Vienne, 23 septembre 1814 (F. 1. 3718 ad
ROSENCRANZ à BLOME (1) à SAINT-PÉTERSBOURG
{intercepta en français).
Alexandre et le l'oi de Danemarck. Les promesses d'Alexandre. Les inquiétudes de Rosencranz.
Sa Majesté (le roi de Danemarck) envoya aussitôt après l'entrée de l'Empereur Alexandre demander à lui faire la première visite. A quoi Sa Majesté fît répondre qu'Elle passerait chez le roi.
Cette entrevue ne fut que d'un moment.
Après dîner, le roi rendit la visite et aborda à cette occasion l'Empereur franchement, faisant voir qu'il ne ferait pas mention du passé, mais qu'il réclamait l'amitié de Sa Majesté pour l'avenir. Il insista sur la ratification du traité comme le premier pas qui restait à faire et sur le retrait des troupes du Holstein.
Il crut comprendre à la suite de quelques explications que l'Empereur accorderait incessamment l'un et l'autre.
Mais, à moins que je ne voie bientôt cette espérance remplie, je désespérerai encore de notre salut. Rien ne m'indique au moins que les augures, que vous tirez du passé et de la chute de celui qui avait inspiré la terreur à tous sans exception, dans votre lettre du 14/26 du passé qui est la plus récente dont je sois en possession, seront de sitôt réalisés. La même influence contre nous existe toujours dans toute sa force. On ne se contente pas de nous avoir coupé une jambe ou un bras. On veut que le monstre suce jusqu'à la moelle de nos os. Nous restons exposés dans l'arène comme les victimes livrées aux bêtes fauves.
1. Blome (Otto comte de) ancien ministre de Danemark en Russie, était à ce moment encore à Pétersbourg, mais sans caractère officiel, comme l'écrivait NoaiJIes à ïalleyrand le 9 septembre 1814 et il ajoutait : « On dit que dans peu il reprendra le poste diplomatique qu'il occupait autrefois. »
GAGERN au PRINCE D'ORANGE NASSAU (1) {intercepta en français).
La question de Pologne. Lord Gastlereagh et les limites de la Prusse du côté de la France. Le Luxembourg. Entretien avec Talleyrand. La Saxe et les vues de la France. Echec du projet prussien de constitution allemande.
Les formes du Congrès ne sont pas encore établies. Voici ce qui par pièces et morceaux est venu à ma connaissance.
1° On a déjà cédé, je crois, sur l'article de la Pologne et de son rétablissement comme royaume indépendant (2). On se borne à demander que l'Empire russe ne dépasse pas la Vistule. La Prusse garderait donc beaucoup de ce côté-là. L'Empereur Alexandre ne fait que d'arriver et j'ignore quelle sera sa réplique.
2" M. de Spaen et moi, nous avons eu une première conférence avec lord Castlereagh. Les différentes questions ont été discutées pour et contre. Je ne citerai que celles-ci :
1" S'il convenait au grand système politique que la Prusse touche à la France ?
2" Si Luxembourg se trouve bien entre les mains de Votre Altesse Royale ?
Mes arguments pour nier l'une et affirmer l'autre paraissent avoir fait impression et suivant mes notions, les deux points sont gagnés.
Sur le premier article, j'objectais à lord Castlereagh ou à des observations qui n'étaient peut-être pas les siennes : a) Que la Prusse s'affaiblirait par trop d'étendue, b) Qu'il fallait lui supposer le même zèle de défendre la rive gauche du Rhin
1. Guillaume, prince d'Orauge-Nassau, plus tard Guillaume 1", roi des Pays-Bas, né en 1772, passé au service de l'Autriche lorsque son père le Stathouder Guillaume V abdiqua et se réfugia en Angleterre durant l'invasion française. Il obtint en 1803 moyennant l'abandon de ses droits sur la Hol-^ lande l'abbaye de Fulde qui venait d'être sécularisée, mais il en fut dépouil en 1806 pour avoir embrassé le parti de la Prusse et reprit du service en An triche. Rentré en Hollande en 1813, il prit le titre de prince souverain des Pr«i vinces-Unies. Le Congrès de Vienne lui reconnut le titre de roi des Pays-Bti et réunit la Belgique à la Hollande. 11 combattit à Waterloo où il fut mêr blessé, perdit plus tard la Belgique qui proclama son indépendance, abdiqi) en 1840 et mourut à Berlin en 1843.
2. Les affaires de Pologne étaient loin d'être aussi avancées.
pour va qu'elle y possède, car j'assure à Votre Altesse Royale que je ne me suis jamais cru assez fort pour l'en détourner entièrement dès le moment qu'elle-même rie partagerait pas cette persuasion. Enfin c) qu'elle serait mieux en seconde ligne.
Quant à la seconde, nous avons appuyé : 1° sur le danger pour les Pays-Bas, si une autre grande Puissance possédait cette forteresse et les enveloppait, pour ainsi dire ; 2" sur la confiance en eux-mêmes qu'il fallait inspirer aux Belges par ce qu'il s'agissait : 3° de la principale défense de l'Etat au dire de tous les gens instruits dans l'art de la Guerre.
Si je dis que ces deux points sont gagnés, c''est que j'ai cru entrevoir dans mes conversations avec Lord Glancarty(l),que les Prussiens ne s'opposent plus qu'à l'extension des Etats de Votre Altesse Royale jusqu'à Zell sur la Moselle (départements du Rhin et Moselle), c'est-à-dire que la Prusse veut empêcher la jonction des Pays-Bas avec les Etats de Nassau et qu'elle veut être maîtresse de tout le cours du Rhin. Il faut espérer que les Anglais et les autres Puissances alliées tiendront bon.
3" J'ai été voir sur le champ M. de Talleyrand. Je croyais que c'était la marche la plus naturelle. D'ailleurs Votre Altesse Royale sait assez que ce n'était pas à lui que j'ai jeté la pierre. On peut être violent adversaire en temps de guerre; la paix signée, il faut se donner les mains et ne plus conserver d'amertume. Il m'a fort bien reçu et (2) il n'aurait dépendu que de moi de le faire entrer en matière sur tout plein d'objets. Mais comme une telle discussion de bien des articles ne m'est pas permise, vu la position de Votre Altesse Royale, tout s'est passé en observations générales :
« Que la volonté de la paix est la seule occasion de force aujourd'hui pour la France ;
« Que la France devait donner de bons exemples après tant de mauvais et aussi de bons conseils ;
« Qu'il fallait être bon Européen modéré ;
« Que la France ne demandait rien, absolument rien, excepté
1. Richard le Poer Trench, comte Glancarty, vicomte Dunlo, baron de Kilconnel, conseiller privé, président du Conseil privé pour les Colonies et le Commerce, maître général des Postes, colonel du régiment de la Milice du Comté de Gahvay, l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès.
2. Gagern a publié toute cette partie de la présente dépêche à partir de cette phrase jusqu'aux mots « à la bonne heure )>,dans son livre : Mein Antheil an der Poiilik, II, 37.
ce qui était exprimé dans le prologue de la Paix : Une juste] répartition des forces entre les Puissances. >>
J'ai entrevu qu'il appuyait sur ces paroles et qu^il comp-i tait bien tirer de ces expressions un peu vagues le parti qui lui convenait. Je crois savoir déjà que c'est un prétexte de s'opposer à l'assujettissement ou au démembrement de la Saxe, A la bonne heure (1). Quant à cet objet, Votre Altesse Royale ne demandera pas mieux.
Le projet constitutionnel des Prussiens (2) est déjà tombé à plat. Ils voudraient peut-être le désavouer. Mais il m'a été remis par le Comte de Miinster comme parfaitement authentique.