NÉ À PARIS EN 1804. — MORT À GÈ
ueusre Raffet fut le dessinateur de nos épopées modernes.
Il eut la divination du soldat français. Si Charlet sent le
grognard de la vieille garde, Raffet se montre jeune et
enthousiaste capitaine. Avec Horace Vernet, il raconte
les combats d'Afrique, les dernières expéditions. Personne
ne traduit mieux l’entrain de la jeune armée. Il méle aux
épisodes de nos campagnes un gai poétisme, et les mille dé-
tails des scènes militaires n’amoindrissent pas leur grandeur.
1824, Raffet entrait à l'atelier de Charlet et suivait les cours de
l'École des Beaux-Arts. Les influences contraires de ce double enseigne-
ment le ballottent d'abord; bientôt il abandonne Achille, Ajax, Agamemnon
et entreprend des gravures à la Charlet. Vers 1829, il éprouve comme
un remords, se renflamme pour la peinture, se fait inscrire élève de Gros et obtient des succès. Mais des éditeurs le tentèrent en 1832; il quitte tout et redevient lithographe. Les marchands d’estampes publiaient alors chaque nouvel an des albums lithographiques en manière d’étrennes. C’étaient des grotesques, des satires, des paysages, des sujets variés. Charlet composait les siens, Raffet l’imita. Ces recueils firent le renom de l'artiste. Les caricatures, les travers des mœurs, les menus fracas du monde, l’histoire de Jean-Jean le conscrit malheureux, égayaient les vitrines des libraires. À cette suite venaient se joindre des pages d’un souffle étrange. Les héros guerriers de la Répu-
blique et de l'Empire enthousiasmaient Raffet. Il avait le culte de ces vaillants. Il aimait
redire avec le crayon leurs luttes et leurs victoires. Avant d'écrire sur la pierre nos annales contemporaines, il s’inspirait de l’âge fabuleux de Pichegru et de Napoléon. Le
fanatisme superbe des volontaires de 92, des vaincus de Waterloo, le conduisait aux
cräneries des sièges d'Anvers, de Constantine et de Rome. Il traitait avec une fougue martiale les batailles, les marches et les camps de cette époque tumultueuse. Une fois, ces souvenirs glorieux lui inspirérent un chef-d'œuvre. Il lut une ballade de Sedlitz. Le sombre poète allemand évoquait les morts de la Grande Armée : ils défilaient devant le fantôme de l'Empereur.
C'est là, la grande revue
Qu'aux Champs-Elysées,
À l'heure de minuit Tient César décédé.
Cette vision dramatique séduisait Raffet. Elle l'obsédait. Il incarne ce rêve. Aux lueurs pâles de la lune, des escadrons s’élancent : ils galopent un galop d’outre-tombe. Le champ de ces manœuvres dernières se couvre de multitudes infinies. Les chevaux hennissent d’effroi et sur ces cols hérissés se dressent les sabres de cette parade suprême. Du milieu de la plaine, César contemple ses cohortes r citées pour une heure. Comme une tempête funèbre agite les crins des coursiers, les longues moustaches des spectres. La charge mystérieuse de ces cuirassiers de la mort est d’une inspiration grandiose, d’un sentiment tout ému. Cette œuvre digne d’un peintre d'histoire popularisait Raffet, et le succès d'un tel sujet amenait plus tard une fantaisie puissante d’un aspect semblable. Ge
fut le Réveil, pendant superbe de la Revue Nocturne.
La caisse sonne étrange, Fortement elle retentit.
Dans leur fosse en ressuscitent Les vieux soldats péris.
Un tambour des voltigeurs de la Garde bat le rappel : il bat le rappel des morts. À son approche, les tombes s’entr'ouvrent, les cadavres se relèvent. Les fantômes le suivent. Il va, il entraîne, Au long de cette marche, les squelettes reprennent chair, ils dépouillent le linceul, saisissent l'épée, le fusil, et courent à de nouvelles mêlées. Ces deux images d’une poésie profonde affermirent la vogue de Raffet. Il illustra l'Histoire de Napoléon de M. de Norvins, la Révolution Française de M. Thiers et celle de Louis Blanc. Ces vignettes semblent
parfois d’un style vraiment épique.
Au nombre des admirateurs de Raffet, était Anatole de Demidoff. En 1837, ce prince entreprenait un voyage. Il s’adjoignait des savants, Le Play, ingénieur des mines de
France, Alexandre de Nordmann l’une des gloires de la zoologie, Amédée Huot, Lalanne,
Malinvaud, Léveillé, de Sainson et Adolphe du Ponceau. Il pria Raffet de faire route
avec eux. Raffet prend ses portefeuilles, ses boîtes de couleurs, ses crayons et se rend à Vienne. Ils quittaient Pesth le 5 juillet et descendaient le cours du Danube sur le François I”.
Ils allaient sonder les gîtes houillers du territoire des Cosaques du Don. Raffet dessine et
dessine encore, et de cette longue exploration rapporte des souvenirs
; du pittoresque e plus vif. Il retrace les pays, 1
es mœurs, les costumes. Il croque les fantassins 1ongrois, les bergers du Bannat, les danses et les foires valaques, le congrès des Boyards
de Buckharest, le passage du Bouzeo, les postes moldaves, les vues d'Yassy, les juifs
amilles tatares en voyage, es mosquées, les bains, les tombeaux, les tsiganes de la montagne,
d'Odessa. Puis la Crimée et ses indigènes, leurs villes, leurs f
les boutiques, le port de Sébastopol et Balaklava. L'artiste touche enfin le fameux camp de Vosnessensk où
‘armée russe déploie ses manœuvres de septembre. 46,000 cavaliers occupent les bor:
ds du Boug sur un espace de quatre lieues. L'infanterie moins nombreuse s’est assise au sommet de la ville. Cet effectif énorme exécute chaque jour des mouvements stratégiques sous les yeux de Nicolas I“. Le czar le reçoit amicalement, l’entretient de ses travaux, lui dit les choses les plus flatteuses de Charlet. Cet accueil de l'Empereur favorisait les études de l'artiste. Il allait et venait avec passion au milieu de ces hordes demi-sauvages, il analysait
pe de ces soldats russes et circassiens, lesghines et cosaques. Le
51, la caravane de Demidoff poursuivait, saluait les Karaïmes de Théo-
l'uniforme, le ty 20 septembre 18:
dosie, la montagne de Mithridate à Kertch, la Flèche d’Arabat, gagnait Constantinople, Smyrne, et mouillait en rade de Marseille, le 24 novembre. Le prince Demidoff laissa une relation de cette campagne de savants et d'artistes. C’est un immense in-folio où les lithographies de Raffet promènent les regards charmés, sur ces confins de l’Europe. Tout joyeux de connaître cette Russie méridionale, Raffet avait résolu de tenir un livre de notes et d’impressions. Il commence le 14 juin : « À cinq heures un quart du matin, je pars de Paris dans la chaise de poste du comte Demidoff. Nous arrivons à Senlis, chez un de ses
amis, vieux hussard du 5° régiment, sous l'empire. Il nous reçoit à bras ouverts, nous
montre toute sa maison. Ce brave soldat a la manie de la construction, il démolit pour reconstruire; c’est, du reste, une continuation naturelle de son ancien métier. Il est aussi amateur de peinture, et croit posséder des chefs-d'œuvre qu'il à payés fort cher et qui, généralement, sont détestables.…. » Raffet continue de ce style simple et piquant, le récit de ses premières étapes. Le 12 juillet il suspendait ce journal. Ge silence fâcheux nous
prive d’attrayantes anecdotes et de précieuses observations. Ses loisirs de dessinateur
étaient rares au sein de contrées nouvelles, mille objets l’éblouissaient : le manuscrit fut abandonné, et les repos du soir servirent à des retouches de croquis.
Peu avant le retour de Raffet, les Français s’emparaient de Constantine. De sa quarantaine de Marseille, l'artiste improvisait les péripéties connues de ce siège, la
mort du général Damrémont, l'assaut du duc de Nemours, la brèche, l'explosion de la
mine arabe, le combat des rues, la fuite des Bédouins. Il avait déjà suivi les opérations d'une prise de ville. Lors de l'investissement de la citadelle d'Anvers (1852), il apprenait la tactique d'un blocus à l'école du maréchal Gérard et du général Haxo. I lithographiait
les phases de cette rapide campagne, le départ, les constructions de la descente du fossé,
les batteries de brèche, les ruines de la maison du général hollandais Ghassé, l'ouverture des parallèles, et autres.
La suite des scènes militaires de Raffet est fort étendue. Elle détaille l’histoire de
la première moitié de ce siècle. Au nombre de ses belles créations se trouve le siège de
Rome (1849). Trente-six planches d’un faire énergique, résument les opérations de nos troupes. Elles débarquent à Civita-Vecchia, arrivent à la Maglianella « où l’on dépose les sacs », emportent la villa Pamfili, le Ponte Molle, établissent les tranchées, ouvrent le feu, assaillissent les courtines ennemies, forcent enfin la Ville Éternelle. Raffet vécut avec les officiers français du corps d'occupation et apprit d'eux les moindres aventures de cette guerre. Plus tard il désira grandir le caractère de cet ouvrage. Il voulait y joindre une galerie de portraits : la cour du Souverain Pontife et les dignitaires de Rome. Il crayonnait donc les figures célèbres de cette révolution : Pie IX, le cardinal Antonelli, le cardinal Dupont, archevêque de Bourges, le prince Odescalchi, le marquis Campana, Auguste de tayneval notre ambassadeur, Mangin préfet français de Rome, les ministres plénipotentiaires de la conférence de Gaëte, Esterhazy, Martinez, le général de Cordova, le comte Ludolf, Boutenieff, de Reumont. Ces personnages posèrent tous devant l'artiste : il indiqua les lignes des corps, mais éveilla les physionomies de fines teintes d’aquarelle. Une mort subite l'empêchait de poursuivre ce projet heureux.
Le dessin de Raffet est nerveux et fier comme les plumes de Géricault; il évite les lourdeurs fréquentes de Charlet. Il est esclave de la nature, il a des scrupules de vrai maitre. Cette fidélité n’arrête point l'essor de l'imagination, et l'idéal de l'esprit de Raffet
n’en perd pas un élan.
Le Musée du Louvre compte seulement deux dessins de Raflel : Carabumer de l'infanterie légère de la première République, costume de 1796; mine de plomb et aquarelle. (La légende sur notre gravure est un peu inexacte : Napoléon I* modifia dès 1804 le costume des carabiniers.) Notre second Raffet est une Danse de
ssiens, fusain composé pendant le voyage de Russie. — M. Auguste Raffet, fils de l'artiste, possède plusieurs portefeuilles des aquarelles de son père, où les amateurs peuvent acquérir de charmantes études de soldats, de paysages, d'architecture. (Voir pour la biographie de Raffet : Notes et croquis de Raffet,
publiés par son fils, Paris, Amand-Durand, 1878; le catalogue de Giacomelli.)
FRANÇAISE