‹ Les dessins du Louvre (volume 2)Chapitre 10 sur 18 · NÉ À PARIS LE 11 JUIN 1675. — MORT À AMSTERDAM LE 8 MAI · texte numérisé non relu

NÉ À PARIS LE 11 JUIN 1675. — MORT À AMSTERDAM LE 8 MAI

ERNaRD Picart est un dessinateur et coquet et précieux. Un esprit pimenté de malice égaye ses œuvres. Sa plume prend le galop : ce sont des emportements de verve et puis des retours de finesse, des léchures imprévues. Elle reste française partout et les sujets les

plus divers exercent sa joyeuse fertilité. Bernard Picart est fils d’un graveur, Etienne Picart dit Etienne le Romain. Il naquit à Paris le 11 juin 1673. D'abord élève de son père, il en recueille les premiers principes. Benoît Audran travaillait alors chez Etienne; il devint le camarade du fils de famille. Chaque soir, tous deux

concevaient des esquisses, rivalisaient de zèle; ces combats d'émules développèrent

cs vite Bernard. En 1689 il travaille dans l’Académie de Peinture sous Sébastien

Leclerc et remporte le prix deux années après. Charles le Brun le couronne avec force éloges. Plus tard, le disciple remerciait le peintre du Roi de ses applaudissements : il imprimait et gravait la Conférence de M. Lebrun sur les passions. De la Fosse, Houasse, Jouvenet, amis du père, accablent le débutant de conseils, le critique de Piles juge ses essais, l'anatomiste de Litre l’initie à ses études. Le jeune homme va donc produire. Mais il hésite : Etienne voudrait voir son fils graveur comme lui; une renommée acquise, des chalands nombreux assureraient ses succès. Bernard se dérobe, prétexte les obstacles de l’art paternel, se retranche derrière l'amour du primesaut et des traits volages du dessin. Le père goûte ces raisons et condamne notre rebelle au métier de dessinateur-graveur. Un Parlement n’eut pas fait mieux. Bernard se soumit de bonne grâce et pour preuve s’attaqua tout résolu aux maîtres. Il grave l’Hermaphrodite, les Bergers d'Arcadie du Poussin, des académies de Lebrun, de Le Sueur, des détails de la Galerie du Président Lambert, des toiles de Carle Maratte. Girardon lui commande quatre tailles-douces du Tombeau du

cardinal de Richelieu, et un croquis du monument funéraire de MM. de Castellan édifié à l’abbaye Saint-Germain-des-Prez. Un naturel aventurier l’acheminait vers les Pays-Bas (septembre 1696). Il hiverne à Anvers, gagne le prix de dessin de l’Académie de cette ville et sa composition de concours « prend rang parmi les beaux morceaux gardés dans cette Académie. » Le passage de l'électeur de Cologne flattait bientôt après l’émigré. Le bourgmestre d'Anvers le présentait au roitelet comme le plus excellent dessinateur du terroir. Cette marque flatteuse achève son amour-propre et le voilà séjournant des mois et des mois. Il grave le Siège de Namur par le roi Guillaume et des portraits. Bientôt il gagne la Hollande et dessine pour le religionnaire Martin trente-sept scènes de l'Histoire de la Bible. Au mois de décembre 1698, sa mère meurt, son père s’alite: Bernard rejoint Paris. Il se mariait le 23 avril 1702 avec Claudine Prost et cet établissement l'y fixait. Alors commence le travail facile et quotidien, les suites d'ouvrages de pointe et de plume. Il interprète sur le bois, sur le cuivre les Carrache, les Coypel, les Bertin, tous les dieux des amateurs; il exécute des projets de médailles, de tabatières; c’est un petit maître à la mode, étourdissant de fécondité. Le rapide voyage de Hollande avait rendu Picart tout perplexe. Au fond de cette nature d'apparence badine se cachait un trouble curieux. L’atmosphère théologique de la Haye vers la fin du dix-septième siècle, les controverses religieuses enfiévraient les esprits. Les artistes même ne pouvaient éviter l'influence des polémistes. Et Bernard rapportait un arsenal d'arguments et de syllogismes propres à vaincre un docteur en Sorbonne. Dès l’abord, sa femme, ses enfants surent le distraire de cette rage de dispute; mais leur perte (1708) le replongea dans ses doutes. Assis à l'arrière de sa boutique d’estampes, rue Saint-Jacques, il se rappelait parfois les luttes des cleres et des prédicants de là-bas, il relisait la célèbre Réponse de M. Claude à la perpétuité de la foi de l'Eglise catholique sur l'Eucharistie : fatal opuscule, premier sapement de ses croyances. Un jour il n’y tient plus et frappe chez un libraire. Le bonhomme débitait sous le manteau les ouvrages de la secte. Notre âme en peine dévore ces compilations et se croit persuadée. De cette heure, il veut fuir une patrie papiste. Il gagnera la Suède, ce sol de tolérance, où l’attendent des grâces, des avantages depuis longtemps promis; il avancera de la sorte son salut et sa fortune. Mais comme si le Châtelet s’en mêlait, l’on prépare à l’impatient néophyte une torture de longs mois. Il demande un passeport, il l’implore. Le résident de Suède, M. de Cronstrom, intervient. M. de Torey l'accorde, d’Argenson, lieutenant de police, le retire. Le nouveau converti était découvert, un jaloux le dénonçait et révélait le véritable mobile de ce départ. L'artiste insistait : colère de d’Argenson. Enfin il apprend le motif de ces refus, et le voilà encombrant les bureaux de

la Lieutenance de billets orthodoxes, de son acte baptistaire, d'un testatur de sa paroisse,

d’une médaille d’argent offerte à Picart le Romain par Alexandre VIL. De pareils témoignages de catholicité convainquaient et désarmaient le terrible d’Argenson. Il écrivait au marquis

de Torcy : « On s’est trompé au sujet du sieur B. Picart, il est bon chrétien et très habile

homme. C’est dommage qu’on ne puisse le garder avec agrément. Je laisse à votre prudence

à faire ce que vous jugerez à propos. » Le ministre se piqua de le retenir, Clérambault lui proposait la survivance de Sébastien Leclere comme graveur des chevaliers de l'Ordre du Saint-Esprit. Notre fugitif se débattait. Pour paraître condescendre au vœu de Torcy, il propose de continuer une suite de planches déjà entreprise d’après les toiles du cabinet du roi; ce travail, une pension et un logement le satisferaient. Le rusé savait la misère des Bâtiments de S. M. Jamais le duc d’Antin n’accorderait semblable placet. Il prévoyait juste. Torcy se dépita, mais signa le passeport le 7 janvier 1710. Le lendemain, le coche de Bruxelles emportait Bernard et son vieux père; ils poursuivirent et s’arrétèrent dans Rotterdam. Là les attendait une fâcheuse nouvelle : les Suédois traversaient une crise et négligeaient les arts. On les dissuada de passer outre. Ils se rendirent. Leur religion n’y perdit pas un prêche et les talents de Bernard trouvèrent chez les Hollandais des admirateurs plus convaincus, des travaux plus nombreux. Alors en effet les Provinces-Unies abondaient de délicats, regorgeaient d’éditeurs. Depuis longtemps l’imprimerie européenne recevait d'Amsterdam, de la Haye, les lois du goût typographique et des belles illustrations. Une ample matière s’offrait donc aux faciles impromptus de Picart et le voilà composant et gravant l'Iliade de M" Dacier, le Lutrin de Boileau, l'œuvre complet de Fontenelle, l'Histoire des oracles, les Dialogues des morts, la Pluralité des mondes, les Poésies pastorales, les Eloges d'académiciens, les Lettres galantes. Puis ce sont des livres du pays, comme les Mémoires militaires du prince d'Orange. Puis les ouvrages de Pierre et de Thomas Corneille, le Traité d'architecture de Palladio et tant d’autres. Ses loisirs d’illustrateur ne restaient point inoccupés. Il produisait quatre volumes de Cérémonies religieuses de tous les peuples du monde, soixante-dix pierres antiques, un recueil de Lions. Amsterdam où il se fixait et se remariait, lui accorda tous les droits de cité et semble lavoir élu l'historien ordinaire de sa vie publique, le confident de ses coutumes intimes. Les mariages de la société hollandaise le choisissaient pour l'interprète de leurs Epithalames. Ces Epithalames étaient de mignonnes brochures où s’assemblaient en vingt pages de beaux caractères neufs, les galanteries poétiques récitées le jour des épousailles. Une grande vignette à l'honneur de l'hymen formait le gracieux avant-propos : Bernard composait là une riante allégorie et les gens de la noce en feuilletant leur précieux exemplaire, devaient reconnaitre l'excellence du dessinateur et avouer son madrigal de figures et de symboles, le mieux tourné de tous.

Picart excellait aux badineries mythologiques renouvelées d'Ovide, mais il représentait avec succès pareil la comédie humaine de son temps, les minauderies et les costumes de 4705. Nos cartons renferment trente-huit études des types charmeurs de l'époque. Une plume finette et friponne y commet cent et cent marivaudages; elle lutine les minois, les poses, les cambrures: c’est le jeu de l'esprit et du hasard. Des ombres d'encre donnent aux habits la mollesse du velours et les ajustent comme des étoffes de gaze. Dans cette

suite gravée sous le titre Diverses modes faites d'après nature, l'artiste voulait reproduire

les coupes gracieuses d’un tailleur de la cour, mais ce but unique ne satisfaisait pas son humeur et il compose un manuel des bonnes faiseuses en manière de petits tableaux de mœurs. Voyez ces figurines: elles se campent à l’aise et vous miment des monologues narquois. Les cavaliers tantôt drapés et portant manchon, tantôt troussés leste et perruqués de frais, les dames tantôt encapuchonnées contre le froid, tantôt s’éventant de chaleur, Tircis déclarant sa flamme à son Iris, la belle indolente étendue sur un sopha et méditant le Mercure galant amusent les regards d’un entrain de doigts agaillardis. Un gentilhomme joue de la viole, un autre salue les hirondelles avec des yeux de Mascarille inspiré. Le mousquetaire attend le boute-selle. De blonds priseurs hument leur manie ; des céladons battent les avenues d’un pas fiévreux. Voilà messeigneurs les Italiens de la troupe du roi, échappés du vestiaire de leur théâtre; c’est Arlequin mons Evariste Gherardi, c’est Pierrot mons Joseph Geraton, c’est Joseph Tortoriti sous les hardes de Scaramouche, c’est ce goguenard de Mezetin, c’est l’honnête Docteur mons Antonio Romagnesi; ce sont les demoiselles Colombine, Daneret la chanteuse, Marinette l’éplorée. Puis viennent la Bergère, la Fileuse, la Ménagère, le Pasteur, rustique aperçu de la garde-robe villageoise. Les froids Costumes de Bonnard supportent mal le parallèle avec ces Modes où Picart transportait les personnages de ses Assemblées champêtres. La fécondité de Bernard lui attirait parfois d’étranges travaux. Certain jour un duc le priait de concevoir un projet de carrosse d’apparat. Le Louvre expose trois dessins décoratifs écrits à cette occasion. L'équipage était le grand luxe des gens de qualité, Le peintre Giro Ferri inventait les voitures fastueuses des princes de Rome au dix-septième siècle, les estampes de Piranèse promènent ces véhicules dorés le long des cours, sur les places; le statuaire Vanerve sculptait des voitures d’ambassadeur; Aubert et Prieur allaiént orner cinquante ans plus tard le célèbre vis-à-vis du Sacre de 1775. La recherche des effets tapageurs corrompt souvent le goût de ces artistes. Bernard n'évitait pas les surcharges allégoriques ni les mille profusions d’une fantasque ronde-bosse. Des cariatides, des amours, des sauvages, des Paix, des Constance, des Apollon soutiennent ou couronnent ou flanquent des panneaux: c'était l'étiquette, il dut se soumettre; mais ses délicatesses de formes, ses à-propos d'ornemaniste surprenaient la routine des maîtres-carrossiers. Une pareille plume n'était point

leur ordinaire, et des modèles comme ceux-là se fourvoyaient peu dans leurs ateliers.

Notre artiste n’y trouva pas les siens déplacés : un habile homme ne dérogeait jamais à cette époque de droit jugement.

Le Louvre possède cinquante et un dessins de Picart : Trois exposés : Projets de carosses. — Quarante-huit dansles cartons. — Trente-huit d’entre eux se rapportent au recueil des Diverses modes éditées par l’auteur à Amsterdam en 1728. Certains doivent dater de 1705. — Six mendiants, — un cul-de-lampe pour illustration de bible, une copie d’un tableau de Van der Werff : Abraham chassant Agar. — Convoi d'un membre du Parlement, — fragment de carosse. Le Musée compte encore dix-neuf attribués.

RANCÇAISE

En

ECOL

RNARD PICART

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