V li
aiâ LES DÉSIRS DE JEAK SERTIIll
Comme il remontait en grognant, Jean i'était remis debout.
Il détournait la tête.
Elle lui dit tout bas :
— a Vous m'aimez donc encore! Ji
n la regarda avec une indéfinissable tristesse :
— a Non, je ne vous aime plus. »
Et il descendit Tescalier en trébucbant.
M. Bargemont reparut :
— « C'est particulier, dit-il, Rosalie ne me répond pas. i>
L'actrice baussa les épaules.
— « Tenez, allez- vous-en : j'ai une horrible migraine. Allez-Yout-«n, Bargemont. 3
LIS DÉSIRS DE JEA.N SKRYIIM ai5
Elle était la mattreste de Bargemont!
e'était pour Jean Servien la plu8 horrible torture et la plas inatteadae. Il avait de la haine et du mépris poor ce gros homme dont il connaissait la fausse bonhomie, k brutalité, la sottise et la platitude. Cette face couperosée, ces yeux hors de h tête, ce front traversé par une veine bien noir, cette main lourde, cette âme louche et vulgaire, était-ce donc là...
Ohl quel dégoût de le penser! Le dégoût, voilà ce que la nature délicate de
Servîen ressentait le plus péniblement.
Dans sa moralité peu sûre, il aurait pardonné à Gabrielle des vices élégantSv des monstruosités exquises, des crimes romanesques. Mais ce Bargemont et son pot de beurre!... Ne jamais posséder la plus désirabk des femmes, ne plus la revoir, il le voulait bien encore, mais la savoir dans les bras de cette lourde brute, c'est ce qui lui rendait impossibles la pensée et la vie.
En songeant ainâi, li aivait regai^në instinctivement son quartier. De- longs sifTiemenls lui passaient au-«Je»su» de la tête 6t il entendait d'eUroyable» détonations. Des gène le oroisaient,. cûifféa dd faulards et portant des^ matelas sur leor dos. Au coin de la rue de Rennes il heurta du pied un réverbère couclié sur le trottoir près d'un mur évenlré. Devant la boutique du relieur il vit un grand inm. n allait ouvrir la porte : un obuavranait
d>5foncée, «ft ïon ¥oy»it dans l'ombre l'établi culbutée.
n se rappela alors que les AUemaiidi^ bombardaient la rive gauche, et il voulut courir dans les rues sous les obus.
Une voix qui sortait de dessous terre rappela :
— « C'est toi, n?on garçon? Viens vite , ta m'as causé une fameuse inquiétude.
Descends, nous sommes installés dan^ la cave. »
Il suivit son {^>ère et trouva des lits dans les caveaux. Le plus grand caveau servait de cuisine et de salon. Là, le relieur montrait sur une carte au concierge et aux locataires la position des armées de secours. La tante Seivien, dans Fombre, les yeux ternes et fixes, suçait lentement du biScuit trempé dans du vin.
Elle ne comprenait rien à tout ce qui se passait et gardait de la défiance.
Ce petit monde, ainsi terré depuis la
ai6 LIS Diiims dk jiàr skktibii
Teille an soir, demanda de» nouvellea au fils Servien. Puis le relieur reprit le» explications qu'on lui avait demandées comme à un ancien militaire et à un homme sérieux.
— « Il s'agit, disait-il, de tendre la main k l'armée de la Loire, à travers le cercle de fer qui nous étreint. L'amiral La Roncière a enlevé les positions d'Epinay en avant de Longjumeau... »
Puis s'adressant h Jean :
— « Mon garçon, trouve donc Longjumeau sur la carte» je n'ai plus mes yeux de vingt ans, et ces chandelles éclairent très mal. x>
A ce moment, une formidable explosion secoua les pierres de taille et remplit la cave de poussière. Les femmes poussèrent de grands cris; le portier alla faire sa TOnde. ta tant les murs avec ses [rrosses clefs ; une énorme araignée courut sur la voftte.
LBS DÉSIRS DE JBAN SKRVIBN 21 J
Puis la conversation reprit tranquillement et deux locataires se mirent à Jouer aux cartes sur un tonneau.
Jean, brisé de fatigue, s'endormit à terre d'un affreux sommeil.
— « Est-ce que le petit Ml rentré? »
demanda la tante Servien en suçant son biscuit.
kih tJES DMHlti» DM JSAR SSATIBR
Le bonhomme Servien, en veste de travail, s'approcha du ht; puis s'en éloignant sur la pointe des pieds :
— « Il dort, monsieur Garneret; il dort. Le médecin nous dit qu'il est sauvé. C'est un bien bon médecin I D'ailleurs vous le savez, puisque c'est votre ami et que c'est vous qui nous l'avez amené.
Vous nous avez sauvés, monsieur Garneret. »
El le reheur détourna la tête pour
LES DisiK» on snkn sk&vikii ai^
8*essuyer les yeux, alla vers la fenêtre, souleva le rideau et regarda la rue toute claire.
— « Le beau temps va le remettre tout à fait. Mais nous avons passé six semaines affreuses. Je n'ai jamais désespéré, parce qu'il n'est pas naturel qu'un père désespère de la vie de son fils ; pourtant vous savez, monsieur Garneret, qu'il a été bien malade.
« Les voisins ont été très bons pour nous ; mais on n'avait pas ses aises dans cette maudite cave. Pensez, monsieur Garneret, qu'il a fallu lui tenir pendant vingt jours le front dans la glace.
— « Oui, c'est le traitement de la méningite. »
Le relieur se rapprocha de Garneret.
Il se grattait l'oreille, il se frottait le front, il se caressait le menton. Il était embarrassé.
— « Mon pauvre Jean dit-il enfin, il
1»0 LBI OlIIKB Dl IMAN ■■ETtIR
eit amoureux. Il a une passion ; je l'ai compris par tout ce qu'il disait dans son délire. Je n'ai pas l'habitude de m'occuper de ce qui ne me regarde pa<^ ; mais, comme je vois que la chose est grave, je vous demanderai, dans son intérêt, de me la dire, si vous la savez. »
Grameret haussa les épaules :
— « Une actrice, une tragédienne!
bahl» ,
Le relieur réfléchit un instant ; puis :
— « Voyez-vous, monsieur Gameret, bien que j'aie agi pour le mieux à l'égard de mon pauvre garçon, je me fais des reproches. Je me dis que l'instruction que je lui ai donnée Ta détourné du travail et de la vie pratique... Une tragédienne, dites-^ous? Ces goûts-là doivent se prendre dans les collèges. Du temps qu'il allait en classe, je prenais ses cahiers dès qu'il était au lit et je lisais tout ce qui était en français. C'était pour moi une manière
&I1 DiiiRi Di tmkM siftTiKH asi
de me rendre compte de son trarail; parce qne, tout ignorant qu'on tsi, 09 voit bien, avec un peu d' instinct, ce qui est fait proprement et ce qui est galopé. Hé bien! monsieur Gameret, je fus effrayé de trouver dans ses devoirs tant de ) pensées exaltées ; il y en avait de très belles, sans doute; et j'ai recopié sur un papier celles qui m'ont le plus frappé. Mais je me disais : Tous ces discours, toutes ces histoires, prises dans les livres des anciens Romains, vont mettre en effervescence la tête de ce garçon, et il ne saura jamais la vérité des choses. J'avais raison, mon bon monsieur Garneret : et c'est le collège, voyez- vous, qui l'a rendu amoureux d'une tragédienne... »
Jean Servien se souleva sur son lit .
— « C'est toi, Gameret? Je suis bien content de te voir. »
Puis il tendit Toreille.
— « Qu'est-ce qu'on entend doncP »
Saa LB8 DÉ8IHS Dl JSAR •■KTIBK
Garneret lui répondit que c était le Mont Valérien qui tirait sur les remparts. On était en pleine Commune.
— « Vive la Commune I » s'écria Jean Servien.
Et il posa, en souriant, sa tête sur l'oreiller.
Lss dAsixi» db iiAH &SRTIIR saS
H était guéri et faisait, un livre à la main , une douce promenade dans le j ardin du Luxembourg. Il ressentait cet égoïsme innocent, cette pitié de soi-même que donne la convalescence. De sa vie antérieure, y ne voulait rappeler que le souvenir d'un visage charmant penché sur le sien et d'une voix plus belle que la plus belle des musiques, murmurant :
« Vous m'aimez donc encore P » Ohl
certes en ce moment il ne répondrait pas comme dans l'escalier douloureux : c( Je ne vous aime plus. » Il répondrait des yeux et des lèvres et en ouvrant les bras . « Je voas aimerai toujours! » Pourtant l'odieuse figure de l'autre repassait par moments dans sa mémoire et le faisait souflfrir. Tout à coup ses yeux furent surpris par an spectacle étrange :
A deux pas de lui, dans le jardin, devant l'orangerie, était M. Tudesco, ample et fleuri, comme à son ordinaire, mais combien différent par le costume I Il portait une vareuse de garde national, couverte d'aiguillettes étincelantes ; de sa ceinture rouge sortaient deux crosses de pistolets. Il était coiffé d'un képi à cinq galons d'or. Debout au milieu d'an groupe de femmes et d'enfants, il regardait le ciel avec l'attendrissement dont ses petits yeux verts étaient capables. Toute «a personne exprimait la puissance et la
&■■ DÉiifti Di iiA» maTiBN isi
bonté. 0 tenait sa main drdite étendue ■or la tête d'un petii garçon et lui adressait œ discourt :
•— - € jeune citoj m, orgueil de ta mère» ornement des promenades publiques, espoir de la Commune, je t'adresse les paroles du proscrit et je dis : Jeune citoyen, le i8 mars t'a sauvé de Tescla- ¥age. Tu graveras dans ton cœur cette date immortelle.
« Je dis : Nous avons souffert et combattu pour toi. Fils des désespérés, tu seras un bomme libre 1 :s>
Ayant ainsi parlé, il remit l'enfant à sa mère et sourit aux citoyennes qui admiraient son éloquence, sa ceinture rouge, ses galons d'or et sa verte vieillesse.
Bien qu'il fût trois heures de laprèêmidi, il n'avait pas bu plus que sa capacité, et il marchait en maître, 8!ir le sabla des allées, au milieo du peuple.
J«an alla au-devant de loi. Jean avait
aa6 LIS Disins di jia.r sirtiih
quelque tendresse pour ce vieil homme.
M. Tudesco lui prit la main avec une bonté paternelle et s'écria :
— (( Je suis heureux de voir mon cher disciple, le fils de mon intelligence.
Monsieur Servien, contemplez ce spectacle et ne Toubliez jamais : c'est celui
; d'an peuple libre. »
En effet, les citoyens et les citoyennes marchaient sur les gazons, cueillaient les fleurs des parterres et cassaient les branches des arbres.
Les deufc amis voulurent s'asseoir sur un banc ; mais tous étaient occupés par des fédérés de tout grade, qui y ronflaient en tas. C'est pourquoi M. Tudesco pensa qu'il valait mieux aller au café.
Ils en trouvèrent un sur la place de l'Odéon, où M. Tudesco put étaler son éclatant uniforme.
— « Je suis ingénieur, dit-il, devant •on bitter; je suis ingénieur au service
tlSn Si>ÉSIR8 01 IIAR 8SRTISH 22^
de la Commune, avec le grade <fe colonel. »
Jean trouvait cela pourtant bien extraordinaire. M. ïudesco eut beau lui conter ses conférences chez le distillateur avec les chefs de la Commune, il lui semblait étrange que le Tudesco qu'il connaissait fût devenu quelque part ingénieur et colonel. Mais c'était un fait. M. Tudesco, lui, ne s'étonnait pas :
— « La science, disait-il, la science!
Les études I quelle puissance I Savoir, c'est pouvoir. Pour vaincre les satellites du ^ . despotisme, il faut la science. C'est '
pourquoi je suis ingénieur avec le grade de colonel. »
Et M. Tudesco raconta qu'il é'ait spécialement préposé à la recherche des souterrains que les suppôts de la tyranni* avaient creusés sous la capitale, à travers les deux bras de la Seine, pour transporter des armes. A la tête d'une escouade (^
M8 Lit OilIAS Dl iMkn limTtlR
terrassiers, fl visitait les palais, les hôpitaux» les casernes et les couvents, défonçant les caves et crevant les tuyaux d'égoûts. La science! la science! Il visitait aussi les cryptes des églises, pour y découvrir les vestiges de la lubricité des prêtres. Les études ! les études !
Après le bitter, il y eut l'absinthe, et le colonel Tudesco proposa à Servien un poste avantageux à la délégation des Affaires étrangères.
Mais Jean secoua la tête. Détait fatigué et n avait pas confiance.
— «Je vois ce que c'est, s'écria le colonel en lui tapant sur l'épaule ; vous êtes jeune et amoureux. Il y a deux génies qui soufflent tour à tour leurs inspirations irréaistibles à l'oreille des humains : TAmoiir et l'Ambition. L'Amour parle le premier; et vous l'écoutez encore, mon jeune ami. »
Jean, qui avait bu de i'ab.-inthe, avouii
qn il aimait pins que jamais et qu'il élût jaloux., il raconta Fayenture de l'escalier et se répandit en invectives contre M. Bargemont. II ne manqua pas de confondre sa cause avec celle de la Commune en représentant l'amant de Gabrielle comme un bonapartiste et un ennemi du peuple.
Le colonel Tudesco tira un carnet de sa poche, y écrivit le nom et ladreife de Bargemont et s'écria :
— « Si cet homme n'a pas foi comme un lâche, nous en ferons un otage I Je suis Tami du citoyen délégué à la Préfecture de police, et je vous dis : Vous serez vengé de l'infâme Bargemont. Avez-vom lu le décret sur les otages P nonP Lisez-le. C'est un monument inimitable de la sagesse populaire.
« Je m'arrache à regret à votre compagnie, mon jeune ami. Mais il faut que j'aille découvrir un souterrain que les sœurs de Marie-Joseph ont creusé par
âSO tlS bAsI«8 DJI JIAfT 8BHTIB1I
méchanceté depuis la prison de Saint- Lazare jusqu'à la maison mère, dans le village d'Argenteuil. C'est un long souterrain par lequel elles communiquent avec les traîtres de Versailles. Venez me voir en mon domicile, à l 'Etat-Major, place Vendôme. Salut et fraternité. »
Jean paya les consommations du colonel et prit le chemin de sa maison. Les murs étaient tout revêtus d'affiches. Il en lut une à demi couverte par des bulletins de victoires :
(( Article IV. Tous accusés retenus par le verdict du jury d'accusation seront les otages du peuple de Paris.
«c Article V. Toute exécution d* un prisonnier de guerre ou d* un partisan du gouvernement de la commune de Paris sera sur-le-champ suivie de V exécution d'un nombre triple des otages retenus en vertu de Varticle IV, et qui seront désignés par le sort. »
LSS DiSIRS I>B XIIAS 8BRVXB1I sSl
n fronça le sourcil et songea :
« Est-ce que j'aurais dénoncé un otage? » Puis il se rassura ; le colonel Tudesco n'était qu'un fantoche et ne pouvait arrêter les gens pour de bon. D'ailleurs, comment croire que Bargemont, chef de service dans un ministère, fût encore à Paris? Et, après tout, s'il lui arrivait malheur, tant pis pour lui !
l32 LBS oisiKS DE JEAN «EPVIRII
Le surlendemain , un fiacre, dont chaque portière laissait passer un canon de fusil, s'arrêta derant la boutique du relieur.
Les deux gardes nationaux, qui en sortirent en trébuchant, demandèrent le citoyen Jean Servien, lui remirent un pli cacheté et lui firent signe d'ouvrir la porte toute grande et de les attendre. Ils reparurent bientôt arec un portrait en pied.
C'était celui d'une femme de quarante ans environ, av«e un visage jaune, très
LKS DÉSIRS i>K JSÀH SM&TISH a35
long et beaucoup trop grand pour surmonter le corps infirme et malingre que revêtait une robe noire de façon modeste.
Elle avait l'air triste et soumis. Ses yeux gris exprimaient l'humilité et l'efiFarement, ses joues pendaient et son menton lui descendait jusqu'à la gorge. Cette figure faisait peine à voir : Jean l'examinait sans y pouvoir rattacher aucun souvenir. Il ouvrit la lettre et lut :
« Commune de Paris. — Êtat-Major général.
(( Ordre de remettre au citoyen Jean , « Servien le portrait de M** Bargemont. '
« Le colonel, commandant les souter- ^ raina de la Commune,
€ TuDBSCO. »
Jean youlnt demander anx gardes na-" tionaux ce que cela signifiait, mais déjà
SS4 !•■• DiSIRl »■ IBAR flKTXlB
le fiacre s'éloignait avec ses denx portières armées de baïonnettes. Et les passants, que rien n'étonnait plus, le suivaient de Fœil un moment.
Jean, resté seul en face du portrait de M"* Bargemont, se demandait pourquoi l'inquiétant Tudesco le lui avait envoyé.
— « Le malheureux, se disait-il, aura arrêté Bargemont et pillé son appartement. »
M"' Bargemont le regardait avec ses vilains yeux de victime. Elle avait l'air si malheureux que Jean fut pris de pitié.
— « La pauvre femme I » dit-il .
Il retourna la toile contre le mur, et sortit.
Le relieur revenu à son établi eut, bien que nullement curieux, l'idée de regarder ce grand tableau qui encombrait la boutique. Il imagina, en se grattant la tête, que ce pouvait bien être la tragédienne aimée de son fils. Il songea qu'il
&88 DÉSIRS DB JEAN 8BRTIIN a35
fallait qu'elle fût bien éprise du jeune homme pour lui envoyer un portrait si grand et si richement encadré. Il ne lui trouvait rien de séduisant.
— « Enfin, se dit-il, elle n'a pas Tair d'une mauvaise femme. »
2?6 LES DÉSIRS DE JEAN tBKTIBlf
Jean enjamba quelques gardes nationaux ivres et se trouva dans la salle où se tenait le colonel Tudesco. Le colonel, étendu sur un canapé de satin, ronflait à côté d'un poulet froid. Il avait des éperons. Jean le lecoua vivement et lui demanda d'où venait ce portrait^ que lui, Jean, n'avait pas le moins du monde l'intention de garder. Le colonel se réveilla, mais sa langue était épaisse et sa mémoire confuse. Les so«terrains le préoccupaient. Il les commandait tout et n'em«
trouvait aucun. Il y avait là quelque chose qui offensait la rectitude de son esprit. La supérieure des sœurs de Marie- Joseph avait refusé de lui livrer le fameux souterrain de Saint-Lazare.
— « Elle a refusé par perversité et peut-être aussi parce qu'il n'existe pas, disait le vieil Italien. Et en vérité, je dis : Si je n'étais pas commandant des souterrains de U capitale, je croirais qu'il n'y en a pas. »
Les idées loi revenaient peu à peu :
— « Jeune homme, vous avez vu le repos du soldat. Que venez-vous demander au vieux défenseur de la liberté?..
— « Bargemont? Ce portrait?...
— « Je sais, je sais. Je me suis rendu chez lui, avec douze hommes, pour l'arrêter, mais il était en fuite, le lâche I Et j'ai opéré une perquisition dans son appartement. J'ai vu dans le salon le portrait de M'"® Bargemont et j'ai dit :
a39 Lit DiSIKS DM IIAH flHYIlll
Cette dame est aussi triste que M. Jean Servien. Ils sont tous deux victimes de 1 infâme Bargemont ; je les réunirai et ils se consoleront. Monsieur Servien, goûtez-moi ce cognac ; il vient de la cave de votre odieux rival. »
n versa l'eau-de-vie dans deux grands verres et dit en riant :
— « Le cognac d'un ennemi sent bon . )» Puis il retomba sur le canapé en murmurant :
— « Le repos du soldat. . . »
n était cramoisi . Jean baussa les épaules et sortit. Il avait à peine ouvert la porte que le vieillard poussa des burlements dans son sommeil : « Au secours I au secours I on me tue. »
Jean Servien vit aussitôt les fédérés de garde se jeter sur lui ; il sentit des canons de revolver sur ses tempes et entendit les fusils qui partaient seuls dans Tantiokambre.
LIS DÉ8IM8 DS JlAH SSRTIIII aSg
Le colonel, en proie au délire alcoolique, se tordait dans des convulsions horribles et hurlait : « Il m'a tué I D m'a tué!
— « U a tué le colonel, criaient les fédérés. Il Ta empoisonné. Gonduisez-Ie devant la cour martiale.
— (( Fusillez-le de suite. C'est un assassin envoyé par les Versaillais.
— « Au dépôt I »
Servien niait et se débattait ; il répétait :
— « Vous voyez bien qu'il dort et qu'il est ivre.
— « Il insulte les citoyens I
— « A l'eau I
— « A la lanterne I
— (( Fusillez-le I
Poussé dans les escaliers à coup de crosse dans les reins, il fut conduit à un officier des fédérés qui signa immédiatement un ordre d'arrestation.
S40 LBt OiSiAA Dl jKAN IBATISM
n était an gecret dans une cellnle dn dépôt, depoifl seize jours, ou ({uinze (il ne savait plus). Les heures passaient sur lui horriblement égales et lentes.
D avait d'abord demandé jastice et crié
son innocence. Mais il avait compris à
l la longue que la justice n'avait rien à
.1 voir dans son affaire ni dans celle de»
j prêtres et des gendarmes enfermés dana
les mêmea aiart. Il ne cherchait plus à
niiooner avec la folie furieuse de la
&■• DÉtIKt DB ISAN SBRTIIM 2^1
Commune ; il croyait plus sage de se taire et meilleur d'être oublié, et il craignait bien que coût cela ne finît tragiquement. Une angoisse F étouffait.
Parfois, dans tes rêveries, il voyait un arbre sur un peu de ciel, et de grosses larmes loi venaient aux yeux.
C'est là, dans cette cellule, qu'il connut les pâles délices du souvenir.
n songeait à son bonbonmie de père n^sis devant l'établi, ou serrant la vis de ia presse ; il songeait à la boutique pleine de livres et de cartons, à sa petite cbambre on il lisait des voyages, le soir; enfin à tontes les choses familières. Et à chaqne fois qu'il repassait dans son esprit l'humble et grêle roman de sa vie, il s'indignait d'en voir tons les épisodes dominés et presque remplis par cet ivrogne, ce mendiant de Tudesco ! Cela était vrai, pourtant I et qu'il regardât ses étudat* ses amours, ses périls, il voyait sur
a43 LRS I>i»I«S Dl IBA» tXRTISR
tout cela la face enluminée du vieux mauvais homme. Quelle honte! Il avait vécu bien mail mais aussi, il avait vécu bien peu, le pauvre enfant I et, dans sa justice, il se sentait pour lui-même plus de pitié que de colère.
H songeait tous les jours, il songeait toutes les heures à Gabrielle ; mais comme il sentait pour elle un amour nouveau I C'était une pensée tranquille et tendre, un sentiment désintéressé, un rêve plein de douceur.
C'était un songe merveilleusement délicat, comme la solitude et le malheur en forment seuls dans les âmes qu'elles arrachent aux rudesses de la vie commune : l'idée d'une belle vie pleine d'ombre, vouée tout entière, sans salaire ni retour, à la femme aimée de loin, comme la vie du bon curé de campagne est vouée au Dieu qui ne descend point du tabernacle.
LIS etsias DB SMAV sBKTiHH a4S
Son gardien était un bon sous-officier étonné et choqué de ce qui se passait et qui, dans l'effondrement général, se cramponnait à la discipline. Il avait pour ses prisonniers une pitié rude et gauche qui se taisait dans le service et que Jean ne devina pas. Jean n'entendait rien aux militaires. Celui-ci cependant devenait moins roide et plus expansif à mesure que l'armée de la loi se rapprochait.
Ce jour-là, il avait dit au prisonnier, en clignant de l'œil :
— « Bon courage I il y aura bientôt du nouveau, b
Dans l'après-midi, Jean entendit un bruit lointain de fusillade ; puis tout à coup, la porte de sa cellule s'ouvrit et il vit une avalanche de prisonniers rouler d'un bout à l'autre du corridor. Le gardien avait ouvert toutes les cellules et crié : « Sauve qui peu*I » Jean fut luimême emporté à travers les escaliers jus-
l44 LK" dASIRI DB JIAa ■■ATIBI
qn'ài la cour da dépôt et précipité la tête la première contre le mur. Quand il se releva de sa chute étourdissante les prisonniers avaient disparu. Il était seul devant le guichet ouvert. Il sortit. La fusillade crépitait^ La Seine coulait sous les lourdes fumées de Paria incendié. Des pantalons rouges paraissaient sur le quai de rÉcole. Le Pont-au-Change était couvert de fédérés. Ne sachant où fuir, il allait rentrer dans la prison; mais des Vengeurs d« Lutèce, qui fuyaient lestement, le poussèrent la baïonnette dans les reins vers le Pont-au-Change. Une femme, une cantinière leur criait : « Ne le lâchez pas, faites-lui son affaire. C'est on Versaillais. )) La petite troupe s'arrêta sur le Quai-aux-Fleurs, et Jean fut poussé contre le mur de THôtel-Dieu.
La cantinière s agitait devant lui. Echeyelée sous son képi galonné, ample ^ de poitrine, camhrée des reins, dressée
lits DÉ8IB8 DB IRAM SIATIBII %^
fièrement snr ses jambes fines et fortes, elle avait la puissance d'nne magnifique bê^^e féroce. De sa petite bouche toute ronde sortaient des menaces obscènos, elle agitait un revolver. Les Vengeurs de Lutèce, harassés et stupides, re ^alpdaient leur prisonnier, pâle contr:^. le mur, et se regardaient entre eux. t'ile les menaçait, interpellait chacun par quelque surnom ignoble, et, passant devant eux avec un balancement de sa croupe puissante, les enveloppait et les pénétrait de son influence.
Us se formèrent en peloton.
— « Feul » cria-t-elle.
Jean étendit les bras en avant.
Deux ou trois coups de feu partirent.
D entendit les balles s'écraser contre la mur. U n'était pas touché.
-^ « Feu I feu I » répéta la femme avae une obstination d'enfant colère.
Elle avait traversé la bataille, cette
fille I elle avait bu à même les tonneaux défoncés et dormi sur le dos, pêle-mêle avec les hommes, au milieu de la place publique rougie par l'incendie. On ne faisait que tuer autour d'elle, et on n'avait encore tué personne pour elle. Elle voulait qu'on lui fusillât quelqu'un, à la fin I Et elle criait en trépignant :
— « Feu, feu I feu I »
Les fusils s'armaient de nouveau et.
les canons s'abaissaient; mais les Vengeurs de Lutèce manquaient d'entrain ; leur chef avait disparu, ils étaient dispersés, ils fuyaient, dégrisés, hébétés, ils comprenaient que la fête était finie. Us voulaient bien, tout de même, fusiller ce bourgeois-là, avant d'aller se cacher chacun dans son trou.
Jean essaya de dire : « Ne me faites pâs souffrir I » mais la voix s'arrêta dans sa gorge.
Un des Vengeurs regarda du côt^ du
Pont-au-Change et vit 1 3s fédérés qui lâchaient pied.
Il ditr, snse mettant Tarme à l'épaule :
— «F s le camp, nom de Dieu!»
Us hésitaient. Quelques-uns s'en allaient.
Alors la cantinière hurla :
— « Sacrés c si c'est donc moi qui
lui ferai son affaire. »
Elle se jeta sur Jean Servien, lui cracha au visage ; se livra du geste et de la voix à des farces d'une obscénité frénétique et lui mit le canon du revolver sur la tempe. Alors il sentit que tout était fini et il attendit.
Pendant une seconde il revit mille choses; il revit les allées plantées de vieux arbres où sa tante le menait promener jadis ; il se revit lui-même petit enfant heureux et étonné ; il se rappela les châteaux qu'il construisait avec des écorces de platane... Le revolver par-
a4S LES DÉBias dm JBàM bievibb
tit. Jean battit l'air de ses bras et tomba la face en avant. Les hommes l'achevèrent à coups de baïonnette, puis la femme dansa sur le cadavre en poussant des cris de joie.
La bataille se rapprochait. Une fusillade nourrie balaya le quai. La femme partit la dernière. Le corps de Jean Servien resta étendu sur la voie déserte. Son visage avait pris une expression de tranquillité étrange ; il y avait à la tempe un petit trou à peine visible ; du sang et de la boue souillaient ces beaux cheveux qu'une mère avait baisée avec tant d'êr mour.