soirées étaient paisibles. Jean îa!sait des bonshommes et rêvait sur ses cahiers à un bout de la table que la Servien achevait de desservir. Le père lisait. Bb vieillissant il avait pris goût aux livres ; il
lisait les fables de La Fontaine, l'Histoire de France d'Anquetil et le Dictionnaire philosophique de Voltaire, « pour se rendre compte », disait-il. Sa sœur tentait vainement de l'interrompre par quelques aigres observations sur les voisins ou sur a le gros homme qui n'était pas revenu », car elle s'était obstinée à ne point retenir le nom du marquis Tudesco.
»S LKS DtSIRS DX JBAH SKRV
Jean ^t bientôt occupe tout entier par le catécnisme, les sermons, les cantiques qui précèdent la première communion.
Enivré de chants d'orgue, parfumé d'«icens et de fleurs, chargé de scapulaires, de chapelets, de médailles et d'images, il prit, comme ses camarades, un air important et un ton de retenue. Il se montrait dur et froid envers sa tante qui ne parlait pas avec assex d'exaltation du c grand jour i». Bien qu'elle eût mené
LBf DÉSIRS DB JISâH SSaVISH 9^
longtemps son neveu chaque dimanche ii la messe, elle n'était pas dévote. Pro hahlement elle confondait dans une coui mune haine le luxe des riches et le^ pompes du culte. On l'avait plus d'un^^ fois entendue sur les bancs des boule vards déclarer à quelque invalide qu'ell. avait de la religion, mais qu'elle n'aimait pas les prêtres, qu'elle priait Dieu che2 elle et que ses prières valaient bien celles qu'on faisait dans les éghses en étalant des crinolines. Le père s'associait mieu?t à la nouvelle humeur de l'enfant. Il se sentait intéressé et presque ému. Il tenait à relier lui-même un livre de mesie pour la cérémonie.
Quand vinrent les jours de retraites et de confessions générales, Jean s'enfla d'un vague orgueil. Il attendait quelque chose d'extraordinaire. Le soir, en sortant de Saint-Sulpice, avec deux ou troi.^ de SCS camarades, il se sentait cnveloj«pé
OO LES DÉSiaS DS SEA9 8SSTXSK
d'une atmosphère de miracles; il lui «embîait nécessaire qae quelque chose de divin s'accomplît. Ces enfants se racontaient des histoires étranges et pieuses qu'ils avaient lues dans quelque petit livre d'édification. C'était l'apparition d'un moine sorti de la tombe avec les pieds et les mains percés et le côté ouvert ; ou quelque religieuse, belle eoromc les figures voilées des tableaux d'église»
expiant dans le feu de l'enfer des péchés mystérieux. Jean avait son histoire préférée. Il contait en frissonnant que saint François de Borgia après la mort de la reine Isabelle, qui était d'une beauté foagnifique. dut faire ouvrir le cercueil où elle reposait dans sa rcbe brodée de perles; son imagination refaisait celte morte royale, la revêtait de toutes les tnagics rie l'inconnu et épiait sur elle les enchantements de la beauté dans le»
abimet de la mort. Et tout en pariant, il
LES DÉSIE5 DE JliAR SEâVIEK 3l
entendait, par le crépuscule, passer des soupirs dans les platanes du Luxembourg.
Le grand jour vint. Le relieur, qui assistait à la cérémonie avec la Servien songea à sa femme, et pleura.
Il approuva entièrement Texhortation du curé, dans laquelle le jeune homme sans ibi était comparé au coursier sans firein qui vole aux précipices. Cette comparaison le frappa ; et il lui arriva longtemps après de la citer avec complaisance. Il résolut de lire la Bible, comme ^ il avait lu Voltaire,, « pour se rendre compte ».
Jean (juîtta la nappe de lin, surpris ^ d'être le même et déjà déçu. Il ne devait '\ plus jamais ressentir la ferveur première.
S% LKl DÉ8IB8 DB JEAN 8KBTIEN
VU
Les vacances approchaient. Par tm midi brûlant, Jean était assis à l'ombre sur le parapet qui bordait la cour du côté du jardin du maître. 11 jouait mollement à la marelle phcDÎcienne avec un camarade joli comme une fUle sors ses cheveux bouclés et dans sa veste de coutil écm.
— « Ewans, lui dit Jean» en poussant un petit caillou le long d'une des lignes tMcées au fusain sur la margelle de
LES OÉSiaS DS JBAN SBRYIEH 35
pierre, Ewans, tu dois bien l'ennuyer d'être pensionnaire?
— <( Maman ne peut pas me garder che& elle, » répondit Ewans.
Servien demanda pourquoi.
— « Parce que... » répondit Ewans.
Il regarda longtemps le caillou blanc
qui lui servait h jouer, puis il ajouta :
— « Maman voyage.
— « Et ton père ?
— c( Il est en Amérique. Je ne Tai jamais vu. Tu as perdu. Recommençons. ï.
Servien, qui s'intéressait à M"* Ewan^^ à cause des magnifiques boîtes de bonbons qu'elle apportait à son enfant, fil cette question :
— a Tu l'aimes bien, ta mère? »
L'autre répondit •
— « Pardi I j^ Puis il ajouta :
— a II faudra que tu viennes me voir an jour, pendant les vacances, chez ma
34 LES DÉSiaS D8 JBAN SE&TIIR
inan. Tu verras : c'est très joli chez nous ; il y a des canapés et des coussins à n'en pas finir. Mais il ne faudra pas tarder, parce que nous irons bientôt à la mer. » Un maigre domestique parut dans la cour et jeta au milieu des cris aigus àen écoliers un appel que n'entendirent pas les deux joueurs de marelle. Un gros garçon, qui se tenait par punition seul contre le mur avec la tranquillité de l'habitude, soufHa dans ses deux mains ajustées en cornet :
— ce Ewans, on te demande au pari&ir. »
Le surveillant s'approcha :
— <c Monsieur Garneret, dit41, vous ferez ce soir une demi-heure de piquet pour avoir rompu le silencr ^ui vous était ordonné. Monsieur Ewans, allez au parloir. »
Ëwans battit des maini , sauta de joie et dit à son ami :
— « C'est maman I Je lai dim que te
viendras à la maison. »
Servien, rougissant déplaisir, balbutia qu'il demanderait la permission à son père. Mais Ewans avait déjà traversé la cour en laissant derrière lui un sillage de poussière.
La permission fut aisément donnée par M. Servien, bien persuadé que tous les enfants admis dans un pensionnat si coûteux étaient issus de parents bien situés dans le monde et dont la fréquentation ne pouvait être qu'avantageuse aux manières présentes et à rétablissement futur de son fils.
Les renseignements que Jean lui donna sur M"* Ewans devaient paraître excessivement vagues, mais le relieur était accoutumé à ce que les mœurs des gens ricbes fussent enveloppées pour lui d'un impénétrable mystère.
La tante Servien fit à ce sujet quel-
36 LSS DiSIBS OK JEAN 8BHVIS1I
ques observations très générales touchant les gens qui vont en voiture. Piiis elle se rappela l'histoire d'une grande dame qui, comme M— Ewans, avait mis son fils en pension et qui, de plus, fut compromise dans une affaire de pots-de-vin, tous Louis-Philippe.
Elle ajouta en manière de conclusion que r habit ne fait pas le moine, qu'elle se croyait, bien que ne portant pas de chapeaux, plus honnête que les femmes de c la haute j», toutes des sucrées, et elle plaça son proverbe préféré : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.
Jean n'avait jamais vu de ceintures dorées; mais Timage, dans son vague, lui souriait.
Les vacances étant venues, la tante, an jeudi, après le déjeuner, tira de l'armoire un «rilet blanc. Jean, tout endimanché, monta sur un omnibus qui le conduisit à la rue de Rivoli. U monta
LB8 OÉSIRâ D8 JKAK 8EhVIS« S^
quatre étages d'un escalier dont \^ tapis, fixé aux degrés par des tringles de cuivre, lui parut surprenant.
Les notes d'un piano arrivaient sur le palier. Il sonna, rougit et regretta d'avoir sonné. Il eût voulu s'enfuir. Une femme de chambre ouvrit la porte. Edgar Ewans était derrière elle, dans un de ces costumes de toile écrue qu'il portait si aisément.
— a Viens, » lui dit-il.
Et il l'entraîna dans un salon dont les rideaux mi-clos laissaient passer des flèches de lumière qui se brisaient en éclats sur des glaces et des appliques dorées. Une odeur irritante et douce traînait dans cette pièce étouffée par l'abondance des •iièges capitonnés et l'amas des coussins.
Jean^ aperçut dans cette ombre une dame trop différente de celles qu'il avait remarquées jusque-là pour pouvoir se faire une idée de sa nature, de sa beauté,
38 LES DfSI&B DE JBAN SBRYIBlI
de «on âge. U n avait jamais vu d'yemx d'un éclat si vif sur une peau si mate, ni de lèvres si rouges, souriant avec une telle expression d'habitude et presque de fatigue. Elle était assise devant son piano dont elle agaçait lentement les touches, sans former aucune phrase mélodique.
Jean voyait surtout d'elle une chevelure dont l'arrangement le frappait comme quelque chose de mystérieux et de beau. Elle tourna la tête vers lui et, caressant d'une main la blonde de son peignoir :
« Vous êtes Tami d'Edgar? dit-elle, u un ton cordial, mais d'une voix qui ttrobla rude à l'enfant, dans ce salon parfumé comme une chapelle.
— a Oui, madame.
— a Vous plaisez-vous à la pension?
— « Oui, madame.
— « Les maîtres ne sont pas trop sévères?
LUS oâsîaa db isas bertism Sg
— « Non, madame.
— « Vous n'avex plus votre mère? »
A cette questioB, la voix de M"" Ewans
ft'était adoucie.
— « Non, madame.
— « Que lait votre père ?
— « Il est relieur, madame. »
Et le fils du relieur rougit en faisant
cette réponse. En cette seconde, il eût bien consenti à ne jamais revoir son père, qii*il aimait, s li eût pu, b ce prix, passer pour le fils d'un capitaine de frégate ou d'un secrétaire d'ambassade. Il songea tout à coup qu'un de ses condisciples était fils d'un médecin célèbre et que le portrait de ce médecin était exposé dans les vitrines des papetiers.
C'était un père comme celui-là qu'il fallait annoncer à M"' Ewans. Par quelle injustice ne le pouvait-il pas ? Il était bon- \
teux, comme s'il avait dit une inconvenance.
40 LBI DÉSIRS DB JBAN SSBVIBR
Mais la mère de son ami lavait écouta &vec une indifférence parfaite.
Elle continuait à promener ses doigU au hasard sur le clavier.
Puis;
— a D faut bien vous amuser aujourd'hui, mes enfants. Nous irons nous promener. Voulez -vous que je vous mène à la fête de Sainl-Cloud ? »
Edgar fut d'avis qu'on y allât, à cause des chevaux de bois.
M"* Ewans se leva, rajusta par un joli geste ses cheveux cendrés et donna en passant un regard oblique à la glace.
— a Je vais m'habiller, dit-elle ; ce ne sera pas long. »
Pendant qu'elle s'habillait, son fils.
4issis au pi»jio, cherchait à se rappeler ur air d'opéra bouffe, et Jean, mal à l'aise sur le bord de sa chaise, contemplait dans le salon des choses étranges et somp tueuses qui loi semblaient tenir m^sté
LIS DÉSIRS DE JBAN 8SBVISN ^1
rieusement à la personne de M** Ewans et qni le troublaient presque autant qu'elle même Tavait troublé.
Enveloppée d*une odeur légère et d'un frisson de soie, elle reparut en ajustant les brides du chapeau qui lui faisait un léger diadème.
Elle souriait.
Edgar la regarda :
— « Maman, il y t quelque chose...
Je ne sais pas quoi, qui te change. »
Elle contempla dans la glace sa chevelure dont la couleur blonde avait des reflets d'un violet pâle.
— « Il n'y a rien, dit-elle ; seulement j'ai mis de la poudre dans mes cheveux. .^
Elle ajouta :
— « Gomme l'Impératrice. »
Et elle sourit encore.
Elle mettait ses gants. On sonna. La femme de chambre vînt dire à sa maîtresse que M. Dôlbèque attendait.
43 LES DÉ^iaS DB JBAR SKRVrSll
M"* Ewans fit la moue et dit qu'cHie ne pouvait recevoir ; la femme de chambre fit tout bas quelques observations très sèches. M"^ Ewans haussa les
— €t Vous, restes là î » dit-elle aux otifants, et elle passa dans la salle à manger d'où s'éleva bientôt le murmure de deux Yoix.
Jean dennnidbi tout bas à Edgar qui était ce monsieur.
— « M. Delbèque, répondit Edgar. H a des chevaux et une voiture. D vend des cochons. Un jour, il nous a menés au théâtre, maman et moi. » •
Jean était surpris et un pen choqué de ce que M. Delbèque vendît des cochons.
Mais il n'en dit rien et demanda si c'était un parent.
— « Non, dit Edgar, c'est un de nos amis. Il y a longtemps... au moins an an que nous le connaissons. »
LES DÉSIRS OF JKArf SEBYISIT 43
Jean, revenant à son idée, fit cette question :
— (( Est-ce que tu lui as tu vendre se» cochons?
— « Que tu es bêtel répondit Edgar ; il les vend en gros. Maman dit que c'est an fameux métier. Il a un porte-cigare avec un bout d'ambre et une femme toute nue sculptée en écume de mer. ïmaginetoi qup Tautre jour, il est venu conter h maman que sa femme lui faisait Jeu «cènes abominables. »
M"* Ewans passa la tôte par la porte entr'ouverte :
— .« Allons, dit-elle, allons! »
Et ils allèrent. A peine dans la rue, un
homme qui fumait salua familièrement
la jeune femme, d'un geste de sa main
gantée. Elle murmura entre ses dents.
— « Nous n'en aurons jamais finit »
L'homme dit en grasseyant :
— « Chère amie, j'allais chez vous
44 LES DÉSiaS DE JEAIf 8ERTIIR
VOUS offrir une boîte de cigarettes du Levant. Mais je vois que vous prcmenei une penJon, ma parole d'honneur I une pension. Vous prenez des élèves. Tous mes compliments. Faites-en des hommes, chère amie, faites-en des hommes. » M"' Ewans, le sourcil froncé et les lèvres pincées, répondit :
— « Je suis avec mon fils et un ami de mon fils. j>
Le monsieur considéra au hasard un des enfants qui se trouva être Jean Servien.
— « Très bien, très bien, dit-il. Ce garçon-là est votre fils?
— «r Ahî non, par exemple I » t'écriat-elle avec vivacité.
Jean se sentit comme renié et. penlant que, d'un beau geste, elle posait la loain iiiT l'épaule de son fils, il* remarquait la tenue aisée et le costume élégant le «on camarade, et il regardait avec dé-
LBS DÉfIBS DE IEâH 8EBTISM 4$
j;oût sa propre jaquette taillée par la Ser- L<\
vien dans une redingote du relieur. ^
— « Aura-t-on l'honneur de vous voir ce soir aux Bouffes ? demanda le monsieur.
— a NonI » répondit M"^ Ewans, et du bout de son ombrelle elle poussa les ^ants en avant.
Ils vont tous trois légers sous les marronniers des Tuileries, traversent le pont, descendent sur la berge, enjambent la passerelle branlante, puis le ponton d'embarquement.
Ils sont il bord du bateau à vapeur qui exhale au soleil une robuste odeur de goudron. Les longs parapets gris passait, puis les berges boisées.
Saint-Cloud I Dès que les amarres sont jetées, M"' Ewans saute sur le pont du débarcadère. Elle va droit au bruit des clarinettes et des grosses caisses, avec ses petits compagnons qu'elle guide du bout de son ombrelle.
46 LES DÉSIBB 2>S 1149 SBRTIBII
ue fat une grande surprise pour Jean, quand M*^ Evans lui fil « essayer sa chance » à la lotene. Jl s'était Wéj à promené arec la Servien dans lira foires de banEeue, mais sa tante Fy avait détourné si énergiquement de toute dépense, qu'il croyait les tourniquets et les tirs réservés k une classe de personnes dont il n'était pas. M"* Ewans prit un grand intérêt au jeu de son fils à qui elle recommanda de pousser fortement la manivelle.
Elle avait sur la chance les idées les plus superstitieuses. Elle or appelait » les gros lots. Elle battait les mains quand Edgar gagnait un coquetier; les coupa malheureux la désolaient, soit qu'elle fût aveuglément cupide pour le bien de son fils, soit plutôt qu'elle vît dans cette malechance on préssge. Apres deux ou trois tours de perte, elle écarta son fils, fit tourner le disque de bois si brusquement que son fdix de porcelaine et de verrerie
LES DÉSIRS DK JEAN SERYIKII ^7
en tima, et elle joua pour son propre compte une fois, deux fois, vingt fois, trente fois, avec fiïreur. Ce fui ensuite toute use affaire de changer les petits lots contre un gros, suivant l'usage. Elle s^ décida pour un service à bière dont elle donna les pièces à porter aux deux amis. Ce n'était qu'un commencement. Elle retint les enfants à chaque boutique. Elle leur fît tirer ;!es macarons au jeu de h rouge et de la noire. Elle leur fît éprouver leur adresse dans tous les tirs, avec de? arbalètes chargées de petits cylindres de terre glaise, avec des pistolets et de» carabines à capsules et balles de plomb, h toutes les distances, sur toutes les cibîcs, contre des figurines de plâtre, des pipes tournantes, des poupées et contre FoBttf dansaTxt à la cime d*un jet d'eau.
Jeaa Senrf.en n'avait jamais fait un tei cxercicQ, ci osé si vite de tant de ciiosea diverses.
4S LBS DÉSIRS DE JEAN SEaVIES
Les yeux criblés de formes brutales et vie couleurs criardes, la gorge brûlée de poussière, coudoyé, pressé, poussé, bousculé par la foule, il était ivre de cette débaucbe de jeux.
H voyait M*"" Ewans ouvrir sans cesse son petit porte-monnaie en cuir de Russie, et une puissance nouvelle lui était lévélée. Ce n'était pas tout encore. D fallut faire tourner la toupie hollandaise, monter sur les chevaux de bois, rouler du haut des montagnes russes, et touraer dans les gondoles vénitiennes, se Taire peser dans la balance, toucher le bras de la femme torpille.
Mais M*' Ewans reyenait sans cesse devant la maringote d*une somnambule translucide de Paris munie d*un certificat signé par le ministre de TAgriculturc et do Commerce et par trois médecins de la Faculté. Elle regardait avec envie les bonnes monter en rougissant dans la
LES DÉSIRS DE JEAlf SBRTISH 49
voiture meublée d'un lit et de deux chaises ; mais elle n'osait pas monter comme elles.
Elle se rappelait qu'une somnambule avait aidé une de ses amies à retrouver des couverts volés.
Elle avait même consulté une tireuse de cartes peu de temps avant la naissance d'Edgar, et celle-ci lui avait annoncé un garçon. Ils étaient las tous les trois e^ chargés de porcelaine, de verrerie, de mirlitons, de bâtons de sucre de pomme, de pains d'épice et de macarons. Ils er trèrent pourtant dans la baraque des fi gurines de cire, oii ils virent le corps de monseigneur Sibour exposé dans la chapelle ardente de l'archevêché, l'exécation de Marie Stuart, des membres atteints de difré'-entes maladies hideuses r/t une Géorgienne sortant du bain. Un écriteau indiquait que cette Géorgienne était le type le /Jus pur de la beauté féminind.
50 LBS DâSXRS DE JZAIf SBaTIKN
M** Ewans l'examina arec une ctiricsîté qni bien vite devint malveillante
— « On dira tout ce qu'on vouara, murmura-t-elle ; je ne voudrais pas pour tout au monde avoir des pieds si grands et une taille si forte. Et puis, ces figures régulières ne plaisent pas du tout. On aime mieux un visage expressif. »
Quand ils sortirent de la baraque, le soleil était bas et la poussière flottait en nuages *i*or sur la foule des femmes, de« ouvriers et des militaires.
C'était l'heure de dîner. Mais en passant devant le cirque des singes.
M"' Ewans vit une telle queue de curieux se couler sous la draperie de toile à matelas de Testrade, qu'eUe ne put rés^ter à la force de Texemple. Du reste une canoaité l'attirait ver» les singes qu'on loi avait dits sensibles à la beau té des femmes. Maiô le spectacle détourna ses idées. Elle TÎt nn caniche en pantalon rouge fusillé
LES DÉSÎHS DE jrBA» SEaV£gi3 5l
comme déserteur malgré sa mine hontnête. Les larmes lui en vimrent aux yeux, tant elle était seasibie aux illusions da théâtre I
— « C'est pourtant vrai, dit-elle, le cœur gros. On a vu de» pauvres mîli- ' adres fusilles pour avoir couru sans permission au lit de mort de leur mèrOt »u pour avoir souffleté un officier insoient. y>
Quelque vieille chanson de Déranger, V ntendae chez de» ouvriers, dans son enfance plébéienne, lui remontait à la mémoire et ajoutait à son attendrissement.
Elle raconta la lamentable histoire do chien condamné, et rendit les deux enfiinls tout tristes.
?^Iais au pied même du cirque, un marchand de mirlitons, coiné d'un casque de papier, les fit éckter de rire.
11 fallait songer à dîner. Elle savait une ftaber^e, aii bord da la Seine, oî^ Von
pourrait manger une (riture sous la tonnelle. Ils y allèrent.
La Parisienne et la cabaretière 3e saluèrent d'an clignement d'œil. Il y avait longtemps que celle-ci n'avait vu madame , elle ne connaissait pas les deux petits mesfi'sars : mais ils étaient tout de même bien mignons. M"' Ewans commanda le repa?
comme eût fait un connaisseur, savamment et dans Fargot des restaurants.
Elle, ion chapeau débridé; eux, le dos contre la treille, ils savouraient en silence leur lassitude délicieuse . Es voyaient la rivière et ses berges vertes à travers une arcade de vigne vierge. Leur pensée coulait insensiblement comme l'eau qu 'il.^ regardaient. L'ombre et la firaicheur du îoir vinrentles caresser mollement. C'est ilors que Jean Servien, en regardant >!■• Ewans, éprouva pour la première fois sA douceur de se sentir près d'une femme.
Bientôt, échauHé par un peu de vin
LIS DÉSIRS DB JXAR 8ERTIBN 53
mêlé d'eau qu'il avait bu, il ne vit plus rien que ses rêves pleins d'images élégantes, absurdes et nobles. Et c'est environné de ces visions qu'il retourna à la fête, où l'entraîna M"' Ewans, insatiable de spectacle et de bruit. Des arcs lumineux s'élevaient à intervalles réguliers sur l'avenue bordée d'écboppes et de tréteaux, mais les allées latérales étaient sombres et désertes sous leurs grands arbres noirs. Des couples y passaient lentement. Le bruit des musiques foraines y venait en s'adoucissant. Ils étaient là, quand an orcbestre de clarinettes, de trombones et d'ophicléides éclata près d'eux, en jouant une polka de bal public. Dès les premières mesures, M** Ewans n'y put tenir. Elle attira Jean contre elle, lui arrangea les bras dans les siens et, d'un coup de bancbe l'élevant de terre, se mit à danser avec lui. Elle se balançait au rytbme de la musique mais lui, gaucbe et troublé.
64 LES DÉSIRS DE lEAN SEBVIBII
ne s'enlevait pas ; il la retardait et la heui^ tait. Elle se détacha brusquement de loi et dit avec une impatience sèche :
— ce Vous ne savez donc pas danser f Viens, Edgar. »
Elle fit, dans Tombre» quelques temps de danse avec lui. Puis, rose et souriante :
— « A la bonne heure! » dit-eUe.
Servien, sentant son impuissance,
f était devenu sombre. Une colère sourde \ Ini montait au cœur. Il souffrait, et il se sentait un besoin de haïr.
Le retour en fiacre fut silencieux Jean se rompait les jamLes pour ne pas frôler les genoux de M"* Ewans qui sommeillait au fond de la voiture. Elle le laissa descendre devant sa porte sans se réveiller tout à fait pour lui dire : « Adieu , naonsieur. d
En rentrant au logis, il s'aperçof pour
î première fois d'une odeur de colle qui
loi sembla insupportable. La chambre
OÙ il avait longtemps dormi heureux et ^ aimé lui parut misérable. Il s'assit sur ; son lit et regarda avec une tristesse amère le bénitier de porcelaine dorée, l'estampe commémorative de sa première communion, la cuvette posée sur la commode et, dans les angles, des piles de cartons et de papiers vernis pour reliures.
Tout ce qui l'entourait lui semblait animé contre lui d'un esprit méchant et injuste. Il entendait de la pièce voisine son père qui ronflait. îl se le figura à soi? établi, avec son tabher de serge, tran quille, content. Quelle honte î Et, pour k « seconde fois dans un tour de cadran, il rougit de son père.
Ses songes furent pesants ; il rêva qu'il tournait indéfiniment dans des appareils compliqués, sans pouvoir évitt^r de toucher ie genou de M** Ëwans, malgré la peur qu'il en avait.
Il vit aussi, dans un champ, d'innom-
56 LIS DifIBS DB JBAH 8BBTIBM
brables cochons de marbre, élevés sttr des socles de pierre, et M. Delbèque se promenant lentement an milieu de ces troupeaux inanimés.
LIi DiSIRS DE JSAK SEaVIEH $7
Le lendemain» il se réreilla maussadti et abattu.
— a Eh bien! lui dit son père, en aspirant avec bruit chaque cuillerée d'une écuelle de soupe, eh bien I t'es-tu amu;>é hier, mon garçon ? d
n répondit brièvement et avec répugnance. Tout lui soulevait le cœur. L-^ robe d'indienne de sa tante lui donnait une sorte de rage.
53 LES DÉSIBS DE JEA.K SERTIIN
Le père faisait des questions minutieuses ; il aurait eu plaisir à refaire, tout en mangeant son potage, la promenade de «on fils. Il avait vu Saint-Cloud du temps qu'il était militaire. Mais il n'y était jamais retourné depuis. Il avait une idée : ils iraient tous trois à Versailles ; sa soeur aurait soin de faire cuire la veille un morceau de veau qu'on pût emporter. Ils visiteraient le musée, mangeraient sur le tapis vert et prendraient beaucoup de plaisir.
Jean, à qui ces projets faisaient horreur, ouvrit ses cahiers et mit la tête dans ses livres, pour se dispenser d'en' davantage et de répondre. Il se m^y.*^*. d'ordinaire plus lentement ii l'ouvrage.
Son père lui en fit la remarque, en le louant de son zèle.
— cr II faut, dit-il, â 'amuser quand ce&i rheured-C l'amusement et travailler quand c'est l'heure du travail, j»
£t il se mit à laminer sa peau de chagrin.
Jean rêva. 11 avait entrevu tout mi monde qu'il savait à jamais fermé pour lui et vers lequel toutes les forces de sa jeune nature l'entraînaient irrésistiblement. Il n'imaginait pas que M"" Ëwans pût être jamais différente de ce qu'il l'avait vue. Il ne se la figura ni autrement vêtue, ni autrement environnée. Il ne savait rien des femmes; celle-là lui était apparue toute maternelle, et c'était une mère comme M""' Ewans qu'il eût voulu avoir. Mais avec quels battements de cœur et quelle chaleur au front il évoquait cette mère chimérique î
A compter de la journée de Saint- Cloud, Jean se crut malheureux et il le devint en effet. U s'efforça d'être insoumis ; il était fier de rompre la discipune et de mépriser les châtiments.
Il suivait avec ses camai-ades de pension
60 LBt DÉSIRS DB JEAN SBRVIEII
les classes d'un lycée du quartier Latin. Dès qu'il avait pris sa place sur le plus haut des gradins de la salle bien chauffée, il lisait quelque roman sentimental, dissimulé sous des piles d'auteurs latins et grecs. Parfois le professeur découvrait, malgré sa myopie, le livre clandestin.
Jean avait ses heures d'éclat. Ses versions étaient remarquables, sinon par l'exactitude, du moins par l'élégance.
De même, il n'était pas sans exemple qu'on relevât dans ses thèmes des tournures heureuses. Il fit, sur ce sujet : « La vierge Théano défendant Alcibiade contre les Athéniens irrités », un discours latin qui, chaudement approuvé par M. Duruy, alors inspecteur de l'Instruotion publique, valut à l'élève quelques semaines de popularité scolaire.
D allait, les jours de congé, sur les boulevards et il contemplait avidement, à travers les glaces des boutiques, les bî-
LB8 DESIRS DB JEAN SERTIBH 6l
joux, les étoffes, les bronzes, les photographies de femmes, les mille choses dont les caprices frivoles lui semblaient les formes nécessaires du bonheur.
Entré en philosophie, il eut son premier chapeau de haute forme et il fuma des cigarettes, en compagnie. Son esprit ^"^
avait quelque chose de brillant et de fin qui amusait ses camarades. Il leur était supérieur par l'imagination.
Ses dernières vacances se passèrent a,,^
d'une façon tolérable. Son père, le trouvant un peu pâle, l'envoya au village chei des parents chartrains. Jean, après le« longs dîners de la ferme, allait s'asseoir ,.. sous up arbre, et Hsait un roman. Parfoie il all\it à la ville dans la voiture du meu- '^ '-^-^^ aier. Souvent il recevait le long de la route la pluie qui tombait tristement à la tombée du jour. Pais il avait le plaisir de se sécher à la grande cheminée d'une auberge du faubourg, devant le toume-
6a LKJ DÉSIRS DX lEJiU SIKTIIS
broche odorant. Il lui arriva même de chasser avec on fu&il à pierre tn compagnie de son cousin le meunier. Enfin, il pouvait se flatter, à son retour, d'être alli à la campagne.
LK.ft OiAiaS SE JEAK SEATIEH 63
A dix-huit ans^, il fut reçu bachelier.
Le soir de l'examen, M. Servien dé bcmcha une bouteille cachetée, qu'il gardait depuis longtemps en vue de cette solennité domestique et dont le vin, en se dépouillant» était devenu rose.
— € Un jeune homme qui a son diplôme dans sa poche peut entrer par toutes 1 les portes, d disait M. Servien, en buvant avec respect ce vin passé, qui avait été bon.
64 X>S> DÉSiaS DE JBAK SERTIKl
Jean expédia lestement le repas de tamille et courut au théâtre. Il ne connais^ sait encore les spectacles que par les a£Bches. U choisit, pour cette soirée, un grand théâtre où Ton jouait une tragédie. 0 prit son billet de parterre avec l'espoir oonfus d'entrer dans un monde de passions et de voluptés . Tout est trouble aux Ames troublées. En entrant dans la salle, il fut surpris et contristé du peu de spectateurs qu'il y avait aux fauteuils et dans les loges. Mais dès qu'il entendit les premiers grincements des violons qu'on aooordait, il regarda fixement la toile, qui s« "^eva enfin.
^- Alors, il vit, dans un palais romain, I debout, accoudée au dossier d'un siège ' antique, une femme qui portait sur sa robe de laine blanche la palla couleur de \ safran . Elle récitait , dans le bruit des pas, des étofTes et des petits bancs, un long monologue, et faisait des gestes lents. H
sentît en la voyant une joie inronrnie qui peu à peu devint aiguë et pr^Mjue douloureuse. La succession des scènes amena sur le théâtre une confidente, puis un héros, puis des comparses. Mais il ne voyait que la première apparition. Ses regards s'attachaient avidement à elle ; ils caressaient les deux bras nus, autour desquels jouaient des anneaux ; ils glissaient le long de la hanche, sous la haute ceinture; ils plongeaient dans les cheveux brans, ondulés sur le front et liés au chignon par trois bandelettes blanches ; ils se pressaient contre cette bouche qui remuait et contre les dents humides que, par moments, un reflet de la rampe faisait étinceler. Il voulait sentir, prendre, retenir cette chose belle et vivante qui lui était offerte en spectacle ; il l'enveloppait, Fétreignait des yeux.
i#'entr acte (car on change de décor an 9ours de cette tragédie) lui sembla fosti-
66 LKS DRglJlt Dl «KAN SSETIIR
dieux. Ses voîsma parlaient politiqub , on se passait deTant Im des quartiers d'oranges ; le marchand de journaux et le kmeur de lorgnettes Tassourdissaieiit. B redoutait que quelque éyéneniait subit vînt interrompre le spectacle.
La toile se releva sur des scènes de politique cornélienne, qui n'existèrent pas pour Servien. Par bonheur, la belle figicre en robe blanche reparut. Mais il la regardait trop ; il ne la voyait plus ; à force de fixer son regard sur les hmg« pendants d'or qui tombaient des oreilles de'ractrioe» il était ébloui ; ses yeux humides se fermaient et 9 n'enteudait pHs que le tintement cUtir de ses tempes.
Par un grand elTort, lors de la seène finale, il la revit et Tentcndit d*une manière nette et précise et non point 1&nt6fois comme une personne siaturoHe, car alors elle revêtait pour lai ki simplicité d'une viaicm surhumaine. Et quand, aa
LSS DÉSiaS DE JEAN SERVIEK 67
*%nal de la sonnette, la toile se déroula pour la dernière fois, il eut la sertsaticn d*un irrépar?])!© écroulement.
On joua ensuite le Tartfiffe, mais ni L ▼erre correcte des comédiens, ni le joli visage et les épaules rondes d'Elmire, ni les beau:! bras de la soubrette, ni les jeunes yeux dte Tingénue, ni les grands vers heureux qui remplissaient la salle réveillée ne remuèrent son âme arrêtée sur les le- Très d'une tragédienne.
En sortant, le premier souffle d'air frais qui lui frappa le visage dissipa son ivresse . il se remit à sentir et à penser. Mais il m pensait qu'à la tragédienne et ne voyait distinctement que l' image de cette femme . Cette obsession dans les rues noires lui était douce, et il fit de longs détours sur les quai&pcmr prolonger son rêve, emportant de voMpté autant et plus qu'il ncn pouvait contenir. Il était heureux parce qu'il était las ; nul désir ne s'élevait dan»
68 LES DÉSIRS D8 JBAll SERTIBn
aon âme accablée d'une fatigue délicieuse et ses yeux seuls avaient pourvu jusqu'à Fexcès aux appétits de sa nature vierge.
Il tomba à demi vêtu sur son lit, avec la joie de garder une belle image dans son âme. Le seul besoin qu'il éprouvât était de s'anéantir dans le sommeil encbanté qui pesait sur ses paupières d'adolescent.
A son réveil il cbercha des yeux quelque chose. Il ne savait pas encore qu'il était amoureux, mais quelque cUose lui manquait. Il n'eut pourtant d'autre envie que de lire les vers qu'il avait enS^^ndu réciter par Factrice. Il prit sur son étagère un tome de Corneille et lut le rôle d'Emilie. Tous les vers l'enchantaient également parce qu'ils ranimaient tous en loi le même souvenir.
Son père et sa tante avec lesquels il vivait n'avaient plus pour lui un sens et une figure bien nets.
Leurs plus rudes familiarités ne poa-
LES DÉ8IBS DE JEAN SEUYIEN 69
raient le distraire, et les brutalités d*\ine rie étroite et pauvre ne troublèren'^ point sa fête intérieure. Tout le jour, au fond de la boutique où l'odeur de colle forte le mêlait au fumet de la soupe au^ choux, il vivait dans une incomparable splendeur. Son petit livre, criblé de coups d'ongles aux couplets d'Emilie, sufïilait à l'entretenir dans la plus belle des illusions. Une image et des sons, c'était pour lui le monde.
En peu de jours il sut par cœur tous les yers de la tragédie ; il les récitait d'une Toix enflée et lente, et sa tante lui disait après chaque tirade, tout en épluchant des légumes :
— « Tu veux donc te faire curé, que ta prêches comme à l'église ? »
Mais elle approuvait en somme ces exercices et, quand M. Servien se plaignait <^n se grattant la tête de ce que son fils ne se décidât à embrasser aucune pro-
70 LB8 DÉSIRS DE JBAIf SKBTIBH
fessioki, elle prenait toujours la défen .e « du petit » et fermait la bouche au reUecr en lui déclarant qu'il n'entendait rien à rien.
Le bonhomme retournait aior» à ta peau de mouton. Ma», bien qv'il ne se îît pas une idée très nette de ce qfui se passait dans Fesprit de son Ses, parce que celui-ci, étant devenu «■ un monsieur JD, échappait à sa compétence, il s'inquiétait de ce qu'un repos, légitime rf'iilleurs à la suite d'en examen heu-
^ ement subi, se prolongeât sàmï. Il pressé de voir son fils gagner queî-
. u\rgent daos une admimstmtion. Od . ji avait parlé de l'Hôtel de Ville et des ainistèrei, et il cherchait dans sa tête s'il ne trouverait pas quelque pit>leci0ar dans sa clî^^ntèle. Mais il n'était pas honime à brusquer les choses.
U a jour que Jean Servien faisaîiimie de ces longues promenades dont ii avait
LKS DlliSIRB DS rEAtf 8KH¥IEN 7I
pris r habitude, il lut sur TafEche que son Emilie, M"* GaforieUe T***, jouait dans ]e s/yectaicle du soir. Cette fois, il mit, malgré l'opposition de sa tante, ses habits du dimanche, fit apprêter ses chc veux au fer et s'assit à Torches tre. Il L rcTit!
Tout d*abord, elle lui sembla moins belle qu'il ne se rétait figurée. Il avait tant travaillé, tant veillé sur la première image emportée d'elle que cette image s'était transformée à son insu, et le type même qui l'avait formée n'y répondait plus. Puis il était déconcerté de ne revoir ni la stola blanche et le manteau couleur de safran, ni les bracelets et les bandelettes qui lui avaisiit SfciïiLlé tenir
qu'ils ornaient. Maintenant, ) Liait le turban de Eoxane et le
iion noué L ■ '
/AlUJ.ii
reconnut qu'elle avait les bras un peu
7a Lit DiSI&S DB JBAR IBRTIBa
grêles et qu'une de ses dents était eu arrière de la blanche rangée. Mais à la longue ces défauts lui furent agréables parce qu'ils étaient en elle, et il l'en aima davantage. Cette fois, par le changement qui est Tessence même de la vie et par rimperiection qui est le caractère des êtres vivants, elle lui inspirait un intérêt sensuel et l'idée d'un- chose humaine à laquelle on pouvait se prendre et se mêler. Son admiration fut alors pénétrée d'attendrissement et pleine d'une triatesse infinie. 11 pleura.
Le lendemain il eut un grand désir de la voir telle qu'elle était dans la vie, en toilette de ville. C'était déjà quelque chose d'intime que de la rencontrer dans la rue. Un soir qu'elle jouait, il la guetta à la porte de l'administration par laquelle sortirent tour à tour les machinistes, les acteurs, les gardes de Paris, les pompiers, les habilleuses, les comédiennes, puis
LIS DÉSIKi DK JIAll SERVIBM 75
elle, bien enveloppée dans son manteau de fourrure, un bouquet à la main, grande, et si blanche dans î 'ombre, qu'elle lui semblait éclairée par une lumière intérieure. Elle attendit sur le seuil qu'on fît avancer une voilure.
Il pressa de ses deux mains sa poitrine et craignit de mourir.
Quand il fut sur le quai désert, il arracha une feuille à une branche qui pendait d'un platane. Puis, accoudé au parapet du pont, il jeta cette feuille dans le (leuve et il la regarda couler au fil de cette eau argentée par la lune et semée de feux tremblants. Il la regarda aussi longtemps qu'il put lavoir : c'était son propre emblème. Il s'abandonnait, lui aussi, au courant d'une passion brillante et qu'il croyait profonde.
74 LSB DÉSiaS DB JEAK SEBY^BH
n y avait, cjelte année-là, une exposition universelle sur le Champ de Mars.
C'était, sur les avenues, au soleil et dans la poussière, unlongfourmiliemcnt fl'hommes. Jean franchit le tourniquet lu péage et entra dans le palais de fonte. i suivait encore son amour, car il assolait celle qu'il aimait à toutes les représentations de l'art et du luxe. Il prit le parc et alla droit à l'cdicule égyptien. L'Egypte avait occupé ses rêves du tcmpi
toBB DâSîRS DE JSAS ISaTlEN ^5
qu'il ne songeait pa« qpa'à ume femane. Dans l'allée de sphinx et devant le temple peint, il ressentit <3ette impression de poésie qui »e dégage des femmes anciennes et singulières et que ressentent vivement les amoureux. Le sanctuaire lui sembla vénérable, malgré l'usage forain auquel il savait dans cette exhibition universelle. En voyant le» bijoax de la reine Aahotep qui vécut et fut beUe au temps des patriarches, il songea avec mélancohe à ce qui avait été et n'était plus. Il se r^résentales cheveux noirs qui avaient parfumé ce diadèm^e de sphinx, les bras fins et bruns que ces perles d'or et de lapis avaient touchés, les épaules sur lesquelles ces ailes de vautour s'étaient posées, les seins aigus que ces chaînes, que ces gorgerins avaient pressés, îa poitrine contre laquelle ce scarabée d'or aux élytres bleues tiédissait autrefois, la petite main royale qui avait
76 LKS DÉ8IRB DI JEAH SIRVIIV
tenu ce poignard courert de fleurs et de têtes de femmes. Il ne pouvsit concevoir que ce qui était on songe pour lu \ eût été une réalité pour d'autres hommes . n se perdait à suivre Técoulement deN choses. Il se disait qu'une autre form( vivante s'évanouirait à son heure et qu'il serait vain alors qu'elle eût été tant dési rée. Cette idée l'attrista et le calma. 11 pensait, devant ces bijoux funéraires, l tous ces hommes qui dans l'abîme de^^ temps avaient tour à tour aimé, convoité, joui, souffert, que la mort avait pris affamés ou repus et qu'elle avait également comblés. Une tristesse tranquille l'en- ?ahit, et il resta immobile, la tête dans les mains.
LIS DÉSIRS DI ISAN SKHTIBK 77
Le lendemain, pendant le déjeuner, Jean remarqua pour la première fois que 5 on père avait l'air vénérable et bon. Le j relieur, en effet, prenait avec l'âge une sorte de beauté. Son front, sous les boucles de ses cbeveux blancs, s'était poli et révélait Tbabitude des pensées calmes etbonnetes. L*âge, en rendant moins aisé le jeu des membres, cacbait les déformations causées par le travail de Tatelier sous les déformations plus solennelles
78 LE» Dé'SfT'flff IMB> }KBk1!r SVKYIBII
que le long travail de la vie imprime uniformément à tous les hommes. Le vieillard avait lu, réfléchi, tendu vers le mieux avec bonne volonté et reçu cette onction que la foi religieuse donne aux simples : car il était devenu pieux, et il suivait les offices de sa paroisse. Jean se dit qu*ainier ce père serait chose facile et douce, et il résolut d'entrer dans une vie de travail et de sacrifice. Mais il n'avait pas d'état et il ne savait que faire.
Enfermé dan« sa chambre, il eutpitiéde lui-même et il voulut se redonner la paix du cœur, le calme des sens, la bonne vie qui s'en était allée avec cette feuille de platane livrée, l'autre soir, au fil de l'eau. Ayant ouvert un roman, à la première page d'amour il rejeta le livre, se mita lire unrécit de M)yages et suivit un explorateur anglais dans le palais de roseaux du roi de l'Ouganda. Il remonta le Nil à Ouron-
LRS DÉSI&S DE JEAN SERVIEN 7g
dogami : les hippopotames renâclaient dana l'eau, les floricains et les pintades prenaient \eur vol, tandis qn'un trom.peau d antiiopes fuyait dans les hautes herbes. H &it rappelé de si loin par sa tante qui criait dans l'escalier :
— cf Petit î petit I descends dans la. boutique ; ton père t'appelle î )>
Un gros homme sanguin, voûté comme on l'est par l'hahitude du bureau, était assis près du comptoir. M. Servien le regardait d'un air soumis.
Quand Jean parut, l'étranger demanda si c'était là le jeune homme en question. n ajouta d'un ton bourru :
— « Vou& êtes tous les mêm^îs. Vous travaillez, vous suez, vous vons épuisez pour feire de vos fils dm bachehers et voiis-croyez que le lendemain del'examen ces gaillards-là seront nommés amk^ssadeufis. Pour EUeu I ce nous donnez plus de bacheliers. Nous ne savons qu'en
laire..- Les bacheliers I ils encombrent le pavé ; ils sont cochers de fiacre, ils distribuent des prospectus dans les rues, fl en meurt à l'hôpital, il en va au bagne. Pourquoi n*avez-vous pas appris votre métier à votre fils ? Pourquoi n'avez-vous pas fait de lui un relieur ?. . . Oh î je le sais bien! vous n'avez pas besoin de me le <lire : c'est par ambition . lié bien ! on jOur votre fils crèvera de faim en rougissant de vous, et ce sera bien fait! L'Etat! dites-vous, l'État î vous n'avez que ce motlà dans la bouche. Mais il est encombré, l'État ! Aux Finances, on nous envoie det Lachehers qui ne savent pas l'orthographe : qu'est-ce que vous voulez que noui fassions de tous ces clampins-lù? jd
n pi<^8a la main sur son front rouge.
Puis, marquant d'un geste qu'il s'adretsait à Jean .
— (( Au moins avez-vous une bonne écriture? j»
LBS DÉSIR! DE JEAN 8EBYIKR 8l
M. Servien répondit pour son fils qu'elle était lisible.
— « Lisible I lisible ! reprit le protecteur en agitant ses joues lourdes. Une écriture d'expéditionnaire doit être régulière. Jeune bomme, votre écriture eitelle régulière? »
Jean dit qu'il n3 savaitpas, qu'elle avait pu être gâtée, qu'il y avait altacbé peu d'importance.
L'bomme fronça les sourcils.
— (( C'est un tort, dit-il ; et j'ose dire qu'il y a chez les jeunes gens une affectation puérile à ne pas écrire convenablement... Je puis avoir une certaine in-^ fluenceau ministère, mais il ne faut pas» f me demander l'impossible. »
A ces mots, le relieur fit un geste timide, n n'avait pas Ta-ir, en vérité, d'ui korame qui demande l'impossible.
L'homme se leva.
— « Vous prendrez, dî* il à Jean, de?
8» IJI8 DÉSIRS OB JBAB SBKTIER
kçong d'écîiiiire eî Je calcui. Vous arez huit mois devant vous. Dans huit moiâ le miaistre ouvrira une session d'examens. Je vous ferai inscrire. Metlez-vcMis à l'œuvre sans perdre une minute. »
Ayant dit, il tira sa montre ^ comme pour voir si, en effet, son protégé laiasail passer une seule minute avant de coEiaiencer sa tache. Il recommanda au relieur de se mettre sans retard aux Kvrea qu'il lui donnait à cartonner, et il sortit. Quand le uelieur Teut. reconduit jusqu'à sa voiture :
— ce Jean, mon garçon, dit-il, mon- ^leuT Bargemoat, à qui j'ai parlé de toi el que tu viens d'eniendre, t'aidera à entrer iia ministère des Finances où il occupa une grande position- Tu as compris ce qii il t'a dL* pour les examens : tu connais. Dieu merci I ces choses-lù mieux que moi. Je ne suis qu'un ignorant, mon garçon, mais je suis ton père. Écoute
LES DÉSIBS DE JEAN SERYIEN 83
bien ce que je veux l'expliquer, afmque, de ce JGiir-ci jusqu'au jour où j'irai r trouver ta pauvre mère, nous puissioi:
nous regarder tranquillement en face t noiis comprendre d'un clin d'œil. T mère l'a bien aimé, Jean. Il n'y a pas do mme d'or qui puisse donner une idée da la richesse du cœurqu'avail cette femmeià. Dès qu'elle te \dt venir au monde eUe vécu-t, autant dire, plus en toi qu'en elle. Son amour était trop fort. Eniin elle est morte. Ce n'est la faute de personne. »
Le vieillard tourna involontairem^ent les yeux vers l'angle le plus obscur de la boutique, et Jean, regardant du même côté, vit dans l'ombre les formes anguleuses de la presse à bras.
M. Servien poursuivit :
— (( Elle me demanda en mourant de faire de toi un homme instruit, parce qu'elle savait que l'instruction est la clef qui ouvre toutes les portes.
« J'ai voulu ce qu'elle avait voulu.
Elle n'était plus là, Jean, et quand la parole d'un mort vous remonte aux oreilles et vous dit : « J'ordonne pour le bien, » il fautobéir. Je m'y suis pris comme j'ai pu, mais sans doute que Dieu était avec moi, puisque j'ai réussi. Te voilà instruit, c'est bon ! mais il ne faut pas que ce qui est fait pour le bien tourne pour le mal. Le mal, c'est l'oisiveté. J'ai travaillé comme une b^te de somme et j'ai, du matin au soir, k bricole au cou, donné de fameux coups de collier. Je me rappelle particulièrement un train de cartonnages pour la maison Pigoreau qui me tint debout pendtint trente-six heures consécutives. Et cette année-ci encore, pour payer tes examens, j'ai accepté une commande dans le genre anglais qui m'a donné une peine terrible parce que ce n'est pas mon genre à moi et qu'!, mon âge on nest pas bon pour faire du nouveau. Ils voulait nt
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nne façon légère, avec un carton souple comme du papier. J'en ai pleuré, mais j'ai réussi. C'est un fameux outil, que la main d'un ouvrier ! Mais le cerveau d'un homme instruit est un outil bien plus merveilleux encore, et celui-là tu l'as, grâce à Dieu d'abord, à ta mère ensuite. C'est elle qui a eu l'idée de t'instruire , je n'ai fait que suivre cette idée. Ta besogne sera plus douce que la mienne, mais il faudra que tu la fasses. Je suis pauvre, tu le sais ; mais je serais riche que je ne te donnerais pas les moyens de vivre sans rien faire, parce que ce serait te donner des vices et de la honte. Ah î si je savais que ton instruction t'eût fait prendre le goût de la paresse, je regretterais de n'avoir pas fait de toi un ouvrier comme moi. Mais je suis certain que tu as da cœur; tu n'as pas encore pris ton élan : voilà tout ! Les commencements seront durs; M. Bargemont l'a
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bien dit. L'État est encombré ; il y a trop de baclieliers, ce qui est tout de mémfi un bien. D'ailleurs^ je suisilà; je t'aidersd je travaillerai pour toi ; mea k:as soni bons encore. Tu auras de l'argent de pocb£, car il en faut dans le monde où Uh vasi. Nous nous gênerons. Alais aide-toi, soift brave à l'ouvrage, cogne fort et pousse droit. On n'en est pas moins gai. pour cela.. Ta besogne faite, ris, chante, amuse-toi, mon garçon ; ce n est pas mioi qui y trouverai à redire. El, quaad. tu auras une beUe position, si je suis eacore de ce monde, ne crains rien : J-e ne te gênerai pas. Je n£î fais pas de bruit. moi. Je me cacherai dans un petit trou, avec. tp. tante, et personne n'entendra j)aEler du bonhomme. »
La tajite, qui s'était glissée dan&la bouline depuis un nioraeal. édati en SMigiots ; elle voulait hien, comme son ûsèreik se cacher dans un coin; m^is quand som
aevea serait dans les grandeurs, elle irail tous les jours mettre de l'ordre chejt lui. Ella n3 voulait pas laisser « le petit » ea proie aux femmes de ménage, qu'oa devrait plutôt nommer les femmes de déménagement.
— « Ces créatures, disait-elle, ont de grands cabas dans lesquels s'engouffrent bouteilles, poulets froids et autres bons morceaux, liage fin, vieille toile, huile, sucre et bougie, bref totit le bien des riches. Non, je ne souffrirai pas que moa petit Jean soit sucé tout vif par de pareils vampires- C'est moi qui tiendrai ton ménage. On ne saura pas que je suis sa tante. Et quand on le saurait, personne,, j'aime à le croire, n'y trouverait à redire^ Je ne vois pas pourquoi on aurait hont* de moi. On pourrait mettre toute ma vie au grand jour sans que j'aie à rougir. Et il y a bien des duchesses qui ne pomr raient pas en dire autant Quant à abait-
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donner l'enfant de peur de lui faire du tort, c*est une idée qui ne m'étonne pas de toi, Servien, parce que tu ai toujours été un peu simple. Moi, je resterai toute ma vie avec Jean. N'est-ce pas, mon petit, que tu ne renverras jamais ta vieille tante P Et qu'est-ce qui saurait faire ton lit comme moi, mon loup? »
Jean promit sincèrement, oh I bien sincèrement, à son père une vie laborieuse. Puis il s'enferma dans sa chambre et il se représenta d'avance une suite de jours austères et réguliers.
Il arrangea sa vie pour le travail. Le matin, il copiait sur un coin de lélabli des modèles d' écriture. Après le déjeuner, il faisait de l'arithmétique dans sa chambre. Le soir, il traversait le jardin du Luxembourg pour aller rue Soiifllot chez un vieux répétiteur qui lui faisait des dictées et lui posait des règles d'intérêt simple. Quand il avait atteint la grille
LES d£sibs de jban seryibh 89
qnî touche à la fontaine Médicis, il tournait la tête pour voir les statues de femme:^ qni lui apparaissaient sur la terrassa comme de blancs fantômes, sous les ar bres. Il avait lais.sé, dans le chemin dt la vie, une autre ombre charmante.
n ne hsait jamais une affiche de théâ tre, et il oubhait ses poètes préférés, d peur de souffrir.
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Cette vie en coulant lui parut douce dans sa monotonie et il y trouvait un goût salubre. Un soir, comme il descendait l'escalier du vieux répétiteur, un gros homme lui présenta avec un geste arrondi la carte d'un traiteur du voisi nage, dont il tenait un millier sous son bras gauche, puis s'arrêtant tout à coup, s'écria :
— « Per Baccoî je reconnais mon dlève. Droit et souple comme un jeune
LKS DÉSIRS OE JJBAR SERVIES QI
arbre, voici monsieur Jean Servien î »
C'était le marquis Tudesco qui parlait ainsi. Il n'avait plus soa gilet rouge ; il portait à' la placée une sorte de camisole en toile à matelas, mais sur son lumineux visage aux petits yeux ronds et au nez aquilin il gardait une gaieté malicieuse de vieux perroquet.
Jean, surpris et eontent après tout de le revoir, lui demaïuda affectueusement ce qu'il devenait.
— « Hél vous le voyez, répondit le marquis; je distribue aux passants la carte d'un empoiiionneur du quartier, et par là je mérite de ne point manquer de la vénéneuee cuisine à la gloire de laquelle je travaille. Camoëns tendit la main dans les rues de Lisbonne. Tudesco tend les siennes sur le pavé de la moderne Babylone, mais c'est pour donner et non pour recevtnr : déjeuners à i £r. a5; dîners à i h. 75^
ga LB8 DÉsias di jbar sbatibr
Et il tendait un de ses papiers à un homme qui passa, les mains dans les poches, sans le prendre.
Alors le marquis Tudesco s'écria en soupirant :
— (( Et pourtant j'ai traduit la Jerasalem liber ata, le chei-d' œuvre de l'im mortel Torquato Tasso î Mais les grossiers libraires méprisent ce fruit de mes veilles, et du haut des deux la Muse se voile la face pour n'être pas témoin de rinjure faite à son nourrisson.
— « Et qu'êtes- vous devenu depnû oui le temps qu'on ne vous a vu? demanda le jeune homme avec candeur.
— « Dieu seul le sait, et encore, je crois qu'il l'a ouLUé. »
Tclk' fut la réponse du mai^^u a desco.
Il noua son millier de prospectus dans une toilette et , prenant le bias de son élève, le poussa vers It rue Saint- Jacques.
LU DÉSIRS DE JSAlf SERTIBH g3
— « Jeune ami, dit-il, voyez que le dôme du Panthéon est à moitié caché par le brouillard. L'école de Salerne enseigne que l'humidité du soir est funeste à l'estomac. Il y a près d'ici un honnête établissement où nous pourrons causer comme deux philosophes, et je devine que votre secret désir est d'y conduire le vieux maître qui vous a initié aux mystères du rudiment latin. »
Ils entrèrent dans une boutique parfumée d'une odeur de kirsch et d'absinth'^ qui prit Servîen au cœur. La saUe était étroite et longue, et, contre les murs, des tonneaux vernis à robinets de cuivro formaient une double rangée dont la perspective se perdait dans un lointain, rendti plus profond par la fumée de tabac qui traînait dans l'air sous les becs de gaz . Assis devant les petites tables de bol:* peint, des buveurs, vêtus de noir avec de longs chapeaux de soie cassés et lustrés
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par la plaie, fumaient silencieusement.
A la gueule du poêle, quelcpies j;
maigres s'allongeaient et un filet de vapeur montait de la pointe des battes. Une impression de torpeur pesait sur toutes ces figures blêmes.
Tandis que M. Tudeaco distribuait <ie8 poignées de main à de vieilles coBiiaissances, Jean« saisi d'une grande tristesse, entendait des lambeaux de conversation. C'étaient des plaintes de pions £mir la cuisine des marcbands de soupe, des grognements paisibles d'ivrognes enchantés de leur propre sagesse, des projets de fortune, des diseuseions politiques des propos salés sur l'amoBr et les femmes, et aussi cette phrase :
a L'harmonie des sphères emplit les espaces infinis, et, si nous ne l'entendons pas, c'est, comme dit Platon, parce <jue nous avons ies oreilles bouchées avec de la terre. »
LSS DÉSIRS DE JEAN SERYIEH QÔ
M. Tudesco mangea des cerises kreaade-vie avec une grande élégance. Puis le garçon servit du dantzig dans deux petites coupes de Terre. Jean admira ce^te liqueur blanche, semée de paillettes.d'oT, et M. Tudesco redemanda (( deux dantzig )i. Puis, soulevant sa coupe :
— a A la santé de M. Seryien, votre vénérable père, dit-il. 11 est \evi et florissant, du moins je le souhaite ; c'est un homme supérieur à sa condition mécanique et mercantile par son caractère bienveillant pour les savants nécessiteux. Et madame votre tante ? Elle tricote encore des bas avec le même zèle. Du moins je le souhaite. C'est une dame austère. Je devine que vous voulez commander encore un dantzig, mon jeune ami. »
Jean regarda autour de lui : le débit deliqu€urs était transfiguré ; les tonneaux lui semblaient énormes, avec leurs robinets qui étincelaient, et il les voyait pro-
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longés indéflnîment dans une atmosphère vibrante et dorée. Mais ce qui grandissait le plus à ses yeux, c'était le marquis Tudesco ; le vieillard lui apparaissait véritablement comme un géant légendaire, et il attendait de lui des prodiges.
Tudesco souriait :
— « Vous ne buvez pas, mon jeune ami. Je devine que vous êtes amoureux.
Abl Tamour, c'est à la fois ce qu'il y a de plus doux et de plus amer au monde. Moi aussi j'ai senti mon cœur palpiter pour une femme. Mais j'ai passé, depuis de longues années, le temps d'aimer. Je suis maintenant un vieil homme opprimé par l'adverse fortune ; mais en un temps plus serein, il y avait à Rome une diva d'une beauté si magnifique et d'un génie si touchant, que des cardinaux s'égorgeaient à la porte de sa loge : hé bien I celte sublime créature, je l'ai pressée contre ma poitrine, et l'on m'a rapporté
LES DÉSIAS DE JBAN SERVIBN 97
depuis qu'à son dernier soupir elle a murmuré mon nom. Je suis comme un vieux temple en ruines, déshonoré par l'injure du temps et des hommes, mais à jamais sanctifié parla déesse. »
Ce récit, soit qu'il rappelât emphatiquement quelque banale aventure de la jeunesse de l'Italien, soit plutôt qu'il fût imaginé d'après des lectures romanesques, fut accepté par le jeune Servien comme une vérité frappante. L'effet en fut foudroyant. Il vit aussitôt, avec la netteté de la plus miraculeuse apparition, au milieu des buveurs, la tragédienne qu'il aimait, les cheveux noués à l'antique, ses longs pendants d'or lui tombant de chaque oreille, les bras nus, toute blanche avec des lèvres rouges. Et il s'écria :
— « Moi aussi, j'aime une actrice I yà n buvait, sans savoir quoi; mais il sentait couler dans sa gorge un philtre
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qui ranimait son amour. Alors les paroles lui montèrent aux lèvres à flots pressés. La représentation de Cinn/i, celle de Bajazet, la mâle beauté d'Emilie, la férocité délicieuse de Roxane, la tragédienne rencontrée en manteau de velours avec un visage si clair dans les ombres de la nuit, les rêves, les désirs, Timpossibilité d'oublier, il raconta tout avec des cris et des larmes.
M. Tudesco tendait l'oreille en lapant goutte à goutte un verre de chartreuse et en prenant du tabac dans un cornet de papier. Parfois il approuvait de la tête, et il écoutait avec l'air de quelqu'un qui guette. Quand il jugea qu'après de longs retours et des recommencements sans nombre, les confidences étaient épuisées, il prit un airgrave, posa sa belle main de prélat sur l'épaule de Servien et dit
— « Abl mon jeune ami, si je cro)aiû que la chose que vous reafientei f*V ^^
LES DÉSIRS DB lEAN SERYIBIT 99^
véritable amour... mais je ne le crois pas. »
Et il secoua la tête et laissa retomber nm. main.
Jean protesta. Tant souffrir, n'étaitH^3 pas aimer .►^
M. Tudesco reprit :
— « Si je croyais que cette chose fût le- véritable amour... mais je ne le crois pas encore. »
Jean répondit avec une grande violence, il parla de mort et de couteau planté dans le cœur.
M. Tudesco répéta pour la troisième fois:
— oc Je ne crois pas que ce soit le véritable amour. y>
Alors Jean devint furieux, et il se mit à froisser et à arracher son gilet, comme pour montrer son cœur à nu. M. Tudesco lui prit les mains et lui dit doucement :
lOO LES DÉSIRS DE JEAN SERVIKS
— « Hé bien, mon jeune ami, puisque vous ressentez le véritable amour, je vous aiderai. Je suis un grand tacticien, et si le roi Carlo -Alberto avait lu un mémoire militaire que je lui envoyai, il aurait gagné la bataille de Novare. Il ne lut pas mon mémoire et la bataille fat perdue, mais ce fut une défaite glorieuse. Oh î combien fortunés les fils de l'Italie qui moururçnt pour leur mère dans cette sainte bataille I Les hymnes des poètes 3t les larmes des femmes leur firent des ^nérailles dignes d'envie. Je dis : quelle belle et héroïque chose, la jeunesse I quelles divines flammes s'échappent de*
euncs poitrines pour remonter vers le Créateur I J admire surtout les jeunet ^ens qui se précipitent dans les aventures de la guerre et du sentiment, avec l'impétuosité naturelle de leur âge. »
Le Tasse, Novare et la diva tant aimée
les cardinaux se mêlaient dans la tête
LES DÉSIRS DE JEAN SERVIEN lOl
échauffée de Jean Servien qui, avec un sentiment sublime et confus, serra h main du vieux misérable. Il ne voyait plus rien distinctement ; il croyait nager dans une atmosphère de métal fondu.
M. Tudesco, qui buvait en ce momentlà un verre de kummel, montra son gilet de toile à matelas.
— « Le malheur, dit-il, est que je suis vêtu à la manière d'un philosophe. Comment me montrer dans un tel costume chez des femmes élégantes? C'est dommage I car il me serait facile de me présenter chez une actrice d'un gran d théâtre . J'ai traduit \sl Jérusalem délivrée, ce chefd'œuvre de Torquato Tasso; je pourrais proposera la tragédienne que vous aimez et qui est digne de votre amour, du moin» je le souhaite, une adaptation française de la Myrrha du fameux Alfieri. Quelle éloquence, quel feu dans cette tragédie! Le rôle de Myrrha est sublime et terrible :
lOa LES DÉSIRS DE JBAX SBRTIBK
elle voudra le jouer. Pendant ce temps vous traduisez Myrrha en ver» français ; puis je \'0u« introduis avec votre manu< sdit dans le sanctuaire de Melpomène ; vous y apportez la gloire et l'amour!
Quel rêve, heureux jeune homme I...
!\fais, hélas! ce n'est qu'un rêve, car je ne puis pas pénétrer dans un houdoir «ous cette enveloppe grossière et sordide. »
Cependant on fermait le débit ; il fal-
oit sortir. Jean se sentit si étourdi au
grand air qu'il ne sut pas comment il
avait perdu M. Tudesco, après lui avoir
«'idé son porte-monnaie dans la main.
H erra toutô la nuit, par la pluie. U oourait dans les flaques d'eau qui lui éclaboussaient le visage. Les projets les plus fous s'élevaient, s'entre-choquaient et s'écroulaient dans sa tête retentissante. Parfois il s'arreiaitpour essuyer la t>ueur Je son front, puis i] reprenait sa course.
LES DÉSIRS DE JBAÏf SERTIEN Io3
La fatigue le calma ; il eut alors une idée nette. Il alla droit à la maison où demeurait l'actrice et contempla de la rue ses fenêtres closes et noires, puis, s'approchant de la porte-ccchère, il la baisa.
I04 LBS DÉSIBS DE JEAN SERVIEII
XÏII
A partir de celte nuit, Jean Servîen passa ses journées à traduire Myrrha par lambeaux, avec une peine infinie. Ce travail lui ayant nn peu appris à faire les vers, il composa une élégie qu'il envoya par la poste h la tragédienne. Et elte ooésie, écrite dans les larmes, était ^anale et froide commo un devoir d'^ ? olier. Il y parlait pourtant de cette belle image de femme attachée à ses yeux et de la porte baisée dans une nuit de
LES DÉSIRS DE JEAN SEKYIBR Io5
folie. M. Servien voyait avec inquiétude son fils, inexact, distrait, hagard, rentrer tard dans la nuit et se lever à peine à midi. Sous le regard muet du père, le fils baissait les yeux. Mais sa vie n'était plus dans la maison, elle était tout entière là-bas, près de l'inconnue, dans des régions qu'il imaginait éclatantes de poésie, de richesse et de volupté.
Il retrouvait parfois, à un coin de rue, le marquis Tudesco qui ne parvenait pas à remplacer son gilet de toile à matelas et qui, d'ailleurs, conseillait à Jean d'adresser ses vœux à des demoiselles de
magasm.
Quand vint l'été, les affiches de théâre annoncèrent coup sur coup Mithrir date, Adrienne Lecouvreur, RoJognne, les Enfants d'Edouard, la Fiammlna, Jean, ayant obtenu le prix de sa place \ par ruse» par mensonge, en exploitant sa tante ou en glissant les doigts dans It
I06 LES DÉSIRS DK JKAN SERTIS*
caisse, assistait d'un fauteuil d'orchestre aux éclatantes transfigurations de celle qail aimait. Il la voyait, tonr à tonr ceinte du bandeau blanc des vierges da ia Hellas, semblable à ces figures taillées fi pures dans le marbre des bas-reliefs antiques et qui semblent revêtues d'une inaltérable innocence; puis en robe à ramages, avec des boucles poudrées sur se» épaules nues, dont la minceur avait im. accent indéfinissable et un goût de verte volupté, comparable alors à quelque amoureux pastel du temps jadis que le (lis du relieur avait vu chei les marchands du quai Voltaire; puis coifTce d*un épervier d'or, ceinte de lames d or sar lesquelles des rubis dessinaient des lignes ifnagiques, et revêtue de la magnificence inhumaine d'une reine d'Orient ; puis sous le chaperon noir, en pointe forle front, et dans la sombre robe de velours d'une veuve royale dont il Mm^