EDME BOUCHARDON
Kî A CHAUMONT EN BASSIGNI, LE 29 MAI 1698. — MORT A PARIS EN 176 2
ouchardon est le sculpteur de Louis XV ; mais sa statuaire se dégage du style de l’époque et cherche dans l’antiquité un refuge contre l'envahissement de la mode. Il seconde le peintre Vien et tous deux préparent le règne de David.
Bouchardon naquit le 29 mai 1698, à Chaumont en Bassigni. Fils d’un honnête bourgeois praticien et architecte, l'atelier paternel lui servait d’école. Bientôt, il habitait Paris, étudiait chez Coustou le jeune , remportait le prix de l’Académie et gagnait Rome comme pensionnaire du roi. Dix années de séjour développèrent ses aptitudes : il revint en France (1755), laissant aux Romains les bustes du pape Clément XII, du cardinal de Polignac, du cardinal de Rohan, de la femme de Wleughels, directeur de notre académie de peinture , du baron Stock. Le duc d’Antin, surintendant des bâtiments du roi, lui ordonne alors des groupes de la fontaine de Neptune à Versailles, les médaillons de Sa Majesté, du Dauphin; Languet, curé de Saint-Sulpice , passe marché avec lui et voilà notre artiste exécutant le Christ, la Vierge et les huit apôtres du chœur de cette église.
Vers cette époque (1758), Messieurs du Bureau delà Ville projetèrent une fontaine monumentale rue de Grenelle, dans le faubourg Saint-Germain, et M. Turgot, prévôt des marchands, demanda « les desseins et la conduite du sieur Edme Bouchardon ». Les architectes jaloux de ce choix forment une cabale ; mais le sculpteur édifie son ouvrage avec l’aisance d’un homme du métier et confond les envieux. Le public satisfait applaudit la nouveauté de l’entreprise. Lisez cette lettre d’un Parisien de goût à un ami de province. Elle décrit l’œuvre : « Du 1" mars 1749. — Quelle fontaine, monsieur, que celle de notre Bouchardon ! Tout le bâtiment règne sur un des côtés de la rue de Grenelle, qui n’est pas
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bien large en cet endroit. L’habile homme a donc imaginé de se retirer d’environ quinze pieds; par cet expédient, il a donné beaucoup de jeu à sa composition. Le corps du milieu ainsi renfoncé fait avant-corps ; il est soutenu par deux ailes qui, partant de l’endroit où elles s’unissent à cet avant-corps, décrivent par leur plan des portions circulaires. Au rez-dechaussée du corps du milieu, le plan de l’édifice avance en forme de massif orné de refends et couronné d’un socle de glaçons en marbre blanc, lequel sert de base à des statues colossales aussi de marbre, dont cette riche composition est décorée. La principale représente la Ville de Paris. Assise sur une proue de vaisseau qui lui sert de trône, un sceptre à la main et la tête couronnée de tours, elle regarde avec complaisance le fleuve de la Seine et la rivière de la Marne ; couchés à ses pieds, tous deux paraissent se féliciter de procurer l’abondance à la grande et belle ville qu’ils baignent de leurs eaux. La Seine est représentée sous la figure d’un homme robuste qui tient un aviron et a derrière lui un cygne se jouant parmi les roseaux. La Marne est figurée par une femme qui a dans sa main une écrevisse et auprès d’elle deux canards sortant des roseaux. La Ville de Paris a une attitude majestueuse, le jet de sa draperie rappelle la simplicité noble et mâle de l’antique; le fleuve est dessiné avec science et fermeté, et la nymphe plaît par sa souplesse et le beau coulant de ses contours. Un frontispice formé de quatre colonnes cannelées d’ordre ionique et d’autant de pilastres qui portent un fronton, dans le tympan duquel sont les armes de France, sert de fond à ce grouppe de figures et met la Ville de Paris comme à l’entrée d’un temple qui lui est dédié. Les deux ailes dont l’avant-corps du milieu est accompagné, sont décorées de refends dans la partie inférieure et dans la supérieure de simples corps avancés qui enferment des niches; deux carrées, dans le fond desquelles sont les armes de la ville et quatre niches cintrées où sont placés les Génies des saisons. Le printemps est représenté sous la figure d’un jeune homme paré d’une guirlande de fleurs et qui soutient un bélier. Un autre jeune homme qui regarde fixement le soleil et tient un feston d’épis, exprime l’Été. Des balances et des raisins entre les mains du troisième génie désignent l’Automne. La figure de l’Hiver est accompagnée du capricorne. Au dessous de ces statues sont quatre bas-reliefs avec des enfants jouans. L’œil, en considérant ce bel édifice, jouit d'un agréable repos; la justesse etl’élégance des positions et le parfait rapport de toutes les parties entre elles s’y réunissent, tout y prend la forme pyramidale. Sa grande richesse vient de son extrême simplicité. On y voit briller ce goût pur de l’antique, ce goût solide et sage que donne seule l’étude de la belle nature. »
Les éloges des contemporains outraient peu et la critique actuelle partage leur admiration. L’ensemble de ce monument est d’une heureuse architecture et la Renaissance française ne désavouerait pas la statue de la Ville de Paris, superbe d’allure, superbe de fini. Les échevins tout glorieux de l’artiste, firent graver son œuvre et lui accordèrent « une pension viagère de quinze cents livres » (1746).
Cependant le roi s’impatientait. Depuis des années il attendait de Bouchardon une
statue de l’Amour , et l’Amour tardait à naître. Le sculpteur temporisait, bien résolu de composer à loisir un ouvrage digne du salon d’Hercule. Le marbre achevé, il est pris d’un accès d’orgueil et dédaigne les dix mille livres de Sa Majesté. Dn Anglais, assure-t-il, en propose vingt-quatre mille. 11 fallut se résoudre et offrir vingt mille livres. En vérité, la somme était encore légère. L’Amour adolescent, l’Amour vainqueur des dieux, se façonne un arc de la massue d’Hercule. L’arme de Mars est sa cognée. Le bâton héroïque ploiera enfin sous l’effort du fils de Vénus. Déjà il cède et se recourbe. L’allégorisme assez obscur du sujet satisfait mal d’abord les hommes de lettres. Voltaire et Diderot le condamnent. Mais les artistes moins soucieux des exactitudes mythologiques ne mesurent ni la hauteur classique « delà solive d’Hercule », ni la taille « du charpentier divin ». La fraîcheur quasi nacrée de cette chair d’éphèbe, le précieux de l’épiderme, les grâces de formes, les émerveillent : on dirait d’un Corrège de marbre accommodé à l’antique. Les petites maîtresses de cour et les talons rouges montrèrent peu d’enthousiasme « Quoy, c’est là l'Amour, disait-on, c’est donc l’Amour portefaix; mais cela n’est point du tout agréable. » De par les jolies femmes, l’Amour est condamné : on le relègue dans un vestibule de Choisy. La salle d’Houdon au Louvre le venge maintenant de ce dédain. Neuf sanguines de nos cartons détaillent les phases diverses de cette figure, l’idée première, les attitudes. Au milieu des liasses de dessins du maître, ces projets crayonnés sur de vastes feuilles précédent de nombreuses études de chevaux. La science hippologique de Bouchardon analyse le squelette , dissèque l’écorché de l’animal, avec des traits sûrs comme ceux d'un scalpel. 11 présente la bête de face et indique le muscle du front, les salières, les tempes, le muscle adducteur du nez, les naseaux, le trompeteur, la ganache, etc.; puis descend à l’os de l’épaule, aux muscles pectoraux, au sous-clavier, aux hanches; puis marque le cubital, le radial, le genou, le canon, le boulet, le paturon, la couronne, le sabot, la pince, le jarret, etc. Sou cheval revêtu de chair, il le dresse sur un socle, le monte d’un guerrier : et voici la statue de la place Louis XV commandée par les échevins de la bonne ville de Paris.
L’an de paix 1749, le municipe résolut d’élever au roi dans sa capitale un monument commémoratif de ses victoires. L’auteur de la fontaine rue de Grenelle, le pensionnaire « des quinze cents livres de 1746, » obtint ce travail sans conteste. Il s enferma de longs mois, passa des jours, de6 nuits, sur le dos, sous le ventre d’un cheval de monsieur deThiers. Cet héritier des Crozat, père de la maréchale de Broglie, protégeait Bouchardon. Pour le servir en cette circonstance, il lui prête comme modèle un de ses chevaux de bataille. La monture du brigadier des armées du roi était d’àge ; mais ses poils de vingt ans n’avaient pas éteint son ardeur. Ses membres, sa flère encolure, conservaient un feu martial, tempéré toutefois de la douceur majestueuse de la vieillesse. La bonne bête, fort du goût de Bouchardon, posait en toute patience ; jamais animal n’observa mieux l’immobilité, ne se montra si complaisant. L’artiste prenait ses pattes, les étudiait, pour les reprendre encore.
Le bronze équestre de Louis XV est le chef-d'œuvre . de Bouchardon. Découvert le
20 juin 1763, il fut détruit et fondu en 1790. Un dessin de Duplessis-Bertaux retrace sa chute. Le sculpteur mourait avant la cérémonie d’inauguration (1762). Il ne pouvait jouir des applaudissements, et laissait la base incomplète.
Le roi vêtu à la romaine, le regard vers les Tuileries, tenait de la main droite un bâton de commandement. Cette statue était exhaussée par un énorme piédestal. Aux angles du socle, quatre femmes, la Justice, la Prudence, la Force, la Paix. Deux bas-reliefs de bronze occupaient le milieu des faces latérales de cette base: le roi sur un char de victoire, le roi donnant le repos à l’Europe. Le cheval noble et tranquille « paroissoit sentir qu’il portoit un pacificateur plutôt qu’un conquérant. »
La mort menaça Bouchardon pendant l’ébauche des quatre figures symboliques. Inquiet de l’avenir de son socle, il écrivait à M. le Prévôt des Marchands et le suppliait de remettre ses cariatides aux mains de Pigalle. Pigalle composait pour Reims un Louis XV pareil. La ville du Sacre jalousait Paris, et les chansons grivoises appelaient de leurs refrains la statue du roi de France.
Je faisons des vœux tretouts Pour voir Louis dans not’Ville,
Mais il est bien loin d'cheux nous.
Et puis il n’ quitte pas sa Famille;
Grâce au bon Monsieur Pigal Je l’varrons du moins en métal. (Bis.)
Morbleu ! c’est un flar Luron Pour c’qui est en cas d’Esculpture,
Il va nous faire un Bourbon C’est comm’ si c’étoit par nature,
A Versailles on n’voit pas mieux
Sa belle âme dans ses beaux yeux. (Bis.)
Bouchardon ne pouvait faire meilleur choix. Pigalle acheva le Louis XV de Paris comme si c’eût été celui de Reims, observant avec un religieux scrupule les moindres projets du défunt. Ce soin délicat épargnait au monument une bigarrure fâcheuse et la statue équestre du Bien- Aimé présentait, avec Y Amour de Choisy et la Fontaine du faubourg Saint-Germain, un remarquable ensemble de sculptures vers le milieu du dix-huitième siècle
L’œuvre dessiné de Bouchardon est nombreux. Statuaire, architecte, dessinateur de l’Académie des belleslettres, illustrateur de journaux de musique et de traités d’anatomie, compositeur de Cris de Paris, de légendes, d’enlêtes et d’allégories, il crayonne toujours et toujours habilement. Ses confrères de l’Académie royale de sculpture envient sa verve, envient surtout la sûreté, l’exacte précision de sa main. Ce fut le grand dessinateur de l’époque ; ses compositions, toutes spirituelles et expressives sur le papier, semblaient préférables à ses statues. Le Louvre possède 840 études de Bouchardon; 838 ont été léguées en 1808 par M. Girard, neveu du sculpteur.
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ÉCOLE FRANÇAISE