E X POSÉS
A L'ÉCOLE DES BEAUX- A RTS
« Après vous, messieurs les Anglais! » L'Angleterre nous avait donné l'exemple des expositions de portraits nationaux; l'Angleterre vient de nous donner l'exemple des expositions de dessins des vieux maîtres. L'an passé et ces mois derniers, la Grosvenor Gullery et les salles de l'Académie Royale de Londres ont montré aux amateurs de l'Angleterre et du monde entier d'admirables séries de dessins anciens. Le premier essai de la Grosvenor Gullery comptait à son catalogue 717 numéros; la seconde exhibition, 787 numéros; la Royal Academy en cataloguait 477. La fine Heur des collections britanniques a défilé là, et depuis la Reine et le duc de Devonshire, et le duc de Buccleuch, et le comte de Warwick, et le comte de Leicester, et le marquis de Hartington, et la National Gallevy, et l'Université d'Oxford, et MM. J. Malcolm, W. Mitchell, Robinson, W. Russell, Seymour Haden, jusqu'aux plus simples collectionneurs anglais et étrangers, tout le monde a eu à cœur de contribuer pour sa part à l'éclat de ces trois solennités. Nos voisins ont vraiment le large sens de ces belles fêtes nationales et internationales de l'art, de cette généreuse communication de leurs trésors individuels, et nous voyons aujourd'hui MM. Malcolm et Mitchell prêter à notre exposition française le concours de leurs plus rares merveilles.
L'initiative de telles expositions eût bien dû pourtant appartenir à la France. Notre pays est certainement celui où, deux siècles durant, se
sont accumulées le plus de richesses en ce genre. On y avait vu venir, par Jabach, les plus précieux portefeuilles de la vente de Charles Ier et de la collection de la reine Christine. Il faut lire, dans l'avis que Mariette a placé en tête de son catalogue de Crozat, les origines du prodigieux amoncellement de 19,000 dessins qu'avait rassemblés ce gargantuesque amateur. Tout ce qui était en France, en Italie et dans les Pays-Bas vint s'engouffrer là : « M. Jabach, dont le nom subsistera pendant longtemps avec honneur dans la curiosité, en vendant au roi ses tableaux et ses desseins, s'éloit réservé une partie de desseins, et ce n'étoient pas certainement les moins beaux; M. Crozat les acquit de ses héritiers. 11 eut encore une partie de ceux qui avoient appartenu à M. de la Noue, l'un des plus grands curieux que la France ait eus, et bientôt il réunit à son cabinet les desseins que l'illustre Mlle Stella avoit trouvés dans la succession de M. Stella, son oncle, et qu'elle avoit conservés précieusement toute sa vie. L'abbé Quesnel avoit acheté les desseins de M. Dacquin, évêque de Séez, parmi lesquels il yen avoit d'excellens de Jules Romain; il avoit eu les débris de la fameuse collection de desseins de Vasari ; il céda l'un et l'autre à M. Crozat, qui acheta encore des héritiers de M. Pierre Mignard deux volumes de desseins des Carraches, que cet habile peintre avoit apportés de Rome. Après la mort de M. Bourdaloue, de M. de Montarsis, de M. de Piles et de M. Girardon, tous noms célèbres dans la curiosité, M. Crozat choisit à leurs ventes ce qu'il y avoit de plus singulier en desseins clans leurs cabinets. S'il falloit suivre M. Crozat dans toutes les autres acquisitions de desseins qu'il fit en rrance, on ne finiroit point, car tout alloit à lui, et il ne laissoit rien échapper. Le sieur Corneille Vermeulen, fameux graveur d'Anvers, faisoit assez régulièrement tous les ans le voyage de Paris, et il ne manquoit guères d'apporter avec lui des desseins singuliers. Ces desseins étoient presque toujours pour M. Crozat, et c'est ainsi que sont entrés dans son cabinet plusieurs desseins de Raphaël et d'autres grands maîtres, d'une singulière beauté, et tous ces grands et superbes desseins de Rubens, qui sortoient du cabinet d'Antoine Triest, évêque de Gand. — Si quelque vente considérable de desseins étoit indiquée dans les pays étrangers, M. Crozat ne manquoit pas d'y envoyer ses commissions. La vente du cabinet de milord Sommers à Londres et celle de M. Van der Schelling à Amsterdam ont augmenté son cabinet d'une infinité de desseins capitaux. Dans le voyage qu'il fit en Italie en 171A, il rapporta de ce pays-là des trésors en fait de desseins. En passant à Bologne, il acheta des héritiers des sieurs Boschi leur cabinet tout entier, qui venoit originairement du comte Malvasia. Il trouva à Venise chez M. Chelchelsberg des tètes en
k LES DESSINS DE MAITRES ANCIENS
pastel et d'autres desseins de Baroche qui sont sans prix. A Rome il recueillit la collection de desseins de Carie degli Occhiali, celle d'Augustin Scilla, peintre sicilien, qui contenoit un grand nombre de desseins de Polidor de Caravage, et celle du chanoine Vittoria, Espagnol, élève et intime ami de Carie Maratte. Mais l'occasion où il fut, ce semble, le mieux servi par la fortune, ce fut dans la découverte qu'il fit à Urbin d'une partie considérable de desseins de Raphaël, tous d'une condition parfaite, qui se trouvaient encore entre les mains d'un descendant de Timothée Viii, l'un des plus habiles disciples de ce grand peintre. J'ignore en quel temps M. Crozat vit passer dans son cabinet les desseins qui viennent des sieurs Mozelli de Vérone et le recueil qu'avoit formé un cardinal de la maison de Santa Croce, qui vivoit à Rome dans le dernier siècle; mais ce qui est certain, ces deux collections ne contenoient que des desseins excellens. M. Crozat de retour à Paris continua d'entretenir des correspondances en Italie, et il en fit venir en différens temps la collection entière du sieur Pio de Rome, celle du sieur Lazari de Venise, du chevalier Ascagne délia Penna de Perouse, dont il est parlé avec éloge dans la description des peintures de celte ville par le Père Morelli, et enfin le beau choix des desseins que Laurent Pasinelli, fameux peintre de Bologne, s'étoit fait pour lui-même avec un goût digne de son savoir, à quoi il faut ajouter les desseins de Dom Livio Odescalehi, qui furent donnés à M. Crozat, lorsque S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, Régent, acheta les tableaux de ce prince... »
Si les 5,5A2 dessins acquis de Jabach en 1671 par Colbert, et successivement grossis par l'adjonction des études de Lebrun et de Mignard, de Lesueur, de Bouchardon et de Coypel, puis par les 1,300 dessins achetés à la vente Mariette, puis par l'acquisition de la collection Baldinucci, puis enfin par la confiscation d'un certain nombre de cabinets d'émigrés, ont formé en un siècle et demi notre superbe collection nationale; si d'autres en France, Claude Maugis, Delorme, Desneux-Delanoue, l'abbé de Marolles, Stella, André Boulle, Girardon, Montarsy, de Piles, etc., s'étaient complu dans cette jouissance exquise de la recherche des dessins d'anciens maîtres, il est permis de dire que le cabinet Crozat, qui semblait avoir fait le vide dans l'Europe entière au profit de la France et de ce groupe d'amateurs et d'artistes qui, Watteau en tête, venaient s'y délecter dans la fréquentation de telles merveilles, a couvé et fait éclore ces très nombreuses et très brillantes collections pullulant en France durant tout le xvnr siècle et dont nous ne rappellerons au hasard que celles du duc de Tallard, du prince de Conti, de la marquise de Pompadour, de Boucher, de Ch. Coypel, de M. de Julienne, du comte