HÉ AUX ANDELYS EN JUIN 1594. — MORT A ROME LE 19 NOYEMBRE
'austère grandeur du Poussin, sa superbe esthétique le placent au premier rang de notre école. Tous les novateurs, David, Ingres, Delacroix reconnurent sa maîtrise. Génie formé à Rome, vivant à Rome, mort à Rome, il reste français par son goût sage et ses mâles inspirations.
Une double influence le développe : l’étude des bas-reliefs, l’étude des paysages. Après Raphaël et Jules son élève, personne ne sut comprendre mieux les statues, personne n’entrevit mieux l’efficacité de leur secours. L’art grec lui fut moins familier. Les horizons sévères de la campagne latine, les temples ruinés, le mélancolisme des souvenirs de l’histoire n’eurent pas 'de poète plus épris. Claude Lorrain cherchait les lumières harmonieuses, les mille reflets du soleil, toutes les couleurs de l’atmosphère et sa palette savait en exprimer l’éclat. Le Poussin contemplait cette même nature des bords du Tibre, avec les yeux d’un philosophe. Les lignes, les perspectives reposées, les monuments des siècles disparus séduisaient surtout son naturel sérieux et pensif. Cet homme grave ne fuit point la grâce néanmoins. De vraies idylles sortent de ses pinceaux et ses Bacchanales se peuplent du monde charmant des bas-reliefs.
Le Poussin laissa une suite de lettres fameuses : histoire de sa vie, de ses âpres débuts, de ses toiles célèbres. Parfois, il parle de son art, formule ses doctrines. Écoutez : « La peinture, c’est une imitation faicte, avec lignes et couleurs en quelque superficie, de tout ce qui se voit sous le soleil ; sa fin est la délectation. Voici les principes que tout homme capable de raison peut apprendre. — 11 ne se donne point de visible sans lumière. Il ne se donne point de visible sans forme. Il ne se donne point de visible sans couleur. Il ne se donne point de visible sans distance. 11 ne se donne point de visible sans instruments. — Choses
qui ne s’apprennent point, et qui font parties essentielles à lapeincture: Premièrement, pour ce qui est de la matière, elle doit estre noble, qui n’ait receue aucune qualité de l’ouvrier; et pour donner lieu au peintre de montrer son industrie, il faut la prendre capable de recevoir la plus excellente forme. Il faut commencer par la disposition, puis par Y ornement, le décor, la beauté, la grâce, la vivacité, le costume, la vraisemblance, et le jugement partout. Ces dernières parties sont du peintre, et ne se peuvent enseigner. C’est le rameau d’or de Virgile, que nul ne peut trouver ni cueillir s’il n’est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs choses dignes d’estre écrites par de bonnes et sça vantes mains. »
Cette définition du bel art de peinture méritait, en effet, des développements étendus. La modestie du Poussin semblait réserver cette tâche à d'autres, mais ses toiles furent toujours les meilleurs commentaires, ses toiles et ses dessins.
L’infatigable maître des Andelys notait partout, croquait partout.
Son abondance d’idées, ses études de chaque heure expliquent ses mille et mille dessins. « Quand il dessinoit, assure Mariette, il ne songeoit qu’à fixer ses pensées qui partoient avec tant de fécondité, que le même sujet lui en fournissoit sur le champ une infinité. Un simple trait, quelquefois accompagné de quelques coups de lavis, lui suffisoitpour exprimer avec netteté ce que son imagination avoit conçu. Il ne recherchoit alors ni la justesse du trait, ni la vérité des expressions, ni l’effet du clair-obscur. C’étoit le pinceau à la main qu il étudioit ces différentes parties de son tableau. Il étoit dans la persuasion que toute autre manière n étoit propre qu’à rallentir le génie et à rendre l’ouvrage languissant. » Cette méthode de primesaut diversifiait les moindres compositions du Poussin et ses toiles paraissent des réminiscences éloignées de ses croquis. A d’autres pourtant le plus sommaire servirait d’ébauche définitive.
La vigueur, l'audace du bistre, une plume superbe, des « gaillardises » de doigts renforcent la puissance de ses conceptions, animent ses figures, agitent son paysage. Paysage quasi hollandais par la justesse, le frais repos, le papillottement du soleil sur les feuilles !
Le dix-septième siècle proclama le Poussin « peintre des philosophes et des gens desprit » ; ses enthousiastes étaient nombreux alors; de nos jours, ses admirateurs deviennent idolâtres et se disputent ses œuvres avec une pieuse animosité. Le robuste bon sens de l’artiste, ses scrupules de dessin, sa couleur sobre, ses luttes opiniâtrés pour l’antique et la nature, sa pondération savante, un style magistral aiguisent le goût des délicats et en imposent aux plus rebelles. Il avait le culte « du jugement partout » , et ce « jugement » fait sa renommée.
Le Louvre possède 99 éludes du Poussin et 47 attribuées. L’amateur bien connu, mort depuis peu, M. His de la Salle, nous donna bon nombre de ces préparations. Je cite, entre toutes, les premières pensées du Bap. lé, ne, de la Confirmation, de l’Eucharistie, de la Pénitence, de 1 ’ Extrême-Onction, de l'Ordre : esquisses curieuses de la suite des Sept Sacrements, tableaux peints pour M. deChantelou, protecteur et ami du Poussin. Ces toiles entrèrent plus tard dans la galerie du Régent au Palais-Royal. Elles se trouvent aujourd'hui à Londres, chez Lord Ellesmeere.
ÉCOLE FRANÇAISE
ÉCOLE FRANÇAISE
ÉCOLE FRANÇAISE
ANTOINE WATTEAU
NÉ i VALENCIENNES EN 1684. — MORT A NOGENT-SIIR-SEINE EN 1721
atteao est l’artiste et le poète du dernier siècle. Dans l’Eden de ses scènes, balle, chante, repose, sourit une création nouvelle.
Muse de Watteau, tu promènes les fantaisies de tes rêves dans la terre promise de l’amour. Cythère t’a vu naître, tu mènes à Cythère. Tu choisis pour occuper l'ile enchantée, cette troupe italienne , ces gais comédiens, dignes compagnons de tes plaisirs. Tantôt tu les montres accommodés pour la parade, tantôt tu jettes sur leurs épaules les mantes des assemblées champêtres.
L’amour de Watteau n’est point l’amour antique, c’est la la jeunesse insoucieuse, et l’âme de ses personnages exprime la passion reposée. Les tableaux, les esquisses du maître s’imprègnent d’un tendre vague ; les teintes chaudes fondent tous les plans et promènent le regard comme au travers de nuages d’apothéoses.
Son dessin affirme plus de vie, précise plus de mouvement.
L’humeur inconstante de Watteau, racontent les biographes, l’empêchait de s'attarder devant ses toiles ; aussi la plupart restèrent-elles inachevées. Cette mobilité maladive du pauvre phthisique en a fait un dessinateur merveilleux. Il aimait ses crayons. Des lignes, des hachures, et l’on voit sourire une tête, se camper un corps, se dresser un paysage. Sa main note sur des feuillets la fraîcheur de mille impressions, de mille délicatesses; sans trêve, sans fatigue, il se joue des coquetteries de l’époque ; il incarne ses imaginations ; s’en va du Perruquier du Rémouleur , des Cornemuses, aux formes enchanteresses de sa mythologie falbalassée.
Rien n’égale les sanguines de Watteau : l’on dirait de moelles de sureau champêtre,
trempées d’un vermillon magique, et suivant, légères, des contours humains. La pierre noire fait le guet, prête à balafrer le coloris des visages, des torses, de la soie. De discrètes traînées de craie avivent parfois l’aspect ; elles sont rares et quasi superflues : l’artiste adopte le papier blanc et s’épargne ces rehauts. L’on sent courir ses doigts agiles, tour-à-tour esclaves et maîtres de la nature.
L’encre, les plumes effrayent le génie de Watteau ; où seraient la caresse et l’allure et le brillant de son dessin, avec un procédé si ferme et si austère? Il sortait pourtant de l’atelier de Claude Gillot, et Gillot était l’homme des sujets écrits. Mais l’élève remarquait vite l’air de sécheresse engendré par le froid de la plume au milieu de scènes galantes ou badines, et s’armait du crayon.
Watteau nous découvre la femme de son temps. Le profil des grecques et des romaines, l’idéal marmoréen des statues, ne lui importent guère; mais, l’envisagée du minois, les chairs roses du corsage, les relevées de cheveux, le moiré du vêtement, la pointe de la taille, les mules à hauts talons, le provocant du pied, du bras, de la main, voilà son souci.
Ah ! les mains de femme! Pour elles, il sanguine cinquante et cinquante poses ; elles retroussent les jupes au pas du menuet, agitent l’éventail, feuillettent un cahier d’ariettes, éloignent un baiser. Elles accordent une guitare, jouent du galoubet, bercent les balançoires endormies. Les phalanges s’allongent, l’épiderme se veloute, les attaches se laissent conduire.
Rubens et Gillot inspirèrent Watteau, mais la nature le forma seul. Voyez ces « groupes de la kermesse » empruntés par l’artiste au peintre des Flandres ; ces mères, ces nourrissons deviennent français en dépit de Rubens. Cet homme ignore les pastiches. Ce n’est point gageure de tout traduire à sa manière, mais il lui semble avoir vu d’autres villageois.
Les paysages du Titien se métamorphosent de même sous des hachures verticales. La palette de Rubens l’influence davantage. Il l’étudie longuement au travers de cette galerie fameuse du Luxembourg où se déploie l’apothéose de Marie de Médicis. II discernait les clartés, les tempérait à son genre, les alanguissait de sa poésie.
La maîtrise de Gillot se fait sentir surtout dans le choix des sujets, et le glorieux disciple lui doit l’agrément légendaire de ses compositions.
Les toiles de Watteau marquent cette double réminiscence ; mais les sanguines sont bien siennes. Il les exécutait à l’école de la nature. Nul hasard; la recherche pénétrante, les conquêtes laborieuses d’un paysage, d’un corps de caillette, d’une arlequinade de comédiens.
Le Louvre possède trente-cinq dessins de Watteau, la plupart aux trois crayons. Ses deux élèves, Lancret et Pater, ont employé le même procédé.
Catalogue de nos Dessins de Watteau : Huit études de têtes diverses. — On remarque trois têtes de jeunes nègres, une femme portant collerette, femmes coiffées d'un chapeau de paille. — Acquis 505 francs en 1858. Neuf études de têtes. — Acquis 347 francs en 1858.
Six études diverses. — Jeunes femmes coiffées d’un grand chapeau, hommes avec des toques. — Acquis 340 francs en 1858.
Femme debout vue par derrière, la tête tournée à gauche. — Cambrure d’une élégance suprême.
Deux Scapins debout, portant haut et se drapant de leur mante.
Trois figures d'hommes , l’un agenouillé, l’autre assis ; le troisième debout, regarde le spectateur ; étude pour les Plaisirs du bal, gravés par Scotin.
Etudes diverses. — Deux paysannes. — Cinq têtes de jeunes femmes.
Trois portraits de musiciens. — Mariette a possédé ce dessin. Il nous indique les noms des trois cantateurs par l’inscription ajoutée sur la monture : Præclarorum musicorum cœtus, scilicet Antonius fidicen eximius, Paccini italus cantor musicæ regiœ et Domina Dargenon Caroli de la Fosse Pictoris Academiœ sororis cui suaves accentus Musa invideret (l’excellent Antoine, l’italien Paccini, de la musique du roi, et madame Dargenon, nièce du peintre La Fosse. Ces trois musiciens faisaient les délices des concerts de l’hôtel Crozat où Watteau se trouvait toujours en compagnie du Régent, de Law, de Caylus, de Julienne, de Mariette, d’Hénin, de l’abbé de Marolles, de Rosalba Carriera.)
Une belle étude de Jeune femme nue, la poitrine la plus séduisante peut-être de l’œuvre de Watteau.
Figures et têtes d’après Paul Véronèse. — Paysage d’après Titien. Coll. Mariette.
Études « de la Kermesse de Rubens ». Études de femmes jouant de la guitare, pour le tableau des Charmes de la Vie, gravé par Aveline. — Coll. Ris de la Salle.
Les Joueurs de Cornemuse; le Rémouleur, etc., etc.
Il y a cinquante ans, Watteau, le peintre enchanteur du Départ pour Cylhère, était honni. Il fallut le beau style et l’autorité des Goncourt pour le réhabiliter. Lemaître leur doit sa faveur d’aujourd’hui. Ses crayons sont jugés avec amour par les deux écrivains dans l'Art au dix-huitième siècle. Nous citons le passage : « Un coup de crayon, disons-le hautement, qui n’appartient qu’à Watteau, à Watteau seul, un coup de crayon dont l’esprit n’a pas besoin de signature! Voyez, sur toutes ces têtes d'hommes et de femmes, l’espèce de piétinement qu’y fait ce crayon, revenant sur l’estompage, avec des sabrures, des petits traits géminés, des accentuations épointées, des tailles rondissantes dans le sens d’un muscle, des riens et des bonheurs d’art qui sont tout ; — un tas enfin de petits travaux de verve et d’inspiration trouvés devant le modèle, animant le dessin de mille détails dénaturé, vivifiant presque la teinte plate du plat papier, du relief et de l’épaisseur d’une touche. Et ces coiffures de femmes, charbonnées à plat, avec le gros bout d’une pierre noire, dont le large égrenage rend le laineux et le frisotant d’une chevelure. Et ces robes galantes, ces négligés aux plis cassés, à la rocaille tantôt précieusement détaillée avec la pointe de la plus aiguë mine de plomb, tantôt superbement indiquée dans la carrure d’un trait large, comme un trait fusiné. Et toujours ce beau contour sinueux, courant, serpentant, ondulant, où s’écrase, aux ressauts delà forme, une grasse sanguine. Car la sanguine est le procédé de prédilection de Watteau ; il ne l’aime pas seulement parce que, grâce à elle, « il obtient des contre-épreuves qui lui donnent pour ses tableaux les deux côtés de ses personnages », il l’aime, le Vénitien français, pour sa tonalité, pour sa chaleur : il a même une sanguine qui semble lui appartenir en propre, une sanguine d’un ton de pourpre qui se distingue de la sanguine brunâtre de tous, et qui prend sa couleur charmante et son incarnat de vie de l’habileté des oppositions du gris et du noir. »
ECOLE FRANÇAISE
ÉCOLE FRANÇAISE
ÉCOLE FRANÇAISE
ÉCOLE FRANÇAISE
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ANTOINE WATTEAU
ANTOINE WATTEAU