‹ Les dessins du LouvreChapitre 2 sur 14 · NÉ A CAPRESE LE 6 MARS «71. — MORT A ROME LE 18 FÉVRIER · texte numérisé non relu

NÉ A CAPRESE LE 6 MARS «71. — MORT A ROME LE 18 FÉVRIER

2 ichel ange ! Ce géant des âges modernes défie les siècles, désespère l’artiste, effraye l’écrivain. La mesure de ce génie n’est pas encore trouvée, et toutes les langues humaines épuisent à sa gloire le vocabulaire de leur admiration.

Après la cité des Médicis, après la ville des papes, la vieille Europe recueille les dernières dépouilles de l’héritage de Buonarotti; mais de rares sculptures, des feuillets épars, ne tiennent point lieu de la Sixtine , des Tombeaux. Les fortunes diverses des créations de ce statuaire sublime, de ce peintre terrible, réunirent en France des marbres et des dessins. Plusieurs de ces heureuses possessions disparurent ou s’éloignèrent ; plusieurs nous restent. Les unes et les autres eurent leur odyssée, et cette odyssée mérite un récit.. Certains épisodes de l'existence de Michel-Ange peuvent se joindre à l’historique de nos merveilles, pour détacher ainsi notre chapitre national de cette grande vie.

Suivons les historiens, et notons au hasard des dates, les époques où tel ouvrage, telle lettre, tel projet, intéressent la Franco.

Le 26 août 1498, le cardinal Jean de Groslaye, ambassadeur de Charles VIII, signait à

Rome un traité fameux avec Michel-Ange et chargeait le jeune Buonarol ti d une Pieta. Parmi les chapelles de Saint-Pierre, celle de Sainte-Pétronille, appartenait de temps immémorial aux rois de France. Afin de l'embellir, l’on souhaitait une Aierge. Le prodigieux élève du Ghirlandajo se présente et promet « de faire moyennant 450 ducats d’or, le plus bel ouvrage de marbre qu’aucun maître ne ferait mieux. » Buonarotti avait vingt-quatre ans, et l’audace de pareils termes ne l’émeut guère. 11 fixe déjà le soleil : sa nature neuf pas d’adolescence.

Le choix de notre cardinal amenait bientôt un chef-d’œuvre, et le groupe deNotre-Damede-Ia-Fièvre décorait magnifiquement l’enceinte de notre sanctuaire. La beauté de cette Mère de Compassion eut un succès immense, accru chez nous par l’enthousiasme des pèlerins.

François 1“', curieux de connaître un demi-siècle après, cet ornement célèbre de Saint- Pierre, envoyait en Italie son peintre, le Primatice, avec une épître royale. « Sieur Michel- Angelo, pour ce que j’ai grand désir d’avoir quelques besongnes de votre ouvrage, j’ai donné charge à l’abbé de Saint-Martin de Troyes présent porteur, que j’envoye par-delà, d’eu recouvrer, vous priant, si vous avez quelques choses 'excellentes faites à son arrivée, les lui vouloir bailler, en les vous bien payant, ainsi que je lui ai donné charge, et davantage vouloir être content pour l’amour de moi qu’il molle la Notre-Dame-de-la-Fièvre, afin que j’en puisse aorner l’une de mes chapelles comme d’une chose qu’on m’assure être des plus exquises et excellentes en votre art. Priant Dieu, sieur Michel-Ange, qu’il vous ait en sa garde.

« Escrit à Saint-Germain-en-Laye, le 6 de février mil cinq cent et quarante six.

François. »

La renommée seule n’avait pas valu au sculpteur ce message. Le prince venait d’acquérir un Hercule , colosse taillé par Buonarotti à l’àge de vingt ans. Ce bloc superbe dominait à Fontainebleau le jardin de l’Étang, et se dressait au milieu des nymphes de la Renaissance.

La Cour convoitait les œuvres et la personne du Florentin. Le roi put s’éblouir une heure d’un vain espoir. Assembler Michel-Ange et Léonard était le rêve dn monarque, et les troubles d’Italie favorisaient cette belle chimère. Les Médicis assiégeaient leur capitale révoltée, et les fortifications de San-Miniato menaçaient de perdre le fougueux Buonarotti. U s’effraye et gagne Venise (1529). Lazare de Baïf, ambassadeur de Sa Majesté, dépêche alors courriers sur courriers au souverain. « Sire, nonobstant que vous aye escrit du VlIPet XIII- de ce moys d’octobre, pour vous faire sçavoir que Michael- Angelo, excellent painctre, voyant le dangier de Florence, s’est retiré en ceste ville, et ne s’y montre point, car il n’y veut pas faire sa demeure, et croy fermement que, si l’on luy offre quelque bon party en vostre nom, il seroit pour l’accepter. Vous sçavez l’excellence du personnage en son art. S’il vous plaît le retirer, en me le faisant sçavoir, j’y feray mon effort et cependant n’obmettray de chercher le moyen à le pratiquer, estant asseuré que ce faisant vous feray service. Si vous le voulez, il vous plaira me faire sçavoir quel offre vous voulez que je luy face de vostre part. »

François I” presse Baïf et assure « 1200 francs d’estat par an et maison pour le logis. » Hélas ! Le fugitif disparaît le jour même ; le remords le ramenait à Florence. En manière de consolation, il promet au roi de lui élever une statue équestre sur la place du Palazzo- Vecchio, si nos armes délivrent sa patrie du joug des tyrans. Le patriote ne pouvait mieux dire. Les chanceliers estimèrent la condition trop onéreuse. L’orgueil de Buonarotti l’éprouva. La réserve du monarque l’étonnait et l’aigrissait.

Trente années plus tard, il se souvenait encore et se vengeait malignement. Henri II, de tragique fin, mourut en 1559. Catherine de Médicis voulut élever, à la mémoire de son époux, une statue à cheval. Elle souhaite pour cet ouvrage, l'aide de Michel-Ange; elle, écrit; elle sollicite, et le vieux Florentin reçoit cette fière prière ;

« Après la très-cruelle fortune du très-chrétien et sérénissime Roi, mon seigneur et mari, il ne m’est pas resté, après le désir de lui qui est vain, de plus grand désir que de donner de la vie à son souvenir, à mon légitime amour évanoui et par suite à ma présente douleur. Au nombre des ouvrages que je destine à ce dessein, j’ai eu la pensée, pour le milieu de la cour du mien palais des Thuilleries, de faire faire mon dit Seigneur en bronze, à cheval, de la grandeur demandée parla dimension de cette cour. Comme avec le monde entier , je sais combien vous êtes excellent dans cet art et supérieur à n'importe qui de notre siècle, combien aussi vous êtes depuis longtemps affectionné à ma maison, comme, de l’une manière et de l’autre, en donnent un clair témoignage, à Florence, les singuliers ouvrages de votre main dans le monument funéraire des miens, je vous prie de consentir à vous charger de cellui-là. Je sais bien que vos années pourraient vous excuser vis-à-vis de toute autre personne ; mais je crois qu’avec moi vous ne voudrez pas vous servir de cette excuse et que vous voudrez au moins prendre la charge de donner le dessin de cet ouvrage en le faisant fondre et terminer par les meilleurs maîtres que vous pourrez trouver par de là, vous assurant que vous, ni personne au monde, ne pourrez me rien faire de plus agréable, ni que je désire reconnaître plus largement. Sur ce je prie Dieu qu’il vous conserve heureux. — Caterine. — De Blois, le 14 de novembre 1559. »

La veuve d’Henri II n’obtint rien. Serait-ce imaginairede reconnaître dans le refus de Michel-Ange, comme un souvenir de sa rancune de 1550? Et ne semblait-il pas vouloir punir ainsi l’indifférence du père, sur l’ombre du fils, sur le deuil de la reine? Déplorons avec Catherine de Médicis l’insuccès de sa lettre. 11 prive la France d’un chef-d’œuvre. Comment la main du maître eût-elle taillé cette figure du « Pantagruel des Valois », de ce prince valeureux A l’amour, valeureux à la paume? Les grandeurs assombries de la puissance auraient voilé ce regard « doux et bénin » , et ces « lèvres vermeilles » s’entr’ouvraient déjà aux paroles sévères. Le héros de Brantôme devenait un César.

François 1", converti de ses aventures guerrières, avait refusé de marcher à la conquête de sa statue promise, et s’efforçait d’amoindrir ses regrets en acquérant cette fameuse Léda, l’un des rares tableaux de chevalet de l’artiste, un quadrme cia sala. Vers -1554, un élève de Michel-Ange, Antonio Mini, venait à Paris, et offrait au roi le butin fait dans l’atelier du peintre de Jules II. C’étaient des modèles en terre et en cire, des cartons, des croquis ; c’était la toile célèbre : dot généreuse de Buonarotti aux sœurs d’Antonio. Mini pouvait établir tous les siens avec un pareil étalage. Les chalands le couvrirent d’or. S. M. choisit la part du lion, la Léda : morceau d’une volupté surhumaine et d’une couleur étrangement superbe. Les dessins, les maquettes, échurent aux curieux de la Cour et de Paris. Nombre de

compositions du Louvre furent importées par cet Antonio, et passèrent de cabinets en cabinets avant de se rejoindre, au moins en partie, sur les parois de nos salles.

François I"r possédait l’Hercule et la Léda ; et deux grands seigneurs montraient fièrement d’autres œuvres du génie, un David et des Esclaves.

Florimond Robertet, secrétaire des Finances, sous Charles VIII, pressait les Florentins d’acquitter certaine vieille dette fort honnête, et la Seigneurie temporisait. Robertet s’irrite ; la Seigneurie aux abois s’avise alors, de le fléchir et lui envoie un bronze de Michel-Ange, David'. Un tel plaideur arrivant à dos de mulet et dressé dans la cour du château de Bury près Blois, gagnait la cause de Florence.

Plus tard, Anne de Montmorency achète deux Esclaves , faits pour le sépulcre du Pontife conquérant. L'abandon partiel de l’édifice funéraire de Saint-Pierre-ès-Liens, les avait rendus inutiles. Michel-Ange, malade à Rome, chez Robert Strozzi, les avait offerts à son hôte, pour reconnaître ses bons offices. L’Italien préférait les ducats, et vendait ce présent au connétable.

Où sont ces merveilles?

L 'Hercule et le David ont disparu; la Léda mutilée sous Louis XIII par une bigoterie sauvage, échappait à grand’peine d’un feu de vandale, et cherchait dans Londres un abri pour reposer son érotisme divin.

Les deux Esclaves seuls nous demeurent. Ornements des palais d’Anne et de Henri de Montmorency, du cardinal de Richelieu, du duc de Richelieu, ils entrèrent au Louvre en 1795 et sont la gemme du Musée de la Renaissance. — Si le sort contraire réduisait nos Michel- Ange, par un juste retour, les dessins du maître se multiplièrent, et forment aujourd’hui un ensemble unique..

Le Musée renferme quaranle-sept compositions de BuonaroUi. La prudence en classe douze au nombre des attribuées ; les autres, très authentiques el fort belles, témoignent de la toule-puissance de cet homme incomparable, désespoir de la critique moderne. Leur caractère échappe aux analyses, et les meilleures paroles n'ajoutent rien à l’impression des yeux.

Voici le catalogue :

1. Tête de Satyre. Étrange plume sur sanguine. Ce dessin appartenait à Mariette. II eut une origine piquante Le collectionneur la raconte ainsi ; « J’ai un très-beau dessin de Michel-Ange assez singulier, c’est une tête de faune ou satyre vue de profil et de grandeur presque naturelle, que Michel-Ange a dessinée à la plume avec tout 1 art et la science dont il étoit capable, sur une autre tête de femme au crayon rouge, qui avoit été dessinée précédemment sur le même papier par un pauvre ignorant. L’on voit encore paroitre au travers du beau travail de Michel-Ange celte tète de femme au crayon rouge qui étoit aussi de profil, et il y a apparence que celui qui l’aura faite étant venu demander à Michel-Ange qu’il la lui corrigeât, celui-ci pour se réjouir, transforma la tête de femme en une tête de faune, parce que, effectivement, 1 autre étoit si mauvaise, qu’il n’étoit pas possible de l’améliorer en y ajoutant seulement quelques traits. Peut-être aussi que Michel-Ange se sera réjoui ainsi aux dépens de quelqu’un de ses

t . Les Florentins destinèrent d abord ce David au maréchal de Gié ; mais sa disgrâce changea leur résolution.

condisciples qui travaillent en dépit de Minerve, car, examinant la manœuvr e du dessin, je trouve que le maniement de la plume tient beaucoup de la manière de Michel-Ange dans sa jeunesse. Il arrangeoit alors ses tailles avec plus de soin, son dessin imitoit davantage la gravure que lorsqu’il fut parvenu à un âge plus mûr. Quoi qu’il en soit, ce badinage de Michel-Ange est une chose curieuse. »

Les restes de sanguine paraissent en effet d’une main toute différente. Sur la monture du dessin, Mariette avait malicieusement inscrit : Qnod imper itior artifex laboriose deturpaverat, jociilcins ridiculè reformavit Michael Angélus.

2. Etude d'un des esclaves qui devaient décorer le tombeau de Jules II ; appartenait à Jabach.

Page 1