K LES DESTINÉES
Le pur enthousiasma est craint des faibles âmes Qui ne sauraient porter son ardeur ni son poids. Pourquoi le fuir? — La vie est double dans les flammes. D'autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois : C'est le Soleil du ciel, c'est l'Amour, c'est la Vie ; Mais qui de les éteindre a jamais eu l'envie ? Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.
La Muse a mérité les insolents sourires
Et les soupçons moqueurs qu'éveille son aspect.
Dès que son œil chercha le regard des satyres.
Sa parole trembla, son serment fut suspect,
Il lui fut interdit d'enseigner la sagesse.
Au passant du chemin elle criait : « Largesse ! »
Le passant lui donna sans crainte et sans respect.
Ah ! fille sans pudeur ! fille de saint Orphée , Que n' as-tu conservé ta belle gravité !
Tu n'irais pas ainsi, d'une voix étouffée, Chanter aux carrefours impurs de la cité.
Tu n'aurais pas collé sur le coin de ta bouche Le coquet madrigal, piquant comme une mouche, Et, près de ton œil bleu, l'équivoque effronté.
Tu tombas dès l'enfance, et, dans la folle Grèce, Un vieillard, t' enivrant de son baiser jaloux, Releva le premier ta robe de prêtresse , Et, parmi les garçons, t'assit sur ses genoux. De ce baiser mordant ton front porte la trace ; Tu chantas en buvant dans les banquets d'Horace, Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.
Vestale aux feux éteints ! les hommes les plus graves Ne posent qu'à demi ta couronne à leur front ; Ils se croient arrêtés, marchant dans tes entraves. Et n'être que poëte est pour eux un affront.
Ils jettent leurs pensers aux vents de la tribune, Et ces vents, aveuglés comme l'est la fortune, Les rouleront comme elle et les emporteront.
Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude;
Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains*
Leurs discours passagers flattent avec étude
La foule qui les presse et qui leur bat des mains ;
Toujours renouvelé sous ses étroits portiques.
Ce parterre ne jette aux acteurs politiques
Que des fleurs sans parfums, souvent sans lendemains.
Ils ont pour horizon leur salle de spectacle ;
La chambre où ces élus donnent leurs faux combats
Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle,
Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats •
Mais il regarde encor le jeu des assemblées
De l'œil dont ses enfants et ses femmes troublées
Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.
L'ombrageux paysan gronde à voir qu'on dételle,
Et que pour le scrutin on quitte le labour.
Cependant le dédain de la chose immortelle
Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour.
Lui qui doute de l'âme, il croit à ses paroles.
Poésie, il se rit de tes graves symboles,
toi des vrais penseurs impérissable amour !
Comment se garderaient les profondes pensées
Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur
Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées?
Ce fin miroir solide, étincelant et dur,
Reste des nations mortes, durable pierre
Qu'on trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière
On cherche les cités sans en voir un seul mur.
Diamant sans rival, que tes feux illuminent Les pas lents et tardifs de l'humaine Raison ! Il faut pour voir de loin les peuples qui cheminent Que le Berger t'enchâsse au toit de sa Maison. Le jour n'est pas levé. — Nous en sommes encore Au premier rayon blanc qui précède l'aurore Et dessine la terre aux bords de l'horizon.
Les peuples tout enfants à peine se découvrent Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil, Et leur main, k travers les ronces qu'ils entr'ouvrent, Met aux coups mutuels le premier appareil. La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaine. Le marbre des vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne, Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.
Mais notre esprit rapide en mouvements abonde,
Ouvrons tout l'arsenal de ses puissants ressorts.
L'invisible est réel. Les âmes ont leur monde
Où sont accumulés d'impalpables trésors.
Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses.
Son Verbe est le séjour de nos intelligences.
Comme ici-bas l'espace est celui de nos corps;
Éva, qui donc es-tu? Sais -tu bien ta nature? Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir?
Sais -tu que, pour punir l'homme, sa créature, D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir, Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même lîn tout temps , à tout âge , il fît son bien suprême , Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir?
Mais, si Dieu près de lui t'a voulu mettre , ô femme ! Compagne délicate! Éva! sais -tu pourquoi?
C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme , Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi :
— L'enthousiasme pur dans une voix suave.
C'est afin que tu sois son juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.
Ta parole joyeuse a des mots despotiques, Tes yeux sont si puissants , ton aspect est si fort , Que les r^is d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'égal de la mort ; Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides...
— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides , Cède sans coup férir aux rudesses du sort.
Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles, Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatigue ses ailes. Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ; Parfois, sur les hauts lieux d'un seul élan posée, Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.
Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences , Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé, Comme dans une église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé.
Tes paroles de feu meuvent les multitudes , Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes , Tu pousses par le bras l'homme... il se lève armé.
C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes Que l'humanité triste exhale sourdement.
Quand le cœur est gonflé d'indignations saintes , L'air des cités l'étouffé à chaque battement. Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles , S'unissant au-dessus du charbon noir des villes, Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.
Viens donc , le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole
Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend;
La montagne est ton temple et le bois sa coupole ,
L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent ,
Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire
Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire ;
La terre est le tapis de tes beayx pieds d'enfant.
Éva, j'aimerai tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur
Qui partout répandra ses flammes colorées ,
Son repos gracieux, sa magique saveur :
Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure ,
Ne me laisse jamais seul avec la Nature;
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
Elle me dit : a Je suis l'impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain auxiel ses muets spectateurs.
« Je roulé avec dédain, sans voir et sans entendre ,
A côté des fourmis les populations;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre ,
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe ,
Mon printemps ne sent pas vos adorations;
« Avant vous j'étais belle et toujours parfumée, J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers , Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.
Après vous, traversant l'espace où tout s'élance, J'irai seule et sereine, en un chaste silence Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. »)
C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,
Et dans mon cœur alors je la hais et je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :
Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes.
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse , Ange doux et plaintif qui parle en soupirant? Qui naîtra comme toi portant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant , Dans les balancements de ta tête penchée, Dans ta taille indolente et mollement couchée, Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ?
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi;
Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse.
L'homme, humble passager, qui dut vous être un roi;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J'aime la majesté des souffrances humaines;
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente. Rêver sur mon épaule, en y posant ton front?
Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand, devant notre porte. Les grands pays muets longuement s'étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre. Où tu te plais à suivre un chemin effacé , A rêver, appuyée aux branches incertaines, Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé.
DESTINÉE d'un ROI.
Ainsi je t'appelais au port et sur la terre Fille de l'Océan, je te montrais mes bois.
J'y roulais la maison errante et solitaire.
— Des dogues révoltés j'entendais les abois.
— Je voyais, au sommet des longues galeries, L'anonyme drapeau des vieilles Tuileries Déchiré sur le front du dernier des vieux rois.
L'oracle est à présent dans l'air et dans la rue. Le passant au passant montre au ciel tout point noir. Nous-même en mon désert nous lisions dans la nue. Quatre ans avant l'éclair fatal. — Mais le pouvoir S'enferme en sa doctrine, et, dans l'ombre, il calcule Les problèmes sournois du jeu de sa bascule , N'entend rien , ne sait rien et ne veut pas savoir.
C'était l'an du Seigneur où les songes livides Ecrivaient sur les murs les trois mots flamboyants ;
Et l'heure où les sultans, seuls sur leurs trônes vides, Disent au ciel muet : « Où sont mes vrais croyants ? » — Le temps était venu des sept maigres génisses. Mais en vain tous les yeux lisaient dans les auspices, L'aveugle Pharaon dédaignait les voyants.
Ulysse avait connu les hommes et les villes.
Sondé le lac de sang des révolutions ,
Des saints et des héros les cœurs faux et serviles ,
Et le sable mouvant des constitutions.
— Et pourtant , un matin , des royales demeures ,
Comme un autre en trois jours, il tombait en trois heures.
Sous le vent empesté des déclamations.
Les parlements jouaient aux tréteaux populaires,
A l'assaut du pouvoir par l'applaudissement.
Leur tribune savait , par de feintes colères ,
Terrasser la raison sous le raisonnement.
Mais leurs coups secouaient la poutre et le cordage ,
Et le frêle tréteau de leur échafaudage
Un jour vint à crier et croula lourdement.
Les doctrines croisaient leurs glaives de Chimères Devant des spectateurs gravement assoupis ,
Quand les lambris tombaient sur eux, ces gens austères Ferraillaient comme Hamlet, sous la table accroupis; Poursuivant, comme un rat, l'argument en détresse, Ces fous, qui distillaient et vendaient la sagesse, Tuaient Polonius à travers le tapis.
de tous les grands cœurs déesses souveraines, Qu'avez- vous dit alors, ô Justice, ô Raison! Quand, par ce long travail des ruses souterraines. Sur le maître étonné s'effondra la maison, Sous le trône écrasa le divan doctrinaire Et l'écu d'Orléans, qu'on croyait populaire Parce qu'il n'avait plus fleur de lis ni blason?
Reines de mes pensers , 6 Raison! ô Justice !
Vous avez déployé vos balances d'acier
Pour peser ces esprits d'audace et d'artifice
Que le Destin venait enfin d'humilier,
Quand son glaive , en coupant le faisceau des intrigues
Trancha le nœud gordien des tortueuses ligues
Que leurs ongles savaient lier et délier.
Vous avez dit alors , de votre voix sévère :
« Malheur à vos amis , comme à vos alliés ,
Sophistes qui parlez d'un ton de sermonnaire ! Il a croulé, ce sol qui tremblait sous vos pieds. Mais tomber est trop doux pour l'homme à tous funeste; De la punition vous subirez le reste , f Corrupteurs ! vos délite furent mal expiés.
« Maîtres en longs discours à flots intarissables !
ATous qui tout enseignez, n'aviez -vous rien appris?
Toute démocratie est un désert de sables;
11 y fallait bâtir, si vous l'eussiez compris.
Ce n'était pas assez d'y dresser quelques tentes
Pour un tournoi d'intrigue et de manœuvres lentes
Que le souffle de flamme un matin a surpris;
« Vous avez conservé vos vanités, vos haines, Au fond du grand abîme où vous êtes couchés, Comme les corps trouvés sous les cendres romaines Debout, sous les caveaux de Pompéia cachés, L'œil fixe, lèvre ouverte et la main étendue. Cherchant encor dans l'air leur parole perdue. Et s'évanouissant sitôt qu'ils sont touchés.
u Partout où vous irez, froids, importants et fourbes. Vous porterez le trouble. En des sentiers étroits Des coalitions suivant les lignes courbes,
Traçant de faux devoirs et frappant de vrais droits, Gonflés d'orgueil mondain et d'ambitions folles, Imposant par le poids de vos âpres paroles A l'humble courageux la plus lourde des croix.
« Peuple et rois ont connu quels conseillers vous êtes, Quand , sous votre ombre, en vain votre prince abrité, Aux murs du grand banquet et des funestes fêtes, Cherchant quelque lumière en votre obscurité , Lut ces mots que nos mains gravèrent sur la pierre , Comme autrefois Cromwell sur sa rouge bannière : Et nunc^ reges mundi, nunc intelligite. »
24 février 1862.