DESSIN A LA PLUME ET AU BISTRE DE ER ROC III
(Collection de Mgr le duc d'Aumale.)
de Caylus, de Potier, deHuquier, de Quentin de Lorangère, du chevalier Damery, de l'abbé de Tersan, de MM. de Calvières et de Gouvernet, de Lempereur, de d'Argenville, de d'Azincourt, Gcrsaint, Glomy, Vanloo, Nourry, Héquet, l'abbé Bernard, Randon de Boisset, Baudouin, Watelet, Manglard, Bouchardon, Boileau, Chardin, Rabel, Gibelin, Cauvet, Basan, Silvestre, Poullain, Cayeux, Saint-Yves, Saint-Hubert, Remy, Lebas, Clérisseau, et la plus célèbre de toutes, celle de Mariette, le plus pur ccrin qui sera jamais des perles de ce genre, et dont les meilleures pièces avaient été choisies de main de maître dans la vente même de Crozat, par l'homme qui avait toute autorité pour dire à leur propos : (( Je n'entreprendrai point, en parlant des dessins, de montrer tous les avantages qu'on en peut tirer, et combien leur connaissance est propre et nécessaire pour former le goût. »
C'est aux belles ventes de Paris que la Suède, la Russie, l'Allemagne, par MM. de Tessin, Strogonoff, etc., venaient réapprovisionner l'Europe appauvrie. L'innombrable collection Paignon-Dijonval s'en allait en Angleterre, acquise en bloc par S. Woodbum, négociant anglais, au prix de 120,000 francs. Quant à nos provinces, la noble manie des dessins les avait pleinement gagnées : à Aix, le baron de Gaillard, plus tard le marquis de Lagoy et M. de Bourguignon; à Rennes, le président de Robien, en possédaient des cabinets fameux ; et il me souvient qu'au temps de ma jeunesse, la capitale de la Provence n'avait guère de maison d'ancienne famille parlementaire ou de bourgeois curieux qui ne possédât en un coin quelque portefeuille de croquis de maîtres. C'est pourquoi je répète qu'il est un peu honteux que la France se soit laissé devancer par nos voisins dans l'organisation d'une exhibition de dessins anciens.
Mais le nerf de l'initiative semble, hélas! s'être, pour un temps, paralysé dans notre pauvre pays, qui créa jadis les expositions d'oeuvres d'art, et même apprit à l'Europe, il y a cent ans, par les essais de la Blancherie, au Colisée, à quoi pouvaient servir des groupements de collections d'amateurs. Nous devons donc une reconnaissance infinie à MM. Charles Ephrussi et Gustave Dreyfus de nous avoir procuré ce régal magnifique et délicieux de 679 dessins de maîtres, réunis aujourd'hui par leurs soins à l'École des Beaux-Arts. Ils nous en ont donné un catalogue excellent, avec la description et la mesure de chaque dessin, et la série de ses divers possesseurs, lequel fixera dans nos bibliothèques le souvenir de cette fête de deux mois. En cela nous serons mieux favorisés que nos voisins d'Angleterre, aux catalogues desquels manquaient les descriptions des oeuvres exposées, et qui nous ont privés ainsi de renseignements utiles à l'étude. Nous n'avons donc, grâce à M. Ephrussi,
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
qu'à nous promener, son livret à la main, le long des parois où sont groupés les chefs-d'œuvre dans leur ordre d'écoles et de siècles, et à nous arrêter devant les cadres qui nous sembleront les plus intéressants.
Il est, parmi les collaborateurs de la Gazette, un homme qui aurait pu donner, cle cette exposition, un commentaire tout à fait digne d'elle; c'est celui qui, avant d'étudier avec sa sûreté d'œil, sa science, son jugement incomparables, avant de tourner et retourner, de décrire, puis de classer les 36,000 dessins du Louvre, avait rassemblé celte collection merveilleuse, acquise depuis lors par Msr le duc d'Aumale, et dont cent cinquante pièces environ forment aujourd'hui le meilleur fonds de l'exposition de l'École des Beaux-Arts. Nul, que je sache, n'a jamais mieux analysé et expliqué, avec un sens plus délicat et un esprit plus clair, les beautés des œuvres qu'il avait sous les yeux, et c'est grand dommage en vérité, pour les lecteurs de ce recueil, qu'un peu de fatigue passagère n'ait pas permis à M. Reiset d'assumer cetle tâche, qui lui revenait de droit.
Après la collection créée par M. Reiset et si libéralement ouverte par M^1' le duc d'Aumale au choix de MM. Ephrussi et Dreyfus, chacun de nous en cite une autre qui, il y a quelques années, eût fourni à coup sûr le plus riche contingent à la bonne entreprise qui nous occupe, car les deux collections étaient œuvres quasi fraternelles de deux amis d'un goût égal, épris avec une ardeur égale des mêmes maîtres supérieurs : je veux parler du cabinet de M. His de La Salle. Cet homme, le meilleur et le plus généreux qui fût jamais, aurait certainement, au premier appel, ouvert tous ses portefeuilles à une exposition de cette sorte, dont il se fût délecté mieux qu'aucun autre. Mais dès avant sa mort il avait distribué ses richesses. Le plus magnilique lot est échu au Louvre; un autre à l'École des Beaux-Arts; un autre encore au Musée de Dijon; un autre au Musée d'Alençon ; il en est allé un peu partout, chez ses amis. Quelques morceaux de son cabinet paraissent là cependant; c'est l'École des Beaux-Arts qui les a prêtés, et elle ne pouvait moins faire pour une solennité qui profite à la caisse du volontariat, pour ses élèves pauvres.
MM. Dreyfus et Ephrussi ne se sont, d'ailleurs, adressés pour cette exposition, qui sûrement ne sera point la dernière, qu'à un nombre assez restreint de collectionneurs : MM. A. Armand, Gatteaux, Galichon, de Concourt, Dumesnil, Dutuit, J. Gigoux, Eud. Marcille, Valferdin, vicomte Delaborde, comte de la Béraudière, baron de Beurnonville, Alb. Goupil, Al. Lange, Bavaisson, E. Foule, Ch. Pillet, du Sommerard, Et. Arago, Gay, Bonnat, Alex. Dumas, Fichel, M1"" Charras, Floquet, Beer, Bischoffsheim, White, et encore MM. Bisler-Kestner, J. d'Ephrussi, Bottolier, E. Jahan, Fouret, Gust. Gruyer, Jadin, Butter, Jacquesson cle la
Ghevreuse, Constantini 1. J'ai déjà cité, parmi les étrangers bienveillants qui nous avaient apporté là des merveilles inestimables, MM. Malcolm et Mitchell; il faut joindre à leurs noms ceux de MM. de Beckerath, Sedelmeyer, A. Gastellani. Ce petit nombre de cabinets aura suffi pour dérouler, sur quelques cloisons de l'École des Beaux-Arts, une histoire vraiment admirable du dessin dans son expression la plus savante, la plus profonde et la plus pure, comme dans ses grâces les plus raffinées et les plus coquettes, — histoire qui va de Giotto à Prudhon, — et pour y préparer, par un caprice entramant de la mode, l'éducation d'un public qui n'a jamais songé à traverser au Louvre les salles de l'ancien Conseil d'État.
Des trois ouvrages qui portent le nom de Giotto, celui que je préférerais est la feuille de vélin provenant des collections Lagoy et Galichon et sur laquelle sont dessinés divers croquis relatifs au Jugement de Joseph ; il est très curieux dé retrouver d'autres idées, d'autres recherches du Giotto pour la même composition au verso d'un dessin, toujours sur vélin, donné au Louvre par M. de la Salle et de rencontrer ainsi une confirmation, pour bien dire indubitable, de l'attribution du premier au grand primitif florentin. Les deux autres dessins, fort intéressants, et rappelant des compositions certaines du maître, ne me laissent pas sans inquiétude, malgré l'étonnante justesse d'expression, j'entends de l'expression très particulière aux figures de Giotto, que l'on reconnaît dans le groupe d'anges pour l'église inférieure d'Assise. Quant à la Navicella, bien qu'ayant appartenu à Yasari, elle ne me paraît pas beaucoup plus rapprochée de Giotto que de Vasari lui-même ; tout au plus me semblerait-il possible de reporter à la fin du xiv'' siècle ce souvenir d'une mosaïque célèbre. Vasari, qui nous a si heureusement conservé, dans son fameux recueil, tant de précieuses reliques des primitifs dont il a, sur bonnes traditions, raconté la vie et décrit les ouvrages, attribuait au Cimabue un très beau dessin à la plume, appartenant aujourd'hui à M. Armand, et représentant un saint lié à un poteau et jugé par des magistrats. Ottley avait accepté l'attribution de Vasari pour cette feuille comme pour la Navicella. et il les reproduit toutes deux en tête de sa belle publication, comme spécimen, l'une du Cimabue, l'autre de Giotto. Je crois que M. Ephrussi a agi sagement en donnant celle-là à l'école de Giotto. Également de la fin du xiv siècle, un très curieux dessin, repré-
1. Notre collaborateur, M. de Chennevières, par un sentiment de modestie que nous apprécions, mais que nous trouvons peut-ëlre exagéré, n'a pas cru pouvoir parler des dessins de sa propre collection. Ils sont trop beaux et trop importants jour que nous nous refusions le plaisir d'en dire quelques mots en post-scriplum. (n. d. l. r.)
sentant un pape priant pour les âmes du purgatoire et que Mariette, si prudent d'ordinaire, attribuait à Giotto ou à Simone Memmi.
On a pris l'habitude de placer sous le nom de Donatello un certain groupe de dessins, d'un faire rude, et même un peu sauvage, à grandes hachures saccadées, d'une plume large et puissante, toute de pratique d'ailleurs, et sans rien qui sente la nature. Cela sur la foi d'Ottley, qui a reproduit dans son volume deux échantillons de cette espèce de dessins, que je ne jurerais pas d'ailleurs appartenir à la même main. Certes, je ne veux point dire que le saint debout, vu de face, et la composition de la Mise au tombeau ne soient du caractère le plus grandiose, et dignes de ces sublimes sculpteurs florentins qui, par la fière tournure de leurs personnages et l'énergique expression de leurs figures, | ont atteint dans la seconde moitié du xve siècle aux plus hautes émotions de l'art. Mais, devant l'inégalité des dessins dont je parle et qui semblent appartenir à la même famille, je serais porté à croire qu'il y a là similitude d'un procédé qui a pu être commun à toute une génération de sculpteurs, purement sculpteurs, car dans ce procédé il n'y a rien des peintres florentins, fort amoureux, à ce moment, de la nature; procédé remontant, si vous le voulez absolument, au Donatello, mais qui certainement se prolonge par Vellano, jusqu'à Tribolo, au Bandinelli et à Rossi. Et la plume de Michel-Ange s'accommode elle-même assez bien de cette facture, qui se prête à l'ampleur et aux mouvements vigoureux de son génie.
Rien de plus délicieux que les deux Fra Angelico qui appartiennent au duc d'Aumale : les études de figures diverses, Christ et anges, poulie Jugement dentier, — et l'Fvangéliste assis, pour la chapelle du Vatican. On y trouve tout entière l'adorable ingénuité et la pureté de sentiment du maître. La rapidité forcée du présent travail ne me permet pas de m'arrêter, comme je le voudrais, aux très belles études ni aux charmants croquis de Filippo et de Filippino Lippi, de Pesellino, de Rossellino, de Signorelli (représenté par trois dessins pour le Jugement dernier d'Orvieto) et des autres maîtres de l'école florentine du xv siècle, non plus qu'à la série exquise des tètes dessinées à la mine d'argent par Lorenzo di Credi. Mais il faut louer autant qu'il le mérite l'admirable dessin de Botticelli représentant l'Automne ou V Abondance, tenant de sa main droite une grande corne débordant de fruits, et marchant entourée d'un groupe d'Amours ou d'enfants chargés eux-mêmes de raisins et de fruits. La reproduction ci-jointe du dessin appartenant à M. Malcolm dira mieux au lecteur que nous ne saurions le faire la grâce souple et toute poétique de cette figure, d'une légèreté d'exécu-
lion et d'une invention d'ajustement vraiment idéales, et dont Mgl le duc d'Aumale possède aujourd'hui la peinture, par l'acquisition qu'il vient de faire de la galerie de M. Reiset. Le British Muséum conserve aussi une figure de femme drapée dont une main levée tient des fleurs et qui semble être une étude pour la même Abondance. Notons encore la Venus sortant de l'onde et entourée de naïades, du même Botticelli, première pensée du tableau des Offices de Florence et provenant de la collection Reiset.
Un panneau tout entier est consacré au Verrochio et à Léonard de Vinci. Neuf feuilles de croquis et d'études variées représentent le maître de Léonard, presque aussi prodigieux que son élève, et montrent, par la similitude étonnante de la plume et de ses procédés et du caractère de son dessin, l'entière influence qu'il eut sur Léonard. Ces neuf feuilles font partie d'une suite ayant appartenu à la collection Duroveray et qui s'est divisée plus tard, car les unes sont échues par M. Reiset à Mgr le duc d'Aumale; M. His de La Salle en avait possédé d'autres qu'il a partagées entre le Louvre, l'Ecole des Beaux-Arts et le Musée de Dijon; d'autres encore étaient venues à M. Woodburn et à M. Thibaudeau; ce sont, à n'en pouvoir douter, les feuilles d'un carnet, servant au besoin de registre, dans lequel le maître traçait en même temps, au recto et au verso, les études et pensées d'oeuvres d'art qui venaient sous sa plume, et aussi ses dépenses et ses recettes, et les jours d'entrée et de sortie de ses élèves, témoin l'inscription du dessin .appartenant au duc d'Aumale (n° 25 du catalogue) : « Je note que le 29 Lapo (Jacopo) est sorti de notre atelier pour aller travailler à Vol terra avec Matteo Jacopino . . . » M. Ephru:si a relevé avec attention ces inscriptions éparses, et je me souviens que M. Reiset avait projeté de composer un travail sur l'ensemble des feuilles aujourd'hui connues de ce précieux carnet. Il s'en acquittera quelque jour, nous y comptons bien, avec le soin scrupuleux et le fin discernement qui lui sont propres, et dont il a donné la preuve aux lecteurs de la Gazette par son beau travail sur Niccolo dell' Abbate.
Le Louvre, en dehors d'une étude très arrêtée d'après l'un des chevaux en bronze de l'église Saint-Marc à Venise, exposée aujourd'hui dans la Salle des Roîtes, et qui avait été recueillie par Mariette, possède de la même suite qui nous occupe, trois feuilles acquises de Mayor en 1856 ; ce sont toujours des croquis divers, de christ, de madones, de saint Jean, d'anges, d'enfants, etc.; plus une quatrième provenant de la vente Wertheimber, en 1871, et qui avait passé antérieurement par les mains de Richardson , du comte Nils Bark et du comte Thibaudeau.
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS. 13
Ce dessin, qui ne contient, au recto et au verso, que de charmants croquis d'enfants, est particulièrement curieux par une inscription en six
ÉTUDE POUR I. A DÉPOSITION DE CHOIX D 'a N D R E A DEL SARTO.
(Ecole des Beaux-Arts.)
vers latins, mais d'un latin et d'une prosodie bien étranges, certifiant le nom de l'auteur de ces délicieuses études, que M. de La Salle avait d'ailleurs déjà reconnu par le premier projet, dessiné sur l'une des
feuilles, pour le bronze du Verrochio, l'enfant surmontant la fontaine du Palais Vieux. Les vers font allusion à la statue du Colleone qui s'élève sur la place des Saints-Jean-et-Paul de Venise :
Viderunt equum mirandaque arle confcctum Quem nobiles Veneli tibi dedere facturum, Florentie decus crasse milii crede, Varochio, Qui le plus oculis amant diliguntque colunlque Alque cum Jupiter animas infuderit ipsi Hoc tibi Dominus rogat Salmonicus idem Vale et bene qui legis.
Il ne saurait se voir de plus séduisants Léonard que ceux qui sont ici rassemblés. Celui-là aie don, comme Raphaël, de rencontrer, du premier coup, sous son crayon ou sous sa plume, la grâce et la beauté. La Gazette a fait reproduire, pour le joindre à notre énumération des chefsd'œuvre exposés, un buste de guerrier vu de profil, coiffé d'un casque et couvert d'une cuirasse, chargés de ces ornements compliqués dans lesquels se complaisait la fantaisie de l'artiste. Ce dessin, appartenant à M. Malcolm, est très poussé, très fouillé dans ses détails, où l'art se dépense avec une intensité égale, jusqu'au mufle de lion qui décore le haut de la cuirasse ; l'expression rude et n enaçante du vieux guerrier est cherchée avec cette volonté curieuse que l'on retrouve dans cette suite de petites tètes grimaçantes qu'a gravées Caylus et qui sont l'une des œuvres les plus populairement connues de Léonard : la belle sanguine représentant un vieillard couvert d'un manteau, et qui appartient à M. Mitchell, est l'un des exemples les mieux choisis de ces têtes expressives. L7n autre morceau tout à fait capital, du Vinci, et qui appartient à Mgr le duc d'Aumale, est le carton d'un portrait à mi-corps de femme, à la poitrine et au torse nus, et dont la tète, coiffée à l'antique, est douée de cette beauté profonde, de cette fascination particulière aux femmes de Léonard. La Galerie de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg possède cette figure peinte, attribuée sans raisons suffisantes au grand florentin. A Turin, chez M. le marquis d'Azeglio, on peut admirer ce même portrait, fort supérieur à celui de l'Ermitage, quoique sous le nom de Luini, et placé dans les mêmes fonds que ceux de la Joconde du Louvre. Notons encore que ce buste de femme figurait dans la galerie du cardinal Fesch; enfin les mêmes traits se retrouvent dans une femme nue couchée, donnée à Léonard et qui, de la collection du roi Louis- Philippe, a passé dans celle de lord Ward. Mais entre les dessins qui sont là de ce maître mystérieux, du peintre qui a mis le plus de profondeur attrayante dans la peinture, ceux qui me touchent le plus
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
peut-être sont les croquis où sa grâce, plus correcte et plus facile que celle de son maître, se rapproche des caprices du Verrochio dont nous avons parlé. Ce sont les feuillets où il sème ses imaginations singulières, tels que celui où la Victoire dépose un bouclier sur un trophée ; celui où un homme drapé crie avec un long porte-voix à l'oreille d'une figure nue, tous deux appartenant à M. Malcolm; un autre rempli de figures et groupes divers et appartenant à M. Armand, lequel possède aussi une très jolie page de soldats, qui a passé par la collection Mariette. La plus précieuse de ces pages, où se joue une plume si sûre de sa délicatesse et de son élégance, le plus précieux peut-être des dessins du panneau consacré à Léonard et à son maître, est encore la première pensée de l'Adoration des mages, des Offices de Florence, que connaissent bien les lecteurs de la Gazette, car le pauvre Galichon qui avait été si heureux de l'acquérir à Turin, en même temps que la feuille de groupes divers appartenant aujourd'hui à M. Armand, l'avait fait graver pour le recueil qu'il dirigeait avec tant de zèle, de foi et de bonheur (v. la Gazette des Beaux- Arts, t. XXIII, p. 534.) 11 est bon de rappeler que la feuille de croquis acquise par le Louvre à la vente du roi de Hollande était couverte d'études pour la même Adoration et que l'Académie de Venise en possède un autre projet.
Galichon avait encore fait reproduire pour la Gazette (t. IX, p. 207) la Chute de Phaéton qu'il possédait et que nous n'avions plus revu depuis sa vente, où il fut acquis par M. Malcolm. Tout le monde connaît ce dessin de Michel-Ange, d'un faire très terminé, donné par lui à Tommaso de' Cavallieri, gravé par Beatrizet, et qui a passé par les collections de Crozat, de Mariette, de Lagoy, de Dimsdale et de T. Lawrence1. M. Malcolm a bien fait de nous le remontrer pour quelques semaines, d'autant qu'il confirme bien, comme étant du maître, son Christ ressuscitant, très fini comme l'autre à la pierre d'Lalie, et qu^à cause de cela on eût peut-être attribué h Daniel de Volterre, plus coutumier de ce procédé. Mais les plus beaux Michel-Ange de l'exposition, comme plus loin les plus beaux Raphaël, sont incontestablement ceux de M8' le duc d'Aumale, provenant de la collection Reiset. Michel-Ange tout entier, dans la formidable souveraineté de force terrible et de fière beauté qui en font le dieu de la Renaissance, se trouve dans la feuille des cinq études
I. L'Académie de Venise possède une très bel'e copie de celte chute de Phaéton qui a servi à un médailleur pour une plaquette en bronze dont on trouve une belle épreuve chez M. Forlnum, de Londres. A Oxford, il existe une répétition de l'original, non sans quelques changements, et dont nous donnons une reproduction au trait.
à la plume de figures d'hommes et de femmes, qui occupe le milieu du panneau. L'étude pour l'un des prophètes de la Sixtine que l'on voit au verso et qui date l'œuvre l'indique assez comme étant du moment où le triomphant génie de l'artiste était à son apogée. Il en faut dire autant de l'admirable Vérilê assise et se regardant dans un miroir. Cette figure, d'une grandeur étrange et inorne, qui rappelle les sibylles de la Sixtine, devait représenter l'une des Vertus destinées au tombeau de Jules II, et Mariette n'a pas manqué de le noter sur la monture de son dessin. Au verso, on voit un enfant qui, effrayé par la vue d'un masque renversé, derrière lequel se cache un autre enfant, se réfugie entre les genoux de la Vérité. Les Offices, à Florence, montrent une autre étude de Michel- Ange pour cette superbe composition, sous le titre de la Prudence1 ; mais à coup sûr elle ne dépasse point celle-ci en beauté2. Mariette, dans ses notes sur Condivi, se trouve avoir à parler, à propos du tombeau projeté par Jules II, non seulement de ce dessin, mais encore d'un autre non moins curieux et qui fait également partie de notre exposition : « La description que fait le Condivi du tombeau de Jules II, suivant que Michel-Ange avoit dessein de l'exécuter, est tout à fait conforme au dessein original que j'ai de cette magnifique composition. Sur chaque face, car le tombeau devoit être isolé, il devoit y avoir quatre figures d'esclaves debout, qui auraient paru être enchaînés à des termes, au-devant desquels ces statues auraient été placées, et à chaque extrémité de la façade il y aurait eu, entre les statues d'esclaves, des niches dans lesquelles auraient été les Victoires, ayant à leurs pieds des prisonniers atterrés. Cet ordre devoit régner dans toutes les quatre faces, et audessus d'une corniche qui aurait couronné cette décoration, Michel-Ange aurait placé huit figures assises, deux sur chaque face, qui auraient représenté des Prophètes et des Vertus. Le Moyse aurait été une des statues. Elles auraient accompagné le tombeau ou sarcophage du pape Jules Second, qui aurait été au milieu de ces statues, et sur le tombeau se serait élevée une grande pyramide, dont le sommet se serait terminé par une figure d'ange portant un globe. Telle est l'idée que Michel- Ange s'étoit proposé de suivre, suivant le dessein que j'ai dans ma collection. Il est lavé d' aquarelle sur un irait à la plume, et au verso Michel- Ange a dessiné au crayon rouge, d'après nature, les mains et les bras de
I. Gravée dans la Gazette, t. XIII, ï* période, p. 173, et que nous donnons de nouveau ici.
2 Voir, dans le recueil de l'abbé Resta à l'Ambrosienne, une copie contemporaine de ce dessin, si fidèle qu'on la confondrait presque avec l'original.
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
son Muyse dans différents aspects, pour s'en servir dans l'exécution. J'ai aussi séparément le dessein de la ligure d'Ange portant un globe sur ses épaules, qui est d'une élégance merveilleuse, et le dessein d'une Statue
PORTRAIT DE LUCKEZIA FliDE, l'A H ANDREA DEL SARTO.
(Collection de Msr le duc d'Aumale.)
assise tenant un» miroir, laquelle démit représenter la Prudence; outre cela, j'ai une première pensée pour la statue de Moyse, peu différente, pour la disposition générale, de ce qui a été exécuté, et sur la même feuille plusieurs petites esquisses pour les attitudes des figures d'es-