PRÉFACE XI
L'une de ces catégories, celle que dans l'énoncé de ses envois quotidiens Hager désigne sous le nom de Die materiellen Rapporte, ne contient en effet que les rapports, d'ailleurs souvent assez intéressants à cette époque, des agents ordinaires chargés de la surveillance directe, occulte, mais incessante, des principaux personnages venus à Vienne pour le Congrès.
La seconde a déjà une valeur plus considérable, une portée un peu plus élevée. Elle renferme toute la série des rapports émanant, non plus de subalternes, de mercenaires, de simples policiers, mais de confidents recrutés avec un soin tout particulier, d'un rang et d'un niveau sensiblement supérieurs, plus ou moins largement rétribués sur le budget spécial de la Polizei Hofstelle, et même de collaborateurs encore plus haut placés, de personnages offrant leurs services par patriotisme, et naturellement à titre purement gracieux.
Enfin, la dernière catégorie, de beaucoup la plus curieuse, la plus intéressante et la plus précieuse, se compose parfois de chinons — quand on a pu s'en procurer, quand on a réussi à ramasser d'abord, puis à reconstituer les lettres ou les minutes des dépêches déchirées, incomplètement détruites, ou insuffisamment brûlées par leurs auteurs ou leurs destinataires,— mais en revanche presque journellement d'un nombre variable, le plus souvent assez considérable, de dépêches ou de lettres interceptées, déchiffrées, analysées ou même copiées in extenso (toutes les fois que le temps et les circonstances le permettaient) par la Manipulation, Ri^ipeUation plus euphémique dont on se servait pour désigner le Cabinet Noir.
Tous les jours, aussitôt après avoir pris connaissance de ces différentes espèces de documents et de pièces, le baron Hager rédigeait lui-même la minute du rapport, du bordereau quotidien destiné à l'Empereur François. Le grand chef de la Police autrichienne ne se contentait d'ailleurs pas de signaler à son souverain les nouvelles les plus intéressantes, les faits les plus saillants des dernières vingt-quatre heures. Presque tous les jours il lui présentait ses observations, lui soumettait ses critiques et lui posait même assez souvent des questions précises et formelles sur certains points qui lui paraissaient particulièrement délicats, importants ou graves.