‹ Les Destinées [par] Alfred de VignyChapitre 3 sur 18 · LES DESTINÉES. ^ H · texte numérisé non relu

LES DESTINÉES. ^ H

u II sera plus heureux, se croyant maître et libre a Et luttant contre vous dans un combat mauvais (( Où moi seule, d'en haut, je tiendrai l'équilibre.

(( De moi naîtra son souffle et sa force à jamais. u Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle : « Faire ce que je veux pour venir oij je sais. »>

Et le chœur descendit vers sa proie éternelle.

Afin d'y ressaisir, sa domination

Sur la race timide, incomplète et rebelle.

On entendit venir \^ sqmbre Légion

Et retomber les pieds des femmes inflexibles ,

Gomme mv nos caveaux tombe un cercueil de plomb.

Chacune prit chaque hpmme en ses mains invisibles ; Mais, plus forte à présent, dans ce sombre duel, Notre âme en d^uil combat ces Esprits imps-ssibles.

Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel. La volonté transporte à des hauteurs sublimes Notre front éclairé par un rayon du ciel.

Cependant mv ïiojs cap&j, sur nos rqea, mr nos eimas,

Leur doigt rude et fatal se pose devant nm»%

Et, d'un coup, nouis renverste au fèifid des noirs abimes.

Oh ! dans quel désespoir nous sommes enoor tous !

Vous avez élargi le qolwer. qui nous lie,

Mais qui done tient la chaine? ^-^ Ah ! Dieu juste, estnse vous?

Arbitre libre et fier des actes de sa vie,

Si notre cœur s'entr' ouvre au parfum des vertus,

S'il s'embrase à l'amour, s'il s'élève au génie.

Que l'ombre des Destins, Seigneur, n'oppose plus A nos belles ardeurs une immuable entrave, A nos efforts sans fin des coups inattendus !

O sujet d'épouvante à troubler le plus brave! Question sans réponse où vos saints se sont tus ! O mystère ! ô tourment de l'âme forte et grave !

Notre mot éternel est-il : C'était icaiT?

Sur le livre de Dieu, dit l'Orient esclave, Et l'Occident répond : Sur le livre du Christ.

Écrit 9,u Maine-Giraud (Charente).

27 août 1849.

V lEVA.

Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie, Se traîne et se débat comme un aigle blessé , Portant comme le mien, sur son aile asservie. Tout un monde fatal, écrasant et glacé; S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle, S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle. Éclairer pour lui seul l'horizon effacé ;

IK LES DESTIMÉES.

Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme, Lasse de son boulet et de Son pain amer, Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame , Penche sa tête pâle et pleure sur la mer, Et, cherchant dans les flots une route inconnue , Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue , La lettre sociale écrite avec le fer ;

Si ton corps, frémissant des passions secrètes , S'indigne des regards, timide et palpitant ; S'il cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insultant; Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges , Si ton beau front rougit de passer dans les songes D'un impur inconnu qui te voit et t'entend,

Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin , Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.

Les grands bois et les champs sont de vastes asiles^ Libres comme la mer autour des sombres îles»

Marche à travers les champs une fleur à la main»

La Nature t'attend dans un silence austère ; L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lis comme des encensoirs.

La forêt a voilé ses colonnes profondes, La montagne se cache, et sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

Le crépuscule ami s'endort dans la vallée , Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon, Sous les timides joncs de la source isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon , Se balance en fuyant dans les grappes sauvages, Jette son manteau gris sur le bord des rivages, Et des fleurs de la nuit entr'ouvre la prison.

Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger, Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière , Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta divine faute ; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute , J'y roulerai pour toi la Maison du Berger.

Elle va doucement avec ses quatre roues , Son toit n'est pas plus haut que ton front et tes yeux ; La couleur du corail et celle de tes joues Teignent le char nocturne et ses muets essieux. Le seuil est parfumé, l'alcôve est large et sombre, Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre, Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

Je verrai, si tu veux, les pays de la neige.

Ceux où l'astre amoureux dévore et resplendit. Ceux que heurtent les vents, ceux que* la mer assiège, Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit. Nous suivrons du hasard la course vagabonde.

Que m'importe le jour? que m'importe le monde? Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.

Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante Sur le fer des chemins qui traversent les monts, Qu'un Ange soit debout sur sa forge bruyante, Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières. Transperce les Cités et saute les rivières.

Plus vite que le cerf dans l'ardeur de ses bonds !

Oui, si l'Ange aux yeux bleus ne veille sur sa route, Et le glaive à la main ne plane et la défend , S'il n'a compté tes coups du levier, s'il n'écoute Chaque tour de la roue en son cours triomphant , S'il n'a l'œil sur les eaux et la main sur la braise : Pour jeter en éclats la magique fournaise.

Il suffira toujours du caillou d'un enfant.

Sur ce taureau de fer qui fume, souffle et beugle •

L'homme a monté trop tôt. Nui ne connaît encor

Quels orages en lui porte ce rude aveugle,

Et le gai voyageur lui livre son trésor ;

Son vieux père et ses fils, il les jette en otage

Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage,

Qui les rejette en cendre aux pieds du Dieu de l'or.

Mais il faut triompher du temps et de l'espace , Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloiix. L'or pleut sous les charbons de la vapeur qui passe , Le moment et le but sont l'univers pour nous. Tous se sont dit : « Allons ! » — mais aucun n'est le maître Du dragon mugissant qu'un savant a fait naître ; Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous, >-^

%t LES DESTINÉES.

Eh bien ! que tout circule et que les grandes causes

Sur des ailes de feu lancent les actions,

Pourvu qu'ouverts toujours aux généreuses choses

Les chemins du vendeur servent les passions.

Béni soit le Commerce au hardi caducée ,

Si l'Amour que tourmente une sombre pensée

Peut franchir en un jour deux graaides nations.

Mais à moins qu'un ami menacé dans sa vie

Ne jette, en appelant, le cri du désespoir.

Ou qu'avec son clairon la France nous convie

Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir;

A moins qu'au Ht de mort une mère éplorée

Ne veuille encor poser sur sa race adorée

Ces yeux tristes et doux qu'on ne doit plus revoir.

Évitons ces chemins. — Leur voyage est sans grâces,

Puisqu'il est aussi prompt, sur ses lignes de fer.

Que la flèche lancée à travers les espaces

Qui va de l'arc au but en faisant siffler l'air.

Ainsi jetée au loin, l'humaine créature

Ne respire et ne voit, dans toute la nature.

Qu'un brouillard étouffant que traverse un éclair.

On n'entendra jamais piaffer sur une route Le pied vif du cheval sur les pavés en feu ; Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute. Le rire du passant, les retards de l'essieu, Les détours imprévus des pentes variées.

Un ami rencontré, les heures oubliées, L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.

La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit. Le Monde est rétréci par notre expérience Et réquateur n'est plus qu'un anneau trop étroit. Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne Immobile au seul rang que le départ assigne, Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Jamais la Rêverie amoureuse et paisible

N'y verra sans horreur son pied blanc attaché ;

Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible

Versent un long regard, comme un fleuve épanché;

Qu'elle interroge tout avec inquiétude,

Et, des secrets divins se faisant une étude ,

Marche, s'arrête et marche avec le col penché.

Poésie ! ô trésor ! perle de la pensée !

Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer,

Ne sauraient empêcher ta robe nuancée

D'amasser les couleurs qui doivent te former.

Mais sitôt qu'il te voit briller sur un front mâle,

Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle 5

Le vulgaire effrayé commence à blasphémer,

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