NÉ A BRUXELLES EN 1602. — MORT A PARIS EN
rNauLD d’Andilly, le grand Arnauld tirait de la doctrine de Jansénius une curieuse esthétique chrétienne. Port-Royal n’aimait point les arts, mais les supportait s'ils « élevaient les cœurs vers
Dieu. » Le goût du siècle introduisait dans la peinture les mali-
gnes nudités de la mythologie et Messieurs de Port-Royal con-
damnaient ces images blämables comme une licence permise par
les Jésuites. Aussi leur seul peintre, Philippe de Champagne,
observait-il avec rigorisme les préceptes de ces iconoclastes dé-
guisés. Les conseils et les lettres des saints solitaires ague saient son pinceau contre les tentations.
Lisez cette épitre d’Arnauld sur les toiles profanes du temps : « Monsieur Champagne, je tacheray de vous écrire le plus clairement qu’il me sera possible sur ce que vous me demandez, et je vous dirai que les figures de leur nature ne sont pas mauvaises; c’est une chose claire, veu que la peinture ou sculpture, qui ont pour objet les images, sont des dons de Dieu, et Dieu mesme témoigna les avoir donnez à Beseleel et à Ooliab, pour la fabrique de l’arche d'alliance. Si dépeindre ou tailler des images fust esté mal faict, Dieu n’eust jamais commandé de jeter en fonte des chérubins; mais comme il n’y a rien de si sainct qu'il ne se trouve quelqu'un qui le profane, il ne faut pas s’estonner que ce qui sert à loüer Dieu serve à l’offenser. Dieu n’a commandé de faire des images que pour nous émouvoir à la dévotion. Et cependant nous sommes à ce point, que ce qui doit servir à nous porter à luy, serve à nous esloigner. La principale cause de ce désordre vient de l'ambition des peintres et des sculpteurs, qui, pour faire paroistre plus évidemment leur industrie et la subtilité de leur art, sont passionnez de travailler à des
nuditez, plutost qu'à d’autres choses. Pour moy, je pense que ces peintres, en travaillant
de la sorte, travaillent pour s’ameubler une chambre dans l'enfer, et ce qui augmente
, c’est que les hommes peu chrestiens ont une ambition mauvaise d’a-
encore ce désordre masser, de toutes parts, ces spectacles d’abomination, pour les exposer à la vüe de toutes
les créatures, comme si c’estoient des objets dignes d’adoration. Quelquefois on met les idoles de Dagon avec l’arche d'alliance sur un mesme autel, entremeslant les infames tableaux avec des images de piété. C'est de ces mauvais tableaux que proviennent tous les malheurs temporellement et spirituellement sur les maisons particulières, en ce que Dieu en estant éloigné, le démon y agit comme dans son throne, où il fait profession de perdre les âmes plus qu’en tout autre lieu. Dites-moy si un homme portoit des hardes infectées de peste qui donnassent la contagion à ceux qui s’en approcheroient, ne seroit-il pas coupable de leur mort; seroit-il excusé de dire que ce w’estoit point son intention. Je veux croire que ce n’est pas à mauvais dessein que vous tenez un tableau mauvais dans votre maison; mais cependant cela est contagieux et répand la peste spirituelle du péché à ceux qui le regardent; quand vous ne la donneriez qu'à une seule âme, vous méritez la mort éternelle.
Ces douces paroles ne semblent pas avoir ému les artistes coupables. La morale des Jésuites leur accordait les bénéfices de l’absolution sans exiger d'actes de bon-propos. De par le roi, Vouet et Lebrun écoutaient peu semblables homélies et les ateliers de l’époque ne tenaient guère pour M. de Saint-Cyran.
Philippe de Champagne était l’un des rares artistes amis de Port-Royal. Il avait exécuté le portrait de Jansénius, et le fameux docteur lui commenta peut-être Saint- Augustin, au long de ses séances. La grâce, le libre arbitre, le péché originel, la prédestination troublèrent le repos de sa nature religieuse et la société des jansénistes devint un besoin pour cette âme timorée de scrupules.
Chaque dimanche il fuyait le travail et courait vers la retraite de Port-Royal des Champs. Il se plaisait aux entretiens de ces savants ascètes, devisait avec eux et regagnait Paris, dévot comme la mère Angélique.
Les résistances de ces pieux rebelles, les persécutions de leurs adversaires, tout le bruit des querelles du clérgé firent paraître l'attachement de Champagne à ses maîtres en Dieu. En 1664, les religieuses de l’ordre signérent un acte de soumission couronné du célèbre « Nous demeurons dans le respect et le silence conformes à notre condition et à notre état. » Les plus résolus d’entre leurs protecteurs n’osaient aborder l’archevêque de Paris avec un tel formulaire. Champagne se dévoue et M. de Péréfixe reçoit « cette signature, » tout en dépit. « C’est une chose étrange, dit-il, que ces filles restent toujours obstinées. » — « Ce n'est pas cela, Monseigneur, hasarde le peintre, elles craignent de rendre témoignage d’une chose qu’elles ne savent pas. » — « Ce n’est point, continue le prélat, que je sache mauvais gré à ces pauvres filles, ni que je leur veuille du mal pour cela; c'est à ceux qui les ont mises là-dedans.., mais je crains que le roi ne se fâche,
et je ne pourrais pas être le maître de ce qui leur arriverait. » — « Ah! Monseigneur, s’écrie notre bon janséniste, vous êtes le père de ces religieuses, j'espère que vous les défendrez et que vous mettrez la main entre deux. » Ses larmes et ses instances de suppliant attendrirent l'archevêque. Cette démarche de Champagne lui valut les prières de la congrégation et un souvenir au Nécrologe de Port-Royal.
Une foi sincère n'était pas la seule cause de son dévouement à la communauté. L'une de ses filles, la sœur Catherine de Sainte-Suzanne, avait reçu le voile des Bernardines et suivait l'étroite observance sous les lois de la mère Agnès. L'amour paternel renforçait encore l'ardeur du prosélyte. Ce lien touchant avait failli se rompre. Aux premiers jours de 1662, sa fille, alitée depuis des mois, allait mourir d’un mal nerveux. Des neuvaines montent vers le grand saint Augustin, mais saint Augustin ne bouge. Sœur Catherine va donc s'éteindre. La nature la condamne, mais la grâce, la grâce efficace des patenôtres de M"° la Supérieure, l’enlève au danger. Tout à coup un miracle s'opère : l’agonisante se lève, oublie ses béquilles d'autrefois, marche, traverse le cloître, gagne la chapelle et célèbre avec ses sœurs la merveille de sa guérison. Les tablettes de M. de Hauranne inscrivaient un nouveau prodige et un ex-voto devait immortaliser cet événement. Champagne plein de reconnaissance retraçait sur une toile la maladie de sa fille. Ce tableau maintenant au Louvre est le chef-d'œuvre de l'artiste. Une sanguine du musée Atger à Montpellier fut la pensée de cette peinture. Un papier de couleur, des rehauts de blanc éveillent ce crayon, crayon d’une joie intense. Vous l’imagineriez fait le soir du miracle, tant la main
de ce père caresse et ressaisit avidement les traits ressuscités de sa chère convalescente. C’est un dessin d'âme, unique peut-être dans la suite assez froide des croquis de Champagne.
Philippe de Champagne venait des Flandres, mais il oubliait bientôt Rubens et sa patrie. L’exubérance du maître d'Anvers l’eût pourtant servi parfois. Elle aurait arrosé la
sécher
, engraissé la maigreur de ce talent trop sage. Son pinceau est sérieux, solide, réfléchi, comme le style de Nicole ou de Lancelot et la Logique de Port-Royal pourrait sembler la muse glaciale de ses inspirations.
Au Louvre, douze dessins montrent les deux genres de Philippe, et aussi ses deux manières. Les esquisses religieuses sont traitées avec un goût tout évangélique, exempt de verve païenne et conforme à la quiétude des récits sacrés. Les portraits, au contraire, crayonnés et pastellés d’une main vivante, marquent la préférence de l'artiste pour la figure humaine. .
Voyez ce buste de Nicolas de Platte-Montagne, ce paysagiste au faire doucereux, à l'encre sucrée, aux ombres d’un gris brouillard; et encore cet autre visage de Jean- Baptiste de Champagne, neveu du maître. Pour ces élèves et ces imitateurs, il s'échauffe contre sa coutume et devient véhément. Les chevelures retombent en coups de crayon frisés, les yeux bleuâtres se teintent d’un frottis vigoureux, un pastel orange et
rouge couperose les joues, empourpre la bouche. Des tons de couleur bruns encadrant les
figures, détachent les physionomies. Le rabat empesé de neuf prolonge de sa fraîche lingerie les lumières de la tête. Un feu de jeunesse anime ces faces sous les pesantes perruques du siècle. Une ressemblance servile, un culte idolätre de la nature, une fidélité à toute outrance distinguaient les portraits officiels de Champagne. S'il ne flattait ni Richelieu, ni Mazarin, ni Louis XIII, ni d'Harcourt, ni Turenne, il ne dut guère adoniser ses disciples familiers : c’eût été pour eux d’un méchant exemple.
On raconte une anecdote sur l’intraitable rigueur de ce peintre de la Cour. Marie de Médicis achevait de se faire représenter en costume de Régente. Les dames du Palais de la reine admises au spectacle des dernières séances, critiquèrent la tête et les doigts. Champagne sourit, reprend sa palette, saisit un pinceau sec, feint de le tremper, et lèche la toile avec l’inoffensif instrument. Les dames s’applaudissent de leur goût, conviennent cette fois de la vérité parlante, veulent convaincre Philippe du bel effet de ses corrections. Nos précieuses se pâment d’aise et le malin se réjouit de ce plaisant épisode. Ce trait d'à-propos prouve en son jeu satyrique un amour résolu de la sincérité.
En dépit des princesses, en dépit même des règles du discernement, Champagne méconnaissait parfois la nécessité du choix; pour reproduire, il n’osait interpréter, il copiait et copiait d’un œil jaloux.
Cette abdication de soi, cette tyrannie du modèle répandaient sur ses ouvrages comme une morne exactitude et plusieurs de ses esquisses sentent la tiède main d’un maître trop calme.
Le Louvre possède douze dessins de Philippe de Champagne. — Cinq sont exposés dans les salles : La Cène, première pensée du tableau exécuté pour les Chartreux de Paris, et placé aujourd'hui au musée du Louvre : pierre noire sommaire avec légère encre de Chine. — Portrait de jeune homme vu de trois quarts, à la pierre noire et au pastel ; collection Mariette. — Portrait d'homme presque de face; il porte moustache et royale; pierre noire; collection Mariette. — Tête d'homme coiffée d'un large chapeau; sanguine, encre et crayon noir. — Dédicace d'une église : une religieuse de la maison de Bourbon présente le modèle d’une église à la Vierge et à l'Enfant Jésus ; pierre noire lavée d'encre donnée par M. Gatteaux en 1873.
Les cartons renferment : L'Invention des corps de saint Gervais et de saint Prolais : encre pâlie, de la collection Mariette. — Une Cène de petite dimension à l'encre et au blanc. — L'Incrédulité de saint Thomas, encre de Chine fondue. — (Ces deux derniers dessins portent à la pointe sèche le mot Glomy, nom d’un monteur célèbre de dessins.) — Moïse tenant les tables de la loi. Cette plume délicate du buste connu faillit être brülée tout entière ; les quatre angles sont fortement dévorés; gravée avec variantes par R. Nanteuil, Edelinck, Huot; lithographiée par Ch. Schüler. — Portrait de Nicolas de Platte-Montagne 1658 : aux trois crayons, au pastel avec pinceau; collection Mariette. — Portrait de J.-B. de Champagne : même procédé; collection Mariette. Mariette a écrit sur le cartouche de sa monture : J.-B. de Champagne effigies ab Avunculo expressa. — Le Martyre de sainte Agathe ; encre de Chine sur crayon noir.
ECOLE FLAMANDE
PEMBIPPECDE CHAMPAGNE