NE A CADORE EH 1477 — MORT A VEHISE EN
toquer le nom du grand vénitien , c’est rappeler l’une des gloires de l’art moderne. L’Italie des deux derniers siècles reconnaissait trois peintres entre tous, Raphaël, le Titien, le Corrège; mais elle réservait ses préférences secrètes pour le Titien. Ses prodiges de pinceau séduisent en effet, et son incomparable exécution émerveille.
Titiano Vecelli est né à Cadore dans le Frioul (1477). Un de ses oncles le confia au mosaïste de Venise Sébastien Zuccato. Zuccato voit le génie naturel de l’enfant et le mène à Gentil Bellin. Ce maître sec ne peut contenir la fougue de cet élève vivace; il en désespère et l’envoie chez Jean Bellin. Jean se montrait moins despote; il n’exigeait, ni servitude de la main, ni esclavage de l’œil. L’adolescent travaille donc en toute liberté, s’enthousiasme du Giorgion, et l’imite. Une lutte curieuse s’engage bientôt entre ces deux hommes. Les Allemands voulurent faire décorer leur Entrepôt (Fondaco de Tedeschi). La façade principale , celle du Grand-Canal, écheoit au Giorgion, celle de la Mercerie au Titien; et voilà nos champions de la couleur rivalisant. Titien l’emporte; l’autre, irrité, dévore son dépit. De ce jour (1507), Vecelü est reconnu le vrai peintre de Venise : il avait trente ans et sa longue carrière lui ménage une suite d’honneurs et de triomphes. Une existence quasi centenaire, pleine d’œuvres et pleine de mouvements, lui compose une histoire fort étendue. Les églises s’enrichissent de ses toiles. Les Frères-Mineurs obtiennent la célèbre Assomption vulgarisée par l’estampe de Schiavone, puis le tableau votif de la famille Pesaro, l’admiration del’Arétin. Le chapitre de Saint-Jean et Saint-Paul commande le fameux Saint Pierre martyr. Cette page étonnante révolutionnait Venise, et le Sénat défendait sous peine de mort de laisser sortir ce joyau du territoire
de la République. Les villes, les princes se disputent ses faveurs. 11 décore la salle du Grand-Conseil du cortège historique de ses contemporains illustres , de la bataille de Chiaradadda, de celle de Cadore; il orne le Palais de Justice de Vicence d’un Jugement de Salomon; il embellit le cabinet d’Alphonse d’Este de Bacchanales, celui du duc de Mantoue des Dôme Césars.
Sa palette immortalisa l’Europe héroïque et lettrée de son temps : les doges Grimani, Gritti, Pietro Lando, Francesco Venerio, l’Arioste, l’Arétin, Pierre Bembo, le pape Paul III, le cardinal guerrier Hippolyte de Médicis, les cardinaux de Lorraine et de Trente, François Sforça duc de Milan, puis Charles-Quint , le sombre Philippe II, le terrible duc d’AIbe. Et nos rois, François I" et Henri III!
La campagne de 1515 conduisait le vainqueur de Marignan dans la patrie du Tilien et François essayait d’amener à Fontainebleau le peintre de Saint-Marc. Effort inutile. Ni les prières, ni les promesses ne purent le résoudre. Le prince obtenait son portrait et quittait l’Italie trop heureux de ce butin. 11 emportait en effet un chef-d’œuvre.
Le 18 juillet 1574, Henri III fuyant le trône de Pologne pour le sceptre des Valois, entrait à Venise. Andrea de Michieli nous retraça la magnificence de sa réception. Le Musée de Fontainebleau possède aujourd’hui cette toile de fête. C’est une esquisse de la vaste peinture placée au palais ducal, salle des Quatre-Portes , et rappelant le passage de ce souverain dans la ville des lagunes. Henri III descend de galère et traverse le pont du canal. Le cardinal de S. Sisto, le doge Luigi Moncenigo l’escortent. Le patriarche Giovanni Trevisano l’accueille sous un dais. Palladio avait construit un arc de triomphe et un autel, et le Ilucentaurese parait comme une épousée. Neuf jours de pompe et de liesse éblouirent le prince; mais chaque matin il se reposait des mille spectacles de la veille, et Vecelli nonagénaire était introduit chez le royal voyageur pour portraicturer la figure d’Henri de Valois.
L’artiste parcourut l’Europe. Charles-Quint l’appelle deux fois dans Augsbourg et deux fois sa marche et son équipage font croire au passage d’un vrai potentat. L’empereur le traite superbement et le juge digne « d’être servi par César. » Elle est populaire l’anecdote du pinceau du maître ramassé par le monarque.
A Venise, sa vie était d’un grand seigneur. Écoutez cette lettre d’un de ses hôtes. Elle détaille un festin. « Je fus invité au mois d’août chez Messer Tiziano. Nous étions dans un parc délicieux, situé à une extrémité de Venise, sur le bord de la mer, du côté d’où l’on aperçoit la jolie petite île de Murano. En attendant que la table fût dressée sous les ombrages, et que la chaleur du jour fût tombée, nous visitâmes la maison du peintre. Puis, quand vint la fraîcheur du soir, nous vîmes tout à coup la mer se couvrir de gondoles, chargées de musiciens et de chanteurs qui, mêlés aux plus belles filles de Venise, commencèrent une sérénade qui se prolongea jusqu’au milieu de la nuit. Le repas fut aussi délicat que bien ordonné ; les vins fins et les gais propos n’y manquèrent point. »
Le Titien vécut quatre-vingt-dix-neuf ans. Une peste de 1570 finissait sa longue carrière.
Michel-Ange sortait un jour avec Vasari de l’atelier du Titien. Ils avaient vu la Damé et cette peinture les ravissait. « Quel coloriste cet homme, s’écriait Buonarotti, mais que c’est grand dommage qu’à Venise on n’apprenne pas à bien dessiner. » D’un pareil juge la critique était permise et le Titien lui-même pouvait l’entendre. 11 eût confessé son amour des mille fascinements de la palette, il eût avoué sa négligence pour le travail concret du dessin. Les croquis de ce maître révèlent toutefois des griffonnements de pensées , des tâtonnements de projets, des doutes d’ordonnances, une recherche rapide. Pourtant, et cela surtout devait arrêter Michel-Ange, comme une pesanteur de doigts alanguit ses délicatesses. L’artiste sent la forme générale, mais ne poursuivrait ni les nuances, ni les ténuités.
Devant une toile, le souffle, un caractère noble, une science solide, le procédé le plus parfait, de prodigieuses lumières dissimulent certaines figures, certains types assez communs; mais dans les esquisses, dans les crayons, les regards analysent aisément des allures un peu lourdes. Voyez le dessin la, Vierge et l'Enfant. Des hachures épaisses, nerveuses, des balafrures d’encre, un jet tout sommaire, une pose divine entrevue et assise avec deux visages masqués de traits, indiquent le souci de l’ensemble et l’indifférence des détails.
Le Jugement de Paris montre davantage encore la manière de sa plume. Cette plume renforce les corps, les attiludes, mais les renforce à l’excès et semble vouloir leur inélégance, inélégance superbe peut-être, mais inélégance.
D’autres fois, elle devient fougueuse; un croqueton de Prométhée rappelle les lignes d’acier de Buonarotti et étonne au milieu des bistres ordinaires de Vecelli. La violence en effet, n’est guère son fait.
11 couvre le papier de hachures résolues, et leur infinité égaie : les paysages surtout en reçoivent de singulières éclaircies. Elles composent le tronc des arbres, le feuillé des branches, l’architecture des fabriques, le chaume des hameaux, le sol de la plaine, le courant des rivières. Elles éveillent les horizons, détaillent les premiers sites, ne laissent rien indécis. Elles s'affinent par endroits et subtilisent leur labeur. L’on dirait de tailles d’aquafortiste; et les vues de la campagne vénitienne semblent des gravures au bistre. Le Titien achevait les paysages avec une perfection et moelleuse et expressive ; il les finissait d’ailleurs pour faciliter la tâche de ses interprètes, les Corneille Cort, les Jules Sanuto.
lîeléguée aux arrière-plans d’une toile, la nature agreste montrait alors timide et lointaine ses attraits de coiüeur. Les scènes sacrées, les sujets mythologiques l’éconduisaient souvent comme une intruse. Le Titien osa vaincre le préjugé de l’époque et unit mainte fois le paysage « à la figure humaine. » La Vénus del Pardo du Louvre en reste un exemple immortel. Néanmoins sa hardiesse se trouvait retenue par le goût dominant des contemporains. Un tableau vide de saintes ou de dieux, un franc essai de pittoresque n’aurait guère séduit les âmes de la Renaissance tout au culte de l'antiquité et du christianisme et ca-
pables de ces deux seules émotions. L artiste le jugeait, il peignait donc des peispectives rustiques en manière de bel accessoire, mais réservait poui ses dessins le développement de son génie de paysagiste.
Là, sur des feuilles volantes, se déployait à l’aise sa verve champêtre, sa poésie de nature. Loin de l’Olympe, loin du Ciel, il étudiait la vraie terre natale. Il aimait rendre cette netteté de lignes, cette lumière égale, cette quiétude parfaite, si particulières au pays. L’accent uniforme et un peu aride de son encre dessécherait ses compositions, n’était la vigueur enveloppante. Ses hachures éclairent les terrasses et les frondaisons d un jour tout étrange.
Le Titien prenait plaisir à ce genre de compositions ; le nombre et l’intérêt de ses paysages le prouvent assez. Les curieux de l’époque achetaient au poids de l’or ses moindres bouquets d’arbres; d’autres assemblaient les estampes faites d’après ces ouvrages. Les Corneille Cort, les Sanuto, les Lefebre, les Massé, les Pesne gravèrent tour à tour la suite de ces croquis du maître.
Aux mains de Vecelli, les sanguines s’engraissent d’un moelleux vivace : le crayon noir, le crayon blanc s’écrasent ou se roidissent. Et malgré son idolâtrie du coloris, malgré le mot de Michel-Ange, il reste un dessinateur bien digne d’enseigner les secrets et le laconisme puissant du contour.
Le Louvre possède trente-neuf études du Titien. — Groupe d'apôtres, première pensée du Tableau de l'Assomption des Frari de Venise; griffonnement d’indication; collection Mariette. — Le Jugement de Pâris ; plume bistrée et accusée. — L’ Enlèvement d'Europe : grand paysage du plus bel aspect et d’une précision de plume admirable. — Le Ilallebardier, sanguine très finie. — Deux Têtes de Vieillard, ridées de crayon noir et rehaussées de blanc. — V Incendie de Sodome, plume léguée par M. E Gatteaux en 1873.
Dans les cartons, les paysages abondent. Après la Vierge et l'Enfant de la collection Mariette, après deux conceptions du Saint Pierre martyr de la môme collection, après un Prométhée et une Lucrèce sortis du môme cabinet d'amateur, on remarque : Le Retour du Troupeau, croquis assez effacé, gravé par un anonyme. — Village sur le flanc d’une montagne, ensemble d’une bonne conservation. — Village dans un vallon fort net mais entamé de trois écorchures. — Hameau à mi-chemin d’une montagne escarpée et boisée. Dominique Barrière grava ce charmant petit coteau, achevé avec un soin extrême. — Vallée avec chasseur, légèrement touchée et d’une teinte plus douce. — Monticule avec arbre et maisons à gauche. — Troupeau de moutons, d’une rusticité et d’un repos séduisant; deux graveurs l’oçt traduit, V. Lefebre et Massé. — Clairière avec deux personnages assis à droite. — Village avec rivière et pics de rochers. — Paysage avec village et bouquets d arbres à gauche et devant; gravé par Pesne. — Paysage avec château fort, rivière et bergers à gauche; gravé par Massé. Hameau avec bélier au premier plan. — La Fuite en Egypte, paysage nerveux attaqué par le temps. Deux Vues de rivières bordées de villages, aux belles montures soignées de Mariette. — Sept autres Paysages de moindre intérêt. — Un groupe d' Anges de la Coll. Lasalle. — Un repas champêtre. — Des moissonneurs aiguisant leurs faux, etc.
La plupart des paysages viennent des portefeuilles de Mariette. Le Louvre compte encore sept attribués.
ÉCOLE VÉNITIENNE