NÉ À ROUEN LE % SEPTEMBRE 1791. — MORT À PARIS LE 18 JANVIER
es ruades d’étalons de la vallée d'Auge, avec le galop éperdu des courses d’Epsom, les
dessins de Géricault révèlent un art tout moderne. Is faisaient
le scandale des ateliers de l’époque par leur indépendance
d’allures, par le choix hardi des sujets. Le peintre ému du
Radeau de la Méduse, de l'Officier des Guides, du Cuirassier
blessé, essaya de renouveler les doctrines de David, mais l'in-
différence de la foule, et surtout une mort hâtive arrêtaient ses
efforts. L'injustice des contemporains devait produire plus
tard une réaction. Dès les dernières années de la Restauration, les gens de
goût s’avisèrent d'ouvrir les yeux aux réelles puissances de cet homme, ils
ca
achetèrent des esquisses, des ébauches, des toiles et répandirent le culte du
maitre. Aujourd’hui Géricault vengé est reconnu patriarche de l’école actuelle et ses œuvres
vivent et servent d'enseignement. Elles resteront comme les formes sincères d’une rare
clairvoyance de regard, d’un libre esclavage devant la nature. Vingt-trois croquis le
représentent à notre Musée des dessins et étalent une suite d’études sur le thème éternel
de l'artiste, le cheval. Sauf cinq, tous viennent du cabinet de M. His de la Salle, l'amateur
célèbre, si magnifique dans ses dons et ses legs. Cet ensemble offre un intérêt historique
assez singulier: il laisse suivre les dates de la biographie de Géricault, de ses débuts à
son lit de mort. Ce hasard heureux accroît encore l'attrait de cette collection fort pré-
ais, les voyages, les projets de l'artiste au
cieuse, et c’est plaisir de reconnaitre les € travers de ses aquarelles et de ses plumes. Ces feuillets semblent les plus piquantes anec-
dotes de sa trop courte carrière : laissons-les nous remettre en mémoire ses phases diverses.
Cugvaux DE marae. — Des boulonnais harnachés solide foulent la berge, tirant,
tirant péniblement. Ni Van der Meulen, ni Casanova, ni Loutherbourg, ni Demarne, ni Carle Yernet n'auraient reconnu là leurs chevaux « faits d’après le naturel », ni David son coursier de bas-relief, mais les bateaux de Seine s’accommodaient mieux de ces jarrets de rouliers. Souvenir de la banlieue de Rouen. Géricault adolescent et élève de Guérin gagnait parfois sa patrie pour s’ébattre un mois, puis il poursuivait et s'arrêtait à Mortain dans une terre de sa famille. Là, les écuries normandes faisaient ses délices. Ce goût des chevaux l'avait possédé si jeune! Dès douze ans, il passait ses jours chez un maréchal ferrant voisin de son père, et reparaissait le soir au logis, ses carnets pleins de pattes, de têtes, de garots. Érarons ou pays pe Caux. — Ils sortent conduits par des gars de ferme. Aquarelle troussée de couleurs vives. D’habiles variétés de tons lustrent la robe bai-brun de l’animal en avant, passionnent sa face hennissante ; l'œil et les naseaux se dilatent avec de petites fibres violacées. Un ciel d'orage agite cette scène rustique. — Étrange disgrâce du cheval auprès des peintres français! Durant deux siècles, il obtint de rares artistes les honneurs d’une étude constante. Le Bourguignon, Martin, Desportes, Oudry, Parrocel, Le Paon, Lenfant furent quasi ses seuls fidèles ; et de Lebrun, de Sébastien Bourdon, à Lemoine, à Coypel, à David, aucun ne répudia le modèle antique; plusieurs même conçurent une cavalerie imaginaire, bétail nouveau des champs de la fantaisie. Et néanmoins les Flandres, la Hollande comptaient de nombreux animaliers, Snyders, Albert Cuyp, Wouverman, Potter, Karel Dujardin, Adriaan van Velde, Claas Berghem. De tels exemples ne dessillaient pas nos aveugles ; le cheval, le prosaïque cheval du carrosse, du voiturin, de la charrette, restait incompris. Gros parait, et voici la race arabe chargeant dans ses batailles. L'héroïsme des coursiers du désert a trouvé son peintre, mais Gros recherche le cheval comme un décor, un accessoire tumultueux, et non comme l’objet de ses préférences. Pour contraindre la peinture à reconnaître le cheval moderne, il fallait un telent robuste, résolu aux luttes et capable de montrer par
une œuvre suivie l'intérêt de compositions d’un genre spécial. Géricault l'entreprenait :
l'instinct, l'amour des chevaux et des exercices équestres y poussaient d’ailleurs. Il rendait enfin sa vie et sa vérité à l'animal, et forçait désormais l'artiste d'apprendre les lois de l'hippologie. Personne n’a mieux rendu l'âme du cheval, si le terme est permis, non point les seules allures extérieures, mais le sentiment intime de cet être participant en plus d'une sorte à l'intelligence de l'homme.
Deux cngvaux à L’écurre. — L'un blanc d'espèce fine, l’autre alezan brûlé de gros labour. Ils tournent la tête vers la droite d’où le dessinateur vient peut-être les surprendre au milieu de la digestion. Le râtelier est vide : nos compagnons ruminaient sans penser à mal. Petite aquarelle bouchonnée avec esprit.
Crevaz rage. — Il va partir: la bride, la martingale, la selle de pourpre, les housses d’or ornent la vaillante bête. L'œil s'allume, l'oreille se dresse, l’encolure se fait fière; il attend le maître dans le bain d’un ruisseau. Une mine de plomb très déterminée enserre le travail de l'aquarelle et reprend les formes pour les concire. Cela rappelle un mot
de l'artiste : « Si je pouvais tracer mon contour avec un fil de fer, je ne le manquerais jamais. »
Épisons ns LA camPaexe D’Éevpre. — Nos grenadiers croisent la baïonnette contre un Mameluck; le cavalier est démonté mais le cheval se cabre sur les fantassins. Ce crayon noir avec des balafrures de bistre et des nuages de blanc estrune mêlée d’une entraînante vigueur. Un fond jaunâtre s’éclaire des fumées de la fusillade.
OFFICIER DE CARABINIERS À CHEVAL. — D'un geste de commandement il se retourne vers ses hommes. Son mecklembourgeois fait un arrêt sur le train de derrière, la jambe du côté montoir encore levée. L’indigo profile une chaîne de montagnes à l’horizon. Un mâle aspect soutient ce croquis sommaire.
Portrait EN PIED D'UN carABiNIER. — L'or de la cuirasse, la chenille rouge du casque, les épaulettes, la culotte blanche, les hautes bottes, le sabre, les gants à la crispin composent l'équipage du garde d'honneur de la Restauration. Des traits de plume énergiques découplent ce joli homme de huit pieds.
Louis XVIII passanr une Revue Au Cuawp pe Mars. — Des cavaliers de toutes armes exécutent au galop un changement de direction devant le roi et saluent du sabre. S. M. assise entre les colonnes de l’École Militaire avec la duchesse d'Angoulême, voit défiler ces poussiéreux escadrons. Cette aquarelle est un don de M. Lehoux, ami de Géricault. L’artiste rêvait une toile de ce spectacle martial; ce croquis en fut la pensée; une esquisse à l'huile poursuivait ce projet et paraissait devoir produire un bel ouvrage. Le tableau ne vint pas. Notre dessin d’un mouvement emporté annonçait une œuvre d'effet surprenant. Détail curieux : l'architecture du fond n’est pas de Géricault, ni le dôme des Invalides.
Comear pe Cavacerte. — Un général français charge un cavalier tartare. Le barbare brandit une masse d'armes. Gisant à gauche, un officier français démonté et blessé pousse des cris de souffrance : choc superbe de pierre noire, de blanc et de lavures de Chine.
Howwes er raureaux. — En octobre 1816, Géricault tout abattu de ses insuccès relatifs aux salons de 1812, 1814, roule son Guide, son Cuirassier blessé pauvres méconnus d'hier, et visite l'Italie. Florence l’arrête, puis Rome le retient de longs mois. Les mille spectacles des rues romaines et des campagnes de la Sabine séduisaient cet esprit avide de fortes impressions. Il rencontre des troupes de taureaux poussés par les cavalcari, des macellai lutteurs d'abattoir, et le voilà rudoyant sa plume pour traduire la musculature des chairs brutales. Un jour, ces luttes grossières entre bouchers et bêtes dégagent sous sa main un
poëtisme terrible. Il improvise un Sacrifique antique. Dans l'épaisseur d’une gouache sur
papier huilé se débattent et s’abattent lourdement près de l'autel, les hécatombes des
dieux. Comme un souffle homérique agite ce dessin d’une intraduisible violence de
pr océdé.
JRSE DE VAUX AU CORSO. — L'étude des grands maitres d'Italie éleva les conceptions OURSE D 8 Blev 2)
de Géricault. Un thème d'apparence commune dépouillait parfois sa nature contingente pour revêtir la beauté absolue. Le Président de Brosses contait au siècle dernier une course de Rome : « Les chevaux, dit-il, sont tout nus et en liberté; le palefrenier qui les tient à la barrière les lâche au signal que donne le Barigel pour les faire partir. Ils détalent entre deux haies de peuple qui les anime à grands cris. Ceux qui sont expérimentés à ces courses ne se pressent pas d'abord. Ils s’en vont tout bellement un petit train, sans se fatiguer, puis ils se mettent à galoper sterminatamente, lançant des coups de pied et des coups de tête à droite et à gauche, pour écarter les autres chevaux et se faire faire place. Le prix du vainqueur est quelque pièce de brocart dont on le couvre, et avec laquelle il va se montrer, piaffant superbement par les rues. » Géricault voyait tout cela et notait chaque détail dans ses souvenirs, puis peu à peu l’idée devient abstraite : le Corso, le Barigel, la populace s'éloignent, et voici paraître des éphèbes nus reténant par les naseaux d’impétueux coursiers. Ces belles silhouettes se déroulent avec la majesté d’un bas-relief antique. Dessin d’un fini assez rare chez l'artiste. A l'encontre d’une erreur répandue, Géricault enfantait péniblement et cette composition d'une plume si nette est le résultat d’essais nombreux. Il cherchait, allait, effaçait, revenait et calquait sa meilleure découverte. Ce calque devenait un nouveau champ de travail : autres efforts, autres perplexités. Enfin, après maint doute, il se résoud, recouvre d’un papier transparent le projet adopté et reprend avec soin le bon trait. Cette méthode successive explique la similitude fréquente de certains croquis du maitre. À ce labeur en effet, combien de variantes légères pour un même sujet.
De son voyage d'Italie Géricault rapportait encore les deux Centaures enlevant des Nymphes, plumes agacées sur un papier huilé, battues le long du torse des femmes et de la croupe des hommes par d’audacieuses sauvageries de blanc.
Loyie. — Léna. — Lion pÉvoranT ux cnEvar. — (es trois feuillets sembleraient dater du retour à Paris, 1817. Le Louvre ne possède hélas aucun des mille projets de la Méduse et des amateurs comme MM. Marcille et Valferdin cataloguent dans leurs collections des plumes et des sépias du Naufrage, fort dignes de toutes les jalousies. Cinq dessins de chevaux anglais avec palefreniers rappellent le voyage de Londres en 1820.
La Ma Gavcne ne Géricaurr. — Voici la dernière aquarelle de notre suite; c’est aussi l'une des dernières de Géricault. Elle vient (juillet 1882) de M. Lehoux élève et gardemalade passionné de l'artiste pendant sa longue agonie. Le pieux donateur a pris soin
d'écrire au bas « Il fit ce dessin étant alité pendant sa dernière maladie. Le trait au crayon
a été tracé en suivant les contours de la main placée à plat sur le papier blanc (Lehoux). »
A voir ces traits fermes, ces teintes vivantes, l’on n’imaginerait pas le faire d'un mourant, et ces doigts bientôt glacés retiennent encore le sang de leurs veines.
Voir, pour la vie et l'œuvre de Géricault, la belle étude de M. Charles Clément : in-8, chez Didier.
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