‹ Les dessous du Congrès de Vienne; d'après les documents originaux des Archives du Ministère Impérial et Royal de l'Intérieur à VienneChapitre 318 sur 842 · Vienne, 12 octobre 1814 (F. 2. 3994 ad · texte numérisé non relu

Vienne, 12 octobre 1814 (F. 2. 3994 ad

Nota à HAGER (en français).

Capo d'Istria. Conversation intime avec lui. Les fautes irréparables qu'on a commises. L'état de l'Europe et les appétits des différents Etats. Considérations sur la Suisse, Genève et le Valteline. Les sept îles, Corfou, l'ordre de Malte, la Grèce.

J'ai passé deux heures avec Capo d'Istria. D'abord, il me

dit : « Causons politique. Oubliez en moi le ministre. Parlons

"lu hommes et ici sans témoins. Ailleurs, c'est le ministre qui

irle, et je dois suivre l'impulsion qu'on me donne. Je ne vous

>n{îerai pas des secrets de ma Cour, mais je parlerai en cos-

lopolite sur ce que j'ai vu et sur ce que je vois. Ainsi notre

iscours ne doit pas tirer à conséquences ».

Alors rentrant en matière, il me demanda si j'étais content

l'état de choses. Je dis : « Oui, pour le passé, mais pas assez

^our le présent. »

« Eh bien, ni moi non plus. On a laissé passer trop de temps. On s'arrangera d'une manière quelconque, mais ni belle, ini solide. La raison première en est que la chose demanderait un grand homme d'état, et il n'existe nulle part, ou s'il [existe, il n'est pas à la tête. Je suis jeune dans le métier, mais i^ai assez d'acquit pour m'apercevoir de cette grande et malîureuse vérité. De cela en est venu qu'on n'a pas d'abord

fixé, quand tout était si facile, les bases de la sjstémation de l'Europe, et, à présent, si même on le fait, l'ouvrage se ressentira des passions auxquelles on a donné le temps de se réveiller et des prétentions oubliées qu'on fera renaître à présent. La France en a, l'Espagne en a, toutes les Cours en ont.

« On a oublié que cette guerre n'a pas été faite par les souverains, mais par les nations. Dès que Napoléon a été culbuté, on a oublié l'intérêt des nations et on ne s'est occupé que de 1 l'intérêt des princes, comme dans les guerres de jadis, et alors tout est revenu à la confusion, au croisement des intérêts, et à l'impossibilité de contenter tous les pays. »

Je lui répondis que la seule manière d'en sortir convenablement, ce serait d'établir une espèce d'équilibre entre les grandes puissances.

<\ Oui, me dit-il, mais comment faire cela quand une seule puissance est maîtresse de toutes les mers ? Y a-t-il une puissance maritime autre que l'Angleterre ? Peut-elle se former ? Non. Donc, adieu l'équilibre 1 On veut des grandes puissances. Celles-ci doivent se toucher et auront toujours des sujets de querelles. 11 faudrait de petits états intermédiaires ».

Je n'ai pas voulu toucher à la corde de la Pologne, parce qu'implicitement il m'avait dit que toutes les puissances ne songent à présent qu'à s'agrandir après que la peur d'être détruites leur avait passé.

« Si Ton avait au moins pris pour base la justice, les peuples auraient été édifiés, gagnés, tranquillisés ; mais justice d'un côté, injustice de l'autre, les peuples voient, raisonnent et se détachent de leurs maîtres. »

Il me fit le récit de tout ce qui est arrivé en Suisse et qu'il 1 est inutile de répéter. Il me fit l'éloge de Lebzeltern (1). Ce qu'il me dit de plus remarquable fut qu'on aurait beau faire, les Suisses devenus forts et puissants seraient neutres etj faibles. Ils sont et seront toujours pour les Français, parce quel c'est de la France qu'ils tirent les pensions et l'argent dontj ils ne peuvent pas se passer. Il s'est plaint de ce que lesl Anglais voulaient aussi se mêler des affaires de ce pays, auquell la P'rance et l'Autriche avaient seules le droit, parleur position,! de prendre part. La Russie s'en était mêlée par la force d« circonstances, mais en effet elle devait en sortir ; car cela

1. Chargé d'affaires d'Autriche en Suisse avant son envoi à Rome.

la regardait pas du tout. Il se plaignit de ce qu'on ne tenait pas parole aux Suisses, auxquels, comme aussi aux Genevois, on avait assigné des pays qu'on ne leur donne pas. Soit du côté de la Savoie, soit du côté de la France, Genève, à une demi-lieue de chemin, se trouve entourée de frontières étrangères.

Nous avons parlé de la Valteline. 11 me dit que les Suisses n'auraient pas de difficulté de la céder au Milanais, mais en gardant Bormio et Chiavenna, qui sont les deux portes du pays des Grisons. Il convint avec moi que le canton du Tessin était aussi Italie et que la religion, la position, la langue, la nature réclamaient pour l'Italie ce pays conquis parles Suisses, auxquels il n'était d'aucune utilité ni pour les revenus, ni pour la défense de la Suisse, vu qu'on ne peut pas le" défendre luimême, et que de là on ne peut pas envahir le véritable pays suisse, entouré de hautes montagnes si faciles à garder.

Nous parlâmes aussi des Sept Iles et surtout de Corfou. Il prétend que les Anglais voudraient les garder comme la clé du Levant et de l'Adriatique et que nous y perdrons beaucoup par la gêne de notre commerce. Il n'est pas partisan de cette nation avare et de ce gouvernement despote. Il se plaignit de ce que le général Campbell, le commandant actuel de Corfou, y règne d'une manière tyrannique, y casse les sentences des tribunaux civils et décide lui même les procès contre les habitants, chose inouïe, et presque comique encore plus que barbare.

Par rapport à l'Ordre de Malte, il ne serait pas mécontent qu'on lui donnât Corfou, pourvu qu'on s'entendît entre l'Ordre et les habitants. La religion est un grand obstacle. Le souverain serait catholique et presque toute la population est schismatique. Cependant, si les habitants avaient une langue dans l'Ordre et une part dans le Gouvernement, la chose pourrait s'arranger, et il me paraît que lui, Capo d'Istria, le préférerait à la domination anglaise.

Naranzi (1) était présent à cette conversation, mais il parlait très peu. Cependant, il m'a paru que ni lui, ni son ami ne fussent si échauffés qu'ils l'étaient jadis pour la résurrection de la Grèce. Capo d'Istria me dit même : « Dès qu'il n'y a pas pour nous lieu de penser à autre chose, même à la fin des

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