‹ Les dessins du Louvre (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · NÉ A FLORENCE EN 1487 — MORT A FLORENCE EN · texte numérisé non relu

NÉ A FLORENCE EN 1487 — MORT A FLORENCE EN

ue l'histoire de l’école florentine, André del Sarte est le génie

le plus aimable, le plus charmeur. La grâce de ses Mudones,

de ses Charités repose doucement des sublimes sauvageries de

Michel-Ange, des profondes conceptions de Léonard. Aucun

maître italien ne flatte davantage nos yeux de Français. Il aime

la nature : il la fait simple, forte, colorée. Il ne la domine pas,

il ne la transforme point comme Raphaël, mais il limite avec UD une élégance exquise.

Fils d’un tailleur, sarto, André prend d’abord état d’orfévre. Un méchant peintre, Giovanni Barile, remarque ses coquets essais et le reçoit chez lui. Il dirige ses débuts et l'envoie à Piero di Cosimo. L'école de Cosimo était fort profitable :

elle enseignait la manière douce, onctueuse, caressée du Vinci. Gette doctrine enchantait l'adolescent, et il copiait et copiait encore l’immortel carton de la Bataille d’Anghiari. Cette œuvre héroïque de Léonard devenait un modèle pour les artistes futurs; chaque jour la jeunesse venait y surprendre le secret des attitudes rares et des formes incomparables. Dans la foule de ses contemporains, André distinguait Francia Bigio, camarade de l'Albertinelli. Ils firent amitié; ils voulurent vivre de compagnie et entreprendre des travaux communs. Ils décident d'abord la poursuite de leurs études. Par un hasard singulier, Bigio était parent du sacristain des Servites. Ces moines possédaient l’église de l’Annunziata, toute resplendissante de chefs-d’œuvre. L’heureuse fortune de pouvoir goûter à loisir un pareil ensemble! Les deux peintres obtenaient cette faveur; ils reconnurent bientôt un tel service. Sur l'autel du sanctuaire brillait la Déposition de Groix de Filippino Lippi. Le Chapitre du couvent jugeait l'ouvrage très précieux et voulait le découvrir aux seules fêtes carillonnées. André et Francia imaginèrent une double toile mobile ; ils représentèrent d’un

côté la Déposition de Groix du Lippi reproduite traits pour traits, de l’autre une Annonciation. Recouvert de la sorte, le Filippino ne redoutait plus le soleil, les nuages d’encens, mais il devait craindre un oubli prochain, si les fidèl avisaient d'admirer outre mesure son revêtement. Les Pâques ni la Noël ne soulèveraient plus ces voiles trop magnifiques.

Cet ouvrage ravissait les religieux : ils élurent André peintre de leur monastère. Francia le quittait vers le même temps. André avait vingt-trois ans et, seul, il commence une suite de fresques au cloître des Servites. La Confrérie du Scalzo s'établissait en face du jardin de Saint-Mare, et elle désignait le décorateur déjà célèbre de l’Annunziata, pour embellir de grisailles le portique de la pieuse demeure. Les Franciscains de la via Pentolini obtinrent une Vierge fameuse, la Madonna dell Arpie, de nos jours aux Offices. Il exécute encore plusieurs portraits.

Tout-à-coup il abandonne Florence et gagne Fontainebleau. Les promesses de Françcois I", l'espoir d’une rapide fortune l’attirèrent. Il arrive. Le roi l’accueille avec les caresses les plus flatteuses. On le comble de présents et de riches habits. Ces honneurs l'enfièvrent : il se met, résolu, au chevalet. Il peint le fils aîné de France, François duc de Bretagne, un poupon de huit mois. Il dut portraire et le souverain et les princes. Ces ouvrages disparurent, mais deux tableaux restèrent comme le souvenir de ce riant voyageur, la Charité et la Sainte Famille aux Anges du Louvre. Toute la fleur de Sarto s’épanouit là. Elle eut laissé d’autres merveilles sans le départ soudain d'André. Sa femme, Lucrezia del Fede, le suppliait de revenir : il ne résiste pas, il la rejoint. Cette Lucrezia était une coquine impérieuse, selon les uns; au dire des autres, elle était matrone pleine de vertus. L'artiste poursuivait donc ses fresques interrompues, décorait la villa des Médicis à Poggio a Cajano et multipliait ses compositions d’églises. La Madone del Sacco de l'Annunziata et la Cène du monastère San-Salvi furent ses chefs-d'œuvre.

On l'appelle le vénitien de Florence, pour marquer l'éclat de ses couleurs. Les léchures moelleuses de son pinceau alanguissent divmement la fraîcheur des chairs.

André était de moyenne taille, fort modeste, timide, voire peureux. Au siège de Florence, où le terrible Buonarotti fortifiait San-Miniato, André se tenait coi, tout aise de fuir le fracas et les tumultes. Un naturel mélancolique ne lempéchait point de se récréer dans les occasions. Il s'assemblait certains soirs avec des peintres, des statuaires, des orfévres, des musiciens, les Rustici, les Spillo, les Domenico Puligo, Aristotile di San Gallo, Pellegrini, Boni, Baccelli, Solosmeo, Lorenzo, Roberto di Lippi. Le vocable de cette c ompagnie n'avait rien de sublime : elle s'appelait le Chaudron. L'on mangeait, l'on buvait, l'on chantait, l'on disait des vers, l’on improvisait des joyeusetés. Une fois, chaque convive devait offrir un plat de sa façon : ils arrivent mystérieux et reposent sur la table leur caprice culinaire. André apportait un temple octogone semblable au baptistère de San-Gio-

vanni. Le parement était de gélatine polychrome, faisant mosaïque. De grosses saucisses

formaient les colonnes; du fromage de Parmesan composait les bases et chapiteaux, et les

corniches étaient pétries de pâte de sucre. La tribune se trouvait de quartiers de masse< pains. Un pâté avec rehauts en manière de candélabres, formait l'autel. Sur un lutrin de veau froid s’étalait un antiphonaire en lasagni avec lettres et notes découpées dans des truffes. Les choristes de cette église chantaient, la bouche pleine, les Laudes du dieu des gourmands. Cette architecture friande ravissait les amis du Chaudron ; trente années plus tard, Florence se rappelait encore l'édifice du gastronome André. Le Sarto fréquentait aussi la société de la Truelle, autre académie du plaisir. Là, c’étaient des mascarades, des spectacles féeriques, des feux d'artifice.

L'artiste ne réglait pas seulement les fêtes de la Truelle, il conduisait les réjouissances des Médicis. Le 30 novembre 1515, Léon X franchissait les murs de Florence. Tous les gens à talents furent de cette pompe triomphale. Des temples, des colonnes, des statues, des emblêmes paraient la cité. André dirigeait ce vaste impromptu. Il imaginait de reproduire les monuments de Rome, l’obélisque du Vatican, la colonne Trajane, la Meta

sudans, le cheval de Marc-Aurèle. Cet ingénieux projet divertit le Pape : il croyait pénétrer

dans la Ville Éternelle. Cette illusion flatteuse pour le Sarto et pour ses décorateurs, fut

partagée par les multitudes accourues.

André avait le culte des grands maîtres : il vénérait Michel-Ange, Léonard, Raphaël. Ce sincère enthousiasme produisait une merveille d’habileté. En 1524, Frédéric de Mantoue courait aux pieds de Clément VII. Il traverse Florence: on lui montre dans le palais des Médicis, le portrait de Léon X, du Sanzio. Ce Gonzague reste confondu. À peine à Rome, il suppliait le Pape de lui accorder en grâce cette toile prodigieuse. Cette audace non pareille n'émeut pas le Pontife : il écoute cette insolente prière et accorde l'ouvrage. Dix jours après, Ottaviano de Médicis reçoit ordre de dépêcher à Mantoue l’immortel panneau. Il demeure stupide et ne bouge. Un second message presse l'envoi. Voilà Ottaviano bien empêché. Il estime démence la générosité du pape, il voudrait la combattre; mais le moyen? Il rusera, il trompera Clément VII et Frédéric. Il demande un répit pour refaire le cadre, il court chez André, l’enferme en un cabinet secret, lui apprend la folie du Saint-Père. Le brave peintre entrait dans ses sentiments, criait les hauts cris et s'élevait fort contre ce rapt. Il se laisse installer en face du chef-d'œuvre et le pastiche avec une similitude extraordinaire. Le duc de Mantoue n’y voit pas malice et Florence conserve le Raphaël original.

Le Léon X du Sarto est à Naples. Sa ressemblance déroute : les regards initiés peuvent reconnaitre seuls une écriture moins concise, plus libre.

Un naturalisme enchanteur anime les dessins d'André del Sarte. La force, l'abondance, les grandes conceptions, le feu manquent parfois aux toiles du maître. Il généralise peu les formes de ses modèles. A voir les groupes et les têtes, l’on juge d'autant de portraits, sa femme, la sœur de Lucrezia, ses proches, ses amis. Il ne quittait pas la terre pour tendre

vers l’idéal où Raphaël élevait la beauté humaine ; il traduisait le monde des corps avec

une ineffable douceur de physionomie, avec les délicatesses d’un contour parfait, avec les

impressions du mouvement et de la créature. Ce style pouvait affaiblir l'effet de ses

tableaux, enlever une noblesse mâle, de fières allures ; mais il rendait ses croquis d'étude et fidèles et vivants. L'artiste va sanguinant le rire ou la prière des fillettes, le velouté du regard féminin, la pose d’un scribe, d'un liseur. D'un crayon tendre et ferme à la fois, il caresse et accentue les lignes et le modelé. Le trait est gras : il potèle ces gais visages d'enfants sortis d’un Eden plantureux. S'il est froid, au dire des critiques, il est pur, harmonieux toujours. Des ombres de rouge renforcent et lustrent l’aspect des profils. La suprême élégance florentine dégage les tailles, les mains, les pieds, les attitudes, et révèle

le secret de toutes ses séductions.

Le Louvre compte cinquante-cing dessins d'André del Sarte. Les principaux exposés sont : Étude de jeune homme. — Académie d'homme debout. — Têle d'un des enfants du tableau de la Charité au Louvre : superbe sanguine faite à Fontainebleau en 1518, lors du voyage du Sarto, pour la Loile offerte par l'artiste à son hôte, François I‘. Cette belle étude vient des collections Mariette et Lawrence; elle fut achetée par le Musée à la vente du Roi des Pays-Bas, au prix de 555 fr. 70 e.; gravé par Lefman. — Tête de femme. — Étude de Jeune homme appuyé sur un sac et lisant, pour la célèbre Madonna del Sacco du cloître de l'Annonciade à Florence. Cetle fresque est le chef-d'œuvre d'André; gravé par Desperet, — Le Christ mort, de la collection Jabach. — Homme assis de profil et écrivant: étude pour le Zacharie de la Naissance de Saint Jean, du cloitre de la confrérie du Scalzo à Florence; collections Vasari et Mariette. — Tête d'homme chauve : croquis pour la même composition. — Étude de chiens. Ce croquis fut employé par le maitre dans la fresque peinte en 1521 à la villa de Poggio a Cajano, possession des Médicis, et représentant les tiens apportant en tribut à César des animaux rares. André laissa cet ouvrage inachevé, mais il fut termin par A. Allori en 1582. — L'Adoration des Mages : sanguine de la collection Jabach. — Une esquisse peinte de la même composition se trouve au palais Guadagni, à Florence. — Étude de figure nue pour le Christ au tombeau exécuté en 1595. (Cette toile est aujourd'hui au palais Pitti.) Collections Lagoy et Lawrence. Acheté 340 fr. 25 e. à la vente du Roi des PaysBas. — Enfant en prière. — Deux têtes de femmes sur la même monture : délicieuses pierres noires reproduisant les traits de Lucrezia del Fede. Elles servirent au tableau du Christ au tombeau, pour la figure de sainte Catherine. Elles viennent de la collection Lawrence et furent acquises 455 fr. 63 c. à la vente du Roi des PaysBas. Elles sont gravées par Lefman. — De nombreuses études de jambes, de pieds, de mains, de bras, etc. — Portrait de jeune homme : pierre noire des collections Vallardi et His de la Salle; ce dessin porte dans le haut, d'une écriture ancienne, cette attribution « Di mano del Bandinello, scultore. — Tête de jeune femme : collections Mariette, Dupan de Genève et His de la Salle. — Autre Jeune homme debout, en costume florentin du XIV: siècle : pierre noire des collections T. Houdson et Gatteaux.

On remarque dans les croquis des cartons : Descente du Saint Esprit, de la collection Mariette. — Un projet entier de la fresque de la villa Poggio : bistre et blanc infraduisibles. — La Vierge, Saint Jean et Saint Pierre, sanguine venant de Jabach. — Études de draperies, de têtes, de mains. — La Vierge et l'Enfant avec Sainte Anne et Sainte Élisabeth, bistre de la collection Mariette. — De plus, quinze dessins attribués. — Le cabinet Crozat renfermait quatre-vingt-quatre études du maître. André del Sarte fat longtemps appelé le Vannucchi : son véritable nom est Andrea d'Agnolo, dit Andrea del Sarto. (Consulter pour André del Sarte un très bel article de M. Paul Mantz, Gazette des Beaux-Arts 1876 et 77.)

ÉCOLE FLORENTINE

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