Vienne, i«' novembre 1814 (F
Le congrès et l'opinion publique. La g^uerre probable. La Saxe, Murât, AJexandre, Metternich, Talleyrand. Terrain gagné par les Français. Responsabilité de Metternich et conséquences de la politique autrichienne. Jugement sévère qu'on porte sur Alexandre. Les maladresses de lord Stewart chez la duchesse de Sagan. Ce qu'on pense de la Confédération et du Congrès. Gravité de la situation pour l'avenir et la solidité des dynasties et des trônes. Les arrière-pensées du roi de Prusse. La princesse de Galles et son séjour à Milan.
L'opinion publique est toujours mauvaise par rapport au Congrès. Partout on dit qu'on n'est pas d'accord, qu'il ne s'agit plus de rétablir Tordre et la justice, mais de forcer la main, prendre chacun le plus qu'il peut et qu'on se prépare à une guerre générale qui ne tardera pas à éclater.
L'affaire de la Saxe blesse tout le monde. Celle de Murât, qu'on croit que notre Cour veut conserver, ne déplaît pas moins. On dit ouvertement qu'Alexandre ne peut pas souffrir Metternich; que Talleyrand est le seul qui parle raison à présent et que TEvangile, s'il était prêché par le diable, ne cesserait pas d'être l'Evangile et c'est le cas ; car « Talleyrand ne demande rien pour la France. Il ne veut que justice, équilibre, modération, tranquillité sur les saintes bases du droit et de la raison. »
En général, le public, et celui de Vienne par excellence, a un certain bon sens qui le porte à bien juger les choses et à éviter toute passion dans ses jugements. Cela fait que les Français gagnent à présent dans les sociétés et dans la classe du milieu et que les Russes et les Prussiens et notre Ministère lui-même perdent dans l'opinion publique. On est fatigué de tant d'amusements, peiné de tant de dépenses, après lesquelles nous aurons attiré les Russes dans Toreille de la Hongrie et perdu dans peu d'années notre Galicie, détrôné le plus ancien roi de l'Allemagne et établi à perpétuité une haine irréconciliable entre les Saxons et les Prussiens, mis ceux-ci irrévocablement à la merci de la Russie qui, maîtresse de la Pologne, peut en quatre jours arriver à Berlin et attaquer quand elle le voudra le cœur de l'Allemagne.
Au-dessus de cela, nous aurons, si nous le pouvons, sanc-
4iG AUTOUR DU CONGRÈS DE VIENNE
lionne Tusurpation de Naples, récompensé en Murai les crimes que nous avons punis en Bonaparte, scandalisé le monde par la plus infâme politique qu'on ait jamais faite et que les Russes, Anglais^ Prussiens, Français, Espagnols, Italiens, enfin toute TEurope mettra exclusivement sur notre compte et spécialement sur celui du seul prince de Metternich qui, je suis fâché de le dire, perd tous les jours de plus en plus la faveur de Topinion publique, et cela au point, que j'ai dû moi même prendre son parti entre des gens qui le disaient acheté par Murât, ce qui prouve à quel point on est irrité contre lui.
Pour Alexandre, on peut dire qu'on le connaît bien à présent à Vienne. On le croit un fourbe qui fait le philanthrope avec les honnêtes gens, mais qui veut bien aussi s'attacher la canaille, pour avoir tout le monde pour lui. On le croit faux, sans morale pratique, tout en parlant religion comme un saint et en conservant avec aiTectation toutes les apparences. Ce monarque non seulement n'est pas aimé ici, mais méprisé et détesté.
Les Prussiens n'ont pas de lui une autre idée que les Viennois, mais ils cachent leurs sentiments au public et parlent très clair dans les petites coteries.
Vendredi dernier, le 28, l'ambassadeur d'Angleterre était chez M** de Sagan le soir. Tout d'un coup cet original s'adressa à elle et lui dit : « Que pensez-vous d'Alexandre ? Pour moi je le crois € un fou, ambitieux, imposteur. Voilà mon opinion. Et vous, € qu'en dites- vous? »
La duchesse, frappée de ce propos tenu devant dix personnes et très embarrassée, commença par sourire, puis elle lui dit : « Je trouve, Mylord, que vous prenez le mors aux dents comme € le cheval que vous avez donné ce ma tin à ma sœur Dorothée (1) € qui a manqué de se casser le cou au Prater. »
Puis elle se leva et alla causer avec un autre.
Je tiens cette anecdote de quelqu'un qui était présent.
On n'espère plus trop non plus de cette Confédération d'Allemagne sans chef. On dit d'avance qu'elle n'ira pas, enfin que le Congrès finira parce qu'il faut finir, mais qu'il laissera les choses plus embrouillées qu'elles ne l'étaient à son ouverture.
Ce qui me blesse au cœur, c'est que les peuples qui, par les succès, la sincérité et la noblesse de cette belle coalition avaient