‹ Les dessins du Louvre (volume 3)Chapitre 11 sur 11 · CARPEAUX · texte numérisé non relu

CARPEAUX

•N'É A VALENCIENNES LE 11 MAI 1827. — MORT A COURBEVOIE LE 12 OCTOBRE 1875

anmhelli, le farouche statuaire florentin, rival vaincu de Michel-Ange, fut le maître véritable de Carpeaux. A trois siècles de distance, ils tentèrent, l’un d’égaler Buonarotti, l’autre de faire revivre les doctrines du génie souverain. Cet effort était impuissant, mais à cette lutte, ils conquéraient la robustesse et le mouvement passionné. Carpeaux suivait d’ailleurs les traditions vives de la sculpture française. Jean Goujon et Germain Pilon, les Anguier et le Puget, Coysevox et les Coustou, Bouchardon et Houdon et Caffiéri et Rude et David dédaignaient le calme assagi, les iroides sérénités. Ils tourmentaient le marbre et enfiévraient le bronze. Carpeaux pétrissait la chair et la vie avec une fougue plus nerveuse encore. 11 modelait l’âme des êtres, et sous ses mains la matière palpitait. Carpeaux était des Flandres, de cette Flandre où apparaissaient au temps de la Renais¬

sance les statuaires Jean de Douai et Francheville. La ville de Valenciennes si proche de l’Anvers de Rubens, devait lui donner un peu de l'exubérance du terroir du Nord. Tout jeune, il façonnait des figurines pour les colporteurs. A dix-sept ans, il gagne Paris et commence ses études de l’École des Beaux-Arts (-1844). Il reste là dix années et traverse des ateliers célèbres, ceux de David d’Angers, de Rude, de Duret. Il rêve le prix de Rome, mais sa verve déjà audacieuse effraye ses juges. Enfin il l’emporte et va séjourner en Italie (1854). La vue de la Sixtine l’émerveille et Michel-Ange est son dieu. Il médite un sujet d’envoi où des nus énergiques et de sombres sentiments le rapprochent des fresques de Buonarotti. Il choisissait un texte du Dante, l’épisode d’Ugolin, et composait de cette sauvage aventure un groupe terrible. Ugolin affaissé sur la pierre du cachot, est

pris d’une rage douloureuse. Il porte ses doigts à ses lèvres arides. Ses quatre fds embrassent ses genoux et hurlent la faim. Ces cadavres vivants rugissent le désespoir, et le tendre petit Guaddo s’éteint en disant : « Père, pourquoi ne me secours-tu? » Ce drame d’enfer saisissait Carpeaux et il le traduisait. L'impression fut profonde en 1863, à l’arrivée de cette œuvre du hardi pensionnaire. Les années précédentes il avait expédié de la villa Médicis une copie du Tireur d'épine et un Jeune Pêcheur. Ces statuettes d’une grâce délicate et séductrice, n’annonçaient point l’homme des musculatures violentes. L ’Ugolin fut une révélation. Les enthousiasmes et les critiques ne lui manquèrent pas. Mais de hautes influences et le suffrage des gens de cour décidèrent du sort de Carpeaux. 11 devint le sculpteur ordinaire des Tuileries. Il entreprend alors ses bustes officiels : la marquise de la Valette, le comte de la Valette, la princesse Mathilde, le prince impérial, la duchesse de Mouchy, M. Raimbaud et d’autres. Dans ses têtes de femmes, il renouvela le genre si plein de belle tournure des portraitistes du dix-huitième siècle ; et l’on reconnut les gestes nobles, les riches ajustements, familiers à Rigaud et à Largillière. Cependant les travaux du Louvre s’achevaient et Napoléon III distribuait les commandes décoratives aux artistes. L’Empereur réserva pour Carpeaux le couronnement d’un des côtés du Pavillon de Flore. Un tel cadre inspirait au statuaire son chef-d’œuvre. L’ensemble de cette ornementation monumentale est superbe. Entre les fenêtres de l’attique se trouve un bas-relief, Flore badinant avec les amours. La joyeuse déesse ombrage de ses feuillages une ronde d’enfants lutins. L’aisance de ses bras étendus, le frémissement de son torse, ce corps frais et souple enchantent le regard. L’idéal de l’esprit de Carpeaux est là tout entier. La robustesse flamande de cette femme, ses sourires à la Prud’hon, le souffle agité de cette vision poétique, révélaient la recherche des courbes savoureuses et du remuement tumultueux. Ce double caractère occupait Carpeaux et il poursuivit toujours cette union malaisée. Au-dessus de ce riant bloc de pierre, six génies forment frise. Us portent des palmes et festonnent des ouvertures circulaires percées dans la muraille. Le fronton de l’édifice est ornementé de trois figures colossales de ronde-bosse. Ce somptueux décor de revêtement représente la France portant la lumière dans le monde et protégeant l’Agriculture et la Science. La France un flambeau à la main est assise sur les ailes d’un aigle emblématique. Elle va s’élancer. Aux rampants du fronton deux hommes couchés symbolisent l’effort de l’intelligence et les labeurs des champs. Une sphère terrestre, des livres, le compas, la charrue, la ruche, un bœuf, servent d’attributs. La silhouette générale de ces figures rappelle les lignes puissantes des tombeaux des Médicis. Les ressouvenus de Michel-Ange paraissent même trop peu discrets. Le quinteux architecte Lefuel s’accommodait mal d’abord de ces conceptions agitées de Carpeaux. Il n’entendait point raillerie et refusait les plus ingénieux projets de l’artiste. 11 craignait pour ses profils calmes et ses colonnes, le désordre d’aspect d’une décoration si pleine d’accent. L’Empereur dut intervenir et défendre Carpeaux : l’œuvre se termina. Au lendemain de cet ouvrage, il composait le

groupe fameux de la Danse pour la façade de l’Opéra. Des bacchantes folles d’ivresse et de volupté conduisent leur branle titubant autour d’un dieu éphèbe. Lui, il agite un tambourin sonore et excite les ardeurs de cette sarabande. Ce maître des ballets antiques est d’une belle allure exaltée. 11 fait pyramider l’ensemble, et par un jeu de contraste piquant, il mêle à l’effet des courbes avoisinantes la solidité d’un axe vertical. La fièvre du plaisir et l’abandon de la chair ne peuvent se rendre avec plus d’entrainement . Cette sculpture lit éclat et scandale. Les journaux, l’opinion, la Cour, Paris, le monde des arts, les gens d’église, s'émurent à la découverte de ce groupe (1869). Les uns voyaient la morale méconnue, les autres l’élégance outragée, d’autres encore l’équilibre perspectif rompu. Les nudités lascives, le méchant goût des modèles féminins, l’écart emporté de cette guirlande humaine si différente des allégories classiques de MM. Guillaume, Perraud et Jouffroy, causèrent de singulières polémiques. Le maréchal Vaillant écouta ces griefs et résolut de reléguer la Dame en un lieu désert de l’intérieur du théâtre. Mais la révolution survint; et de plus graves intérêts occupèrent les esprits. 11 faut lire la longue histoire de cette composition de Carpeaux dans le Nouvel Opéra de Ch. Garnier. Le pittoresque narrateur détaille les mille tourments du statuaire, ses luttes, ses déboires et enfin son triomphe définitif. Au long de ses grandes entreprises, Carpeaux ne négligeait pas le travail de l'atelier. Il exécutait les bustes d’Eugène Giraud, de Vaudremer, de M. Ch. Garnier, et multipliait pour les amateurs ces délicieuses figurines de terre cuite, si proches des petites merveilles du Clodion de Louis XV. Vers le même temps, il élevait sur une place de Valenciennes, la statue de son glorieux compatriote, Watteau, et couronnait l’Hôtel de Ville de sa patrie d’un fronton héroïque, Valenciennes repoussant l’étranger. Il taillait encore une Tempérance pour l’église de la Trinité. Puis, il reprenait des bustes d’amis, de Gounod, de Gérôme, du peintre Bruno Chérier, d’Alexandre Dumas fils. A la mort de Napoléon III, l’ancien maître à dessiner du prince impérial gagnait Chislehurt, prenait le masque du souverain et modelait avec de la terre de France la tête de son bienfaiteur. L’impératrice et le prince Demidoff eurent les deux seuls marbres faits d’après le défunt. La dernière machine décorative de Carpeaux est la fontaine de l’allée haute du Luxembourg. Ce bassin construit près de l’Observatoire, domine l’avenue d’arbres de ce percement nouveau. Il s’agissait d mie allégorie, les Quatre Parties du monde portant la sphère. L’artiste poétisa la rotation du globe. Quatre femmes, la Chine, la Nubie, l’Europe, la Péruvie, soutiennent la boule ronde. Elles courent agiles, et, sur les épaules de ces vierges folles, la terre accomplit ses révolutions éternelles. Avec sa nature impétueuse, il dédaignait le calme, la mesure des groupes, et cette fontaine étale l’outrance voulue de son esthétique tourmentée. La vie, la vie ! elle était le rêve de Carpeaux, elle était sa devise, elle fut le cri suprême de son heure d’agonie. Pour elle, il oubliait souvent et les décences esthétiques et la loi des ensembles harmonieux. Il l’épiait partout, et personne ne savait mieux exprimer la fièvre des existences contemporaines. Il observait en réaliste ému. Ses milliers de croquis montrent son désir

LES DESSINS DU LOUVIiE

ardent d’atteindre le vrai, l’être, l’âme. A ses nombreuses observations du type et du geste humains, Carpeaux mêlait dans ses pierres noires, dans ses plumes nerveuses, les réminiscences des maîtres aimés. Ii s’inspirait des virilités de Michel-Ange et du Bandinelli, des douceurs de Prud’hon, du dégagé galant de Watteau, de la fougue musculeuse de Géricault. Le Louvre possède un recueil des dessins de Carpeaux. 11 compte 174 feuillets. 11 fut offert au Musée par le prince Georges Stirbey, cet hôte généreux, ce noble gardemalade du pauvre Carpeaux. Ce vaste in-folio, couvert d’un maroquin de luxe, révèle les essais d’imitation, les goûts variés de l’homme, ses manières diverses, les âges de son crayon, ses confidences intimes, ses gaietés. Je lis au bas d’une page verdâtre, griffonnée d’une figure allégorique, ces mots de colère : « Je suis un lâche! mon père se sacrifie pour mon art et je préfère les plaisirs au travail ! ah! je ne suis pas artiste. » Plus loin, cette .joyeuseté : « Les artistes sont toujours comme au 1" avril, ils se jouent des niches toute Vannée. » Un portrait brossé au pinceau, le portrait du sculpteur lui-même, commence le volume. Puis viennent des études d’après les deux célèbres Florentins, des italiennes, des paysans, des projets de toutes sortes pour la Danse de l'Opéra, pour VUgolin, poulie Pavillon de Flore. Puis encore des paysages, des allures de chevaux, des têtes de grotesques, des caricatures, des traits rapides d’après Watteau, Géricault, Goya, Ingres, Delacroix. Des rehauts de blanc, de vigoureuses estompes renforcent les pierres noires, les mines de plomb. Les papiers bleutés, les papiers gris-perle, reflètent les taches argentines des clairs et tamisent doucement les ombres. La plupart de ses esquisses paraissent menées à l’effet : vous diriez de croquis d’un peintre coloriste. Les contours sont gras, les hachures sont pleines, les doigts précipitent la pointe du crayon et le pouce à nu balafre le tout. Mais l’ampleur, le souffle des plumes, concises et violentes, forment l’attrait

le plus étrange de cette suite.

Le prince Georges Stirbey avait acquis peu avant la mort de Carpeaux la plupart des dessins de l'arlisle. Il les offrit à l'Iilat et à la ville de Valenciennes. Voici sa lettre de donation. Elle fut adressée au Ministre des Beaux-Arts, le 29 décembre 1881. « Monsieur le Ministre, le 12 octobre 1875 mourait à Courbevoie J.-B. Carpeaux. La France perdait un maître, le chef d’une nouvelle école . Le grand sculpteur a laissé des’ dessins

de premier ordre qui surprendront ceux qui ne connaissent Carpeaux que par ses sculptures. Je suis heureux de faire hommage de tous ses dessins à la France. Je crois m’acquitter par là d’un pieux devoir envers l’ami que j’ai veillé jusqu’à la mort, et qui, en partant, m’a confié avec ses douleurs, ses pensées, scs désirs, scs espérances secrètes. De cette vaste collection de dessins, j'ai fait trois parts : la première pour Valenciennes, sa ville natale; j’y ai réuni près do six cenls dessins et cent quatorze pelits albums; — la seconde part dans mes intentions est destinée au Musée du Louvre; elle contient des dessins dont l’originalité et la fantaisie sont les plus parliculièremcnt puissantes. Je les ai réunis dans un album qui mérite, je crois, l’honneur de figurer dans le grand Musée nalional de la France. — Je voudrais faire hommage de la troisième part à l’École des Beaux-Arts. Dans ce dernier lot j'ai placé des dessins au nombre d'environ douze cents, qui sont, les uns des compositions, les autres des études sur nature, d’autres des esquisses prises à la minute et pour ainsi

dire au vol dans la rue, dans 1 atelier, dans la campagne . l’espère que vous voudrez bien accepter mon

hommage pour la France, Monsieur le Ministre . , etc. — Georges Stirbey. » Notre curieux album du Louvre

est précédé de notes biographiques, rédigées par M. Philippe Burty. (Voir pour Carpeaux, l'ouvrage de M. Chesncau; Paris, Quantin, 1880.)

mma»

ÉCOLE FRANÇAISE

HENRI RÉGNAULT

NÉ i PARIS LE 50 OCTOBRE 1845. — TUÉ AU COMBAT UE BUZENVAL LE 19 JANVIER 1871

Esni Régnault fut une belle espérance. Ses talents faciles, sa fièvre de nouveautés , ses' exubérances enthousiastes annonçaient un habile homme. ,11 mourut jeune, laissant beaucoup d'amis et de nombreux partisans. Sur sa tombe do brave, on répéta les mots de gloire, de génie. A l’heure des élans patriotiques et des crises nationales, le langage français s’égare dans le lyrisme, il outre la louange, il exalte l’hyperbole, il perd la juste mesure de ses termes. Tout soldat est un héros, tout artiste un maître. Puis, peu à peu, les nobles indignations, les colères légitimes se calment, l’ennemi se retire, la patrie se restaure et nos jugements retrouvent leur équilibre. Douze années nous éloignent de la mort de Régnault ; nous admirons encore ce vaillant cœur comme au jour de son deuil, mais les dithyrambes de 1871 n’aveuglent plus la critique. Le scepticisme des études calmes et des jours de paix succède aux transports pieux de bons camarades affligés. Le style des éloges funèbres n’est jamais celui de la vérité, et le temps rabaisse vite les plus ambitieux panégyriques. Non, Régnault n’était pas chef d’école, il n'allait point renouveler la peinture française. Il avait l’ardeur d’un croyant, il avait toutes les témérités, il s’entraînait lui-même, c’était un brillant casse-cou. 11 serait devenu le prodige d’une mode, il aurait émerveillé ses contemporains par ses adresses de doigts, par ses lumières intenses; mais les seuls dons de l’œil, mais les seules dextérités manuelles ne forment pas un grand artiste. La poésie, l’imagination, le goût des ordonnances, le sens profond de la beauté l’emportent sur tous les prestiges matériels. L'éclat des couleurs peut éblouir, mais les maîtres véritables poursuivent un idéal supérieur aux miroitements ingénieux des glacis.

Régnault avait un entrain endiablé, mais il n’avait pas l’âme, c’est-à-dire le souffle intime des grandes idées. Il paraissait superbe d’audace et de jactance, mais son naturel impétueux était tout d’extérieur. Il aurait peut-être accpiis avec la maturité de l’âge et avec l’exercice plus serein de sa palette, les qualités solides d’un peintre d’histoire, une conception élevée, un sentiment ému. Toutefois, rien dans ses œuvres ne laissait entrevoir pareilles préoccupations; et si les premiers essais de Delacroix révélaient déjà le penseur incomparable, les débuts de Régnault ne présageaient guère un esprit puissant. Le fracas de sa renommée tapageuse n’était point pourtant une surprise de l’opinion. Régnault avait vu Vélasquez, il avait vu Goya, et il tentait de faire revivre les doctrines espagnoles. 11 subissait l’influence de Fortuny et poursuivait des effets nouveaux. Il charmait par une composition élégante, vive et bien française.

Lion dessiné au Jardin des Plantes.

Henri Régnault était le second fils de M. Victor Régnault, le savant académicien, longtemps directeur de la manufacture de Sèvres. Il fit son éducation au lycée Napoléon et acheva ses humanités en 1859. Dès sa première enfance, il eut l’amour du dessin, et au long de ses années de collège, il croquait avec une extraordinaire précocité les animaux et les paysages. Les jours de congé scolaire, il passe des heures et des heures au Jardin des riantes : il étudie les lions d’Algérie, le tigre royal, toutes les bêtes féroces. A Saint- Cloud, il dessine les chiens et les chevaux de l’Empereur; à Sèvres, il fait poser devant son

album' « le vieux cheval arabe Mascara de M. Mathieu »; en Normandie, à Ecorchebceuf, terre de famille, ce sont les vaches, les basses-cours ; au château d’Arques, ce sont des vues, des grottes, des perspectives ; en Bretagne, en Auvergne, ce sont des bœufs, des mazettes. 11 a quinze , seize , dixsept ans, et sa main hésite à peine ; il voit juste, il appréhende et pénètre vite, il saisit les reliefs et les contours. Troyon aidait Régnault de ses conseils et dirigeait l'adolescent. Bientôt Régnault prenait maître. 11 entrait chez un ami de son père,

Montfort, triste peintre de scènes orientales, puis il suivait l’atelier de Louis Lamothe, ce terne disciple de Flandrin. En mai 1862, il concourut pour le prix de Rome. Il obtenait le premier accessit et une médaille. Le sujet proposé était Véturie aux pieds de Coriolan. Régnault imaginait ainsi sa composition. A gauche de la scène, Coriolan se détache d’un groupe de guerriers et relève sa mère éplorée. Sa femme agenouillée lui présente ses enfants. Trois Romaines s’attendrissent à ce spec-

tacle. Au loin, les murailles de la Aille. Cette peinture sentait l'enseignement de Lamothe, mais elle montrait çà et là une énergie toute personnelle. Messieurs du jury le reconnurent. Peu après, Régnault devenait élève de M. Cabanel. Il abandonnait les concours de l’Ecole et se mettait résolument à l’œuvre. Il installait son atelier rue d’Enfer et travaillait avec un courage infatigable. 11 exposait deux portraits en 1864 et préparait une vaste toile, la Mise au tombeau. Cette œuvre ne s’acheva jamais et fut détruite pendant le siège de Paris. D'innombrables études et de longues hésitations semblent l'avoir mûri. Un tel sujet n’effraye pas le jeune artiste. Il écrivait à l’un de ses intimes : « J’entreprends-là un ouvrage gigantesque, mais je crois pouvoir atteindre mon but; je sens en moi une ardeur et une vigueur qui ne me font rien trouver de trop audacieux. .le vois mon tableau dans ma tête et je le vois superbe. 11 faut donc que ma main réponde à ma tête. » Cette pétulance folle fait sourire, mais ne doit pas étonner. Toutes'les lettres de Régnault sont empreintes de cette modestie-là. et sa correspondance est un des parfaits modèles du style vaniteux. La disposition de la Mise au tombeau paraît singulière. Le Christ est descendu verticalement au sépulcre; les figures des ensevelisseurs et des disciples pyramident au-dessus. En 4865, Régnault se ravisait et rentrait en loge. 11 exécutait un Orphée aux Enfers. Pluton et Proserpine assis au milieu de leur empire, écoutent les plaintes harmonieuses de l’amant d’Eurydice. Des ombres charmantes environnent le trône dn dieu des morts ; l’une d’elles émue des voix d’Orphée implore pour lui la clémence de Pluton. Et là-haut, des esprits ailés voltigent autour de la lyre enchantée. Régnault fut une seconde fois vaincu. Ce sujet l’inspirait pourtant. Par haine du poncif, il dramatisait les attitudes diverses de ses personnages et mouvementait ses moindres détails. Ce nouvel insuccès ne l’abattait pas. De ce moment, il fréquenta le Louvre. Les leçons de M. Cabanel lui parurent trop classiques et il vint demander aux grands maîtres un peu de leur savoir. Il avait le culte des Vénitiens et les copiait tour à tour. Le commerce passionné des vieux coloristes et l’étude incessante de la nature occupaient ses journées, et le soir, à la lampe, il lisait l’antiquité. Il aimait Tacite, Hérodote, les poètes grecs et romains et surtout Homère. Au mois de mai 1866, Régnault voulut encore tenter la fortune : il montait en loge et triomphait cette fois. Le thème du concours était d’un heureux choix : Thétis apportant à Achille les armes forgées par Vulcain. Le musée de l’École des Beaux-Arts conserve la toile du jeune vainqueur. L’aspect de l’œuvre saisit vivement. Cette œuvre, elle n’a point une complète harmonie, l’art des ordonnances n’y paraît pas fort entendu, mais la figure de Thétis, figure d’une distinction et d’une sveltesse délicieuses, séduit étrangement le regard. La déesse est debout, près la tente de son fils. D’une main, elle écarte un rideau, de l’autre elle présente le casque ciselé par l’armurier divin. Les teintes légères d’un jour de reflet caressent sa poitrine et des rayons lumineux éclairent son dos. Sa toilette est d’une exquise coquetterie. Une bandelette sombre enroule ses cheveux cendrés et répète habilement la note de ses noirs sourcils. Les bras et le torse sont nus; une ceinture bleue arrête sa taille. Sa robe

semble d un gris violet. Une draperie de nuance orangée achève son ajustement. Ce mariage de couleui s parait tout précieux et tout raffiné. La tête de Thétis est un portrait, le visage d une jeune fille entrevue dans le monde. Le 2 mars 1867, Régnault quittait la France et gagnait 1 Italie. Les merveilles de Florence et de Rome l’enthousiasment d’abord, il jure par Michel-Ange et par Raphaël. Mais ce beau feu de la première heure s’éteignait en exclamations, et le goût pittoresque du coloriste l'emportait loin des églises, loin des musées. 11 surprenait avec une piquante vérité et une instinctive délicatesse les mœurs romaines, les scènes du menu peuple, les types de la race, l’existence anecdotique des classes de la société. Il exprimait comme un paysagiste, comme un peintre de genre accompli, le caractère intime de la Rome contemporaine. Avec une extraordinaire promptitude de regard, il découvrait et analysait les replis les plus cachés de ces âmes italiennes, si ondoyantes et si diverses. Un éditeur parisien le chargeait aussitôt d’illustrer une relation de voyage à Rome, le voyage de Francis Wey. Les dessins du jeune homme gravés agréablement sont remplis d’une finesse et d’une verve spirituelles. Ce sont des Jotieurs de boule, des Prélats au Monte-Pineio, le Marché de la place Navone, le Barbier en plein vent, les Barberi du Corso, le Défilé des écoliers du séminaire, les Domestiques des Cardinaux et nombre d’autres. Ce travail de vignettiste lui fut commandé au temps de son passage à Paris vers les derniers mois de 1867. Le choléra ravageait Rome et nos pensionnaires durent fuir le fléau. L’artiste regagnait Sèvres, revoyait ses parents, ses proches, et étudiait l’Exposition universelle. Ce rapide séjour au milieu des siens n’était pas stérile. Il commençait là l’un de ses plus excellents portraits, 'celui de Mme Arthur Duparc, la femme de son meilleur ami. Il achevait ce tableau à la villa Médicis et l’expédiait au Salon de 1868. « Un portrait, écrivait alors Paul de Saint-Victor, un portrait d’une grande

tournure et d’un aspect romanesque est celui de Mme D . , par M. Régnault. Mme D .

est représentée debout, en robe rouge, sur un rideau écarlate, caressant du revers de la main le cou d’un grand lévrier. Cette fanfare de couleur donne à la figure quelque chose d’étrange et de triomphal. Les bras nus sont d’un jet superbe et d’un ton vivant. Mais la tête ne domine pas le costume, la splendeur du vêtement éclipse un peu le visage. Tel qu’il est, ce grand portrait, exécuté avec une facilité hardie et brillante et dont le parti pris frise le tour de force est un des remarquables morceaux de l’Exposition. » Un énergique fusain du Louvre, écrasé avec une rare aisance de doigts, traçait les lignes et donnait l’allure générale de cette toile. Le premier envoi réglementaire de Régnault fut un Automédon, en cette même année 1868. Le serviteur d’Achille ramène des bords du Scamaudre les coursiers divins. Il est de face domptant à peine ces chevaux emportés. Eux, ils se cabrent en bonds affolés et hennissent d’ardeur guerrière, te Us ont, disait l’artiste, ils ont une animation extraordinaire, quelque chose de la fougue et de la férocité de leur maître Achille. » Ce groupe tumultueux et d’une réelle puissance troublait d’abord les paisibles visiteurs du palais des Beaux-Arts. On dissertait, on discutait, les uns applau-

•lissaient ce talent vivace, les autres s'effrayaient du coloris audacieux, de la conception tempétueuse, d autres encore formulaient de prudentes réserves. Au demeurant, Régnault était ravi : il avait fait tapage. Ses deux études d’animaux étaient traitées savamment : il avait le goût de l'équitation, possédait l'hippologie et apprenait à loisir le dessin intérieur du cheval. Sa passion du cheval faillit le perdre. Une chute horrible, causée par sa présomption ordinaire, l’exposa aux plus graves dangers. Sa robuste nature le sauva et il vint se remettre de son accident chez une riche châtelaine de Sainlonge, amie de sa famille. Puis tout à coup il gagna les frontières d'Espagne et s'enfonça dans ce pays du soleil. Dès longtemps, il rêvait ce voyage; comme un instinct l’y poussait. Cet instinct c’était sa bonne chance, car l’Espagne a fait Régnault. 11 était coloriste passionné, et ce goût naturel rencontrait là des jouissances infinies. C’étaient les mille teintes de l'atmosphère, les paysages ensoleillés; c’étaient les costumes des tribus gitanes, les équipements des cavaliers, les tapis, les soies, les armes. Il arrive à Madrid et s’enferme au Musée. 11 veut apprendre les secrets de Vélasquez. « Je voudrais avaler Vélasquez tout entier, écrit-il, c est le premier peintre du monde. » Pour occuper tout d’abord son enthousiasme et se conformer aux règlements, il copie le tableau des Lances de Vélasquez. « Je ne sais pas, dit-il malicieusement, je ne sais pas quels cris les puristes de l’art pousseront l’année prochaine, quand ils verront Vélasquez mettre un pied dans le sanctuaire de l’École des Reaux-Arts. Quelle profanation !... . » Régnault parcourut à ses loisirs, Burgos, Avila, Tolède, croquant partout les curiosités des églises, des galeries, des rues, des sites. Pendant ces études acharnées, l’artiste vit la révolution espagnole. Au mois de septembre 1868, les Madrilènes éconduisirent leur régente éhontée, la triste princesse Isabelle. Prim revint et s’empara du pouvoirl Le spectacle de cette agitation populaire émut vivement Régnault. Ce soulèvement enfiévait les physionomies, exaltait les caractères et offrait à ses observations d’étranges sujets d’étude. Le comte de Barckj son protecteur, l’avait introduit dans les salons de la société. Il connut là les héros de la révolution, Juan Prim, le général Serrano, l'amiral Topete. Ce commerce familier avec les grands d’Espagne ne lui fut pas inutile : Prim le choisissait pour exécuter son portrait équestre. Ce bonheur inattendu ravissait Régnault. Le nom de Prim était sur toutes les lèvres : peindre le célèbre aventurier devait paraître une fortune inespérée pour un débutant. L’artiste obtint trois séances du maréchal Prim et s installa aux écuries de la ci-devant reine. Chaque matin on manœuvrait pour lui tous les chevaux, et, le soir, il suivait assidûment les bals officiels et tâchait de pénétrer l’humeur agissante et l’âme de son modèle. 11 ébaucha et finit bientôt . l'ouvrage. Prim vint le voir et se montra peu satisfait. Il critiqua ici et là, blâma telle partie, mais par-dessus tout, observa le défaut de ressemblance. II dit son fait à l’artiste, demande des corrections, et se retire mécontent. Le jeune homme s’emporte alors, et adresse au maréchal une lettre impertinente. Prim répond froidement et laisse son portrait pour compte. Le Portrait de Prim est aujourd’hui au Louvre. Pâle et tête nue, le grand

révolutionnaire, monté sur un andalous, s’est avancé au sommet d'un tertre. Il contient sa monture écumante. La superbe bête s’est arrêtée brusquement, elle incline l’encolure. Le visage blême du cavalier est jauni par l’ambition; il semble saluer de loin Madrid délivrée. Une horde d’émeutiers travestis des loques les plus éclatantes passe au fond du tableau. Ils acclament le triomphateur. Comme un vent d’orage agite cette scène héroïque. Tout est vie, fièvre, emportement, tourbillon. Le dessin est ému, la brosse est rapide. On remarque de l’emphase et des hardiesses incorrectes, mais la furie frémissante de cette œuvre fait pardonner ses défauts. L’artiste composait encore à son premier voyage d Espagne, un délicat petit portrait de la comtesse de Barck. Le Louvre possède aussi cette toile. La piquante Madrilène est debout, vêtue de rose, les cheveux recouverts d’une mantille noire. Une tapisserie ramagée forme fond. La tête est finie comme une miniature, et le tout rappelle l’aisance aimable d’un Watteau. Aux derniers jours de février 1869, Régnault regagnait la villa Médicis et brossait rapidement son envoi de deuxième année, une Judith. Cette composition brillait comme une étoffe d’Orient au milieu des toiles monotones de ses camarades. C’étaient des bouquets de tons, des féeries de palette, des chatoiements de soie et d’or, des surprises et des jeux du pinceau. Rome n’apprenait rien au jeune peintre : ce nouvel ouvrage le prouva. 11 ne cherchait ni l’austérité du dessin, ni les sentiments, ni l’idéal. 11 avait lavé nombre d’aquarelles au cours de son voyage de Madrid, il fréquentait depuis peu Fortuny : ces travaux scintillants, et l’influence de cet homme l’égarèrent. Il étouffa, sous le luxe charmant du détail et sous les ruses de métier, la personnalité humaine, et embrassa les doctrines de l’école essentiellement pittoresque. Il devient l’intime de Fortuny et le célèbre comme un demi-dieu. « J’ai passé dernièrement chez Fortuny, et cela m’a cassé bras et jambes. 11 est étonnant ce gaillard-là ! Il a des merveilles chez lui! C’est notre maître à tous. Ah! Fortuny, tu m’empêches de dormir!.... » Après sa Judith , Régnault préparait une Salomé pour le Salon de 1870. Sa sécheresse de conception et ses débauches d’exécution furent sensibles cette fois. La Salomé était un tableau décoratif, ornemental, où le cadre noir, l’écrasante bordure noire, concourait aux effets d’optique. Assise sur un coffret d’ivoire, une fille déguenillée attend. Ses regards bêtes, ses grosses lèvres, ses membres hommasses, son maintien de poissarde, n’annoncent guère la belle danseuse biblique. Elle tient un yatagan et un bassinet. Aucun style, aucune pensée, c’est une bohémienne avec un plat à barbe et un couteau de cuisine. Régnault n’avait pas ouvert la Bible, il avait choisi un modèle bizarre et affublait cette étude d’un nom sonore. Peu lui importait. Son but était d’amuser les yeux, et, pour l’atteindre, il étalait toutes les richesses, toutes les nuances, tous les accords, il déployait toutes les adresses de main. Au commencement d’août 1869, Régnault s’embarquait pour l’Espagne. Cette terre l’avait captivé, il revenait. 11 traversait Alicante, Elche, Murcie, Lorca ; il saluait enfin Grenade et y séjournait longuement. L’Alhambra l’émerveille, il ne se connaît pas de joie. Il dessine au trait, il croque à l'aquarelle, il photographie les mille scintillements de

l’art et les mille inventions de l’architecture mauresques. Bientôt, il abandonnait Grenade et gagnait Gibraltar. Fortuny lui avait conseillé un voyage au Maroc : il passait donc en Afrique et prenait terre à Tanger. 11 s’établissait là, montait sa maison, achetait des chevaux. Il étudiait à force les mœurs et les types arabes, et entreprenait son dernier envoi. Ce fut l’Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, œuvre imprévue, originale, hideuse même par endroits. Au seuil d'une salle de TAlhambra, un bourreau aux chairs bronzées, à la tunique rose, est debout. Il vient d’égorger un homme. La tête du supplicié roule sur les marches d’un escalier : une mare de sang est là stagnante. Le farouche justicier essuie au pan de sa robe le damas de sa terrible flittah, et regarde une dernière fois la tête de sa victime. Cette tête, elle est effrayante : les traits se contractent, la bouche se tord, les yeux lancent encore de longs éclairs de haine. Delacroix eût fait de cette scène un sombre drame; Régnault, avec sa nature superficielle, y voyait surtout un thème favorable aux combinaisons de couleurs, aux harmonies inédites. Il superposait les notes les plus puissantes et les plus voyantes. Tous les tintamarres, tous les bariolages, toutes les orgies delà peinture orientale formaient une toile d’un réalisme un peu brutal. Aujourd’hui V Exécution appartient au Louvre. Le temps atténue ses vigueurs, tamise son éclat criard. Elle conserve toujours son jet, son nerf; mais les glacis ont passé trop vite, et la couleur parait maintenant assagie et calme. Régnault composait encore à Tanger, un Départ pour la Fantasia, la Sentinelle Marocaine , un Intérieur de Harem, une Sortie du Pacha. Vers le même temps, la guerre éclatait. Les hostilités commençaient, les désastres se succédaient. Par un louable sentiment de patriotisme, Régnault quittait Tanger et revenait à Paris. Son titre de pensionnaire de Rome lui permettait de se désintéresser de nos luttes, mais il ne voulut pas user de cette faveur, et s’enrôla dans les compagnies de marche. II fit noblement son devoir, et le 19 janvier 1871 il était frappé d’une balle en plein front. Un stupide tirailleur prussien éteignait cette jeune intelligence. L’œuvre de Régnault annonçait une peinture descriptive, il eût été incomparable de souplesse et d’éclat; mais il ne devait jamais poursuivre le style, ni atteindre l’émotion. Il s’attardait aux jeux du trompe-l’œil, aux enfantillages du bibelot, au clinquant du naturalisme outré. Ses dessins ont de l’ardeur, de la sève, une musculature vigoureuse, des lignes concises, une aisance réelle d’improvisation.

Le Louvre possède un grand carton de dessins de Régnault. Il fut donné en 1875, par M. Victor Régnault, père de l’artiste. Cet ensemble compte 156 croquis, relatifs au Coriolan, à la Mise au Tombeau, à l’Orphée aux Enfers, à 1 Achille et Thétis, à 1 Automédon, au Portrait de Mme Duparc, à l'Exécution sans jugement, au Portrait de M. Uiol sur son lit de mort ; puis, ce sont des paysages, des études d'animaux, des projets de tableaux non exécutés. {Deux aquarelles de l’Alhambra, un paysan espagnol, une femme madrilène encore exposés au Luxembourg, furent achetés par l'État en 1872 à la vente du peintre.)

HENRI REGNAULT

ÉTUDE DE MOUVEMENT pour l’AUTOMÉDON

Paris. — lmpr. »Iiî Ch. Gillot, '

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ÉCOLE FRANÇAISE

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HENRI RÉGNAULT

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