NÉ À PARIS EN 1794. MORT EN
ésrés d'enthousiasmes et de rigueurs, les Salons de Diderot
précipitent les pauvres artistes des sommets de l’hyperbole
dans le fleuve d’oubli, puis les retirent, les relèvent, font des
apothéoses. Telle toile mérite les verges, tel ouvrage des
couronnes, telle statue le pilori, tel bronze un piédestal d’or.
Cette justice sommaire n’est point immuable; elle a des
retours de clémence, elle révoque ses arrêts. Toujours capri-
cieuse, elle ballotte les renommées. L'honnête peintre Lagre-
née le savait de reste. L'écrivain disait en 4759 : «Il ya
de Lagrenée au Louvre une Assomption, un Jugement de Pris
et autres grandes machines; c’est de la couleur, de la toile et du temps perdus. »
Au Salon de 1765, il changeait son langage. « Voici un homme qui a fait un grand
pas, pourtant le profesesur qui retouche les élèves qui vont à l'Académie aurait
déchiré plusieurs de ses dessins, il faut en convenir. » Deux années après : « C’est un peintre que celui-ci! Il a le dessin, la couleur, la chair, l'expression, les plus belles draperies, les plus beaux caractères de tête, tout, excepté la verve. Oh! le grand peintre si l'humeur lui vient! » En 1767, il passe devant Bellone, devant la Justice, devant l'Agriculture, devant la Chaste Susanne, devant l'Amour Rémouleur, et peste : « Qu'est-ce que cela signifie ?
Rien ou pas grand chose. — Était-il possible d'imaginer rien de plus pauvre, de plus froid,
de plus plat? — Voyons, monsieur de Lagrenée, cette composition qui demandait de la finesse, de l'esprit, de la gentillesse, elle est lourde et maussade. » — En 1769, le critique comptait quinze tableaux de Lagrenée. Cette multitude n’est guère son fait : « Voilà bien de la besogne, et de la mauvaise besogne. Cet homme se perd ; s’il n’y prend garde, il n’aura plus ni dessin, ni grâces, ni couleur ! Monsieur, je n’en doute point, vous avez quatre ou
cinq cents louis de plus dans votre bourse, mais de l'honneur, pas un grain. » Les toiles
de 4771 inspirent d’autres discours : « Bons tableaux, les meilleurs qui soient sortis de ces mains-là. » De semblables contradictions eussent abattu Lagrenée, mais le succès, mais la mode le vengèrent superbement. Le Roi, madame Adélaïde, le duc de Chartres, la Du Barry, le duc de Nivernois, le duc de Liancourt, le duc de la Vauguyon, le cardinal de Bernis, le marquis de Cossé, le marquis de Marigny, les dieux de la finance Paris de Montmartel et de la Borde, mesdames Geoffrin, de la Haye, et tant d’autres, acquéraient nombre de ses peintures. Il attirait en effet les chalands par le tour aimable de ses sujets, le joli de ses couleurs, les tendresses de ses chairs. On l'appelait l’Albane français. Le vieux Franklin lui-même, ce vénérable quaker, se laissait séduire; les Grâces lutinées par les Amours l'arrêtaient et il souriait derrière ses besicles. Lagrenée est parisien. Carle Vanloo fut son maître. Les conseils de De Troy affermirent ses premiers pas. C'était un bœuf de travail. Son ardeur égalait ses impertinences. Pendant son séjour à Rome, il voulait rosser les camarades, faisait le fat, se prévenait de ses mérites. Revenu en France, il rabat son caquet et s'évertue. Jour et nuit, il court après la facilité, l'attrape. Content de cet avantage, il improvise et improvise encore. Elisabeth de Russie l’appelle à Saint-Pétersbourg comme son peintre ordinaire et le directeur de son académie (1760). La Czarine mourut (1763), il revint. L'année 1781, Louis XVI l'envoie au Palais Mancini, théâtre de ses frasques d'autrefois. Mais il se montre trop doux, au grand dépit de ses supérieurs de Paris. Certain statuaire du nom de Chardigny, voulut tenter outre mesure cette bonhomie. Il en conte à l’une des filles du directeur. La coquette l'écoute et reçoit un soir un ‘rendez-vous. Ils s’envoleront enfin sous d’autres cieux où l'amour et l'hymen les attendent. « La nuit prochaine enfermez votre mère et joignez-moi. » La demoiselle avait reçu « l’ancienne éducation », elle s'effraye, confesse tout à sa mère et lui remet la lettre. L'affaire fit du bruit et le galant vida la place. Lagrenée regagnait Paris, la veille de la Révolution. Il était devenu riche, les événements l’appauvrirent. L'Empereur le nomma conservateur du Musée-Napoléon et professeur-recteur des écoles spéciales de peinture et de sculpture.
Au Louvre, les deux uniques dessins de ce maître dissimulent la sécheresse parfois fâcheuse de ses tableaux. Après Bouchardon, Lagrenée était, au dire des contemporains, le dessinateur le plus exact de son temps, sincère, calme, avec la haine du maniérisme et du conventionnel. Mais il copiait la nature sans le souci du caractère, sans « l’humeur ». La Muse ne visitait guère son atelier. C'était le propre de cet homme de suivre scrupuleusement les lignes du modèle. Avec plus de fougue et de mâle brutalité, il serait parvenu
au dessin précis et vital, et cette véhémence salutaire eût échauffé son œuvre.
Le Louvre possède deux dessins de Louis-Jean-François Lagrenée : Étude de jeune fille nue et assise : préparation pour le tableau de la Baïgneuse qui regarde deux colombes se caresser, exposé au Salon de 1771 sous le numéro 9; — autre Étude de jeune fille pour la Diane surprise au Bain par Actéon, exposée la même année 1771, numéro 13 du livret.
ECOLE FRANÇAISE
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