FRANÇOIS GÉRARD
NÉ A ROME EN 1770 — MORT i MARIS EN 1837
eligieux disciple de David, François Gérard est le plus célèbre portraitiste du dix-neuvième siècle. Aucun des peintres de notre époque n'a pu l’égaler. Son maître lui-même ne le surpasse poinl. Le fameux Pie VII de David est une savante étude, mais l’art des belles ordonnances ne s’y montre pas. Gros est épique, théâtral, empanaché : il outre l’héroïsme, il agite la grâce de ses modèles. Girodet est sec, inerte dans ses physionomies. Guérin ne semble jamais naïf, il n’aime guère la réalité moderne et la travestit sous des formes empruntées à l’antique. 11 peignait un jour Henri de la Rochejacquelein, comme une statue d’ Antinous. Les rudes plis des hardes vendéennes enserraient une taille d’éphèbe, d’un jeune éphèbe digne de servir l’ambroisie des dieux. Robert Lefèvre abandonnait aux hasards de ses pinceaux les fermetés ou les morbidesses de son style. Depuis Gérard, aucun portraitiste de race n’a paru, hormis M. Ingres. Hersent et Pagnest justifièrent souvent peu la vogue de leur nom. Flandrin, Lehmann, Mottez étaient sobres, exacts, mais sans mérite d’invention. Le doucereux
Winterhalter charmait la fantaisie des femmes de cour avec les léchures caressantes de ses brosses ; mais content de sa dextérité, il ne devinait jamais l’âme de ses modèles. Il était agréable, futile, et nos princesses se pâmaient d’aise. Aujourd’hui les portraitistes étalent des accessoires à effet, brossent divinement les costumes; mais cherchez la vie intense, la pensée, le sourire, le rayon. Tout cela parait à grand’peine au travers de la maçonnerie des couleurs. Ils exaltent les habiletés manuelles et semblent dédaigner un peu l’étude du sentiment humain. Gérard leur serait d'un exemple profitable. Il possédait à la fois une sincérité naïve, une science discrète, un choix sûr, des doigts prompts et soigneux,
un aimable entrain. Il donnait une vraie plénitude aux lignes générales, une élégance sans affectation aux formes de détail. 11 était fin sans minutie, précis sans aridité. 11 épurait la vraisemblance par le goût. D’un esprit subtil, il pénétrait aisément la réalité morale, les sentiments si complexes et si divers du cœur, les passions vives de ses contemporains. Gérard était fils du maître d’hôtel de M. de Breteuil, ambassadeur à Rome. Son père le ramenait en France vers douze ans et l’envoyait avec la protection de M. d’Angevilliers, à l’école royale des Élèves-Protégés. 11 promettait du génie, travaillait fort, écoutait son professeur. Ce maître était Brenet, méchant rival de Vien. Mais l’élève se rebute vite d’un pareil enseignement, donne « dans la mode David » et perd toute soumission. Dn matin, il disparaît de l’atelier, et entre chez David.
Sa souplesse italienne et son naturel heureux abrégèrent le temps de l’apprentissage. 11 entendait à demi-mot les préceptes du peintre des Horaces et devenait l’un de ses rudes partisans. Il composait en manière d’essais vigoureux le Saint Rock de l’hôpital de Marseille, le Joseph du musée d’Angers. Mais la mort de sa mère et des soucis de famille suspendirent ses travaux. Par surcroît d’embarras, la Convention de 1793 ordonnait le départ de la première réquisition militaire et l’âge de Gérard allait le perdre. David le sauva. Il fait inscrire le jeune homme sur la liste des jurés du tribunal révolutionnaire. Cette charge ne flattait pas l’artiste, mais un refus était dangereux. 11 accepte donc. Pour se soustraire aux assemblées de cette étrange cour de justice, il affectait les maladies les plus graves, il montrait d’alannants certificats de médecins. Il se traînait à son petit logis du Louvre, aidé de deux béquilles. Un soir pourtant il s’oublie. 11 monte un escalier du Louvre quatre à quatre, ses béquilles sous le bras. Près d’atteindre le dernier degré des marches, il aperçoit, ô maudite rencontre ! une femme/ debout et moqueuse. C’était la femme de l'architecte de Wailly, fort surprise de voir notre infirme tout leste et guilleret. Gérard s’arrête effrayé. « Soyez tranquille, dit la rieuse, je ne vous trahirai pas. » Gérard se rassure et se promet de mieux ménager à l'avenir ses pauvres jambes. Il tint parole et ne recouvra pas la santé avant la chute de Robespierre. Alors, il brûla ses béquilles et se mit à l’œuvre. Il illustra pour les frères Didot des éditions de Virgile, de Racine, la Psyché de la Fontaine, le Baphnis et Cliloé, Y Adonis.
Cependant le sans-culotte David avait exigé des preuves de civisme d’un patriote aussi peu exalté : il le contraignit d’exécuter le portrait de Lepelletier de Saint-Fargeau et le dessin de la Séance du 10 août 1702. Ces deux ouvrages devaient servir plus tard les ennemis de l’artiste, et, sous la Restauration, Gros l’accusait sourdement d’avoir célébré les hommes de la Terreur et d’avoir pris sa part au jugement de Marie-Antoinette. En 1795, le miniaturiste Isabey se liait d'amitié avec Gérard, et, témoin de sa vie nécessiteuse, lui conseillait la peinture de portrait. Pour entraîner l’irrésolu, il veut être son premier modèle. Gérard se décide et compose le groupe délicieux, exposé aujourd’hui Salle des Sept-Cheminées. Isabey debout et tenant sa fillette par la main, s'arrête à l’angle
de deux escaliers. Dne veste de velours noir, une culotte verdâtre, des bottes molles ajustent le personnage. L’enfant porte une robe blanche et un petit bonnet. Tout est simple, familier. Ils descendent au jardin et se retournent doucement vers le spectateur. Un chien joyeux et fiévreux voudrait hâter cette paisible promenade. Comme l'on devine 1 aimable Isabey, comme l'on retrouve ces mœurs douces et charmantes des intérieurs d’artistes! Au Salon de 1796, cette toile eut l’applaudissement général; mais Gérard aimait trop la peinture d’histoire pour l'abandonner entièrement. 11 commence Bélisaire et Psyché. Ces deux œuvres sont célèbres; néanmoins l’afféterie métaphysique de la Psyché, sa couleur glaciale, ses formes indécises ne peuvent satisfaire pleinement le regard, et l’artiste n'offre plus aux yeux l’ensemble de ses qualités. Les contemporains jugèrent de même. L’opinion l’avait sacré portraitiste et l’opinion voyait sainement.
Après Isabey était venue une fille d’architecte, Mlle Brongniart, puis la famille d’Auguste, cet orfèvre fameux du Directoire, puis la Réveillière-Lépaux, puis Mme Régnault de Saint-Jean-d’Angely, puis Mesdames Morel de Vindé. Toutes les grandeurs, toutes les gloires impériales suivirent. Ce fut Mme Bonaparte, ce fut Mme Lætizia Bonaparte, ce fut Napoléon I" en costume du couronnement; ce furent le roi et la reine de Hollande, l’impératrice Joséphine, le roi de Saxe, le roi et la reine d’Espagne, la reine Hortense, la jreine de Suède, la reine de Naples. Puis Jérôme de Westphalie, le maréchal Lamies, le maréchal Ney, Murat, Marie-Louise avec le roi de Rome. Et encore, les précieuses du temps, Mme de Staël, Mme Récamier. La Restauration accrut la vogue de Gérard. Louis XVIII le nomma son premier peintre. Cet honneur renouvelé de l’ancienne monarchie augmentait l’engouement. Le roi. le comte d’Artois, le duc d’Orléans, la duchesse d’Orléans, la duchesse de Berry et ses enfants, le duc de Berry. Mademoiselle, posèrent devant l’artiste. Puis la brillante société française de l’époque. Puis Lamartine, M. de Humboldt, le tragédien Talma, des filles de théâtre, Mlles Mars et George. Cette suite admirable de figures éclairées par le génie ou ennoblies par la naissance, intéresse l’historien et arrête longuement le critique. La vie les anime, le goût les dispose.
La charge de portraitiste officiel développa en Gérard une distinction native et son salon d’Auteuil devint le rendez-vous de Paris et des étrangers. Il aimait les lettres, la musique, et c’était plaisir de passer de longues heures à son atelier, tant il savait soutenir la curiosité par ses piquantes conversations. Talleyrand l’appelait mon diplomate, et lui reconnaissait les qualités et le tact d’un politique.
Les tableaux les plus populaires de Gérard sont Austerlitz et l’Entrée d’Henri IV à Paris. Le lendemain de la victoire de 1805, l’artiste entreprenait cette vaste bataille. Elle devait plafonner la salle du Conseil d’État, aux Tuileries. Après mille .aventures, elle est à Versailles. Afin de grouper l’état-major autour de Napoléon et de réunir les héros du combat, Gérard montrait dans le lointain la fuite de l’ennemi. Le général Rapp galope vers l’Empereur et annonce l’issue de la journée ; et là-haut le soleil d’Austerlitz
se lève radieux. Quatre génies ailés, fiers et sveltes comme les figures aériennes de Véronèse, déroulaient cette belle page de l’épopée impériale.
Au retour des Bourbons, X Austerlitz était descendu de sa voûte et mis dans les greniers, Louis XV11I, désireux d’atténuer cette mesure de parti, commandait bientôt à Gérard l 'Entrée d’Henri IV pour la même salle du Conseil d’État. Cette scène historique habilement choisie, consacrait sous l’apparat d’un autre âge, les événements de 1814. L’artiste redouta pour ce nouvel ouvrage l’effet d’une prochaine révolution et s’avisa d’une ruse plaisante. 11 oubliait le métrage exact de l’architecte et dépassait de trois pieds la hauteur convenue. La peinture achevée, on prend jour, on la hisse. Elle est trop vaste ! Gérard fait le désespéré, s’emporte contre sa malchance. Réduire d’un pouce ce chef-d’œuvre, eût atteint l’honneur du premier peintre du, roi : on transporta donc au Louvre cette toile gigantesque. L’artiste parut satisfait : il atteignait son but.
Vers le même temps, Gérard recevait la commande des pendentifs du rond-point du Panthéon. Sous la coupole fameuse décorée par Gros, il composait la Mort, la Patrie, la Justice, la Gloire. Homère, Ossian , les Trois Ages, le Sacre de Charles X, Daphnis et Chloé, Hylas et les Nymphes et d’autres tableaux encore exercèrent le grand style de Gérard. Sa couleur est sèche parfois; il n’a pas l’éclat de Gros. Son dessin n’égale ni celui de David, ni celui d’Ingres, ni même celui de Girodet. Ce dessin n'a point de manière : il cherche le bon goût. Ses études de nu ont de la solidité et ses profils exquis, les silhouettes de ses portraits au crayon paraissent caressés d’une douce estompe.
Le Louvre possède vingt-cinq dessins de François Gérard : — Portrait de jeune femme. — Croquis de jeunes filles. — Académie de femme debout. — Académie d’homme assis : c’est la figure de Laboureur du Pendentif de La Patrie, au Panthéon. — Portrait du général Rapp, l’un des héros d’Austerlitz.
— Fillette au lévrier. — Jeune femme coiffée d'un chapeau. — Femme appuyée sur une table, daté de 1809.
— Divers croquis relatifs à l’édition Didot de Daphnis et Chloé, de Psyché. — Trois académies d'hommes pour différentes figures de la Mort de Palrocle, tableau du musée de Caen. — Un groupe de Marius rentrant dans Rome. — Ensemble du Marius rentrant dans Rome. — Belle étude de l’une des Renommées du tableau d'Austerlitz. — Signature du Concordat entre la France et le Saint-Siège, le 15 juillet 1801 ; ce dessin, lavé et rehaussé de blanc, est exposé à Versailles. — Le 10 août 1792 ; ce dessin, au bistre et rehaussé, représente la séance de l’Assemblée après la prise des Tuileries. Le roi et sa famille sont dans une loge; les gens de l'émeute ont envahi la salle des Représentants du peuple et menacent Louis XVI. Cette composition, où Gros voyait la glorification des Sans-Culottes, représente en effet Louis XVI dans une attitude peu digne de son caractère. Le prince se détourne embarrassé et craintif devant les huées de la populace. Ce dessin provient de la vente de Gérard en 1837. La plupart de ces projets ont été offerts au Louvre par M. Henri Gérard, neveu du grand artiste. (Voir pour la biographie étendue de Gérard, une plaquette fort curieuse de M. Ch. Lenormant, Paris, René, 1847 ; et un article de haute critique de M. Henri Delaborde sur la peinture de portrait en France, Revue des Deux-Mondes, octobre 1856.)
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