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ALONZO BERRUGUETTE
NÉ À PAREDES DE NAVA, PRÈS VALLADOLID, EN 1480. — MORT A TOLÈDE EN 1561
importa le premier en Espagne le style de Florence et de Rome. Avec lui, les doctrines de l’école mystique perdirent un
peu de leur austérité.
Fils de Pedro Berruguette, habile homme au service de Philippe le Beau, Alonzo apprend de son père les principes de l’art. Il gagne bientôt l'Italie. En 1505, il était à Florence, copiant le fameux carton de la Guerre de Pise, sous les regards de Michel-Ange. Il suivait Buonarotti au Vatican, secondait le terrible maître, étudiait l’antique, la statuaire, l'architecture. Vers cette époque, le Bramante met au concours la reproduction du Laocoon. Le Sansovino, Zaccharias Zacchi de Volterre, le Vecchio de Bologne et Berruguette se disputent l'honneur de la priorité; les modèles en cire furent soumis à Raphaël : le Sansovino l'emporta. Mais Alonzo se consolait vite de cette mauvaise fortune. Fra Filippo Lippi mourait, laissant un tableau inachevé chez les hiéronymites de Florence. Les religieuses chargèrent Berruguette de la poursuite de l'ouvrage. Cette marque de confiance le ravissait.
Tout fier de sa renommée, il revient en Espagne (1520). Il est à la fois peintre, sculpteur, architecte. Il cultive ces trois arts en même temps. Les princes et les églises exercèrent cette heureuse fécondité. Saragosse et Madrid et Grenade et Salamanque et Valladolid et Tolède se disputent le disciple de Michel-Ange. À Saragosse, il entreprend des rétables et un tombeau, celui du vice-chancelier d'Aragon. À Madrid, il conduisait les travaux de l'Alcazar. À Grenade, il construit le palais de Charles-Quint dans
l'enceinte de l'Alhambra. L'empereur le comble de titres. En 1529, l'archevêque de
Tolède, don Alonzo de Fonseca l’appelait pour décorer le maïtre-autel de l’université de Salamanque.
Peu après, il épousait, à Valladolid, dona Juana Pereda. Il s’y fixait. Le tombeau de l'évêque de Palencia, au collège Saint-Grégoire, le grand autel du monastère Saint-Benoît, et nombre d'églises de la Vieille-Castille l'occupèrent. Le Musée de Valladolid possède de curieux fragments des sculptures en bois sorties de la main d’Alonzo, comme le Sacrifice d'Abraham, Saint Sébastien, œuvres d'une anatomie heureuse et pleines de décharnures violentes.
Tolède renferme la suite la plus nombreuse de ses sculptures. Ce sont les stalles du chœur de l’église métropolitaine. L'ancien et le nouveau Testament, toutes les chimères, toutes les arabesques, toute la flore profane et sacrée adornent le double rang des sièges du Chapitre. Le précieux du bois, le fini de l'exécution étonnent grandement; et la Transfiguration du Christ taillée dans le marbre du trône archiépiscopal, achève cet ensemble admirable.
Les relations des voyages d'Espagne célèbrent à l'envi ce chef-d'œuvre d’art chrétien. Antonio Conca, au dix-huitième siècle, caresse Berruguette des noms les plus flatteurs: plus tard, le baron Taylor reste stupéfait ; pour peu il proclamerait Alonzo l’égal de Michel- Ange. Théophile Gautier « s’effraye de l'infini détail de ces bois fouillés et découpés par des ciseaux extraordinaires. »
Henri Regnault, ce fanatique du pays du soleil, s'enthousiasme : la vue de ces sillerias le confond. Il écrit à son père en 1868 : « Les stalles de Tolède sont merveilleuses et couvertes de sculptures sur bois, depuis le haut jusqu'en bas. Ce qui me frappe, c’est que les ornements, bien qu'entassés en grand nombre, souvent sur un espace relativement petit, n'arrivent jamais à la surcharge et à la lourdeur. Ces stalles représentent des choses parfois bizarres, mais toujours intéressantes comme motifs de décoration. Chaque figure ou chaque monstre, pris à part, pourrait à lui seul faire la réputation d’un homme. Tout est plein de science et de sentiment : Michel-Ange, j'en suis sûr, n'aurait pas renié grand nombre de ces panneaux; le marbre blanc doré vient prêter à la couleur sombre du bois sa transparence blonde, et les jaspes leur richesse de ton. La renaissance espagnole à peu de réputation, et pourtant, suivant moi, elle est bien l'égale de la renaissance française et, pour bien des choses, peut marcher de pair avec la renaissance italienne. »
Cette hérésie monstrueuse parait tout aimable dans le jeune peintre. L'histoire de
l'art n’était guère son fait et ses audaces de Jugement reposent sur ses seules impressions.
Berruguette avait le séduisant des Florentins. IL dessine comme un élève de Buonarotli, avec des concisions de traits de plume, avec une farouche énergie. La Frise
d'animaux rappelle les monstres de Michel-Ange : le léopard et le dragon mordent furieu-
sement de leurs gueules d'acier : les replis de ces corps ondulent ce bas-relief conçu pour
une stalle, un rétable, un tombeau ou une grille.
Le chœur, la nef, les chapelles latérales des églises espagnoles forment autant d’enceintes emmurées de grilles. Cette division arrête le regard et prête aux basiliques un air profane, mais elle ménage de superbes effets d'architecture et de sculpture. À ces
portes de fer, Alonzo Berruguette, Cristobal de Andino, Francisco de Villapando, Philippe
et Jean de Bourgogne et d’autres suspendaient les mille fantaisies de leur plastique de bronze.
Berruguette renouvela l'architecture de sa patrie; il créa un style somptueux où les délicatesses de la renaissance italienne tempéraient l’opulence excessive du génie national. Sa statuaire était élégante et forte. Ses peintures, trop rares de nos jours, affectent des lignes grandioses, mais le coloris est glacé.
Aucune galerie d'Espagne ne montre de toiles d’Alonzo; elles restent reléguées dans les oratoires des cathédrales. Les biographes citent surtout Jésus accompagné des patriarches apparaissant à sa mère après sa résurrection, à Palencia ; à Paredes de Nava, les tableaux de l'autel derrière le grand rétable et une Nativité; à la Ventosa, l'Archange Saint Michel chassant Adam et Eve, la Chute des anges rebelles. Cette ville de la Yentosa, proche Valladolid, devint la possession d’Alonzo. Il l’achetait de Philippe II en 1559. Il mourut deux années plus tard, plein d’honneurs et de richesses. Son dernier ouvrage est le tombeau du cardinal Giovanni de Tavera, cet archevêque de Tolède si magnifique dans sa charité.
Berruguette laissait un fils statuaire et architecte.
Le Louvre compte trois dessins d’Alonzo Berruguette : Frise représentant un combat d'animaux, plume bistrée, venant des collections T. Hudson, P. Lanckrinck, Richardson et His de la Salle. — Têtes de léopards et de serpents d’une puissance de contours michelangélesque. Ge croquis dut être exécuté sous les yeux de Buonarotti. D'ailleurs l'indication Italia, placée à l'angle droit, semblerait confirmer cette hypothèse. — Frise formée d'un léopard assailli de serpents, au verso Lion et serpents formant frise : plume et bistre. Ces deux études se rapportent à des ornements de stalles. (Voir pour Berruguette, l'ouvrage : Descrizione odeporica della Spagna del curioso viaggiatore di don Antonio Conca; Parma, 1795.)
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