‹ Les dessinateurs d'illustrations au dix-huitième siècleChapitre 8 sur 60 · G LES DESSINATEURS D'ILLUSTRATIONS · texte numérisé non relu

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ges, dont le besoin se faisait sentir, pour reposer des sombres tragédies de la rue, parurent en 1793. Un peu plus tard, il donna ceux de la Pipe cassée, œuvre poissarde de Vadé , qui sont de beaucoup ses meilleurs dans ce genre. Il y a une verve et un entrain endiablés dans ces quatre scènes des environs des halles , et beaucoup de physionomie dans ces figures souriantes ou rageuses. Ajoutons qu'elles ont été remarquablement gravées en couleur.

Malgré les difficultés de Tépoque, ces publications réussissaient, et Defer de Maisonneuve avait entrepris une grande édition des OEiwres de J.-J. Rousseau, auteur si à la mode alors. Cet éditeur utilisait les planches gravées en 1780-82, d'après les dessins de Cochin, et qui n'avaient pas été employées. Il chargea Monsiau de compléter cette illustration, et c'est là peut-être qu'il a déployé, particulièrement dans les Confessions, le plus de talent et de charme. Rien de gracieux comme la charmante figure de M™^ de Warens, au milieu de son petit monde ; les scènes délicieuses de Rousseau à ses pieds, du piano et du corset, le mettent au rang des maîtres de la vignette. En revanche, la scène du Premier Baiser de r amour de la Nouvelle Héloïse est très-inférieure à ce que Moreau et Prudhon, ces deux charmeurs, npus ont donné sur le même sujet.

Didot, qui imprimait cette édition, avait pu apprécier les mérites du dessinateur; aussi lui demandat-il onze sujets pour son édition de la Pucelle de Voltaire (1795), « ornée de figures par les meilleurs ar-

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listes de Paris, et gravées par les soins du citoyen Ponce. » Dans cet ouvrage, Monsiau se trouve collaborer avec Marinier , Monnet et Le Barbier, et ne leur est nullement inférieur. Sa figure du chant ÎIP est surtout pleine, d'une grâce naïve. Citons encore ses quatre jolis dessins pour les Amours de Faublasy et d'agréables compositions (1798) pour les Œuvres de Boileau.

On a jusqu'ici, du reste, accordé assez peu d'attention à Monsiau, et à tort, à mon sens. Soit que le format des livres qu'il a ornés fût souvent incommode, soit que son dessin, plus naturel et par conséquent plus vrai , n'ait pas été apprécié des amateurs de l'art du siècle dernier, soit enfin que les costumes qu'il reproduit, ayant déjà un vague parfum Empire, n'aient pas plu, il est certain que son œuvre n'a que peu, jusqu'ici, attiré l'attention. Et pourtant quel artiste a mieux compris, par exemple. Sterne et son humoristique Voyage sentimental (1797)? Six estampes seulement, mais comme elles valent bien nombre de fadeurs que nous ne nommerons pas! Quelle heureuse expression que celle de la jeune femme dans la promenade à Calais! Et la jolie scène avec la blonde marchande de gants, au type mentionné plus haut, quand ils sont appuyés sur le comptoir : « Il était si étroit qu'il n'y avait de place entre nous que pour le paquet de gants ! » Enfin la plus réussie de toutes, celle où Sterne rajuste sur son lit la boucle de la soubrette, gracieuse interprétation d'une des plus joHes pages du célèbre humoriste.

Que dire , en revanche , de ses dessins sur les sujets du Nouveau Testament pour la grande Bible de Marinier, où il est venu remplacer, ou plutôt aider ce dernier artiste? On peut trouver plus de mouvement dans les siens, moins de froideur, mais l'ensemble n'en a pas moins quelque chose de triste et d'ennuyeux qui tient sans doute aux sujets. Mentionnons encore des dessins pour un Daphnis et Chloé (an YI), pour les Jardins (1801) et la Pitié (1803), poëmes de Delillo. Les dessins de Monsiau, généralement exécutés à l'encre de Chine et toujours très-terminés, manquent souvent d'aisance, ses personnages sont parfois trop courts, mais il trouve le mouvement juste, le sentiment vrai, et sait donner un tour gracieux à la physionomie de ses personnages.

Monsiau n'avait pas fait fortune ; il était même pauvre, et ses tableaux, démodés, ne se vendaient guère. Il est probable que le ministre chargé de la direction des beaux-arts, sachant sa situation peu fortunée, lui avait fait offrir des secours qui avaient révolté sa fierté, car le vieil artiste prend la plume pour lui apprendre qu'il ne mendie pas, mais que, si Uon veut lui être utile, il a des tableaux qu'il vendra volontiers :

Paris, le 17 juin 1824 \ « Monseigneur,

(( Ne pensant pas à rien demander et n'ayant (( chargé personne de solliciter pour moi auprès de

1 Nous devons la communication de cette lettre à l'obligeance de M. E. Cottenet.

MONSIAU. 'ti9

« Votre Excellence, j'ai d'abord pensé que c'était « par une erreur de nom que votre lettre m'avait « été adressée, ou bien que des personnes mal ins- « truites ont fait à mon inseu et par excès de zèle « des demandes qui étoient indiscrètes, j'ai du moins « lieu de le croire parce qui en est résulté.

« Mais, Monseigneur, puisque cette circonstance (( me procure l'occasion et l'honneur de vous écrire, « permettez-moi, en refusant ce que vous avez la « bonté de m'offrir, de représenter à Votre Excel- « lence qu'elle a été mal informée et de réparer au- « près d'elle l'erreur qui a été commise.

« N'étant plus, depuis longtemps, dans la classe u des jeunes artistes qui ont besoin d'encourage- (( ment, je désirerais seulement, comme tous mes « confrères, d'être compris, si vous le jugez à pro- « pos, dans la distribution que Votre Excellence « peut accorder et d'obtenir par là, le plus honora- (( blement possible, le fruit de mon travail; et j'ai (( en même temps l'honneur de lui faire connoître « que souvent j'ai été employé par le ministère de (( la Maison du Roi et par celui de ses prédéces- (^ seurs, et s'il plaisait à Votre Excellence de me « donner d'autres marques de sa bienveillance, j'ai « rhonneur de lui dire que jai chez moi quelques (( ouvrages dont je puis disposer.

« Je suis avec respect. Monseigneur,

« Votre très-humble et très-obéissant « serviteur,

(( MONSIAU. »

Monsiau a vécu fort âgé et est mort à Paris le* 31 mai 1837, au pavillon des Quatre-Nations, où il était logé gratuitement.

Nous avons cru faire plaisir aux amateurs en reproduisant, bien qu'elle n'ait aucun rapport avec notre sujet, cette lettre tout intime de Monsiau à sa femme Alexandrine - Marie- Louise Daucourt, lettre qui nous introduit, pour ainsi dire, dans l'intérieur de l'artiste :

« A la citoyenne Monsiau, chez la citoyenne de Clarange, à Saint-Maurice, près Beauvais.

Paris, ce 9 janvier 1799.

« D'après l'amitié que je te porte et tous les sentimens que tu m'inspire, si je te disois que je suis heureux, certes, tu ne voudrois pas me croire et tu aurois raison; mais, ma chère Sandrine, pour Dieu ne te tourmente pas. Je m'accommode le mieux que je puis de la situation dans laquelle je me trouve, toute pénible qu'elle est. Je mange très-peu chez moi. Le froid excessif qu'il fait me détermine à rester fort avant dans la soirée chez les personnes où je dîne. Je rentre sur les huit heures et je passe ordinairement deux autres heures à me chauffer chez mes voisins ; car il n'y a pas moyen de travailler, même auprès du poël. Tu conçois, de plus, que la lampe est gellée. Enfin cette suspension de travail ne laisse pas que de tne contrarier fort et de m'ennuyer extrêmement; mais, que veux-tu, il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher. L'idée qui me console et me fait prendre mon parti, c'est que je pense que toi, ta maman et Francisque avez un bon feu, ce qui me paroît un avantage inappréciable dans ce moment. Un autre motif m'a fait bénir le ciel un moment que tu ne fusse pas à la maison, c'est celui où la pauvre M°^° Rousseau a perdu son enfant; car tu dois savoir cette fâcheuse nouvelle, puisque M™° Bertheaume vient de t'écrire. Je ne te dirai rien de son désespoire : une mère est à portée de se le représenter. Cette malheureuse scène est arrivée dans le milieu de la nuit, c'est comme si javois été présent. Tu sais la facilité qu'on a d'entendre ce qui se passe d'une chambre à l'autre. Enfin j'ai

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été à leur secours et les ai emmenés chez moi. Tu conçois quel spectacle décliirant tout cela a été pour moi, mais j'ai fait ce que je devois, voilà ce qu'il faut considérer. Un autre motif qui peut adoucir notre séparation, c'est l'idée que notre cher Francisque est à l'abry de tout mauvais air. Je t'accable depuis quelque tems, ma chère bonne amie, de bien fâcheuses nouvelles, je voudrois pouvoir te les cacher toutes, mais tu vois que cela n'est pas possible.

u N'ayez aucunes inquiétudes sur ma santé, car, malgré toutes les peines attachées à notre position et malgré le froid qui me gêne beaucoup, il y a longtemps que je n'en ai joui d'une aussi bonne, et, sur ce chapitre, je vais souvent même jusqu'à me plaindre de posséder un bien que je ne puis pas partager avec toi. Je crois que de tout ce que je te peux dire, rien n'est plus fait pour te rassurer sur mon compte. Tu m'entends, et je te vois sourire.

« A présent, je vais tâcher de répondre à toutes les questions. Mon père va beaucoup mieux, c'est te dire qu'il a été mallade. Tu conçois que le froid qu'il vient de faire pouvoit le tuer. Il ne sort cependant pas depuis qui gelle. Je lui ai proposé de l'amener à la maison, il n'a pas voullu. Je lui ai fait prendre une femme de ménage pour le tems du froid, afin de le soigner et d'aller pour lui à la provision ; ainsi j'espère pouvoir encore le sauver cette année. M. de Montesquiou est reparti sans que je l'aies vu. Il doit, m'a-t-on dit, revenir trèsincessamment. Je viens de lui écrire une lettre de condoléance, ainsi j'espère voir bientôt où j'en suis par sa réponse. M. Louis m'a donné le peu d'argent qu'il me devoit, et j'.ai une autre petitte drogue à lui faire.

u Ta bonne va beaucoup mieux. La petitte Perette va bien. La bonne Aubri te remercie.

<( Je dîne aujourd'hui chez M™° Chouardt. J'ai dîné hier chez M™^ Lagrange ; c'est pour la seconde fois. Tout ce monde me charge considérablement pour toi.

« Je ne perds pas l'espoire de pouvoir aller passer quelque temps auprès de toi. Il me faut pour cela des choses que je n'ai pas, mais qui peuvent venir.

« J'ai reçu pour toi une lettre de M"^** de Mornay ; je vais tacher de l'insserer dans celle-ci.

« Mille baisers pour toi, pour Francisque, et beaucoup de choses pour ta maman, et de plus un emple mémento pour tout ce qui t'environne. Adieu.

<( Je ne fais que pour les lettres, et cependant je n'ai pas encore pu répondre an bon M. Lavrelot.

« Depuis les grands froids, les petits oiseaux sont dans mon cabinet. Ta chambre à coucher est froide et triste. Ainsi te voilà bien au courrant de tout.

« Je te renvoyé toujours à ta liste pour tous les compliments.

« Notre vieux Coco est couché, comme à son ordinaire, tout le jour et toute la nuit, auprès du poël, et ne le quitte que pour manger. »

La Sainte Bible, trad. par Le Maistre de Sacy. — Paris, Defer de Maisonneuve, 1789-1804. — 12 vol. in-4, fig. av. la lettre.

Exemplaire avec les 300 dessins de Marillier et de Monsiau, à l'encre de Chine.— Vente Détienne.— 1,100 fr.— Vente faite en 1840.— 1,299 tr. — Vente du comte de la Bédoyère (1862).,— 4,000 fr. — Reliés alors par Cape en mar. r., comp. tr, d. — Vente Lebœuf de Montgermont. — 24,000 fr. — Chez M. le comte de SAUVAGE, k Bruxelles.

Voltaire. — La Pucelle d'Orléans. — Paris, Diclot jeune, an III (1795). — 2 vol. in-4o.

Un exemplaire imprimé sur vélin contenant les aquarelles de Monsiau, de Monnet, etc. — Vente Vivenel.

;Mmc Deshoulières. — Œuvres choisies. — Paris, Didot, 1793. — Un vol. in-18, mar. vert.

Exemplaire contenant les 4 dessins de Monsiau et Marillier, à l'encre de Chine. — Vente du comte de la Bédoyère (1862). — 125 fr. — Vente de M. Lebœuf de Montgermont. — 1,100 fr. — Chez M. DESÉGLISE.

Sterne. — Voyage sentimental. — Paris, Defer de Maisonneuve,

1797. — 3 vol. in-4o.

7 dessins (un inédit), lavés à Tencre de Chine. — Chez M. MORÏI- MER D'OCAGNE.

LoNGUS. — Les Amours pastorales de Daplinis et Chloè. — Paris,

1798, in-12, fig.

Un exemplaire de l'édition de Didot (1800) in-12, mar. bleu, imprimé sur vélin, et contenant les 4 dessins originaux, à la plume. — Vente Chardin (1828). — 292 fr.

LouvET DE Couvray. — Les Amours du chevalier de Fouhlus. — Paris, chez l'auteur, an VI (1798). — 4 vol. in-S», fig.

MONSIAU. i2:t

4 dessins de Monsiau, joints à 24 autres de Marillier, M"' Gérard. Queverdo, etc.. — Chez M. Eugène PAILLET.

Berquin (Œuvres complètes de). — Paris, Renouard, 1803. — 89 vol, in-12, cuir de Russie.

Exemplaire contenant les dessins de Monsiau, joints à ceux de Borel, Lebarbier, Monnet, etc.... — Vente Renouard. — 310 fr. —Vente Lebœuf de Montgermont. — 7,000 fr. — Chez M. LEFILLEUL , libraire.

Floriax. — Estelle et Némorin.

Dessin du frontispice, à la sépia. — Chez M. SIEURIN. MiLTON. — Le Paradis perdu, trad. en vers, par Delille. — Paris, Giguet, 1804. — 3 vol. in-4o.

3 dessins de Monsiau, à la sépia, dans un exemplaire des œuvres de Delille. — Vendu par M. Lefilleul, libraire, à M. ***.

J. Delille. — La Pitié, poëme. — Paris, 1805. — Gr. in-4o, vél. vert. Exemplaire imprimé sur vélin, contenant les 6 dessins originaux. — Vente du comte de la Bédoyère (1862). — 400 fr. — Vente Double. — 430 fr. — Fontaine.

Dessin du portrait d'Olivier de Serre, au bistre, in-8o.

Vente Cape. — 9 fr.

BouFFLERS (les Poésies de).

1 dessins à l'encre de Chine. — Vente du gra\'eur Ponce (1831).

MOREAU (jean-michel)

Le dessinateur par excellence des élégances parisiennes et des fêtes royales dans la seconde moitié duxvnf siècle, Moreau le Jeune ne devait pas voir le jour dans un salon, mais dans la modeste boutique d'un perruquier de la rue de Buci. Jean-Michel Moreau est né à Paris le 2Q mars 1741 : « Il serait dif- « ficile de dire à quel âge il entra dans la carrière des « arts. Sa mémoire, quelque bonne qu'elle fut, ne le (( lui rappelait pas, et pour lui, avoir commencé de « vivre et avoir dessiné étaient exactement une <( seule et même chose. «

Il est constant cependant que le développement de son goût et de son talent fut assez pénible, mais le futur artiste fut encouragé et soutenu dans la lutte par l'émulation et le désir d'égaler son frère, Louis Moreau (l'aîné), plus âgé que lui de deux ans, qui fit des gouaches, des paysages agréables, mais qui resta fort inférieur à notre dessinateur. Moreau le Jeune devint l'élève du peintre Lelorrain, et il n'avait que dix-sept ans, quand celui-ci,

ayant été appelé à la direction de l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, l'emmena en Russie, où il le fit nommer, grâce à son talent précoce et malgré sa jeunesse, professeur à cette même Académie. Deux ans après, Lelorrain étant mort \ Moreau revint à Paris, et là, inconnu, sans fortune, il dut abandonner la peinture, dont il redoutait les débuts si longs et si coûteux pour se destiner à la gravure, qu'il alla apprendre à l'atelier de Lebas. Moreau eut à lutter d'abord contre les difficultés de la vie, mais son énergie et sa force peu commune de caractère en triomphèrent assez rapidement. Lebas, qui avait pu déjà apprécier ses-rares aptitudes de graveur, par les eaux-fortes d'après Yernet, que son élève préparait pour lui avec habileté, et qu'il s'appropriait en les retouchant, lui confia quelques travaux, et lui fit faire la connaissance du comte de Caylus, qui imprimait alors son ouvrage sur les antiquités grecques, romaines et étrusques. Satisfait du talent que montrait déjà le jeune artiste, celui-ci le chargea de l'exécution d'une partie des gravures de son livre, mais, craignant que le désir de gagner de l'argent ne le détournât de ses études, il lui donnait seulement le samedi la besogne qu'il devait faire le dimanche, lui laissant ainsi six jours dans la semaine pour étudier. Il lui rendit là un réel service, mais ce que ces travaux rapportaient au jeune artiste suffisait, à peine à ses dépenses, et il n'en était

^ 24 mars 1759.

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pas moins réduit à composer des dessins pour Y Encyclopédie, « travail auquel il gagnait moins que le plus mince journalier. » Les premières estampes où l'on trouve son nom, après quelques essais de gravure d'après les maîtres, sont quelques petites pièces gravées d'après les compositions de Greuze (1765-66). Enfin, il fait l'eau-forte du Coucher de la mariée et celle du Modèle honnête, d'après Baudouin, qui révèlent déjà un aqua-fortiste supérieur. Dès lors il cultivera concurremment et avec un égal succès, ces deux talents de graveur et de dessinateur.

La souplesse de sa main avait été déjà remarquée par le libraire -imprimeur Laurent Prault, pour lequel il avait dessiné et gravé avec élégance les titres d'une collection d'ouvrages italiens qu'il réimprimait: il Pastor fido, il Decamerone, la Secchia rapita, le Rime di Petrarca, Ricciardetto (1766-68), etc. C'est à cette époque et grâce, sans doute, aux bonnes relations qu'il entretenait avec le libraire qu'il dut d'épouser sa nièce, la fille du sculpteur Pineau.

Ces premiers travaux attirèrent sur lui l'attention de Le Mire et de Basan, excellents appréciateurs du talent, et qui cherchaient à réunir les dessins de la belle édition des Métamorphoses d'Ovide, qu'ils préparaient (1767-71). Là, son début est un coup de maître. Il s'y trouve en compagnie des illustrateurs les plus à la mode, Bouclier, Eisen, Gravelot, et se montre de tous points leur égal. Dans ces figures, en effet, Moreau est déjà en pleine

possession de son talent; sa composition ne sera jamais plus savante ni son dessin plus précis que dans ces ravissantes figures où il faut remarquer les corps charmants d'Aréthuse, de Nyctimène et de Sémelé, et le groupe à^ Acis et de Galatée, dont le dessin à Fencre de Chine est une des gracieuses choses qu'il ait faites. C'est encore de son début ces beaux fleurons de Y Abrégé chronologique de r Histoire de France, du président Hénault, dont les gravures sont datées de 1765-67, et les charmantes pièces des Grâces (1768), qui justifient le titre de l'ouvrage qu'elles décorent, bien que Renouard ait dit que « cette édition et ses images sont un « triste monument élevé aux Grâces, car un vo- « lume portant ce titre devrait être tout chef- « d'œuvre. » A cette même année appartiennent aussi les quelques pièces qu'il donne pour le Voyage en Sibérie, de l'abbé d'Auteroche, les eaux-fortes d'après des peintures de J. Vernet et les groupes tirés de ses Ports de Mer.

En 1770, à l'âge de vingt-neuf ans, il avait été, sur la présentation de Cochin, qu'il remplaçait, et à sa demande, nommé dessinateur des menus-plaisirs et chargé comme tel de dessiner et de graver les fêtes de la cour, et c'est en cette qualité qu'il exécute les dessins des fêtes données à l'occasion du mariage de Marie -Antoinette avec le Dauphin. C'était la même facilité que chez Cochin, le même esprit d'invention et d'arrangement, mais avec plus de jeunesse, de légèreté de main et peut-être d'observation.

Il ne s'occupe pas moins d'illustrations ; il collabore à celle de XOrlando Furioso, de Birmingham (1770-71), dont les dessins lavés àl'encre de Chine que nous avons vus sont de la plus brillante exécution ; il entreprend ceux des Comédies de Molière (1773), où il a compris d'une façon si intelligente dans ces personnages aux expressions vivantes et à la mimique animée, et si spirituellement traduit, la pensée de notre grand comique. Plusieurs de ces figures sont des portraits, le sien d'abord dans l'estampe du Sicilien, la seule gravée par lui ; puis les deux principaux personnages du dessin du Bourgeois gentilho77îme qui passent pour représenter l'acteur Préville , que l'on retrouve encore dans la figure de V Amour médecin, et M""^ Bellecour. Il a de plus embelli ce livre en y gravant six fleurons pleins de goût pour chacun des titres. Quant aux costumes, Moreau a simplement reproduit ceux de son époque, tels qu'il les voyait portés au théâtre.

Ses deux talents de dessinateur et de graveur se trouvent réunis de la manière la plus heureuse dans un autre livre, les Chansons de la Borde (1773), dont la partie qui lui appartient restera comme un chefd'œuvre du genre. Moreau a su faire en effet, en regard de ces chansons médiocres, agrémentées de la musique plus médiocre encore de ce favori de Louis XY \ autant de petits tableaux rustiques ou

* Jean-Benjamin de la Borde, né à Paris le 5 septembre 1734, était premier valet de chambre du roi Louis XV et son favori et devint fermier général après la mort de ce prince. Il fut plusieurs

élégants pleins de grâce et de fraîcheur. Le pinceau et la pointe à la main , il a trouvé , dans son dessin ou son eau-forte, la note juste dans l'encadrement exact. Indiqués avec légèreté par sa plume spirituelle et délicatement ombrés d'un bistre au ton chaud, ses dessins sont autant de rêves pastoraux; fêtes du maiy fraîches amours écloses dans les prés, jeunesses qui s'ignorent, baisers surpris derrière la haie d'un champ ou sous la charmille d'un parc, soupirs de la dix-huitième année, vous aurez trouvé là le peintre exquis de vos délicieuses saveurs.

Pourquoi faut-il que la série de ces charmantes compositions, gravées à l'eau-forte avec une verve et un éclat inimitables, ait été interrompue après les vingt-cinq premières, et que la suite en ait été confiée à d'autres artistes? « Si la Borde ne s'était pas, dit (( Renouard, très-maladroitement brouillé avec Mo- (( reau après l'achèvement du premier volume, les « quatre seraient de la même main, et un recueil de « cent estampes, toutes dessinées et gravées par un

fois sur le point d'être ruiné par suite de ses prodigalités, des voyages coûteux qu'il fit, des publications onéreuses qu'il entreprit et de sa facilité à se jeter dans toutes sortes d'entreprises. Mais son esprit fécond en ressources le soutint, et la faveur du roi lui vint toujours en aide. Il a fait imprimer un grand nombre d'ouvrages, a donné des récits de ses voyages et s'est beaucoup occupé de musique. Par suite^d'un défi, il mit un jour en musique un privilège de librairie. Ce morceau singulier a été gravé. La Borde aimait beaucoup la géographie, et a dessiné de très-belles cartes pour l'éducation du Dauphin, fils de Louis XVL Pendant la Révolution, il s'était retiré en Normandie, espérant y être oublié, mais il fut arrêté, amené à Paris, et périt sur l'échafaud le 22 juillet 1794.

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« homme aussi supérieur, serait un monument de (( gravure vraiment remarquable, et que l'on re- « chercherait, malgré la futilité et le défaut d'inté- (( rêt de la collection. »

Le littérateur Imbert, comme La Borde, a été bien heureux aussi d'être tiré d'un oubli mérité par les agréables compositions, dont Moreau a semé ses médiocres ouvrages, le Jugement de Paris (1772) et ses Historiettes (1774); les joyeuses chansons de Laujon, dont nos ancêtres répétaient les refrains, réunies sous les titres à' A-propos de la société (1776) et ai A-propos de, la folie, ont eu le même bonheur.

Plaçons ici la chaleureuse appréciation que la fille de Moreau, M""^ Carie Vernet, a faite du talent de son père, dans la notice placée en tête de Fœuvre que l'artiste avait formé pour l'empereur de Russie, qui fut cédé plus tard, en 1818, au cabinet des estampes , et à laquelle notre admiration souscrit d'autant plus volontiers que nous nous trouverons tout à l'heure en dissentiment absolu avec elle, au sujet de la seconde manière de l'artiste.

« Dans cette prodigieuse variété de sujets de « tous les temps et de tous les genres, ce qui éton- (( nera toujours et ce qu'on ne saurait trop admirer, « c'est en même temps la fécondité et la flexibilité du (( talent de Moreau; c'est cette merveilleuse facilité « à concevoir une scène pittoresque et à la disposer « d'une manière intéressante et vraie dans l'espace « le moins étendu, et quelquefois même le plus sou- « vent rebelle par ses dimensions. C'est cette rare

MOREAU. 43t

« habileté à saisir le caractère convenable, à pren- « dre le style propre à chaque sujet; c'est cette jus- {( tesse et cet aplomb dans la composition, cette « netteté dans les plans, cette intelligence dans les « groupes, cet esprit et cette vérité dans la pose el « l'expression des figures, qui font que l'on voit « réellement l'action représentée, c'est enfin cette « inépuisable variété et ce goût exquis dans Temploi « des accessoires, propres à indiquer la condition « des personnages, le temps et le lieu de h « scène. »

Nous allons voir, en effet,! Moreau aborder tous les sujets avec un succès égal. J.-J. Rousseau n'aura pas, pour l'illustration de ses Œuvres (1774-79), d'interprète plus intelligent et plus artiste, et qui prêtera plus de charme aux jeunes gens passionnés qu'il avait rêvés. Le dessinateur a aimé Jean-Jacques. L'admiration qu'il avait pour l'homme de génie s'est révélée, du reste, par la composition où il a représenté ses derniers moments ; par celle de son Tombeau et par l'allégorie de son Aiinvée aux Champs-Elysées, où il est reçu par les plus grands philosophes tandis que Diogène souffle sa lanterne. Moreau a dû lire et relire les œuvres de son auteur et s'identifier avec ses personnages, pour inventer el tracer, au début de la Nouvelle Héloise , ce premier baiser de l'amour, si charmant dans sa tendre chasteté, pour composer cette scène passionnée de l'inoculation de l'amour, trouver les expressions de cet autre baiser au clavecin, et réunir cet essaim de frais

minois dans la sortie du mauvais lieu. C'est le roman qui vit et prend corps sous la main de l'artiste, inspiré lui-même par ces pages brûlantes. Sa Julie est charmante, son Emile intéressant, Fensemble de l'illustration magnifique, et c'est après le premier volume des Chansons de la Borde, qui a le puissant attrait d'être gravé par l'auteur même des dessins, et les compositions du Monument du costume, la plus parfaite de ses œuvres.

Ce dernier ouvrage, réunion de tableaux destinés à reproduire, en même temps que le ton du bel air, les modes les plus nouvelles des costumes et des ajustements, les plus récentes formes de l'ameublement, av^it été entrepris par son parent, Féditeur Prault, qui avait d'abord chargé Freudeberg, dessinateur consciencieux mais froid et compassé, d'en exécuter une première série. L'artiste bernois ayant témoigné le désir de retourner dans son pays, Prault fut heureux de trouver Moreau disposé à les continuer. Yoici ce que nous lisons dans Favertissement de cette seconde série, la première de Moreau : « Pour éviter la sécheresse de simples (( estampes descriptives et pour donner en même « temps quelque idée de nos manières, dont l'his- « toire fait partie des annales de la mode, nous « avons, dans cette collection comme dans la pré- « cédente, tiré de la vie privée de nos élégantes « une action qui fait le sujet de chaque tableau. « La suite qui a été publiée l'année dernière a offert « la vie d'une jeune femme livrée aux amusements

« de la société jusqu'à l'époque de la maternité. « Dans celle-ci, on présente une femme du bon ton « depuis ce moment jusqu'à la première sortie, et les « occupations comme les dissipations à la mode qui « suivent ces circonstances; on s'est appliqué à y « rendre avec beaucoup plus d'exactitude, et d'après « nature, les personnages célèbres. »

Il s'agissait de représenter, dans une première série de douze sujets, la vie d'une jeune femme mondaine au milieu de ses plaisirs et des soins de la maternité : les préoccupations de la grossesse, les visites des amies à l'intéressante jeune femme, l'annonce au jeune père de la naissance d'un fils, le départ des petits parrains pour le baptême ; et puis le concert intime, la soirée d'Opéra, la promenade au bois, la toilette des salons de Versailles, où l'on croit voir le portrait de la princesse de Lamballe, etc., Moreau a rendu ces différentes scènes dont les modèles étaient sous ses yeux, ces personnages, ces costumes et ces intérieurs élégants avec un talent qui n'a pas été égalé. On croit revivre à l'époque où elles ont été dessinées, tant l'illusion en est vive et l'art achevé.

Dans la seconde série, appelée du Petit-Maître, il représente la vie d'un jeune seigneur à la mode : son lever au milieu de ses gens, son costume de ville et sa toilette de cour, sa promenade aux courses, ses compliments à la danseuse en renom et le souper qui les suit , la résistance d'une belle dame dont la défaite est proche, allusion, dit-on, à une aventure

arrivée au comte d'xVrtois ; puis les plaisirs et les occupations du seigneur dans ses terres ; sa visite à la ferme, le tir à l'arbalète, la partie de whist un jour d'été , et l'épilogue du vrai bonheur, en famille et loin du tracas des villes ^

Ces belles compositions sont peut-être supérieures encore à celles de la première série par l'inattendu et la nouveauté des scènes, des attitudes, et le charme pénétrant de quelques-unes d'entre elles, et c'est du reste l'impression que produisent tous les sujets contemporains que Moreau a traités dans cette heureuse période du complet épanouissement de son talent. Nous avons vu plusieurs de ces beaux dessins, admirablement modelés avec cette seule couleur du bistre, et nous sommes resté étonné du parti que cet artiste de talent a su tirer de cette teinte. Une grande sûreté dans l'exécution, jointe à un goiit parfait de l'ajustement et à une remarquable entente de l'effet, les caractérise. De plus, la gravure en avait été confiée à d'excellents artistes, et la réunion de leurs différents travaux a formé, de cette suite d'estampes, le plus beau livre illustré du dix-huitième siècle.

MM. de Concourt l'ont parfaitement apprécié quand ils ont dit : « Il n'y a pas à admirer seule- « ment dans ces planches le dessinateur, le spirituel « arrangeur de scènes, le peintre ingénieux de so- « ciété ; Moreau a encore un talent, un génie rare <( et qui lui est absolument personnel : il est exact,

1 Chaque série de 12 estampes du Monumejit du costume coûtait 48 livres et se vendait chez Moreau.

MO RE AU. tXi

«« fitlèle, attaché au vrai de ramcublemeiit, du mi- « lieu; consciencieux observateur de la réalité, de c( la spécialité et, pour ainsi dire, de l'actualité des ^( objets et des choses; il ne donne pas seulement la (( scène, mais ce qui l'encadre, la physionomie et le « caractère du lieu oii elle se passe. Ses meubles «( sont de l'année même, ses modes sont du jour. De « là cette précieuse illusion, ces inappréciables ren- « seignements de ses planches. Il n'invente ni un

« cabinet ni un salon tandis que les autres vi-

« gnettistes se laissent aller à la fantaisie de leur (( imagination, à l'ornementation qui vient au bout « de leurs doigts, Moreau étudie, copie, prend ses « modèles ; il fait poser une bergère ou une table de « marqueterie. C'est par cette étude patiente, scruu puleuse, appliquée, poussée à la dernière limite « de l'observation et de la précision, que Moreau <( est un historien. »

Mentionnons encore, parmi les œuvres de cette heureuse époque, les Âimales du règne de Marie- Thérèse (1775), livre dédié à la jeune reine Marie-Antoinette, dont le charmant profil gravé par Gaucher se trouve sur le feuillet de dédicace ; les gracieuses vignettes pour le Pyç/malion de J.-J. Rousseau, mis envers par Berquin (1773) ; les figures des Saisons de Saint-Lambert (1775); les ravissantes compositions àes Bienfaits du sommeil (1116) ; enfin celles deslficas (1777), roman historique de Marmontel, dans l'illustration duquel Moreau a tiré un parti original des costumes de sauvages d'opéra-comique, si toutefois

il est permis d'appeler cela des costumes. Dans les vignettes de Y Histoire de la maison de Bourbon (1779) et dans les figures de Y Histoire philosophique et politique des établissements des Européens dans les deux Indes, de l'abbé Raynal (1780), dans les œuvres de Métastase (1780), enfm dans ce qu'il a donné pour le Voyage pittoresque de la Grèce, du comte de Choiseul- Gouffier (1782), il se montre toujours dessinateur achevé, respectueux de la vérité historique, et préoccupé de l'expression juste de ses personnages. La composition est toujours excellente, et ce qu'on a dit des dessins de Moreau, que pour en faire de beaux tableaux il suffirait de les agrandir, est, là comme ailleurs, un bel éloge bien mérité.

Pendant qu'il s'occupait de vignettes, Moreau n'en remplissait pas moins ses fonctions de dessinateur des Menus -Plaisirs. Il s'était fait la main à ces grands dessins de fête par celui de la Revue du Roi à la plaine des Sablons, où les régiments des gardes française et suisse défilent devant Louis XV, cette page étourdissante de verve et d'habileté. La science de composition de Moreau s'y révèle tout entière, avec son art de dégrader les différents plans et de concentrer l'attention sur la figure minuscule et pourtant reconnaissable du Roi ; il a su admirablement, dans ce vaste sujet, grouper son monde, masser ses personnages, animer ses premiers plans, et c'est là surtout, suivant un de ses biographes \

* L'OEuvre de J.-M. Moineau le jeune, par Henri Draibel.

« que les personnages dont il peuple par centaines ses « compositions, quelque petites que soient leurs di- (( mensions, ont tous une physionomie propre, un « mouvement particulier qu'il leur conserve ensuite « dans la gravure. » Ce beau dessin , qui avait été commandé par Lebas à Moreau moyennant 600 livres, est passé à la vente du graveur.

Il est dit, dans le curieux prospectus, imprimé pour annoncer la gravure, parue seulement en 1787, que « l'auteur de ce dessin précieux n'a rien épargné (( pour le rendre digne du public et mériter le titre « honorable d'académicien, auquel il aspiroit en le <( faisant, et qu'il a si bien réussi, que d'une voix « unanime il a été décidé qu'il étoit impossible de « mieux faire et qu'il lui a valu la récompense qu'il « en attendoit. »

En 1775, le Sacre du Roi dans la basilique de Reims lui donna l'occasion de faire paraître toute sa science, de déployer tout son génie, dans cette pompeuse cérémonie dont il a rendu la majestueuse impression, et qui se déploie sous les voûtes de cette cathédrale dont il a su faire sentir toute la hauteur. Quelle affluence et quel ordre en même temps dans cette foule de grands seigneurs, de prélats, de maîtres des cérémonies , de femmes en grande toilette , dont chaque figure prend part à l'action et s'y intéresse! La gravure, qu'il en a faite lui-même, l'eauforte surtout, est merveilleuse de faire et de rendu.

L'exposition de 1781 est, du reste, pour Moreau, l'occasion d'un triomphe. C'est la première fois de-

puis qu'il est agréé (1780), qu'il peut montrer au public qui visite les Salons de l'Académie ses dessins, et les faire sanctionner par lui. Ce public, du reste, qui avait tant apprécié Cocliin , lui préfère maintenant Moreau, et le Mercure de France se fait l'écho de cette opinion en disant qu' « on distingue les des- « sins de M. Cochin, mais que la multitude de ceux « de M. Moreau, leur supériorité et l'esprit dont ils (( sont pleins, donnent à cet artiste une distinction « très-méritée. » Outre le grand dessin du Sacre et celui de V Illumination du parc et du canal du château de Versailles, ordonnée par M. le duc d'Aumont pour le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette d'Autriche, dessins appartenant tous deux au Roi et dont le second se trouve encore au Louvre, Moreau expose cette Revue passée par Louis XV à la plaine des Sablons, que nous venons d'apprécier ; il expose aussi les magnifiques dessins du Rousseau et des cadres contenant quelques-uns de ceux de YHistoire de Finance, ceux du Métastase^ enfin les premiers dessins qu'il ait faits pour le Voltaire, ceux de la Henriade.

Le Couronnement du buste de Voltaire, après la sixième représentation à' Irène au Théâtre-Français (30 mars 1778), avec ses loges pleines de minois curieux et son minuscule Voltaire très-ressemblant, est encore une pièce intéressante de son œuvre ; mais les beaux dessins des fêtes données au Roi et à la Reine, à l'hôtel de ville, à l'occasion de la naissance du Dauphin (1782), sont quatre de ses principales productions. hWiTivée de la Reine au milieu de la

foule curieuse, qu'il sait si bien rendre ; le Festin royal dans une galerie à la perspective achevée , et dont le spectateur domine la table chargée d'un riche surtout ; le Bal masqué, avec ses cortèges grotesques ; enfin le Feu d'artifice, complétant les illuminations des fenêtres et de la place de l'Hôtel-de-Ville, tout cela est vu et dessiné aussitôt d'après nature ; c'est la photographie du xvni^ siècle , mais avec le talent, le choix, le goût, l'arrangement heureux en plus, car l'œil d'un Moreau est supérieur à tous les objectifs du monde. Les gravures que l'artiste lui-même en a faites sont des œuvres excellentes ; elles reproduisent avec tant de vérité les effets de lumière, les flots mouvants des foules , qu'on se demande si elles ne sont pas supérieures aux dessins, et Ton peut être assuré, en les possédant, d'avoir l'impression et la vision même de l'artiste.

Pendant ce temps, il avait entrepris avec ardeur ce grand travail d'illustration des Œuvres de Voltaire, qui sera l'un de ses plus beaux titres de gloire, et qu'il mit dix ans à parfaire. Beaumarchais avait commencé déjà sa grande édition des Œuvres complètes du grand philosophe qui venait de mourir, pour l'impression de laquelle il avait fait construire à Kehl une immense imprimerie. Bien qu'il n'eût pas commandé à Moreau la suite des figures , qui devait pourtant lui sembler un agréable complément à son livre, cependant notre dessinateur l'avait entreprise à ses risques et périls, pensant avec raison que le plus grand nombre des souscripteurs

de l'édition désirerait avoir des figurés pour l'illustrer. Il se préoccupe donc, dès le début, de la réussite de son œuvre, comme le témoigne la lettre suivante, qui montre en même temps que les deux affaires étaient séparées :

« A Monsieur Caron de Beaumarchais, rue « du Temple.

De Paris, ce 15 juillet 1782.

« Monsieur, je crois devoir employer tous les « moyens possibles pour donner de la publicité à (( mon ouvrage, je ne puis donc mieux m'adresser « qu'à vous, et j'ose me persuader que vous ne me « refuserez point, mon affaire ayant trop de rapport « avec la vôtre, pour que vous ne vous y intéressiez « pas.

« Je suis prêt à mettre au jour la première livrai- « son in-8 de mes estampes pour ornée votre belle « édition de Yoltaire. Quoique je n'aille que de mes (( propres forces, je vais cependant fort vite, puis- « que voilà 20 planches faites et 29 qui sont avan- « cées, et tout cela depuis le mois d'octobre 1781. « Il n'est pas possible de mettre plus de zèle pour les « souscrip^e^^r, et malgré cette promptitude ils sont « lents à venir. Comme vous n'ignorez pas, mon- « sieur, qu'il ne suffit pas d'avoir des talents vis à vis <( du public, il faut encore parler de soi, je vous « prierois donc de me procurer les moyens (sans « vous compromettre en aucune manière) de faire « parvenir à vos souscrip^e?<r des prospectus pour

MOREAT. k'ti

« les mettre au fait de mon entreprise, car ce seroit « commettre une indiscrétion que de vous en de- « mander la liste.

« Je vous prie, monsieur, de me répondre avec « franchise et de ne pas me refuser un moyen, qui « ne peut que m'assurer la rentrée de mais fonds.

« J'ai Fhonneur d'être, monsieur, votre très- « humble et très-obéissant serviteur^ Moreau le Jp^.

« P. S. Le Courrier de l'Europe me paroît bien « lent à parler des estampes '. »

C'est dans le format in-4° que Beaumarchais avait d'abord adopté pour son édition, que Moreau exécuta la Henriade -, et commença la Pucelle et les Contes; plus tard, leformat in-8° fut définitivement adopté comme plus facile à manier. De plus, pour la Pucelle par exemple, Moreau avait esquissé six figures par chant, merveilleuses esquisses exécutées avec une remarquable verve et qui sont au nombre de trente ; comme on diminua le nombre de figures primitivement décidé, l'artiste n'en conserva pour ce dernier ouvrage qu'une seule par chant. Les graveurs réduisirent alors les compositions déjà faites, que Moreau redessina du reste. Il compléta ensuite ces dessins qui formèrent ces suites si gaies, bien qu'un peu vives, de la Pu-

* Cette lettre nous a été gracieusement communiquée par M. le prince Alexandre Bibesco,

* Livret du Salon de 1781. — Moreau le jeune, agréé. — Plusieurs dessins in-4o, sujets de la Henriade, qui formeront la première livraison des estampes proposées par souscription pour l'ornement des éditions de Voltaire. Cette livraison paraîtra en janvier 1782.

celle et des Contes, si bien en situation et si parfaitement appropriées aux sujets, quant au Théâtre. Beaumarchais destinait un exemplaire de choix, magnifiquement relié et enrichi de ces beaux dessins originaux, à l'impératrice Catherine, qui avait engagé les éditeurs, par un cadeau princier de 150,000 livres, à entreprendre l'impression des œuvres complètes de son auteur favori. La Révolution empêcha l'auteur du Mariage de Figaro de réaliser son projet. L'exemplaire resta longtemps dans sa famille, et c'est une autre révolution qui devait anéantir plus tard ce précieux livre, acquis par une autre impératrice, sous les débris fumants du palais des Tuileries.

Il nous faut parler maintenant de l'affaire des dessins et des planches des Figures de V Histoire de France, assez triste histoire qui ne montre pas sous un jour favorable la délicatesse et le désintéressement de Moreau. Son vieux maître Lebas s'était lancé dans cette grosse entreprise et fondait sur elle la restauration de sa fortune ; il y consacrait ses dernières ressources, payant fort cher chaque dessin, et conjurant Moreau, qui en faisait traîner la livraison, de les continuer. Lebas, ruiné, mourut sans voir cet ouvrage terminé. A la vente qui eut lieu après son décès pour liquider une situation obérée , parurent les dessins et les planches déjà gravées. Moreau, qui attendait depuis longtemps cette occasion, avait résolu de les racheter et de les exploiter à son profit ; afin de les obtenir à bon compte, il répandit le bruit

MOREAU. 4i3

qu'il ne continuerait l'œuvre à aucun prix : « Le « matin même de la vente des planches, il va trou- « veT le libraire Lamy et le prévient que , sachant (( son projet d'enchérir, il ne veut pas lui laisser « ignorer qu'il ne fera plus un dessin. Lamy lui ({ demande s'il a le projet de surenchérir. Moreau « lui répond que non, qu'il est trop surchargé... On (( met l'ouvrage sur table. Les libraires sont sous le (( coup de la menace faite par Moreau de ne plus « livrer de dessins. Lamy seul couvre les enchères (( d'un inconnu ; mais il se laisse gagner au décou- « ragement, et le nom de Moreau est jeté à l'huis- <( sier-priseur comme adjudicataire \ »

Moreau devenait propriétaire pour 8,960 livres de 154 planches gravées et de 5,600 épreuves, prix bien inférieur à ce que le tout avait coûté. Aussitôt il s'empressa de rejeter de la collection, comme trop médiocres, les planches faites d'après les dessins de Lépicié et de Monnet, et de faire de nouveaux sujets, afm de donner plus d'homogénéité à cette intéressante collection qu'il affectionnait et dont il voulait porter le nombre de pièces à trois cents. Mais sa spéculation, malgré la conscience historique avec laquelle l'artiste avait fait revivre, sous son crayon, costumes, vues et monuments, ne réussit pas. Il ne fut nullement encouragé, dit Renouard, et c'est à peine s'il vendit une vingtaine d'exemplaires de la seizième livraison , la dernière qu'il

' J. et E. de Goncourt. L'Art au XVII I^ siècle.

publia. « Tandis que pour des gravures de pur or- « nement on ne trouvait rien de trop cher, ce monu- « ment national, aussi beau d'exécution que modeste (( dans son choix, restait oublié et sans acheteurs. »

Nous arrivons à la période critique de son talent. Depuis longtemps, comme presque tous les artistes, Moreau avait le désir de visiter la terre classique des arts, ses villes pittoresques, ses chefs-d'œuvre en tous genres. Il partit en 1785 avec l'architecte Dumont, et ce voyage semble avoir eu , sur sa manière de comprendre et de dessiner, une influence tout à fait remarquable et qu'accentua encore la révolution qui se produisit, à quelques années de là, dans le goût et dans le costume, comme dans la société politique. Du reste, tout changeait autour de lui. Le retour à l'étude de l'antique s'accentuait, et l'influence de David commençait à se faire sentir à ce sujet ; mais nous sommes loin de partager l'avis de quelques-uns de ses contemporains, et surtout l'opinion par trop filiale de M""^ Carie Yernet, qui a écrit que ce voyage lui dessilla les yeux , qu'il se sentit comme éclairé d'une lumière nouvelle, qu'il prit la courageuse résolution de se défendre contre le mauvais goût du temps, et que sa manière, en changeant, devint plus correcte et plus pure, sa composition plus simple et plus élégante , son style plus noble et plus hardi.

Nous trouvons, au contraire, que, sous l'influence de la grande peinture italienne, de la statuaire antique et des exemples de l'école de Rome, foyer

de réaction contre le goût si français du temps, Moreau perd cette grâce suprême, cette désinvolture, qui étaient comme la marque de son talent. Excellent dessinateur, il ne peut perdre son savoir, mais il cherche à agrandir sa manière, et, comme il ne peut devenir plus correct, il devient, sous prétexte de style, plus froid, plus académique, et l'on se prend à regretter tout ce qui faisait le charme de ses précédentes productions, qualités, défauts si Ton veut, que Ton ne retrouve guère dans les nouvelles.

Toutefois, n'exagérons rien, si son talent se modifie, et il faut aussi rapporter une part du changement dont on est frappé à la différence des costumes, il existe toujours et s'affirme par de nombreux exemples. A son retour d'Italie, sa main si habile crée encore de charmantes compositions, qui peuvent ne pas plaire au même degré, mais qui ne lui en conservent pas moins la première place. Il termine la grande collection du Voltaire^ cette œuvre de premier ordre, que le même souffle anime d'un bout à l'autre. Il continue ses Figures de l'Histoire de France, il interprète d'une façon assez remarquable encore les co-

1 Le Mercure de France (1789; annonçait ainsi les dernières livraisons : « C'est avec plaisir que nous annonçons au public que cette belle entreprise est terminée avec le même soin qu'elle a été commencée. M. Moreau, dont les talents sont connus, vient encore d'ajouter à sa réputation en ornant de ses dessins les Œuvres des deux génies les plus féconds de la France. Le prix de ces deux dernières livraisons de 27 estampes est de 19 livres pour les souscripteurs et de 27 livres pour ceux qui n'ont pas souscrit. »

tl6 LES DESSINATEURS D'ILLUSTRATIONS.

médies de Regnard (1789), pour qu'on puisse mettre cette illustration au rang de ses meilleures productions, et il dessine pour la première édition du gracieux roman de Bernardin de Saint-Pierre , pour Paul et Virginie, de sentimentales petites figures.

Mais voici la Révolution. Moreau, qui avait déjà reproduit V Assemblée des notables (1787), sujet commandé par le roi, assiste à l' Ouverture des Etatsgénéraux, le S mai 1789, et en rapporte un dessin, document historique important , qu'il expose au Salon de la même année, ainsi que celui de la Constitution de l'Assemblée nationale, et qui sont gravés par lui l'année suivante.

En 1791, il est reçu à l'Académie, dont il n'était qu'agréé, et cela dans les derniers temps de cette institution. Le sujet du dessin sur lequel il était admis, était celui de Tidlie faisant passer son char sur le corps de son père. Wille dit, à ce sujet, dans son journal : « J'allai à notre assemblée académique, « 011 il y avait un académicien à recevoir; c'était « M. Moreau, dessinateur et graveur, qui avait q,x- « posé un excellent dessin, et c'était moi qu'il avait « prié d'être son parrain. Je le présentai donc à « l'Assemblée avec bien du plaisir, et il y fut reçu « complètement, à l'exception de deux voix. »

Moreau avait embrassé avec ardeur les idées révolutionnaires, et sa liaison avec David, le peintre de Marat assassiné et le membre de la Convention , n'y fut pas étrangère. Il devint l'orateur, dans le sein de l'Académie, des réformes radicales, et il y demanda.

MOUEAU. ïïl

avec la révision des statuts, Tégalité absolue de tous les membres du corps académique. Yien, son président, dont l'autorité n'avait pas toujours été respectée dans ces séances orageuses, s'en était trouvé offensé et s'était retiré. Il tomba malade ; l'Académie lui envoya une députation pour avoir de ses nouvelles. Touché de cette démarche, Yien revint à la séance du 23 septembre 1790, mais, comme on le priait de remonter au fauteuil, il prit la parole pour exprimer son regret de ne pouvoir le faire. « Cependant, rapporte Wille, par plusieurs pas- « sages de son discours, Moreau crut être attaqué « personnellement ; il se leva et parla avec tant de « respect pour M. Vien et d'énergie pour sa propre « défense, que M. Yien lui donna la main. Ils s'emc( brassèrent tous deux sincèrement, la larme à « l'œil, et cette paix fit plaisir à beaucoup de « monde. »

Moreau n'avait pas toujours le caractère facile, et il a eu plusieurs fois des différends au sujet du payement de ses dessins et gravures. Wille, qui l'a beaucoup connu, raconte encore qu'il fut choisi comme arbitre, pour arranger une affaire d'argent au sujet d'une somme due par le chevalier de Mouradja, auteur du Tableau de l'Empire ottoman^ qui avait commandé, pour cet ouvrage, une série de costumes orientaux. Moreau réclamait le double de ce qui lui était offert pour quelques dessins et retouches aux gravures.

Nous reproduisons aussi en note une lettre qu'il

écrivait, au président de l'Assemblée nationale, pour se faire payer d'un dessin représentant un monument élevé à la gloire du roi, commandé par l'huissier d'honneur de l'Assemblée, le sieur de Varennes. C'est lui qui en avait communiqué le plan à Moreau ; celui-ci avait fait le dessin qui a été remarquablement gravé en couleur par Janinet (1790)^ et en réclamait le payement.

Pendant la Révolution , Moreau devient un dessi-

* « ^ monsieur le Président de l" Assemblée nationale.

« Monsieur le Président,

« Excusez, je vous prie, mon importunité ; mais, comme l'affaire pour laquelle j'ai l'honneur de vous écrire est entre un de vos officiers et moi, j'ai cru devoir la soumettre à votre décision. Voici le fait. J'ai fait un dessin à M. Devarenne (l'un des huissiers de l'Assemblée) ; il représente un monument à la gloire du Roi. Il en a fait l'hommag-e à l'Assemblée nationale, même il y a été exposé pendant quelque tems. M. Devarenne et moi nous fîmes la convention suivante : 1° que je lui livrerais ce dessin dans le courant de septembre 1789, ce que j'ai fait, comme le reçu qu'il a de moi en fait foi; 2° il était convenu avec moi de me paier 20 louis pour mes honoraires en lui livrant le dessin, ce qu'il n'a pas fait; au contraire, il ne me donna que la moitié du prix convenu avec protoesse de me paier l'autre moitié dans le courant d'octobre de la même année, ce qu'il n'a pas fait encore, malgré que je lui aie écrit plusieurs lettres auxquelles il n'a pas toujours répondu : quand il l'a fait, il m'envoie au calandre grec: il emploie toujours des expressions très vagues. Enfin, comme voilà neuf mois passés depuis la promesse de M. Devarenne et que tout doit avoir une fin, je m'en réfère donc, monsieur le Président, à ce que votre sagesse me dictera pour que je sois payé, ce que je désire le plus tôt possible, l'argent étant fort rare et les arts fort dans l'oubli , ce qui me force à exiger mon payement. Cependant, si il était dans l'impossibilité de me satisfaire dans ce moment, qu'il me soit donc permis de mettre oposilion à ses appointements. J'ai l'honneur d'être, etc Moreau le jeune, dessinateur et graveur du cabinet du Roi et de son Académie. — Paris, ce 23 août 1790. )>

Cette lettre est tirée des Archives de l'Art français, 2mc série.

MO RE AU. ii9

naleur patriote ; il invente des allégories révolutionnaires, la Réception de Mirabeau aux Champs-Elysées, les petits dessins du Précis historique de la Révolution, de Rabaut; enfin la même main qui a gravé la Cérémonie du Sacre ne craint pas d'apposer son nom au bas d'une Minerve qu'un génie s'apprête à coilï'er du bonnet rouge. Cependant la Révolution ne le récompensa guère; elle lui fit perdre ses économies, ses places, et il fut réduit à accepter celle de professeur aux Ecoles centrales. Disons ici que Moreau fit partie, pendant la Révolution, de la commission temporaire des monuments avec l'abbé Barthélémy, pour lequel il avait commencé les figures, qui ne furent pas terminées, du Voyage du jeune Anacharsis, et qu'il eut la satisfaction de soustraire au vandalisme du temps une foule d'objets précieux pour les arts.

Toutefois le mouvement de la librairie ne s'était guère ralenti pendant ces époques troublées, et Moreau avait pu continuer ses illustrations. C'est en l'année 1793 ^ que commence à paraître, orné de ses compositions, le ISouveau Testament, publié par Pierre Didot. Elles ne nous paraissent pas heureuses à l'égal de ses autres travaux, bien que l'artiste y possède plus que jamais l'art merveilleux de draper ses figures; ces dessins sont suivis, pour les publications de ce même éditeur, de ceux du Gresset (1794), du Phocion (179S), de l'agréable suite de Psy-

1 Moreau exposa en 1793 six dessins des Évangiles.

4o0 LES DESSINATEURS D'ILLUSTRATIONS.

chéy de cette même année, où son pinceau retrouve encore quelques caresses pour le beau corps de la fiancée de FAmour ; des figures pour les Lettres d'Héloïse et d'Abeilard (1796), où l'on doit admirer le charme de la leçon d'amour; de celles des fêtes de Cérès, pour les Géologiques , traduites par Delille ; de la belle figure enfin, du Récjuhis.

Ce fut en 1795, pendant qu'il faisait imprimer à Dijon, chez l'imprimeur Pierre Causse, une nouvelle édition de Gessner, que Renouard , dont l'intention n'était pas d'abord d'y insérer des gravures, fit la connaissance de Moreau : « Je lui demandai « des dessins, raconte-t-il dans sa Bibliothèque d'un a amateur, mais, très-occupé, il eut grand'peine à « m'en promettre quelques-uns ; peu à peu nos liai- « sons devinrent plus intimes ; Moreau prit plaisir « à travailler pour moi ; je recevais ses dessins avec (( une satisfaction inexprimable. Il me sembla que « si je ne devais pas surcharger mon Gessner de « gravures, ni en mettre une pour chaque Idylle, « au moins fallait-il l'en orner suffisamment, et je (( déterminai Moreau à me faire quarante-huit des- « sins pour cet ouvrage. » Renouard se décida alors à faire imprimer une autre édition de Gessner, tout exprès pour y placer les gravures des dessins qu'il avait obtenus. Ainsi commença une nouvelle série de travaux pour cet amateur-éditeur, que la mort de l'artiste devait seule interrompre.

Moreau recommence donc les illuslrations de sa jeunesse. Il refait avec courage plus de cent dessins

MOREAU. 4:il

pour Voltaire, trouvant encore des compositions heureuses, des arrangements nouveaux, pour lesquels il utilise, du reste, quelques esquisses de la Piicelle, qui n'avaient pas été employées dans l'édition de Kehl, et ce ne sont pas ses moins bonnes compositions. Il ose reprendre les scènes de Molière, si bien comprises par lui jadis, et ne réussit qu'à être froid et compassé. Où sont l'entrain de la jeunesse, la suprême élégance des ajustements, les lignes ondulées et vivantes des formes juvéniles? Pourtant plusieurs de ses illustrations sont absolument nouvelles ; il n'avait touché précédemment ni à Racine, ni à Boileau,m à Corneille , ni à Crébillon, et Ton peut trouver encore dans ces séries commerciales quelques rares étincelles du talent passé. La plus intéressante peut-être de toutes celles de cette seconde manière, est son illustration des Œuvres de la Fontaine, dont les sujets moins sévères sont aussi plus réussis, bien que ses personnages dans leurs habits à la mode de l'empire soient un peu gauches, et que les visions brillantes des Eisen et des Fragonardles fassent immédiatement rentrer dans l'ombre. Mentionnons encore, dans la même note artistique, les figures des Lettres à Emilie^, de Werther, des Contes d'Hamilton, des Fabliaux de Legrand d'Aussy, etc.. Il avait fait également pour Renouard

^ Demoustiers , leur auteur, adressait les Lettres à Emilie à une jeune artiste-peintre, M^e Leroux de la Ville, son amie, devenue plus tard M°ic Benoi.st, et qui a été connue pour ses portraits officiels sous le Consulat et sous l'Empire.

de petits dessins très-fins, traités en en-tête de pages, pour les Fables de la Fontaine, et pour la gravure desquels on essaya un nouveau procédé à l'eauforte sur pierre, qu'avait inventé le graveur Duplat. L'essai ne réussit pas, et, malgré quelques épreuves tirées ainsi, on peut dire que ces dessins sont inédits \

Terminons enfin par cette appréciation de M. Rei- ?et, qui constate que « le goût de l'école de David

1 Nous reproduisons ici, grâce à Fobligeance de M. Michelot (de Bordeaux) qui nous les a communiqués, quelques reçus de Moreau qui donneront une idée du prix que coûtaient à Renouard les dessuis de la suite de Voltaire et d'autres ouvrages qu'il lui avait commandés, pensant qu'ils intéresseront les amateurs.

« J'ai reçu du cit. Renouard la somme de deux cent quarante « livres, espèces, à valoir sur les quarante-huit livres que nous som- « mes convenus de laisser en arrière sur le payement de chacun « des dessins que je lui fais pour les Œuvres de Voltaire le 15 mes- « sidor an 8e.— B. P. 240 f". Moreau le J'^'. >>

Sur la même feuille. — « J'ai reçu dudit ses trois billets de six <c cents livres chacun payables les 30 floréal an onze, 2 vendémiaire « an douze, 10 nivôse an douze, ensemble dix-huit cents livres, à <c valoir sur la même réserve de deux louis par dessin dont j'ai « fourni jusqu'à présent soixante-quinze^ y compris le vingt-unième « de la Pucelle. Paris, ce 10 prairial an 10. — Moreau le j"^. »

A monsieur Renouard, libraire, rue S. André, à Paris. « Je souhaite le bonjour à monsieur Renouard et lui envoyé les u estampes qu'il m'a demandées ; je prie de remettre au porteur « les 12 louis qu'il me doit pour les 6 derniers dessins des lettres à « Emilie que je lui ai faits ; partant pour la campagne, j'en ai besoin. « Il obligera celui qui est tout à lui. — Moreau le j"". Ce 24 fruc- « tidor an 12. — J'ai les 12 dessins comme sujets tirés des Métamor- «* phases d'Auvid. »

« Reçu de monsieur Renouard la somme de deux cent soixante- « quatre francs, pour deux dessins pour les Fabliaux. Ce H 9^'"8 « 1813. Moreau j"e. »

MOREAU. 4o3

« devient dominant dans cette dernière partie de « son œuvre, et qu'on ne pourrait sans la signature « les croire de la même main » , et par celle de MM . de Goncourt, qui sont encore plus sévères pour la seconde manière de notre artiste :

« La Révolution avait passé sur lui. Elle avait été « pour Moreau comme pour les autres la mauvaise « magicienne qui, d'un coup de baguette, lui a en- « levé son talent du xvni*' siècle. La décadence de (( l'artiste, sa chute soudaine étonne, afflige presque (( dans ces dessins au courant de son goût et de son « illustration ordinaire. Ce ne sont plus des Moreau, « ce sont des bistres maigres, peines, miniatures, « qui ont la minceur et le fmi pénible des Quéverdo. « Sa tendance à arrêter la forme dans le cerné d'un « trait de plume, autrefois dissimulé, sauvé par l'es- (( prit et le moelleux, arrive à la sécheresse des « dessins linéaires... et il va, descendant à de pe- « tites suites d'images où il semble voir tomber en « enfance la sénilité de l'artiste, délices des édi- « tions de Renouard que se dispute le goût ignare « des bibliophiles. »

Disons maintenant quelques mots des portraits dus au crayon de Moreau. Un dessinateur de ce mérite devait en faire de charmants, et il a excellé en efl'et dans un genre trop peu cultivé par lui. Citons les portraits de son parent par alliance, Joseph Vernet, de son compagnon de voyage en Italie, l'architecte Martin Dumont, de son ami Grétry, de son beau-père le sculpteur Pineau; celui de Renjamin

45i LES DESSINATEURS D'ILLUSTRATIOMS.

de la Borde, l'auteur des chansons, d'après Denon, et qu'il n'a fait par conséquent que graver, et le joli portrait du duc de Choiseul dont il a si bien saisi la physionomie spirituellement rageuse. En 1774 ont été gravées brillamment par Le Mire, d'après ses dessins, les deux gracieuses pièces dédiées au roi et à la reine, où leurs portraits sont entourés de flatteuses allégories. Le charmant profil de la jeune reine l'avait séduit, car il l'a représentée deux fois ainsi. Dans l'un, gravé par Le Mire, le médaillon est couronné de fleurs par des Amours ; l'autre, supporté par des nuages, a été gravé par Gaucher pour la dédicace des Annales de Marie-Thérèse. Mentionnons encore celui de J.-J. Rousseau venant d'herboriser, celui du médecin Guillotin avec cette mention : Civi optimo, et ceux des membres de la Société des Enfants d'Apollon.

Les procédés de Moreau , pour simples qu'ils sont, un trait de plume, un pinceau chargé d'encre de Chine ou de bistre, n'en ont pas moins fait atteindre à ses dessins les dernières limites de la perfection. Cette monochromie du bistre, par exemple, il sait la varier depuis « une espèce de jaune de soleil lumineux et charmant dans ses bergeries » jusqu'à ce ton vigoureux qui lui permet les dégradations de teintes et les grandes oppositions de clair et d'ombre de la Petite Loge, des Adieux et du Souper fin. Le plus souvent son dessin est soigneusement arrêté à la plume avec une sûreté de main, une fermeté sans sécheresse et une science du corps

MO H EAU. ii)o

humain incomparables, et les rehauts d'encre de Chine, où se réunissent «■ toutes les caresses du lavis » , viennent, par l'habile distribution de la lumière , produire ces modèles de dessins d'illustrations que nous admirons. Il réserve, en général, la mine de plomb, plus douce peut-être, pour les portraits qu'il dessine, souvent réchauffés d'un fm trait de sanguine, bien que nous en ayons vus également de remarquablement harmonieux à l'encre de Chine. C'est aussi la sanguine qu'il a employée dans plusieurs de ses études d'après nature pour le Monument du costume, où le crayon blanc fait miroiter les légères et lumineuses indications des chairs et des étoffes. Faut-il donc avoir le courage de lui reprocher d'avoir par trop fini, par trop souligné ces compositions, destinées, il est vrai, à la gravure, mais où la fougue et l'imprévu de l'artiste n'ont pas toujours assez de part?

Un des premiers actes de Louis XYIII , à son retour, fut de rétablir Moreau dans son ancienne place de dessinateur du cabinet du roi. Mais le vieil artiste ne devait pas jouir longtemps de ce retour de faveur de la fortune ^ Il était déjà, à cette

1 Voici ce que dit Renouard dans son Catalogue de la Bibliothèque d'un amateur, au sujet des dernières productions de Moreau : « Il u me sembla que deux paysages seraient pour un bel exemplaire de <c YHomme des champs (de Delille) un ornement aussi agréable « que de bon goût. Je m'adressai à Moreau qui travaillait pour moi « avec autant de plaisir que j'en avais à recueillir ses ouvrages. Il « était atteint du mal cruel qui l'a conduit au tombeau et dont ses « amis ne croyaient pas que les progrès dussent être si rapides et « si funestes : nous espérions le conserver plusieurs années encore.

4o6 LES DESSINATEURS D'ILLUSTRATIONS.

époque, atteint d'un squirre cancéreiix au bras droit qui ne lui laissait plus la consolation de travailler, et de plus il ne semble pas très-heureux, si nous en croyons ces deux billets, dont la lecture fait vraiment peine : « Je prie M. Renouard de ve- « nir à mon secour car je ne sais plus ou donner « de la tête. Je n'ai pas le sou, je me trouve dans « le plus grand embaras j'atan tout de votre com- « plaisance, et soiez sertain de la reconnaissance (( de celui qui sera toujour tout a vous. — Moreau le « jeune. Ce 8 février 1814. »

Le mal a fait de rapides progrès, car, à la date du 2 novembre, c'est d'une écriture tremblée et mutilée par la souffrance qu'il écrit :

« A Monsieur Renouard, libraire, rue Saint- « André-des-Arts, à Paris. — Je suis fâché, mon- « sieur, de vous tourmenter, mais je me trouve (( dans cette dur néssesité ne pouvant travailler « dans ce moment, mon bras me refusant le ser- « vice^ il parait que d'issi a la fm de l'année je ne

« En juillet 1814, lorsque la France débarrassée de la tyrannie com- « mençait à respirer, à oser espérer le bonheur, Moreau reprit a aussi courage et se remit à ses travaux qu'il avait interrompus « depuis dix mois entiers et que sitôt après il devait abandonner u pour jamais. Pendant ce trop court intervalle, il fit les trois der- « niers dessins des fabliaux et les deux paysages de ce volume, pré- « sent d'amitié qui me sera toujours cher, dernière production d'un « artiste qui, bien que septuagénaire, était encore dans toute la « vigueur de son talent. Ces deux charmantes compositions, de la u dimension d'un grand in-S» et que l'on doit compter parmi ses « meilleurs ouvrages, sont une des mille preuves de l'inépuisable « variété de son pinceau, et font voir, que quand il le voulait, il « savait sortir du genre de ses travaux accoutumés. »

« peut guère espérer que j^en puisse jouir librement « [ne] nayant despérance de recevoir de l'argent que « ver la fin de janvier, j'ai donc recours a vous pour « m'en fair fer le plus tôt possible. Je compte sur « vous pour cette semaine san faute.

(( Je suis avec estime, monsieur, votre tout dévoué (( serviteur, Moreau le jeune ^ »

Quelques semaines après, le 30 novembre 1814, s'éteignait le premier des dessinateurs d'illustrations. Malgré ses faiblesses et ses défaillances, Moreau était non-seulement un excellent père ^ comme

1 Nous devons la communication de ces deux lettres à l'obligeance de M. Emile Michelot, de Bordeaux.

* Voici une lettre tout intime qui témoignera de ses sentiments d'affection pour sa famille ; elle est écrite à sa petite-fille, la fille de Carie Vernet :

« A madame Lecomte, chez madame Desendroin, en son château de Fresnes, département du Nord. A Fresnes par Condé.

« Paris ce 28 aoust 1809.

« Ma bonne fille, je te remersi de ton atantion a me doner de tes nouvelles ainsi que de ton mari et de ta jolie petite Camille qui j'esper qu'ante elle reviendras elle me dira comme sa mère bon papa.

«Mais je ne remersi pas ce vilain Séfire qui au lieu de caresser les beau sieux de ma Camille les a blesser aupoin de la faire soufrire s'il les avais pue voire leur douseur l'orais surment désarmer mes Ion a pas de plaisirs sen quelque petite contrarrietté voila la vie,

« Je suis bien aise d'aprendre que ton mari a comenser son traitement. J'en n'ai fait par a M^ Guillotin, qui enesper le plus grand bien mes il conte que Lecomte lui feras par de son état pendans son traitement car je ne peut t'exprimer Tinterais qu'il met a tout ce qui vous conserve et il sera enchanter de ressevoir de vos nouvelles.

« Je charge le couple (?) de présenter mes omage respectueux a madame Desendroin, je suis persuadée qu'il feras ma comission avec grand joie. N'ayant pas l'avantage d'être connu de monsieiir,

io8 LES DESSINATEURS DILLUSTRATIONS.

en témoigne sa fille, M""" Yernet, mais un grand artiste, un ami dévoué et un homme de cœur ; d'un naturel vif, il avait de la brusquerie et quelquefois par trop de franchise... Il savait beaucoup, avait une excellente mémoire, parlait bien et aimait à raconter d'un tour original des anecdotes pour lesquelles il quittait cet air bourru et grognon qui nous a été conservé dans le joli portrait de Cochin. Son nom restera comme une des plus remarquables personnifications de l'art dans la seconde moitié du xviu" siècle.

// Tempio di Gnido. — Parigi, Praiilt, 1767. — Iii-12. — La Secchla rapita. — Parigi, Prault, 1768, — In-12.

Les 2 dessins des frontispices et 4 autres pour la même série d'auteurs italiens , à la plume et au bistre. — Chez M. V. DESÉGLISE.

BoccACio. — Il Decamero7ie. — Londra, 1768. — In-12.

Le dessin du frontispice, plume et bistre. — Chez M. PORTALlS. 4 autres dessins de frontispices pour la même série. — Chez M. MAHÉRAULT.

DoRAT. — Lettre de Du Lys à son ami Mercier. — Amsterdam, 1768. — In-8o.

Un dessin à l'encre de Chine, daté de 1766.— Chez M. MAHÉRAULT

je prie ma Camille de lui témoigner combien je suis reconnoissant de l'aimable acueille qu'il a fait a mes petis enfans.

« Tout la sossietté (?) du Samdi a [e]tté enchanté de ton souvenir et t'en fais mille remersiments et moi qui par pour Provins j'embrasse perre mère et enfans et suis pour la vie votre Bon papa, tout [mot illisible].

« Moreau le j"c.

'< Si tu m'écrit a Provins département [de Seine et Marne je compte resevoir de tes nouvelles d'issi a latin de'^^^e ou je retourne à Paris *. •»

* Cette lettre fait partie de notre collection.

M oui: AU. N ioO

Ovide. — Les MétamorpJioscs , trad. de l'abbé Banier. — Paris, Basan et Lemire, 1767-71.— 4 vol. in-4o.

Les 26 dessins de Moreau , à la plume et à l'encre de Chine ou au bistre, quelques-uns à la mine do plomb, signés et datés de 1765 à 1768, joints à ceux de Boucher, Eiseu, Gravelot, Monnet. —Vente Renouard. — 1,730 fr. — Vente Thibaudeau (sans ceux de Boucher). — 810 fr. —

Chez AI. LE BARON JÉRÔME PICIION.

Mars et Véiius.

Dessin in-fol. en largeur ù Teucre de Chine. — Chez M. MAIIE- RAUÏ^T.

Meunier'deQuerlon. — Les Grâces. — Paris, Prault, 1769. — In-8<'. Le dessin de l'Amour enchaîné par les Grâces, à l'encre de Chine et daté de 1767. — Chez M. MAHÉRAULT.

L'Orphelin anglais, drame. — Paris, Lejeay, 1769. — In-S».

Un dessin à l'encre de Chine, daté de 17G9. — Chez M. MAHÉ- RAULT.

Ariosto. — Orlajido furiosu. — Birmingham, Baskerville, 1773. — 4 vol. in-8".

3 dessins (chants v, xxviii et xxx). — Vente Renouard. — 61 fr.

2 dessins, à l'encre de Chine et à la plume, signés et datés 1770-71.— Chez M. LÉON MERCIER.

3 autres dessins au bistre, dont un )i'a pas été gravé. — Chez M. MAHÉRAULT,

L'abbé Chappe d'Auteroche. — Voyage en Sibérie. — Paris, De Bure, 1768. — 3 vol. in-4o.

Les 7 dessins de Moreau, joints aux 32 de Leprince et à 16 de Caresme de Fécamp. — Vente De Bure.— 245 fr. — Vente du comte de la Bédoyère (1862). — 300 fr. — Vente Hochart (Lille, 1869).

Arrivée d'Esciilope à Rome sous la forme d'un serpent. -- Entrevue de Jacob et de Joseph.

2 dessins en largeur, au bistre, signés et datés 1768. — Chez M. Henri BÉRALDI.

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