Les dessins du Louvre
nspiiiés par les langueurs d’une âme amoureuse, les dessins du Corrège semblent des visions caressantes. Une grâce ineffable, un sentiment ému les enveloppent. Les traits moelleux d'une sanguine délicate indécisent les formes, estompent les modelés. Des teintes argentines éclairent ces croquis tout empreints d’une vaguesse adorable, Les Florentins et les Vénitiens renforçaient de hachures ou de lumières gouachëes, les lignes du crayon, de la plume, sans atteindre le côlons naturel des études du Corrège. Lui, il laisse transparaître çà et là les dessous de ses feuillets blancs; avec sa pierre rouge, il traîne des frottis tendres et gras; une sorte de suave clairobscur baigne les morbidesses divines de ses chairs et la légèreté de ses draperies. Parfois le pastel étend de petits nuages et gaze d’une douce vapeur les torses et les têtes. Les contours et les profils paraissent sortir d’un lointain mystérieux, comme de limbes délicieux. Le sourire attendri des figures, leur caractère de suprême élégance* leur beauté toute humaine, la séduction frémissante des attitudes, composent le goût de dessin de l’immortel Lombard. Génie aimable et fertile, le Corrège n’achevait pas ses premières pensées , mais le souffle enchanteur de ses rapides esquisses captive le regard et fait oublier les lignes trop sommaires.
Bianchi Ferrari de Modène fut le maître du Corrège, mais son véritable initiateur est André Mantègne. En 1511, le jeune Allegri fuyait sa patrie désolée par une peste et gagnait Mantoue. Il avait dix-sept ans. La vue des œuvres de Mantègne développait ses conceptions. Il imitait les finesses, la tournure superbe, l'harmonie du grand Mantouan. A ces attraits divers, il .joignait la puissance magique des effets et les empâtements
d'un éclat inconnu. Comme il aimait les lettres et les Saintes Écritures, il excellait aux riantes mythologies païennes, aux douceurs du symbolisme chrétien. 11 revenait vite à Correggio et entreprenait ses travaux si célèbres de Parme.
Vers 1518, Jeanne de Plaisance, abbesse de Saint-Paul, voulut embellir de fresques son riche oratoire. Cette religieuse de l’ordre de Saint-Benoit était de haut lieu, elle avait des biens et jouissait des immenses revenus du couvent. Elle montrait des mœurs dissolues et ne suivait guère la fidèle observance. Elle se répandait dans le monde et faisait le scandale des gens d’église. Elle admirait un jour une toile du Corrège, s’éprenait de ce style vif, de cette couleur merveilleuse, et rêvait d’orner sa chambre de repos d’une suite de scènes profanes. Le Corrège fut introduit. Sur les murailles de cette cellule où les images de la pénitence devraient enseigner à cette belle pécheresse l’ascétisme de la chair, l’Allegri fait desgendre tout l’Olympe avec ses nudités et ses abandons. Diane chasseresse et les Grâces et la Fortune et Vénus et Amphitrite vinrent troubler les oraisons de la Révérende Mère Supérieure. Ces déesses poétiques des temples disparus, tapissaient les parois de la chambre fameuse. Les décors de la voûte étaient surtout piquants. Le pinceau de l’artiste représentait là les perspectives bleues d’un ciel italien. Pour rompre les ardeurs éthérées de cet azur, il ombrageait d’une treille de fleurs et de fruits, ce firmament radieux. Il ouvrait aux quatre côtés de cette voûte des fenêtres ovales par où l’œil croyait apercevoir l’infini. Tout cela festonné d’amours et d’enfants. « Ces enfants, écrivait Annibal Carrache, ces beaux enfants, ils vivent, ils respirent, ils rient avec tant de grâce et de vérité, qu’il faut rire et se réjouir avec eux. » Ces sujets ravissants ne convertirent point l’abbesse Jeanne, ils accrurent même ses désordres. A la fin, ses dissolutions révoltèrent l’évêque, et le prélat obtint du pape la clôture du monastère de Saint- Paul. Les bénédictines devinrent cloîtrées. Cette réforme religieuse affligea le Corrège. Jeanne de Plaisance fit la repentie et ferma la chambre peinte.
Mais cet ouvrage avait causé des enthousiasmes et affermi le renom d’ Antonio. Alors vinrent à lui les bénédictins de l’église Saint-Jean et les fabriciens de la Cathédrale. Ils demandaient la décoration de leurs coupoles. Le 6 juillet 1520, le Corrège fait un accord de 472 ducats d’or avec les moines et commence les fresques de Saint-Jean. Au centre d’unè voûte sans lanterne, il figura le Christ glorieux s’élevant au ciel avec les douze Apôtres. Dans les lunettes il représenta les quatre Évangélistes et les quatre Docteurs de l’Église. Des anges soutiennent ces corps triomphants suspendus à des nuages. Le président de Brosses s’écriait à la vue de ce dôme : « 11 n’est composé que de douze figures prodigieuses, dessinées d’une hardiesse inouïe et qui plafonnent d’une façon si vraie, si perspective, qu’assurément il ne s’est jamais rien fait d’égal en ce genre. Remarquez que, parmi ces figures gigantesques, il y en a qui n’ont pas deux pieds effectifs de hauteur; cela est vu de fond en comble depuis la plante des pieds jusqu’à la tête, et, pour le coup, je vous jure bien qu’elles sont en l’air. »
La découverte de cette fresque révélait l’art des peintures « plafonnantes ». Avant le Corrège, cette science était à peine entrevue, elle effrayait les plus audacieux. Raphaël en redoutait les formules, et pour éviter les raccourcis périlleux, il supposait les Noces de Psyché dessinées sur une tapisserie clouée au mur. Michel-Ange avait figuré sur la surface solide du plafond de la Sixtine, des percements symétriques encadrés dans les ornements d’une architecture feinte. Le Corrège, lui, ose anéantir l’architecture réelle même, il la remplace par le vide et jette des groupes aux lignes irrégulières s’enroulant les uns les autres, selon les lois d’une optique effrayante. Il pratique à travers la muraille une ouverture sur le ciel et supprime en apparence le champ de ses fresques. L'école de Mantoue avait cultivé la perspective verticale avec le Melozzo et les fils de Jlantègne. Le Corrège étudia ces essais, et médita les principes de ce genre nouveau. Il s’exerce à la sculpture sous les yeux de son ami Begarelli de Modène; ses connaissances de la statuaire accrurent encore la plénitude de ses modelés, et le voilà étonnant le regard du relief et de la rotondité parfaite de ses figures. Après le dôme de Saint-Jean, l’Allegri peignait l’Assomption de la Vierge sous la coupole de la Cathédrale de Parme.
Le peintre Raphaël Mengs proclame cette œuvre sublime et sans pareille. Ecoutez sa description : « Cette coupole est d’une forme octogone et les angles s’en rétrécissent à mesure qu’elles montent ; elle est fermée sans lanterne. La figure du Christ qui va audevant de sa mère est dans un raccourci extraordinaire. Plus bas il y a plusieurs saints et saintes dont le raccourci est de même merveilleux ; après quoi suit le groupe principal de la Vierge portée par des anges. Tout cela cependant n’occupe que la moitié supérieure. Dans la partie inférieure il y a des fenêtres d’une forme presque ronde ; c’est pourquoi le Corrège y a représenté une espèce de socle qui en fait le pourtour et qui laisse entre les fenêtres l’espace nécessaire pour contenir les figures des apôtres, dont les unes sont isolées et les autres placées deux à deux. Et quoique quelques-unes de ces figures tombent sur la ligne même des angles, elles sont néanmoins si bien disposées et d’un raccourci si admirable, qu’elles ne blessent point du tout la vue et semblent placées verticalement sur la corniche. Il y a sur ce socle quelques enfants se jouant. Dans les quatre angles ou lunettes, le Corrège a peint quatre grandes conques qui contribuent beaucoup au bon effet, parce qu’il a feint que la lumière tombe par l’ouverture supposée au-dessus de ces conques, dont il a laissé la partie supérieure dans l’ombre, en éclairant, d’un autre côté, les figures ; ce qui forme des oppositions avec les parties sombres du champ de l’ouvrage. Dans ces quatre angles on voit les patrons de la ville, S. Thomas, S. Ililaire, S. Bernard, S. Jean-Baptiste, assis sur des nuages avec des anges qui tiennent leurs attributs. Cet ouvrage, particulièrement ce qui se trouve dans les lunettes, est d’une grâce inexprimable et d’une merveilleuse intelligence du clair-obscur, ce qui paraîtra bien extraordinaire si l’on considère que tout est peint à fresque. »
Le fendre po’étisme du Corrège est là tout entier. La gloire de la Vierge ne pouvait
être plus radieusement célébrée. L’aspect étrange de cet immense paradis, de ces multitudes d’élus s’élançant au ciel à la suite de la Mère du Christ, ravissait les regards des fidèles, assurait la renommée du Corrège, et faisait l’admiration du Titien et de Jules Romain. Seul les gens de la Fabrique parurent malcontents. Ils dirent à l’artiste : « Votre groupe de Marie et des bienheureux ressemble à un plat de grenouilles. » Ce propos d’ignare blessait le Corrège et il laissait cette œuvre de génie inachevée. Parme montre encore les restes précieux des dômes du Corrège, et les voyageurs, confondus des puissances et des grâces incomparables du grand peintre, partagent leur admiration entre les lignes harmonieuses, les prodiges de raccourcis, et l’idéal charmant de l’imagination d’Allegri.
Le Corrège était d’un naturel doux et mélancolique. 11 menait nue vie fort humble. 11 aima d’un amour passionné sa femme, Girolama Merlini. Ils eurent trois fdles et un fils, Pomponio. Ce Pomponio devenait fresquiste, mais restait au second rang. Le Corrège mourut à quarante ans. Cette fin prématurée eut une cause singulière. Selon des biographes, comme il quittait Parme outré des propos des chanoines de la cathédrale, il reçut un à-compte du prix de 1 Assomption. La somme élait en quatrins, baïoques et autres monnaies de cuivre, et formait un sac énorme. L’artiste trouvait cette comédie peu plaisante et fort indigne de messieurs du Chapitre. Néanmoins il se retire dignement, se charge de cette besace de menus 'sous et regagne Correggio. Le soleil était brûlant, la route longue, le poids trop lourd. L’Allegri arrive au logis, abattu et désolé. Sa fatigue était excessive, il trembla la fièvre trois jours, et s’éteignit tout à coup. Il emportait le secret de sa couleur et de ses élégances. Sa vie fut rapide, mais son labeur quotidien multipliait ses tableaux de chevalet. Les Musées d’Europe s’enorgueillissent de ses toiles. Entre toutes ses merveilles, la Nuit de Dresde et l ’Antiope du Louvre montrent ces teintes dégradées, ces suavités d’empâtements capables de faire pâlir les laques du Titien ou de Giorgion.
Le Musée renferme trente-quatre dessins du Corrège. Deux gouaches sur toile très-belles le Vice, la Vertu. Ces peintures furent exécutées pour Frédéric de Gonzague, duc de Mantoue, l’un des protecteurs du Corrège. Charles 1 r d Angleterre acquit la collection des ducs de Mantoue et posséda ainsi ces gouaches. A la vente de ce monarque ordonnée par Cromwel, Jabach les acheta et les céda ensuite à Louis XIV. Elles sont gravées par E. l’icnrt. — Figures plafonnant. — Vierge sur des nuages ; autre Vierge sur des nuages , une des premières pensées du maître pour la coupole de la cathédrale de Parme. - Saint Jean-Baptiste, projet d’un dos pendentifs de la cathédrale. — Vénus portée par trois amours. — Femme mie couchée à terre, collection de Modène et du comte de Cholmondeley. - Homme nu jouant de la flûte, étude pour une composition d’Apollon et Mars, as peinte par le Corrège sur un couvercle de clavecin. Un lableau du même sujet se trouve au palais Litta aMdan. LaCharité, collection du comte de Cholmondeley— Enfants lutinantun aigle et un lion, collection Mariette. - Divers croquis d'enfants - Raccourcis de figures nues - Têtes d'anges colossales. M. Mis de a halle a légué une Eve, étude pour une figure de l’Assomption de Parme, une Femme agenouillée, étude pour le tableau du Mariage mystique, deux études d’apôtres. - Etc., etc. Tous les dessins du maître sont à la sanguine. (Consulter pour le Corrège les Memorie istorichè di Antonio Allegri de Pungileoni, Parma 1817 ■ et les Œuvres de Raphaël Mengs , Paris, 1786.)
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ÉCOLE FLORENTINE
ÉCOLE FLORENTINE