Vienne, 12 novembre 1814 (F. 3. 4643 ad
à HAGER
L'opinion d'Anstett. Alexandre. La Pologne. La (guerre cl ses dang^ers pour rAutricbc. Avantaiçes pour l'Autriche d'une attitude expectante.
Anstett était encore aujourd'hui dans les mêmes dispositions d'esprit que lors de notre dernier entretien. Il avait été souffrant pendant trois jours et affirmait que ce malaise n'avait d'autre cause que la bile qu'il ne cesse de se faire. Comme je faisais à ce propos allusion au bruit, qui courait depuis quelques jours et d'après lequel on se serait mis d'accord sur la Pologne, à l'exception toutefois de Cracovie et de quelques points à céder h la Russie, il me dit :
« On ne s'est mis d'accord sur rien. On est encore plus loin de s'entendre que jamais. Peu nous iniporte d'ailleurs que vous et vos amis et complices, vous cédiez ou non. Nous sommes décidés à garder ce qui est à nous, et tel est le cas pour la Pologne. Nous l'avons et nous la garderons, y compris même Cracovie et autres points, parce que sans cela, quelle valeur aurait-elle pour nous. Cela ne peut vous contrarier au point de vue militaire, parce que vous êtes maîtres de l'autre rive de la Vistule et nous sommes dans l'impossibilité de fortifier la nôtre de façon à vous empêcher de bombarder et de détruire quand bon vous semblera les ouvrages que nous y élèverions, »
Moi : « C'est donc pour prendre possession du pays que le grand-duc Constantin est parti d'ici en toute hâte ? »
l'ouverture du congrès. — LA SAXE ET LA POLOGNE 511
Lui : € Son départ a été motivé bien moins par cette prise de possession que par d'autres considérations militaires. Son départ est encore une de ces manifestations brusquées dont nous sommes coutumiers et j'avais appelé Tattentionde TEmpereur sur le mauvais effet que cela ne manquerait pas de produire et sur les inquiétudes qui en seraient la conséquence. D'autres hommes, qui poussent TEmpereur à faire des avances aux Polonais, ont réussi à faire accepter leurs idées. Le temps montrera à quoi ces avances auront servi. »
Moi : 4C Dans ces conditions, la guerre me semble à la fois prochaine et inévitable. »
Lui : « Mais non I Votre souverain a solennellement déclaré et promis à mon Maitre que tant qu'il vivrait il ne ferait jamais la guerre à la Russie. Je ne saurais vous dire comment il s'y prendra pour tenir sa parole dans quelques années. Mais pour . le moment, il fera bien de ne pas la violer. Vous avez laissé passer le moment opportun. Votre Metternich aurait dû parler haut et ferme à Paris. 11 aurait pu alors faire prévaloir sa volonté, mais il lui aurait fallu à cette heure imposer silence à rinsinuant Talleyrand.
« Actuellement, vous ne pouvez nous faire la guerre. Vos armées ne sont pas concentrées et nous, nous avons cinq cent mille hommes en première ligne à peu de distance de votre frontière.
« Notre cavalerie est réunie et bien mieux montée que la vôtre. Notre artillerie est deux fois plus nombreuse et autrement bonne que la vôtre et nos soldats marchent mieux et plus vite que les vôtres. La supériorité de vos généraux ne saurait compenser toutes ces causes de faiblesse, toutes ces lacunes. Ah ! si vous aviez les mains libres en Italie, si vous pouviez compter sur l'appoint et le concours de 200.000 Français, qui après avoir traversé l'Allemagne pourraient dans une quinzaine de jours être rendus sur notre frontière, si encore vous pouviez compter sur l'Allemagne 1 Ce qui n*est pas le cas, puisque Vopinion y est encore en notre faveur et que nous avons la sagesse de Tentretenir dans ces sentiments. Ah, alors ! vous pourriez vous flatter d'obtenir quelque chose en nous menaçant de la guerre. Mais pour le moment vous avez trop de points faibles. Nous vous aurons envahi, inondé de troupes, écrasé avant que, sans faire entrer en ligne de compte vos auxiliaires éventuels, vous ayez concentré votre armée. Au
premier mot de guerre, c'en est fait de votre Galicie. Les habitants n'auront rien de plus pressé que de saisir roccasion au vol. Nous entrerons aussi en Transylvanie, nous soulèverons ritalie où le feu couve encore sous la cendre et nous travaillerons en outre la Hongrie. »
Je lui rappelai à ce moment que dans un de nos derniers entretiens, il m'avait affirmé qu'en cas de guerre la Russie ne recourrait pas à ce moyen.
€ Un homme comme mon Empereur, me dit-il, ne néglige rien lorsqu'on rompt avec lui ou lorsqu'on veut s'opposer à lui. Le cabinet sera modifié. Je n'en fais plus partie, car j'insiste sur ma demande de mise à la retraite, et si l'on vient à la rupture, on fera feu de tout bois. On n'abandonnera pas l'idée qu'on a caressée depuis si longtemps de faire de la Hongrie un royaume indépendant. Mon maître est d'avis que TÂutriche devrait s'estimer heureuse si on offrait la couronne au Palatin. Songez-y. C'est à tout cela que vous vous exposeriez dans ce cas et de plus, je vous le répète, nous vous créerions de terribles difficultés en Italie.
€ Aussi, en admettant que notre Empereur constitue et proclame le royaume de Pologne, n'essayez pas de protester, cela ne servirait à rien. Vous le savez, mon cher, bien des gens le savent, et mon Empereur le sait mieux que personne, que je me suis, dans son intérêt même, opposé de toutes mes forces à ce projet. Maintenant je suis un homme mort, puisque je persiste dans mes idées de retraite, et vous devez considérer mes paroles comme des voix d'outre-tombe. L'Autriche, la France, l'Allemagne ne veulent pas que la Pologne soit à la Russie. Elle va donc l'acquérir dans des conditions des plus défavorables. L'orgueil des Polonais, toujours avides de nouveautés, est flatté par cette combinaison ; mais ce que je puis vous affirmer sur mon honneur, c'est que tous les Russes sont hostiles à cette idée, et, comme je connais la situation à fond^ j'ai grand peur que la réalisation de ce programme ne coftto^ ayant qu'il soit longtemps, la vie à l'Empereur.
« 11 ne faudra pas beaucoup plus d'un an pour que les Polo* nais mécontents ne recommencent à s'agiter. Si la guerre vient à éclater maintenant à ce propos, la Russie tout entière, qui me se rendra pas un compte exact du but réel, de la cause véritable de ce conflit, soutiendra de toutes ses forces son Empereur, autour duquel elle se massera, tandis que vous, vous res-
l'ouverture du congrès. — LA SAXE ET LA POLOGNE 513
terez seuls, ou à peu près seuls. Si au contraire vous manœuvrez de telle façon qu'aucun traité ne vienne consacrer la prise de possession de la Pologne, si vous commencez petit à petit une campagne tendant à faire croire aux Polonais que vous voulez les arracher à la domination russe pour les rendre indépendants, vous les aurez tous de votre côté, ou tout au moins vous provoquerez des discussions si vives, que les Russes euxmêmes refuseront d'appuyer et de soutenir leur Empereur. » Ces déclarations, et d'autres du même genre que la mauvaise humeur et le dépit arrachèrent à Anstett, me prouvèrent qu'il était toujours aussi monté contre Nesselrode et les deux autres plénipotentiaires russes. Je vous ai répété fidèlement ce qu'il m'a dit et laisse à votre haute sagesse le soin de voir si ces déclarations vous paraissent réellement dictées par une juste appréciation des conjonctures actuelles, ou si au contraire Anstett a essayé d'abuser de ma confiance et de ma crédulité et de se servir de moi pour répandre et vous soumettre un tissu de fausses considérations.