NÉ À L'ISLE-EN-ALBIGEOIS EN 1656. — MORT A LYON EN
e dessinateur fameux, ce jouteur de la plume, Lafage,
l'artiste le plus pétulant et le moins assagi du sévère dixseptième siècle. Il caresse les filles, crapule à l'aise, griffonne des chefs-d’œuvre dans l'arrière tabagie de tous les
cabarets. Sa muse est une vagabonde. Comme le Faret de
Boileau, il charbonne les murs des hôtelleries. Il se noie de
vin : le vin l'inspire. Son ivresse gaillarde affermissait ses
doigts. La pinte d’eau clairette glacerait sa verve; le culte
de Bacchus la dévergonde. Cet ivrogne buvait du génie. Gens
à talents, imitez cette intempérance! Raymond de Lafage sortait d'une famille
de tabellions. Un père de cette espèce souffrit malaisément les essais de
l'enfant. La nature du Languedoc et des estampes d’après le Primatice déve-
loppèrent les vagues instincts du jouvenceau. On le maltraite au logis; il prend la fuite et se réfugie chez un chirurgien de Toulouse. Là, il dessine le squelette, l’écorché, el se présente certain jour à l'atelier de Jean-Pierre Rivalz, premier peintre de la province. Mal vêtu, bégayant ses mots, Raymond balbutiait des civilités et offrait ses services. Il avait quinze ans. Rivalz souriait et voulait voir le portefeuille de ce petit maitre. Il
restait confondu de l'élégance, de la fougue de plusieurs études, et se persuadait avec
peine d’une si rare précocité. Ses doutes piquent Lafage : il propose de traiter un sujet
sur-le-champ. Il s'asseoit près la porte, taille sa plume et dessine Josué arrétant le soleil.
Il terminait cet ouvrage en moins d'une demi-heure. Il le présente. Rivalz ne peut
nier : il admire. Il observe néanmoins une faute d'ordonnance. Le personnage principal de
cette scène biblique occupe l'un des angles de la composition. Notre gloriot reconnait
l'erreur et demande cinq minutes pour la réparer. Il épingle un feuillet au premier et y
représente la défaite des Chananéens. Cette ingénieuse correction convainquit Rivalz et l’artiste toulousain s’attachait le nouveau venu. Raymond demeure treize mois sous ce maitre, puis gagne Paris. Il descend du coche et court à l'Académie. Sa mise singulière étonne ses camarades. Il devient l'objet d’une caricature. Il s'aperçoit des risées, se retourne, exécute de mémoire le modèle et sort laissant son portefeuille. Le lendemain, comme l'école allait s'ouvrir, il placarde sur la porte une charge maligne où les professeurs et les élèves se reconnurent. Les têtes étaient ressemblantes; elles agitaient de longues oreilles. Louis XIV entrait dans la salle une cravache à la main et témoignait son humeur à cette compagnie d'ânes. Cette satyre semblait fouettée de coups de plume. Ceux de l'Académie ne goûtèrent point l’apologue, mais louèrent fort la vive allure de cette page. Le portefeuille du coupable gisait là : il est ouvert ; l’on compare le burlesque croquis aux études du carton. Cet examen trahissait le rieur. Il ne parut pas. On l’envoya chercher. Il serait, disait-on déjà, l'espoir de l'école. Mais l’espiègle prend peur et la crainte d’une trop rude réprimande l’achemine vers Toulouse. Un mauvais peintre à fresque l’emploie. Une plaisante aventure lui conquérait bientôt la protection d’un magistrat puissant. Ses compagnons maltraitèrent un soir le fils d’un conseiller au Parlement. On introduit une procédure : Lafage y est compris. Il l’apprend et frappe chez le procureur général. Las de faire antichambre, il ramasse des morceaux de charbon et crayonne au-dessus d'une cheminée un tableau des forfaits humains. lei, des brigands dépouillent et assassinent les vieillards; là, des soldats embrâsent une ville, violent les femmes, tuent les citoyens. Astrée indignée de pareilles scélératesses, abandonne la terre. Lafage finissait l’esquisse : la porte du magistrat s’ouvrit. L'artiste expose sa , défense et montre le venin de ses délateurs. Le magistrat éclate en menaces : « Eh bien, monseigneur, s’écrie Lafage, faites-moi traîner dans les cachots ; mais avant d'y entrer, permettez-moi d'ajouter au dessin que je viens de tracer sur votre cheminée les deux figures qui y manquent : ce sont celles de la Colère et de la Prévention. » Le magistrat surpris regarde l'ouvrage. « Qui donc êtes-vous? » demande-t-il stupéfait. L'artiste se nomme, parle de Rivalz son bienfaiteur. «Je serai désormais le vôtre » conclut l'homme de robe. La procédure se suspend et Raymond reconnaissant achève le panneau symbolique. Cent vingt années après, le vieux Roques, maître de M. Ingres, transportait au musée de Toulouse cette fresque de charbon. Un autre patron de Lafage fut l’intendant de Montauban, Foucault. Lesté des pistoles et du crédit de ces amateurs, il fait route pour tome. Une bizarrerie, au résultat heureux, le distingue d'abord. L'Académie romaine de Saint-Luc annonçait ses concours. Raymond se fait inscrire, mais ne se prépare point assez. Il connaît à peine le programme. Peu d'heures avant le jugement, les fanfares annoncent l'ouverture de la lice. Ce signal avertissait de se hâter. Nombre de rivaux achevaient
leur œuvre entreprise dès le matin. Lafage ne s'émeut pas et trace prestement le sujet.
Mais, malcontent de cet essai, il s'avise d'entreprendre une autre esquisse. Il retourne sa feuille unique et improvise dans l'instant une composition d’une fièvre superbe. Il l'envoie
aux juges déjà réunis. Elle obtint le prix à l’applaudissement général. Par surcroît d'honneur, elle fut mise entre deux glaces et placée sur un pivot au lieu des séances de l'Académie. Un tel début attirait à Raymond l’ardente estime du cavalier Bernin et de Carle Maratte.
Une fois, il visitait le Maratte. Carle s’empresse, laisse son ouvrage et le prie de prendre un
pinceau. L'autre s'en défendit « disant qu'il n’avoit jamais essayé de peindre. » — « Nous en sommes fort heureux, reprit le Maratte, car si vous étiez entré dans la même carrière, nous serions forcés de vous céder la palme, et moi, tout le premier, j'aurois quitté le pinceau. » L'existence de notre artiste à Rome se partage : l'étude fait ses délices, mais la débauche, les cabarets, les mauvais lieux le dissipent parfois. Il aime les ribaudes, les orgies. Il n’est pas de riche taille, ni de fort bon air : c’est un lourdaud. Il redoute le commerce des honnêtes gens. Personne ne vivait plus misérablement. Il n'avait jamais l’éeu de son écot. Le cavalier Hyacinthe Brandi, le cardinal Azzolini, le marquis del Carpio et d’autres curieux payaient ses dettes. Chaque semaine il changeait de logis : le samedi soir arrivait, il exécutait alors un dessin, le remettait à l’hôte et l'hôte se tenait pour soldé. Le bonhomme savait ses connaisseurs et rapportait vite cent livres tournois. Lafage était tout franc : il trouvait la vérité dans le vin. Loin de cacher ses vices, il les étale sans vergogne. La postérité pourrait les perdre de vue et ce serait grand dommage pour sa mémoire. Il les immortalise donc par son portrait historié. C'est un médaillon où il se représente avec une couronne de sylvain et la noble plume. Bacchus, un satyre, des tritons le soutiennent. Le dieu de la vigne et l’homme aux pieds de bouc révélent ses mœurs de paillard aviné. Les monstres marins présentent leur pêche et rappellent ainsi le goût de Lafage pour le hareng saur. Il recherchait ce plat salé, ferme auxiliaire de la bouteille. Les génies de la peinture et du dessin surmontent cet allégorisme moqueur. Raymond séjourna trois années dans Rome, puis vint à Paris. Un marchand d’estampes, Jean van der Bruggen l’emmenait ensuite en un de ses voyages à Bruxelles. Peu après, il regagnait Toulouse et projetait de s’y établir (1682). Une inconstance naturelle le ramenait vers Paris. Là, il veut revoir Rome et part. Mais son corps rompu d’excès s’affaisse et il périt à Lyon ruiné de débauches. Il avait vingt-huit ans, laissait une œuvre immense et de fanatiques admirateurs. L'enthousiasme des contemporains va se perdant, mais Raymond de Lafage occupe encore aujourd'hui un degré fort, enviable de l’école française. Il égale Callot, Nanteuil, Gillot, Sylvestre, Leclerc. Comme eux, il ne peignit jamais et sa plume seule fit sa renommée. Il dessinait de grande manière. Ses études anatomiques chez le chirurgien de Toulouse, ses copies d’estampes d’après le Primatice et le Buonarotti l'avaient rendu homme de pratique. L'on raconte cent anecdotes de sa facilité. Sous ses traits, les muscles et les os se rangent et s’emboîtent. Il possédait une mémoire merveilleuse et la mémoire est la science des esprits mâles et abondants. Le diable conduisait sa main et le fort de l'ivresse était l'heure de ses plus belles compositions. Alors, il saisissait un feuillet de ses tablettes et ses doigts dévergondés promenaient des
bacchanales empreintes d’un vrai paganisme. Les scènes de la bible, les décors d’éventail
avaient moins de brutale ardeur. Comme les Florentins du seizière siècle, Raymond est sobre de hachures, il indique la pose, l'ensemble. Ses études sommaires surpassent ses conceptions müries. Sa promptitude est extraordinaire. Les artistes n’imaginaient pas souplesse pareille. Il lui importait peu de commencer une figure par l’orteil, la bouche, le nombril. Sa gageure favorite était le jeu des cinq points. La tête, les mains, les pieds d’une académie doivent atteindre cinq repères convenus : voilà l’intrigue. Véritable tour de bateleur où Lafage excellait! Une fois, il surprit grandement les amateurs de Bruxelles : ce fut lors de son voyage avec Van der Bruggen. Il se tenait au cabaret. La compagnie l’entourait et le voulait voir dessinant. La troupe crie : Faites le Passage de la Mer Rouge. La parole est dite : il se met à l'œuvre. IL esquissait un bras ici, là une jambe, ici une tête, là un pied, dans le lointain des traits ou des groupes, puis revenait sur les sites avancés, les amenait en vigueur, imprimait le moelleux et la force, la rondeur et les méplats, la souplesse et la fierté : tout cela avec un ragoût infini. La page se semait de morceaux d'hommes et de chevaux; enfin ce chaos de membres pêle-mêle se dissipe, le sujet s’ordonne et s'achève. Les gens de l'auberge se croient aux Petites-Maisons et leur calme sceptique de
tout à l'heure devient frénésie.
Le Louvre compte quarante-huit dessins de Lafage, tous à la plume. — Cinq sont exposés : Descente de croix, sur vélin. — La Chasse de Diane. — La Vendange, de forme cintrée. — Amours dans une barque. — Triomphe de Bacchus, d'une finesse extrême. — Les cartons renferment quarante-deux études : sujet tiré du Tasse, attribué par un amateur à « Piétro Testa ». — Le Jugement de Salomon attribué par une main de collectionneur au lombard « Burini ». Scène d’un grand dessin des Anges rebelles. — Suivent deuæ autres études pour la même composition. — Adoration des Bergers : gravé avec variantes par G. de la Haye : collection de M. de Jullienne. — Jésus quérissant les malades : collection de M. de Jullienne. — Le Christ en croi : même collection. — Saint Jean au désert : collection Grozat. — Martyre de saint Étienne : collection de Julienne, gravé par Ertinger. — Jonas. — Femme, enfant et vieillard ramassant du bois. — Le Temps traversant le Zodiaque : collection de Jullienne. — Portrait de Lafage : collections Boyer d’Aguille, Crozat et Jullienne ; gravé par Coelemans, puis par G. de la Haye. — Guerrier captif dans une barque : collection de Julienne. — Délivrance d'Andromède : projet pour des peintres d'éventails. — Triomphe de Galathée : projet d’éventail. On lit au verso, d’une écriture dix-huitième siècle : « Le Triomphe de Galathée, dessiné à la plume, lavé de bistre. Les graces dans les atitudes, la facillité dans la composilion, la correction, avec plume spirituelle forment le caractère de ce dessain. » — La Moisson : projet d'éventail. — Deux dessins sur une monture de Mariette : Repos de Diane et Triton et Néréide s'embrassant. — La Fuile en Égypte. — Étude de géant pour les Anges rebelles. — Deux Amours, de la collection Mariette. — Résurrection de Lazare, — Artistes dessinant dans la campagne romaine. — lemme soutenant les armoiries d'un pape : attribué d'abord au Bernin. — Guerrier debout. — Le Maître d'école des Falisques : donné longtemps à P. Testa. — Jésus guérissant un aveugle. — Grande composition du Serpent d'airain, gravée par Ertinger, — Vingt et une têtes sur la même feuille. — Chagrins d'amour : projet d’éventail. — Ronde de nymphes : projet d'éventail. — Sujet mythologique. — Homme assis ; au verso, fabriques romaines. — Vénus et Adonis : projet d'éventail. — Amphion, Bacchus, Tritons : projet d’éventail. — Les petits balteurs de blé : projet d'éventail. — La Circoncision. — Plusieurs études d'hommes nus, etc. — Une Bacchanale, du legs de M. His
de la Salle. — Au nombre de nos dessins attribués à Lafage, onze, renfermés dans un recueil, passèrent pour des originaux. Ils sont lourds, froids, mous et fort indignes du maitre. (Voir pour la biographie très-étendue de Lafage le tome II des Peintres Provinciaux, par Ph. de Pointel; Paris, Dumoulin, 1850).
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