‹ Les dessinateurs d'illustrations au dix-huitième siècleChapitre 11 sur 60 · ORLÉANS (PHILIPPE D · texte numérisé non relu

ORLÉANS (PHILIPPE D

Philippe, duc d'Orléans, appelé d'abord duc de Chartres, neveu de Louis XIY. est né à Saint-Cloud le 4 août 1674. Celui-ci, qui n'avait pas oublié les divisions de la Fronde, ne lui laissa pas continuer les brillants débuts qu'il avait faits dans la carrière militaire, aux batailles de Steinkerque et de Nerwinde, et ne lui permit pas de faire la campagne de 1694. Doué d'une vive intelligence et d'un goût décidé pour les arts , le jeune duc, obligé de rester dans l'inaction, sut au moins, au milieu de ses plaisirs, s'occuper de musique et de peinture, et c'est probablement à cette interdiction que nous devons de le compter parmi ceux dont les œuvres ornent les livres.

En effet, jusqu'à la mort de Louis XIV, il eut le temps de s'occuper de ses plaisirs favoris, la musique et la peinture. Non -seulement il achetait des tableaux, mais encore il en peignait et faisait cadeau de ses œuvres à ses amis et aux amateurs. De la Live de Jully possédait de sa main une Dihutade dessinant su?' un mu?' l'o?nb?'e de son a?na?it, et Coy-

pel, une copie de la Yierge du Corrége exécutée par lui et qu'il lui avait donnée.

En même temps, son goût pour la peinture lui faisait acheter les belles toiles toutes les fois qu'une bonne occasion se présentait. Dubois de Saint-Gelais, qui a rédigé une description de la collection de tableaux qu'il avait formée ^ et dont il n'avait mis que vingt ans à rassembler les éléments, dit, dans la préface : « Celui des beaux-arts qui <( avoit le plus l'afection de monseigneur le duc (( d'Orléans, c'étoit la peinture. Un homme habile « fut son guide et lui révéla les mistères de cet « art enchanteur. Après lui avoir fait comprendre (( que toute la pénétration et tout le goût ne suf- « fisoient point pour connoître la peinture sans « l'avoir exercée, M. Coypel lui mit le craïon à <( la main, lui fit manier le pinceau, et le conduisit « à un degré de connoissance qui a égalé celui des « plus grands maîtres. )>

Il avait, en effet, pour professeur de peinture Antoine Coypel, qu'il nomma plus tard son premier peintre. Mariette nous apprend qu'il avait même appris la miniature d'un Genevois nommé Arlaud ^ ,

1 Description des Tableaux du Palais-Royal (par Dubois de Saint- Gelais), dédié à MS'" le duc d'Orléans , premier prince du sang. Paris, d'Houry, 1727. — In-12.

* Jacques- Antoine Arlaud , peintre en miniature , né à Genève, le 18 mai 1668, y est mort le 25 mai 1743. Il avait copié en miniature la Léda de Véronèse, qui appartenait au Régent, et cette copie était considérée comme un chef-d'œuvre. Le duc d'Orléans lui avait fait cadeau d'un des Titien de sa collection, le Miracle de Saint- Antoine de Padoue.

qu'il considérait comme un très-habile homme. Il lui avait également fait cadeau d'un tableau peint par lui. Sa belle collection avait dû, au reste, lui être d'un grand secours, et témoigne d'un goût trèsfin et très-exercé. Le Régent avait fait ajouter au Palais-Royal, que lui avait donné Louis XIV, une galerie pour y placer ses tableaux; elle avait été construite par Mansard et décorée avec beaucoup d'art et de goût par son premier architecte Oppenord. Quant à la collection même , elle avait été commencée avec les tableaux qu'il tenait de son père, Monsieur, frère de Louis XIV, qui en faisaient le premier fonds, et le Régent l'avait fort augmentée en achetant toute la collection du prince Livio Odescalchi, neveu d'Innocent XL Celui-ci tenait luimême ses plus beaux tableaux de la collection de la reine Christine de Suède, qui les avait apportés à Rome quand elle s'y retira. C'est Crozat, excellent connaisseur, qui, à la mort du dernier possesseur, fut chargé de voir et d'acheter la collection des mains de l'héritier, le duc de Bracciano.

Il y avait donc des peintures superbes dans la galerie du duc d'Orléans, et Dubois de Saint-Gelais nous indique leur provenance dans des notes imprimées dans les marges de son catalogue. Les portraits de la famille d'Angleterre et de Marie de Médicis, par Van Dyck, provenaient de Monsieur ; d'autres tableaux du même peintre , de Mazarin; les Rubens, du cardinal de Richelieu; les Raphaël, dont la petite Sainte Famille si connue, appelée

la Vierge d'Orléans, du président de Harlay, de M. de Launay, et delà reine de Suède, dans la collection de laquelle il avait trouvé aussi lYo, la Léda, la Danaé et Y Éducation de r Amour, chefs-d'œuvre du Corrége. Ces derniers tableaux avaient été découverts à Stockholm dans une écurie du palais , 011 ils servaient de paravent , par Sébastien Bourdon, que la reine de Suède avait attiré à sa cour. Les Sacrements du Poussin avaient fait partie de la collection de M. de Chantelou et avaient coûté 120^000 livres; la Léda de Yéronèse, copiée en miniature, par Arlaud, de celle de M. Berlin, et une Descente de croix de Michel-Ange, de celle de M. Amelot; les noms de Noce, Nancré, Gramont, Seignelay, Noailles, mylord Melford, reviennent souvent parmi les anciens possesseurs des tableaux de cette galerie; enfin, il tenait de son ami le cardinal Dubois (un cadeau sans doute) un Clair de lune d'Elzheimer ; la Lucrèce d'André del Sarte, provenait de M. Dorât, et il avait aussi rapporté quelques toiles de ses voyages, entre autres, d'Espagne, un tableau de Michel-Ange, la Prière au Jardin des Oliviers.

On sait l'histoire de cette belle collection. Le duc d'Orléans, fils du Bégent, enhérita ; mais, trop scrupuleux pour ces antiques nudités, il brûla ou fit mutiler YIo et la Léda du Corrége. Le duc d'Orléans donna les lambeaux de cette dernière à Charles Coypel, qui travailla tant bien que mal à en rejoindre les morceaux ' .

1 Ce tableau fait actuellement partie du musée de Berlin.

En 1792, le petit-fils du Régent, Philippe-Égalité, céda pour la somme de 700,000 livres, à un banquier do Bruxelles nommé Walkers, ses tableaux des écoles italienne et française. Celui-ci les revendit peu de temps après à de la Borde de Méréville, qui, sous la pression des circonstances, les transporta en Angleterre. Là, ils furent vendus un million au duc de Bridgewater, au comte de Carlisle et à lord Gower. Quant aux tableaux des écoles flamande et hollandaise, ils furent acquis, à la même époque, parle fameux collectionneur Slade, qui, après mille péripéties, parvint à les mettre en lieu sûr. Ils se dispersèrent également, peu de temps après, dans les principales collections anglaises.

Mais revenons aux peintures du Régent. Le sujet des Amours de Baphnis et de Chloé, cette charmante pastorale antique, plus gracieuse que morale, trop grecque par endroits, et où le sentiment, tout moderne, du reste, de la pudeur, semble inconnu, avait séduit ce roué légèrement blasé. Il en retraça les tableaux dans leur naïveté, avec une certaine inexpérience qui prouve bien que leur conception, et l'exécution tout au moins de la plus grande partie, est bien de lui. C'est qu'on a beaucoup dit, tantôt que ces tableaux n'étaient pas du prince, tantôt qu'il n'en avait pas composé les dessins : d'Argenville dit positivement que « les vingt -cinq tableaux des « Amours de Daphnis et de Chloé ont. été peints (c par le duc d'Orléans sur les dessins d'Antoine « Coypel, son maître, et retouchés par ce dernier. »

Voici un témoignage un peu différent, qui éclaircira, il me semble, la question. C'est celui de Charles-Antoine Coypel, qui, dans un mémoire adressé au Régent au sujet des peintures que son père avait exécutées au Palais-Royal depuis 1703, écrivait en 1722, en parlant de lui : « Antoine Coypel a laissé « un iils de sa profession. S.A. R. a bien voulu luy « conserver la charge de son premier peintre que « possédoit son père. Il a déjà eu le bonheur de <( faire huit tableaux pour S.A. R., cinq sur les es- « quisses de ce prince des sujets de Daphnis et Cliloé, « Ils sont à Ragnolet. Un autre pour la cheminée « de monseigneur le duc de Chartres, les Amours qui

« se forgent des traits Le jeune Coypel, qui doit

« tout à S. A. R. mest à la teste des grâces qu'il a (( receu d'elle les savantes critiques qu'elle a eu la « bonté de luy faire. »

On voit donc que si Coypel le père a quelque part à l'invention des compositions, Coypel le fils y a de son propre aveu collaboré effectivement, sans doute sous la direction de son père, car il était encore fort jeune. Mais nous n'en croyons pas moins que le Régent a surtout cherché lui-même les compositions; elles sont trop simples et trop naïves, et quelquefois même trop maladroites, pour ne pas être plutôt l'œuvre d'un amateur que d'un artiste de profession. Ces tableaux se voyaient à Ragnolet, dans le séjour d'été du Régent.. Ils étaient placés « dans un cabinet pres- « que carré qui suivait l'antichambre des pages et « dans le cabinet de compagnie » . On prétend qu'ils

se trouvaient au moment de la Révolution au château de Meudon.

L'idée vint tout naturellement au duc d'Orléans de faire graver cette agréable série pour une édition de luxe du gracieux poëme de Longus. C'est Co}^el, dans la succession duquel on trouve, du reste, les cuivres gravés, qui fut chargé de mener à bien l'entreprise. Il dessina un frontispice, qu'il signa cette fois, et confia à l'habile graveur Benoît Audran le soin de les graver. Chaque estampe porte cette mention : Philippiis invenit et pinxit, 1714.

Le livre dû à cette collaboration est original et mérite sa réputation. Les compositions, oii le paysage prend du reste une grande place, en sont assez naïves, surtout pour un roué comme le duc d'Orléans. Elles rendent assez bien l'embarras de deux jeunes gens élevés aux champs et qui s'ignorent encore, mais elles n'ont rien de voluptueux.

Quant à la fameuse figure des Petits jneds, on a douté que le dessin fût du Régent, surtout parce qu'elle ne fut gravée qu'en 1728 par le comte de Caylus. Dans un exemplaire que possédait M. de Pixerécourt et qui avait appartenu au bibliophile Chastre de Cangé, secrétaire du prince , et certainement donné par lui, se trouvaient le dessin original à la plume attribué au Régent etl'eau-forte de la gravure avec cette mention au dos : « S. A. R. ne voulut pas permettre que l'on gravât cette estampe. » Il y avait en outre, dans le même exemplaire, un autre dessin du même sujet avec des changements de

la main du graveur Massé et un feuillet autographe de celle du duc d'Orléans, écrit en 1712, contenant le premier projet des gravures qu'il voulait ajouter à son édition, et qui n'a pas été entièrement exécuté.

Dibutade dessinant sur le mur l'ombr'e de so?i ornant. Vente de La Live de Jully (1770). — 110 livres.

Les tableaux peints par le duc d'Orléans et représentant les Amours pastorales de Daphnis et Chloé, se trouvaient, au moment de la Révolution, au château de Meudon.

Ils auraient appartenu, dans ce siècle-ci, au marquis d'ALIGRE. LoNGUs. — Les Amours pastorales de Daphnis et de Chloé (trad. du grec par J. Amyot), 1718 (impr. à Paris, chez Quillau, en 1717). /Pet. in-8o, mar. r. dent., tr. dorée.

Exemplaire contenant des notes de Lancelot, un dessin à. la plume attribué au Régent, et un feuillet autographe de sa main. — Cet exemplaire a appartenu à Chastre de Cangé. — Vente Chastre de Billy (1784). — 301 livres. — Vente du comte d'Ourches (1811). — 305 fr. — Vente Pixerécourt. — 262 fr. — Vente Taylor (Londres). — 42 liv. st. Vente du comte Lehon (1854). — 655 fr. — Chez S. A. R. le duc d'AU- MALE.

Les 30 planches (cuivre) de Daphnis et Chloé et 28 suites de 26 estampes. — Vente de Charles Coypel (1752), — 520 livres.

OUDRY (jean-baptiste)

J.-B. Oudry, né à Paris le 17 mars 1686, était le fils d'un peintre obscur qui faisait en même temps le commerce des tableaux. Il prit les premières leçons de l'art dans la maison paternelle, au milieu du va-et-vient des acheteurs, et y contracta l'excellente habitude de n'être troublé par rien quand il dessinait ou peignait en public. Parti ensuite avec le peintre de Serre pour Marseille, il revint bientôt et eut la bonne fortune d'entrer chez Largillière, auprès '^duquel son père avait accès, et de recevoir les leçons et les conseils de ce grand peintre. Celuici se plut à communiquer à son élève, doué de si heureuses dispositions, ses grands et solides principes, et à lui manifester sa confiance en le chargeant du détail de ses affaires domestiques. « Il le « logeoit, le faisoit manger avec lui, et leurs entre- « tiens étoient autant de sages et utiles leçons, et « quand M. de Largillière avoit quelques têtes inté- « ressantes à peindre, pour lui marquer de plus en « plus son amitié, il le faisoit tenir à côté de lui, et

« rinstruisoit des motifs de ses procédés dont cha- « que coup de pinceau devenoit la démonstra- (( tion \ »

Ses débuts ne furent pas difficiles, bien qu'on ait dit qu'il avait gravé des jeux de Rébus pour vivre. Oudry n'était pas très -fier de son œuvre, si l'on en croit M. de Boisjourdain, qui, dans ses mélanges, parle ainsi de cette fantaisie : « L'Alma- « nach de Rébus, pour 1716, avait été dessiné par « Oudry, peintre en animaux et poissons. Il est « devenu fort rare par la suite, et le peintre se re- « pentit d'avoir travaillé à un pareil ouvrage ; on ne (( sait pourquoi. » Il était déjà connu comme portraitiste et avait même atteint dar^s ce genre une telle réputation que Pierre le Grand, venu à Paris en 1717, voulut avoir son portrait peint par lui, et qu'au moment du départ de ce prince, il fallut que le jeune peintre se cachât pour ne pas être emmené de force à Saint-Pétersbourg.

Dans ses moments de loisir, Oudry donnait des leçons de dessin et de peinture à la fille d'un miroitier, jyiiic Proissié. L'amour se mit de la partie et l'artiste devint l'époux de son élève. Mais au début de cette union l'argent ne foisonnait pas dans le ménage, et les jeunes gens s'aperçurent, après s'être installés convenablement et avoir honorablement traité leurs amis, de l'épuisement de leurs finances. Par bonheur « une dame, qui aimoit éperdûment deux petits

* Eloge de M. Oudry, par M. Gougenot, lu à l'Académie royale de peinture le 10 janvier 1761.

(( serins, le pria de les peindre. M. Oudry la satisfit « avec toute la promptitude possible et fut récom- « pensé au-delà de ses espérances. Avec cette res- « source imprévue, il fit face tout au moins aux dé- « penses des premiers jours. »

Peu après, Oudry fut élu professeur, agréé ensuite à l'Académie (1717), et enfin reçu le 25 février 1719 comme peintre d'histoire, et plus tard logé aux Tuileries. C'est à cette époque qu'il dessine et grave à l'eau-forte cette étourdissante suite pour le Boman comique de Scarron, oi^i les gais épisodes des malheurs burlesques de Ragotin, les faits et gestes de la Rapinière, de la Rancune et du Destin sont gravés si librement et avec tant d'entrain. La grande planche du « renouvellement du combat oii deux servantes reçoivent des claques sur les fesses » est pleine de gaieté et de mouvement. La suite entière se compose de 38 morceaux, mais Oudry n'en a gravé que 23 lui-même ; ce sont ces pièces qui se trouvent au cabinet des Estampes , accompagnées souvent d'une contre -épreuve rehaussée d'encre de Chine, probablement par l'artiste lui-même.

Cependant Oudry ignorait encore la spécialité de son talent et marchait à tâtons vers la célébrité. Un jour, qu'il avait peint un chasseur avec son chien, Largillière lui aurait dit en riant : « Ya, tu ne seras jamais qu'un peintre de chiens. » Oudry, frappé de ce mot, crut y voir une indication précieuse, que justifiaient ses préférences, et il s'appHqua dès lors

à étudier et à reproduire les animaux. C'est vers 1727 qu'il cessa de peindre l'histoire et le portrait pour se livrer exclusivement au genre spécial dans lequel il excella. Il fit paraître alors des Recueils de dessus depoi'te, où il réunit diverses sortes de gibiers, et d'autres cahiers de Divers animaux de chasse, dessinés d'après nature et que grava Lehas.

D'autres fois, lui-même grave à l'eau-forte les belles compositions de ses tableaux commandés par des amateurs de l'époque devenus ses amis, le marquis de Beringhen^, l'intendant des finances Fagon, le comte de Tessin^, et qui représentent des combats de chiens de chasse et d'animaux sauvages, études d'une vérité si remarquable et qui le mettent au premier rang comme peintre d'animaux. Il était alors fréquemment mandé à Yersailles, où le roi réclamait non-seulement des épisodes de ses chasses, mais encore les portraits de plusieurs de ses chiens. Un jour, il voulut en tenir un lui-même, et Oudry avait acquis une si grande habitude de travailler à la cour, qu'il le peignit aussi tranquillement que s'il eût été seul dans son ateher.

^ Le marquis de Beringhen était premier écuyer du roi; la vente de ses tableaux et objets d'art eut lieu en 1770.

- Charles-Gustave, comte de Tessin, diplomate qui eut la plus grande influence sur la politique de son pays au xviiie siècle, est né à Stockholm en 1695. Il fut ambassadeur de Suède en France de 1739 à 1742, et s'y lia avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, avec lesquels il continua des relations même après son départ de Paris. C'était un grand connaisseur en tableaux, dessins, livres rares et manuscrits. Il avait réuni de magnifiques collections dans son château d'Akeroë, où il est mort en 1770.

ou DRY. 483

C'est tout en exécutant ces différents travaux et en dirigeant la manufacture de tapis de Beauvais, dont il avait été nommé directeur, et un peu aussi par la nécessité d'y fournir des modèles, qu'il prenait de temps à autre pour sujet de ses dessins une fable de la Fontaine , mais sans idée préconçue de les réunir en volumes*. Tous ont été composés de 1729 à 1734 \ M. de Montenault, homme de lettres, ayant formé le projet d'élever, par une belle édition des Fables de la Fontaine, un vrai monument à la mémoire de notre grand fabuliste, avait déterminé le banquier Darcy et un de ses confrères à s'associer avec lui pour le réaliser ; et comme il avait eu connaissance de cette série de dessins, la pensée lui vint de les acquérir et de les utiliser. Laissons-le s'expliquer à ce sujet dans la préface de sa belle édition :

« M. Oudry, peintre du roi, a composé dans le (( cours de plusieurs années la suite des dessins qui (( accompagnent cette édition. Ils sont le fruit des « études qu'il faisoit de la nature dans la bonne « saison des talents dont il nous fait tous les jours « admirer les productions. Infatigable dans le tra- « vail, toujours occupé de son art, il cherchoit dans

' Oudry a peint aussi un certain nombre de tableaux représentant des sujets tirés des fables de la Fontaine et qui furent exposés aux Salons de 1737 et de 1747. Ils ornaient les cabinets du Dauphin et de la Dauphine. Il a peint aussi, entre autres séries de modèles pour les tentures de tapisseries exécutées à Beauvais, quatre sujets tirés des Comédies de Molière.

' Le frontispice n"a été dessiné par Oudry qu'en 1752.

« ce temps un champ propre à exercer ses idées. « Mais les bornes d'un tableau et la pratique assez « lente de la peinture ne suffisoient pas au feu de « son génie et n'en remplissoient pas assez rapidece ment l'activité ; il falloit à ses talents de plus am- « pies sujets d'exécution. Les Fables de la Fontaine « vinrent satisfaire à cette espèce de besoin. Elles « fournirent à son imagination de quoi se contenter « dans ce vaste champ de paysages et d'animaux, « genre de travail oii l'on sçait jusqu'à quel point il « excelle. C'est alors qu'il étudia ces fables et qu'il « sçut si bien s'approprier dans ses dessins les idées « du poëte, que l'on diroit en quelque façon que la « même Muse s'est servie du crayon de M. Oudry « pour nous les tracer d'une manière aussi poétique « qu'ingénieuse et naturelle. Aussi peut-on, à juste (' titre, l'appeler lui-même le la Fontaine de la pein- « ture, puisque personne n'a mieux sçu faire agir et « parler les animaux qu'il l'a fait dans ses tableaux, « et particulièrement dans les dessins que nous ance nonçons. Ils étoient ses récréations, il les compo- « soit pour son propre plaisir et dans ces moments « do choix et de fantaisie oii un artiste saisit vivece ment les idées de son sujet et donne un libre essor c< à son génie. »

Cette magnifique série de 276 * dessins de format in-quarto, au crayon noir, lavés d'encre de Chine et

' Et non 277 comme l'a écrit de Bure dans la note qu'il a mise à la première page de ce recueil de dessins et qui a été reproduite depuis par tous les bibliographes.

ou DRY. 485

rehaussés de touches de gouache , est pleine d'invention et d'originalité. Ce sont bien les dessins qu'un peintre jette sur le papier avec assurance et liberté, au gré de son inspiration et sans souci du graveur futur.

Quoi de mieux composé que le sujet de la Chatte métamorphosée en femme, celui du Lion amoureux, ou les différentes figures du Meunier, son fils et l'âne ? Où trouver un effet plus réussi que dans Phœbus et Bo?'ée et dans un Animal dans la lune ? Citons encore parmi les dessins les plus heureux comme composition : les Bâtons flottants, l'Homme entre deux âges et ses deux maîtresses, le Léopard, les Poissons et le berger qui joue de la flûte ; enfin Daphnis et Alcimadure, qui auraient parfaitement pu se passer de la collaboration et des retouches de Cochin.

Parmi les dessins d'animaux les plus vrais, les plus nature, on doit citer le Loup et l'Agneau, le Loup plaidant contre le Renard devant le singe, la Lice et sa compagne. Rien de trop, et la fable intitulée : Discours à Madame de la Sablière, pour lequel il a reproduit son joli tableau, maintenant au musée du Louvre, du Chien en arrêt devant une perdrix.

On avait remarqué que, dans l'ouvrage, les animaux, principalement les animaux sauvages, étaient médiocrement dessinés, et l'on avait été étonné de cette particularité bizarre dans le livre de leur peintre. Nous pouvons affirmer, pour les avoir examinés avec attention, que, dans ces dessins, les animaux sont au

486 LES DESSINATEURS D'[LLUSTRATIONS.

contraire indiqués avec une sûreté de main parfaite et de cette touche libre et franche que la science seule peut donner, et qui n'exclut pas la justesse. Le célèbre peintre des chasses royales ne pouvait en effet, le crayon en main, désavouer ce que son pinceau avait si brillamment reproduit. C'est Cochin qu'il faut accuser, Cochin si habile et si maître de sa main quand il s'agissait de dessiner la figure humaine, mais probablement fort inexpérimenté quand il a fallu redessiner, pour les graveurs, ces loups et ces agneaux, ces lions, ces chiens et ces chevaux, parfaitement mais sommairement indiqués dans le dessin original.

Cochin en effet, ainsi qu'il nous l'apprend luimême au bas du frontispice, a fait « tous les traits « d'après les originaux, conduit et dirigé tout l'ou- « vrage », et même refait, comme nous allons le voir, de nouveaux dessins. Yoici , au reste, ce qu'ajoute M. de Montenault sur cette collaboration, très-heureuse, en définitive, sauf la restriction cidessus : « De quelque mérite cependant que soient <» ces dessins, ils eussent été ignorés du public, « sans le secours de la gravure. Rassemblés dans « un cabinet, ils eussent fait tout au plus les dé- « lices d'un jaloux curieux, sans augmenter la « richesse des lettres ni celle des arts. Cette col- « lection, la plus curieuse et la plus considérable « qui soit connue d'aucun peintre, se fût dissipée (( et détruite comme tant d'autres monuments « du même genre... M. Cochin, de l'Académie

ou DRY. 487

« royale de peinture, et garde des dessins du roi, (( a bien voulu prévenir cet accident. Ses talents (( supérieurs pour la gravure et pour le dessin sont « si connus des amateurs et des curieux que je « craindrois d'en affaiblir l'éloge en m'arrêtant à (( les faire remarquer. C'est lui qui s'est chargé de « graver et de faire graver sous ses yeux ces des- « sins. Pour en venir à bout, il a fallu qu'il en fît « de nouveaux d'après les originaux de M. Oudry, « dans lesquels on pût discerner distinctement cette « précision de contours, à laquelle les peintres ne « s'assujettissent jamais dans la chaleur de leurs « compositions^ et qui est cependant indispensable « à la perfection des gravures. Il ne falloit pas moins « que son secours pour donner à celles-ci le degré « de perfection qu'elles ont atteint, non-seulement « par la manière dont les originaux sont rendus, « mais encore par la correction ajoutée aux figures « qu'ils contiennent. Cette partie étoit négligée, et « M. Oudry reconnoit lui-même le nouveau mérite « qu'elle a acquise en passant par les habiles mains (( de son illustre confrère. »

Malgré la louange forcée et sûrement un peu trop pompeuse de l'éditeur, nous n'y contredirons pas. Ce concours d'artistes et d'hommes de goût a réussi à créer un très-beau livre, consacré maintenant par l'admiration de plus d'un siècle. Disons, pour achever, que l'on y a inséré une série de culsde-lampe représentant des fleurs, faite avec un soin particulier. C'est le peintre de fleurs Bachelier qui

en fil les dessins, et ils furent gravés sur bois par Lesueur et Papillon, parent lui-même d'Oudry. Enfin, Cochin s'est surtout occupé de retoucher les personnages dans lesquels on retrouve, avec sa fermeté de dessin, ses airs de tête habituels,

Oudry s'était tellement inspiré des fables de la Fontaine, que l'idée lui vint d'en composer lui-même et d'orner de dessins son manuscrit resté jusqu'à ce jour complètement inédit. Les fables sont fort médiocres et n'enrichiraient guère cette littérature spéciale, mais les dessins à la plume, légèrement lavés d'encre de Chine, sont charmants et très-terminés. Ils sont datés de 1745 à 1747. On trouve encore quelques figures signées par Oudry dans le recueil de poëmes sur la chasse : les Dons des enfants de Latone (1754).

Oudry ne devait pas jouir du surcroît de réputation que la publication de cette édition, si belle grâce à lui, des Fables de la Fontaine^ allait lui donner. Frappé d'une attaque d'apoplexie, il voulut partir pour Beauvais, pensant que l'air de la campagne le remettrait. Il mourut trois mois après y être arrivé, le 3 avril 1755.

On a un joli portrait d'Oudry gravé par sa femme.

Livre dans le quel je designé tou se que je peint, commencé en 1713. — Segond livre des quisse, 1716. — Jn-4'' oblong, veau.

Nombreux dessins originaux d'Oudry, au bistre, rehaussés de blanc sur papier gris ; esquisses de portraits pour la plupart. — Chez M. lk

Page 1