NË À PARIS EN 1714. — MORT EN
iERRE fut un peintre fort sortable. Il se piquait de grande
manière et voulait secouer le riant despotisme de Boucher.
Son père, joaillier à Paris, avait du bien. Il seconda les
débuts de l'artiste, l’envoya chez Natoire et l’achemina
vers l'Italie. Le jouvenceau revenait avec l'amour des maîtres
. décadents et le goût décidé des sujets d'histoire. II montrait
de l'esprit, avait du bel air : il se poussa dans le monde, à
la cour, auprès des gens d'église. Sa bonne mine, ses intri-
gues amenèrent la fortune. Les paroisses l’employèrent. Il
décorait la chapelle des Enfants-Trouvés, la coupole de Saint-Roch; il composait
des toiles à Saint-Germain des Prés, à Saint-Sulpice, à Saint-Thomas du Louvre.
Le duc d'Orléans faisait reconstruire son palais, et le plafond d’une des chambres
de parade s’ornait d’une œuvre de Pierre. Notre homme tenait parfois table ouverte et avait su se rendre nécessaire. Le marquis de Marigny l’estimait homme de bon conseil. Un matin l'ordonnateur général des arts écrivait à Soufflot l'architecte : « Voicy ce qu’on mande d'Angleterre a une personne de Paris. Vous devriez avertir M. de Marigny qu'il est important de faire en sorte que les beaux tableaux de Rubens qui sont au Luxembourg soient un peu éloignés de la muraille auprès de laquelle ils sont attachés, car j'entends dire a bien des amateurs de notre pays qui les ont vus depuis peu, qu’ils se perdent faute d’avoir de l'air qui passe deriere eux et que l'humidité les a fort gastés. Ayez agréable, Soufflot, de prendre un jour avec Pierre, de bien examiner et constater l'état des dits tableaux et de dire ce qu'il y a a faire pour la conservation de cet admirable ouvrage de Rubens auquel je serois fasché qu'il arrivat le moindre accident. — De Compiègne le 25° de juin 1764. » (Archives nationales 0‘ 1252.) Pierre discoure, s'agite et sauve enfin Rubens de tout danger. Cette
confiance et cette estime des grands lui valurent les charges de premier peintre du roi, de directeur de l’Académie de peinture (1770), et de sur-inspecteur de la manufacture des Gobelins. Le cordon de l’ordre de Saint-Michel rehaussait encore de pareilles dignités.
Pierre était glorieux : il se faisait appeler Monsieur le Chevalier. Il aimait paraître : les salons, les assemblées l’attiraient. Il avait de l’entrain. A Rome, au palais Mancini, les pensionnaires du roi, de l’année 1735, trouvaient en lui un organisateur précieux. Les fêtes du carnaval italien déployaient, chaque nouveau carême-prenant, tout le luxe et le fol éclat du dix-huitième siècle. Des artistes, les Panini, les Ghezzi, rêvaient pour les rues de la Ville de merveilleux défilés, et des princes, les Colonna, les Borghèse, les Rossano, cavalcadaient sous de magnifiques travestissements. Les élèves de l’Académie tous gueux, ne peuvent prétendre au succès de tels masques. Sans Pierre, notre char était de peu. Lui, il imaginait une mandarinade plaisante, déssinait des costumes à la chinoise, échafaudait une voiture gigantesque où trônèrent Subleyras, Slodtz, Soufflot, Francin, Franque, Coustillier, Frontier, Boisot et les autres. La nouveauté du spectacle enthousiasma les Romains. Dix mois plus tard, une eau-forte de Pierre ‘racontait avec coquetterie cette mascarade de Pékin. Il menait aussi cavalièrement les choses sérieuses, et ses allures prenaient dans l’occasion un air de hautaine contrainte. Son premier acte en occupant la place de directeur de l’Académie de peinture, fut un coup de force. Une modeste Académie, connue sous le nom d’Académie de Saint-Luc, réunissait des artistes peu propres à porter ombrage aux académiciens du roi. C’étaient des peintres, des sculpteurs, des graveurs exposant aux salles de l'hôtel d’Aligre. Cette confrérie avait une histoire séculaire : elle datait de Charles V. Au siècle passé, elle rivalisait avec l’Académie naissante ; mais son heure de gloire était loin, elle vivait tranquille et se tenait coi. N'importe, Pierre jure sa perte, elle disparaît. Les tableaux de Pierre sentent le spirituel, l’agréable, mais une certaine géne, des boursoufflures en quête de pompeux refroidissent par endroits la chaleur de ce style. De vagues réminiscences de Jouvenet paraissent çà et là : l'artiste cherche la même fougue, les mêmes ordonnances, le même drapé. Ses dessins pastichent ceux de Natoire : des caresses de pierre noire, des rehauts de blanc veloutent un papier vert tendre. Le trait n’est pas simple toujours, il badine, s’entremêle, se rocaille, et Boucher, Boucher le tyran transparaît au travers de ce mode de crayon. Cotonneuse et lustrée la sanguine de la Bergère filant montre des grâces potelées, rondelettes : l’assis de ses poses, le croisé de ses pieds, le travail de ses doigts, le sceptre de chanvre de cette Annette diligente, le penché de cette tête pleine du souvenir de Lubin forment une silhouette rose et argentine d'une fraîcheur exquise. Des touches de craie sur le feuillet blond semblent de légères gazes jetées par la lumière aux hardes villageoises de la pastourelle. Cela est doux,
cela charme. Nul effort, nulle violence; l’on dirait d’un effleurement de main de femme.
Le Louvre possède six dessins de Pierre : Triomphe de Mardochée, Vénus sur son char entourée d'Amours,
l’Aurore et deux Amours, Académie de femme assise, Amazone blessée dans un combat, et Bergère filant.
| RL PA ER à g is reset TEE Tr ” 7 = #
ÉCOLE FRANÇAISE
Jean-Baptiste PIERRE