Les dessins du Louvre
ERRoGouro fut après Donatello et Ghiberti, l’un des sculpteurs florentins les plus fameux de la seconde moitié du quinzième siècle. Il anima le bronze d’une élégance farouche, d’une émotion surhumaine.
Andrea naissait en 1455. La géométrie, la perspective, les sciences exactes occupèrent sa jeunesse. Devenu adolescent, il entre chez l’orfévre Giuliano Verrocchi. Des boutons de chappe, un vase couvert d'animaux, une belle coupe commençaient sa renommée. Mais il abandonne la ciselure, entre chez Donatello et devient statuaire. La Confrérie des Mar-
Des archers de justice faillirent suspendre ces débuts. Ils vinrent saisir Verrocchio coupable du meurtre d’un ouvrier en laine. Dans une rixe, Andrea tuait cet homme d’un coup de pierre à la tempe. Les Marchands intervinrent et sauvèrent leur artiste. Ce travail de San-Giovanni le mettait en crédit. La coupole de Santa-Maria-del-Fiore s’achevait
et d’après le projet de l'architecte Filippo Brunelleschi, une boule de cuivre devait cou-
ronner l'édifice. On le désigne : il entreprend la fonte et la périlleuse ascension de cette masse d’un poids de quatre mille trois cent soixante-huit livres.
Cet ouvrage d’habile manœuvre popularisait son nom. Le palais de la Seigneurie s'ornait d’une statue de David, et d’un demi-relief la Vierge et l'Enfant. Les tombeaux des maisons illustres sortaient la plupart de ses mains. Celui de Jean et de Pierre de Médicis est connu entre tous. Une gravure de Corneille Cort l’a vulgarisé. Ce monument orné d’une urne de porphyre soutenue de quatre pieds de bronze avec feuillages précieux occupe l'ouverture d'une vaste fenêtre proche la sacristie de San-Lorenzo. Une grille à losanges
festonnés rejoint la voûte. Peu après, il taillait l'édifice funéraire du cardinal Forteguerri à
Pistoia.
Vers cette époque deux ouvrages de nature moins lugubre vinrent le distraire. L'abbaye de Montescalari voulait une grosse cloche, une cloche sonnant au loin matines. Andrea l’exécute ; il la pare de figures, l’enguirlande d’ornements. Il invente l’horloge du Marché-Neuf : un machinisme meut les bras d’un enfant, il frappe chaque heure de son marteau. Cette nouveauté émerveilla Florence.
Ces occupations si diverses de sculpture et de mécanique n’empéchèrent pas Verrocchio de peindre. Les aptitudes universelles des artistes de la Renaissance offrirent souvent de pareils exemples. Il peignit donc, mais peu. Son grand disciple, Léonard de Vinci, l'en dégoûta. Un jour, Andrea composait le célèbre Baptême du Christ aujourd’hui au Musée de Florence. Léonard était là, servant et aidant le maître. L'élève avait un ange pour sa tâche; il l’achève divinement et voilà Verrocchio confus de se voir surpassé par ce jeune artiste. De dépit, il jette sa palette et reprend ses ciseaux. Il taille les têtes d'Alexandre et de Darius pour le vieux Laurent de Médicis. Le duc les offre à Mathias Corvin, roi de Hongrie, mais conserve l'Enfant au Poisson, destiné d’abord à la villa Careggi, et placé ensuite sur la fontaine de la cour du Palazzo Vecchio.
La mort avait surpris Donatello avant le complet achèvement du tabernacle en marbre de l’église Orsanmichele : un groupe de bronze devait l'embellir. Donatello et Ghiberti prétendaient le concevoir l’un et l’autre. Pour finir cette querelle, l’on suspendit le projet. Les deux hommes moururent et l’on se ravisa. Andrea se résoud aisément, fait les modèles, les moules, la fonte (1478). C'était un Christ et saint Thomas : d’un geste exquis, le Dieu ressuscité entr'ouvre sa robe et montre la plaie de son flanc; l’apôtre croit et aime de tous ses traits.
L'œuvre capitale de Verroccchio est la statue équestre de Coleoni.
En 1479, le Sénat de Venise décrétait un monument à la mémoire de Barthélemi Coleoni de Bergame. Ce fameux capitaine, l’égal des Sforza, des Braccio, des Malatesta, des Cavalcabo, avait combattu les ennemis de la République. Terrible figure, sanguinaire et astucieuse, trahissant et servant tour à tour! Il était d’une famille guelfe. 11 avait appris la guerre sous Sforza. Venise l’envoyait d’abord contre le duc de Milan, Visconti. Sous les ordres de Carmagnola, il attaque Nicolas Piceinino et le défait à Carmonica. Il surprend l'armée milanaise au delà du lac de Garda et la met en déroute. Survient la paix. Coleoni mécontent quitte Venise avec cinq cents gens d’armes et va rejoindre l’armée du duc de Milan. Cette défection n’est pas la dernière. Il combat donc Sforza et les Vénitiens. Mais la découverte de complots le fit arrêter tout à coup et enfermer à Monza (1446). La maison des Visconti S'éteignait vers ce temps et la révolution milanaise rendait la liberté au captif. Elle fit plus : elle le nomma généralissime. Coleoni inaugura sa dictature par une victoire (1447).
L'année suivante, Barthélemi abandonne les Milanais, débauche leur armée et regagne
Venise. Cette mauvaise foi ne lui enlève point la confiance du Doge et ce transfuge est opposé à François Sforza. Il trahit de nouveau, passe dans le camp de Sforza et hâte de sa valeur la conquête de la souveraineté de Milan. Il rentre dans Venise et reste enfin au service de cet État l'espace de vingt et un ans. L'Italie se reposait de ses luttes et les reîtres cessaient leurs brigandages. Du haut de son chateau fort de Malpaga, Coleoni gouvernait en souverain la ville et le territoire des Doges. Le meurtre et les rapines l'avaient enrichi et ses immenses trésors entretenaient dans sa démeure une cour brillante. Il mourut laissant à la République cent mille florins d’or et les conseils d’un politique habile (1475). La reconnaissance du Sénat ne tardait guère et Verrocchio était choisi pour lui ériger une statue de bronze doré, place de Saint-Jean et de Saint-Pierre.
Sur un cheval de bataille au pas résolu, Coleoni tout cuirassé se dresse. L'insolence de ce bandit héroïque est superbe de majesté; seul le bras gauche tient la bride de l'animal avec une pose de défi; le coude avance, comme s’il provoquait. Les détails anatomiques, les sveltesses de forme, l’allure de ce colosse sont admirables. Une haute base à colonnettes délicates le soutient. Verrochio ne put terminer le Coleoni; les fatigues de la fonte lui causèrent une fièvre mortelle.
Si cette statue abrégeait l'existence d’Andrea, elle avait fort aigri certaines heures
de son séjour à Venise. Une cabale s'était formée, elle proclamait Vellano de Padoue le
seul artiste capable de faire la figure de Barthélemi. Verrocchio pouvait achever le cheval, mais le cavalier aurait dû échoir à Vellano.
L'intrigue persuade la Seigneurie. Verrocchio l’apprend. Il achevait le modèle du cheval : furieux, il le brise et s'enfuit. La Seigneurie le fait poursuivre. Il était à Florence et reçoit en toute civilité l’envoyé du Sénat. Le message de la Seigneurie divertit l'artiste. Il ne peut plus désormais sous peine de mort fouler le territoire de la République. Get acte de proscription l’égaye. Il répond, raconte l'historien Vasari, « qu'il se garderait bien de retourner dans Venise, sachant qu'il n’était pas au pouvoir de ces nobles seigneurs de rattacher sur les épaules d’un homme la tête qu'ils en auraient une fois détachée, ni d'en faire une semblable à la sienne, tandis qu'il lui était facile d’en rendre une à son cheval, beaucoup plus belle que celle qu'il avait brisée. » Cette répartie joyeuse désarmait les Vénitiens, ils rappelèrent l'artiste et doublèrent le traité convenu d’abord, mais la richesse d’Andrea durait peu. Il trépassait en 1488; Alessandro Leopardi jetait en bronze le modèle du maitre florentin et y ajoutait un piédestal de sa façon.
Verrocchio était ivrogne, il aimait la cave et le cabaret. Il sortait malaisément de son atelier. Il ne voulut jamais travailler pour les monastères, à moins d'obtenir plusieurs fois le jour les dernières faveurs du frère sommelier. Il était gourmand et paresseux. Les hospitalières de Sainte-Marie-Nouvelle le guérirent d’une maladie. À sa sortie de l’hôpital, comme les siens s’enquéraient de ses nouvelles: « Je vais mal, très mal » reprenait-il. — « Tu es pourtant guéri? — Et voilà justement pourquoi je vais mal, j'ai
besoin d’une petite fièvre pour pouvoir me faire encore soigner et servir dans cette sainte
maison. »
Il effraya fort ces bonnes hospitalières. Près de mourir, il refusait de regarder le modeste crucifix de bois suspendu devant son lit. Il se donnait au diable, jurait Dieu, et promettait de finir en désespéré si cette méchante sculpture ne disparaissait tout à l'heure. On fut chercher le Christ de Donatello et cette vue tira Verrocchio d’enfer.
Andrea laissait trois élèves, Le Pérugin, Léonard de Vinci, Lorenzo di Credi. Dans l'œuvre de ces illustres disciples l'influence du maître est profonde. Chez les deux derniers surtout elle se manifeste sans mélange, et il est tel croquis où Léonard se distingue à peine de son initiateur.
Le dessin de Verrocchio est mordant, incisif: l’on dirait d’une plume grinçante et rebelle. Parfois, la main s’adoucit et trace les contours avec une plénitude et une grâce parfaites. Si les lignes sentent le bronze, elles s’amollissent aussi et montrent souvent des naivetés et des mollesses délicieuses.
Le Louvre possède douze dessins d'Andrea del Verrocchio et trois attribués. Ce sont des croquis divers. — M. His de la Salle nous en légua huit. Dans ce nombre, trois très intéressantes études pour la Vierge et l'Enfant du Musée du Bargello (n° 2 de nos gravures), pour le Putto nel cortile di Palazzo Vecchio, l'Enfant de la fontaine de la cour du Palais-Vieux aujourd’hui au même Musée (n° 2 des gravures), pour le David du Bargello, autrefois sur l'escalier du Palais-Vieux (n°3 des gravures). Le Musée des offices à Florence renferme également certains croquis du David. L'Enfant de la fontaine est une première pensée. L'artiste la modifa. Au lieu de courir sur la tête d’un dauphin, l'enfant dans l’œuvre définitive s'envole, tenant le poisson entre ses bras.
Notre Musée expose, salle des Boîtes, un dessin très arrèté d'après l’un des quatre chevaux en bronze de Saint-Marc à Venise; collection Mariette.
M. Thiers était enthousiaste de Verrocchio: il fit reproduire en petite dimension la statue du Coleoni et par jalousie de collectionneur brisa le moule de cette réduction.
Le vrai nom de l'artiste était Andrea di Michele Cioni, surnommé Andrea del Verrocchio, du nom de son premier maître, l’orfévre Giuliano Verrocchi.
(Voir pour la biographie étendue de l’auteur du Coleoni, Vasari et Rio.)
ECOLE FLORENTINE