L-e bon relieur ne fit aucun reproche à .ionfils
Après dîner, il alla s'asseoir à la porte le sa boutique et regarda la première étoile allumée dans le ciel.
— « Mon garçon, dit-il, je ne suis paf un sarant comme toi ; mais j'ai une idée ot il ne faut pas me Tôter, parce qu'elle me console. C'est que, quand j'aurai fini de relier des livres, j'irai dans cette étoile-là. Cette pensée m'est venue de oe
LKs BÉsins DE j£A.^ ssaviiM 19!^
• oc j'ai lu dans le journal que toutes le» étoiles éiafeiil des inonde». Gomment lommes tu celle étoile?
— <( Papa, c'est Vénus.
— « Dans mon pays, on dit que c*eil 'étoile du berger. Elle est belle et je penae
oue ta mère y est. C'est pour cela que je voudrais y aller. »
Le veillard passa ses doigta tordus sur ion front et murmura :
— « Comme on oublie ceux qui sont partis, mon Dieu î »
Jean recueillit dans des lectures de poètes et dans des promenades rêveuiet ^on âme endolorie» Sa tête s'emplit d« disions -
Ce fut bientôt ua désordre subUnac lans lequel floltaient Ophélie et Cassaiiire, Marguerite, Débe, Phèdre, Manon il Virginie et, au milieu d'elles, aes ombres sans nom encore, presque sari*
196 LES 0ÉSIBS DB iSAK SERTIBB
forme et pourtant séduisantes! Tenant dês coapes et des poignards et traînant de longs voiles, elles allaient et venaient, f' effaçaient et se coloraient. Et Jean les i entendait qui lui disaient : « Si nous existons jamais, nous existerons par toi. Et quel bonheur ce sera pour toi, Jean Servien, de nous avoir créées. Comme tu nous aimeras I » Jean Servien leur répondait : « Revenez, revenez, ou plutôt ne me quittez pas. Mais je ne sais com> ment vous rendre plus visibles; vous vous effacez dès que je vous contemple, it je ne puis vous prendre dans le filet des beaux vers ! »
D essaya k plusieurs reprises d'écrire des poèmec, des tragédies, des romans; mais sa paresse, sa stérilité, ses scrupules et ses délicatesses Tarrêtaient dès les premières lignes et il jetait au feu la page à peine noircie. Bientôt découragé, il tourna ses pensées vers la politique.
I i Ui néraiiies de Victor Noir, les émeutes de Beile ville, le plébiscite, Toccupaient; il lisait les jocrisaux, se mêlait aux groupes formés sur les boulevards, suivait la foule ameutée des blouses blanches, et était de ceux qui huaient le commissaire de police pendant les trois sommations.
Le désordre et les criailleries le grisaient ; son cœur battait, sa poitrine se gonflait, toute son âme s'exaltait au milieu de ces stupides bousculades. Enfin après avoir piétiné côte à côte avec les badauds, bien avant dans la nuit, les jarrets rompus, les côtes endolories, la tête vague, grisé d'emphase et de tapage, il regagnait à travers les rues désertes le faubourg Saint-Germain. Et là, il jetait en passant un regard de haine à quelque hôtel portant un écu à son fîonton et dont deux bons de pierre bleuis par la lune gardaient la porte close. Puis, continuant son chemin, il s'imaginait debout, un
igS LES DÉSIRS DB JEAN SEEVIBU
fasiî à la main, sur une barricade, dans U famée do l'émeute, avec des ouvriers t des jeunes gens des écoles, comme elase voit dans les lithograpbies.
Un jour, au mois de juillet, il vit une roupe de blouses blancbes qui passait ur le boulevard en criant : « A Berlin I » )es gamins dépenaillés glapissaient à entour. Les bourgeois surpris faisaient '■ k baie, et ne disaient rien; mais un -'eux. gros, grand et coloré, agita son liapeau et cria :
— « A Berlin! vive l'Empereur I ji Jean reconnut M. Bargemont.
Là:) DÉ:JIB8 DE JEAN SEHYIBR
La rue du rempart. Des baraques de campement et des fusils en faisceaux jardés par un factionnaire. Les gardes lationaux jouent au bouchon. Un soleil l'automne répand sa clarté magnifique 3t douce sur les dômes de la i^ille assiégée. Par delà les remparts, la campagne Tise et nue; au loin, les casernes de» orts, au-dessus desquelles montent des locons de fumée; àThorison, les colline» où les batteries prussiennes qui tirent font traîner des nuages blancs. Le canox:!
90O LES DÉSIR» DE JSAN SBYYIBU
gronde, iï gronde depuis un mois; on ne l'en tend plus. Servien et Garneret, portant le képi à passepoil rouge et la vareuse à boirions de cuiyre, sont assis sur des sacs de terre et se penchent sur le même livre.
C'était un Virgile, et Jean lisait tout haut les délicieux vers du Silène. Deux jeunes hommes ont surpris le vieillard divin, endormi dans cette ivresse dont il a Ihabitude et qui le rend risible en le laissant vénérable ; ils l'ont Ué avec des fleurs pour obtenir de lui des chants. Les joues teintes par Églé, la belle Naïade, du suc rouge des mûres, il chante.
€ Il chante comment dans le vide immense furent condensés les germes de la terre, de l'air, des mers et aussi du feu subtil ; comme de ces principes sortirent toutes choses et se consohda le tendre globe du monde; comme alors le sol commença de s'ailermir et d'enfermer
Nérée dans la mer et de prendre peu h peu les formes des choses. El déjà la tern^ s'étonne que brille le premier soleil, et de plus haut les pluies tombent de^^ nuées allégées; les forêts d'abord com mencent à s'élever et de rares animau ^^ errent par les montagnes innommées, p
Et Jean s'interrompait :
— « Que cela, disait-il, peint bien Tâme sérieuse et tendre de Virgile ! L« poète a mis une genèse dans une idylle. L'antiquité le surnommait la Vierge.
C'est le nom qu'il faut donner à sa Muse, et il faut se la figurer comme une Mnémosyne méditant sur les travaux de« hommes et les causes des choses I »
Pendant ce temps, Garnerel, plus sérieux et le doigt sur le texte, rassemblait s€s idées. Les joueurs de bouchon faisaient roubr jusqu'à ses pieds les palet?! de cuivre ; la cantinière passait et repassait avec son petit tonneau.
103 «.JS8 DÉSI&8 DS JBAN SERYISH
— «Vois-tu, Servien, dit-il enfin, dan^ ces vers, Virgile, ou plutôt le poète alexandrin qu'il imitait, a pressenti la grande hypothèse de Laplace et les théories de Charles Lyell. Il montre la matière cosmique» ce néant d'où tout doit sortir, se condensant pour former des mondes, la jeune écorce du glohe se consolidant; puis la formation des îles et des continents ; au milieu des pluies, Tapparitiort du soleil, jusque-là voilé par des nuage opaques ; la vie végétale se manifestan t avant la vie animale, parce que celle-ci ne peut se soutenir et durer qu'en absorbant les éléments de la première... »
A ce moment il se fit un mouvement dans la rue du rempart. Les joueon de bouchon s'arrêtèrent et le» deux amis levèrent la tête. C'était un convoi de blessés qui pdss&it. Les grandes tapissières, marquées de la croix rouge de Genève, laissaient voir sous leurs rideaux de»
LSI DÉSIRS DE JKAN 8£&VIB2f ao3
ùkces blêmes, entourées de linges maglants. Des lignards et des mobiles, le bras en écliarpe, suivaient à pied. L«s gardes nationaux leur tendaient des poignées de tabac et leur demandaient cli ~ nouvelles.
Les blessés secouaient la tête et pas^ Baient leur chemin.
— ce Est-ce que, nous aussi, nous n'allons pas bientôt nous battre? » s'écria Garneret.
Servien lui répondit :
— ce II faut déposer les traîtres et Iok inc&pables qui nous gcavernent, proclamer la Commune et marcher tous contre les Prussiens. /5
aoA LBS OÉ8I&S DE JBAH SFHVISX
La haine de l'empîre qui Tavait laisse souffrir dans une arrière-boutique et dans une salle d'étude, Tamour de la république dont il attendait tout, avaieni échauffé dès le 4 septembre l'enthousiasme guerrier de Jean Servien. Mais il se fatigua vite des longs exercices dans le jardin du Luxembourg et de» gardes inutiles au pied des remparts. L'ivresse sentimentale des boutiquiers pris de vin et de patriotisme l'écœurait, et ce jeu an
LES DiSiaS DE JEAN SERTIBR aoS
soldat à jeun, dans la boue, lui sembla à la longue d'un goût détestable.
Garneret était, par bonheur, son compagnon de garde, et Servien subissait l'influence de cette pensée ordonnée et riche, soumise au devoir et à la réalité. Cela seul le sauvait d'un amour sans passé comme sans espoir qui prenait la fixité dangereuse d'une maladie mentale.
Il y avait longtemps qu'il n'avait revu Gabrielle. Les théâtres étaient fermés; il savait seulement, d'après les journaux, qu'elle soignait les blessés dans Tambulance du théâtre. Il ne la cherchait plus.
Quand il n'était pas de service, il lisait dans son lit (car l'hiver était rude et l'on manquait de bois) ou bien il courait aux nouvelles sur les boulevards et se mêlait aux groupes. Un soir, dans les premiers jours de janvier, comme il ^ assait devant la rue Drouot, il fut attiré par des bruits de voix, et vit M. Bargemont malmené
»o6 1.18 DÉSIRS DK JSAlf SBSVIIX
p&r des gardes nationaux de mauvaise mine.
— «Je suis plus républicain que vous, s'écriait le gros homme ; j ai toujours protesté contre les infamies de l'Empire. Mais quand vous criez : Vive Blanqui I . . . permettez... j'ai le droit de crier: Vive Jules Favrel permettra, j'ai le droit... » Les huées qui s'étaient élevées lui couvrirent la voix. Des gens en képi lui montraient le poing et l'appelaient a traître, capiiukrd, badingouin ». Sur sa large fitce, défaite par la peur, restaient encore de vieux plis d'insolence bourgeoise. Une Qlle qui passait cria : « A l'eau I » Cent ▼Dix répétèrent : «A l'eau ! » Ace moment il se fit une grande poussée et M. BargemoD t se jeta dans la cour de la mairie. Une escouade de gardiens de la paix le reçut et se referma sur lui. Il était sauvé I
I^ foule amassée s'écoula peu à peu et Jean entendit ie récit de l'affaire passer
LES DéSIBS DE JEAN SERVIE!! 307
de bouchft en bouche avec toutes sortes de déformations. Les derniers venas apprirent qu'on venait d'ajrêter un géjuaral allwnand qui s'était introduit comme >?^pion dans Paris, pour livrer la vilLe avec l'aide desr bonapartistes.
Le passage redevenci libre, Jean vit M. Bargemont sortir de^ h^ mairie. Il était fort rouge et la manche de son pardessus disloquée*
Jean eut Vidée de le suivre.
Le long de» boulevards , il \& suivit par amusement, de^ fort loin et sans.»'inqtiiéter de le peixlre ; maû quand le foncti^annaire prit une sue: transversale, le je«uM homnifii le; serra de plus près ; il ne songeait encore àrten ; un infitinct le pomsait. M. Bargemont tourna à droite; k rue assca large était déaerte et mal éclairée par dea quinqueta de pétrole qui rempla^^âient les becs de gaz. Cette rue, Jean Servien k connaissait mieux que toute
ao8 LIS DÉSIRS DE JBAK SEEYIBR
autre. Il y était tant de fois venu I La forme des portes, la couleur des boutiques, les lettres des enseignes, tout lui en était familier ; il n'y avait pas jusqu'à la sonnette de nuit du pharmacien qui ne lui flit un souYenir et ne l'émût. Le pas des deux hommes retentissait dans le silence. M. Bargemont se retourna. Il fit quelques pas encore et sonna à une porte. Jean Servien l'avait rejoint. Il était là aussi devant la porte. C'était celle qu'il avait embrassée dans une nuit de dése»
poir, c'était celle de Gabrielle. La porto s'ouvrit. Jean fit un pas et M. Bargemont, entrant le premier, la laissa ouverte, pensant que ce garde national était un locataire qui rentrait. Jean se coula dans l'escalier noir et monta deux étages. M. Bargemont sonnait au troisième palier. On ouvnt. Jean entendit la voix de Gabrielle :
— « Comme tu viVns fard, mon cher;
LES DÉSiaS DK JIAN SERVIIN 309
j'ai envoyé Rosalie se coucher ; jt t'attendais, tu vois. »
Ls gros homme, tout soufflant, répondait:
— « Figure-toi qu'ils ont voulu me jeter à l'eati, ces coquins ! Mais c'est égal, je t'apporte quelque chose de rare et de cher : un pot de beurre I
— « Gomme le petit Chaperon-Rouge, reprit la voix de Gabrielle. Entre, tu me conteras cela Entends-tu?
— « Le canon ? Ça ne cesse pas.
— « Non, le bruit d'une chute dans l'escalier.
— «Tu crois?
— « Donne-moi la bougie ,je vais voir.» M. Bargemont descendit quelques
marches et vit Jean étendu sans mouvement sur le palier.
— « Un ivrogne, dit-il ; il y en a tant I Ce sont des ivrognes aussi ^ui voulaient me noyer. »
aïO LS9 DÉSIRS DS JBAIf SBRYIEM
il éclairait de sa bougie la foce biemc de Jean . Gabriello, penchée sur la rampe, regardait:
. — « Ce n*c»t pas un homme i^nt, dit-elle, il e»t ^top pâle. C'est' peut-^tre on malheureux garçon qui meurt- de faim. Quand on eir est réduit dm paim du gouvernement et à la viande de okevied. . . »
Puis elle regarda plus attentivemeat 30US ses sourcils froncés et murmura :
— « C'est singulier, c'est Traîment eizy gulierl
— or Est-ce que tu le reconnais^ ^d»^ manda le gros homme.
— w Je cherche' à me rappeler. . . »
Mais déjà elle s'était rappelé le baîter
.^ur la mata, devant la» grille de la pelîAe maison.
Elle ooinrut dane son appartement, revint ttree mm oarafe^et un flacon d*élher» s'agenouilla devant Thomme évaBOvi
LIS DéSIRS DB JBAïf SERYIEN 3X1
puis, de fson bras qu'entourait le brassard blanc des infirmières, elle souleva ta tête de Jean. Il rouvrit les yeux, la vit, poussa le plus grand soupir d'amour qui soit jamais sorti d'une poitrine humaine et sentit ses paupières retomber doucement, fl ne se rappelait rien ; seulement elle était penchée sur lui, et elle l'avait caressé de son souffle. Elle lui mouillait les tempes, et il se sentait renaître délicieusement. M. Bargemont pencha la bougie «ur Jean Servien qui, rouvrant les yeux pour la seconde fois, vit la joue rouge du gros homme effleurant l'oreiJle délicate de la tragédienne. Il poussa un grand cri et s'agita convulsivement.
— a C'est peut-être une crise d'épiîepftie, » dit M. Bargemont en toussant; car il s'enrhumait dans cet escalier.
Elle reprit :
— a On ne peut pas laisser un malade ^^an« secours. Réveillez Rosalie. »