‹ Les détours du cœurChapitre 2 sur 3 · FRÉDÉRIC MAS SON · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC MAS SON

Confraternel et amical hommage.

Il y a de cela un peu plus de dix années. A Paris, c'est un demi-siècle. Qui se rappelle, sinon quelques professionnels de l'anecdote, causeurs de club ou vieilles douairières, habitués à rafraîchir sans cesse leurs souvenirs en les racontant, — qui se rappelle, dis-je, l'extraordinaire émoi répandu dans la Société par la soudaine nouvelle que les Guéneville plaidaient en séparation? Le naufrage de ce ménage élégant passionna, quinze jours durant, tous les mondes, et les Guéneville louchaient en effet à tous les mondes. Au faubourg Saint-Germain et à son « gratin » parla femme. Elle n'était rien moins qu'une Caudale, de la branche cadette et pauvre, mais c'était de quoi soulever une vague énorme de cousinage entre la rue Saint- Guillaume et l'esplanade des Invalides. Au clan du sport par le mari, ancien officier, membre

de deux cercles très recherchés, commissaire des courses à Auteuil. Au clan du « chic » par l'un et par l'autre : elle, vingt-six ans, une entente supérieure de la toilette, et belle, avec l'éclat de son teint, ses cheveux blonds, sa taille de déesse, d'une de ces beautés voyantes pour laquelle les Anglais ont créé le mot intraduisible de striking \ — lui, trente-huit ans, très joli homme encore, de l'allure, un je ne sais quoi de frappant aussi dans sa virile physionomie d une expression aisément dure et sauvage. C était de quoi dérouter toutes les idées reçues sur l'atavisme, car le père de Théodore de Guéneville s'était appelé Fortier, simplement, durant tout le temps de l'Empire, époque où il gagnait, dans de savantes combinaisons de terrains, les deux cent mille francs de rente qu'il a laissés à son hls. dette grosse fortune a permis au spéculateur de se titrer, sur ses vieuxjours, sans trop de ridicule, il a plus ou uioins justement argué d une parenté avec d'authcntitjues (ruéiieville, ennoblis eux-mêmes vers 1700 «moyennant finance de 1,250 livres » . Cette gentilhommerie par à peu près n'a pas été si sotte. Grâce à la savonnette à vilain, cette alliance avec les Caudale n'a pas trop fait crier. Mais cette origine représente encore des attaches conservées avec une quatrième clique, celle des gens d'affaires

qui font les gens du monde. Si vous joig^nezà tous ces éléments de scandale cet autre : la curiosité, vous comprendrez quel déchaînement de lan- .o^ues féminines et masculines la séparation Guéneville a dû provoquer. Jusqu'ici le jeune ménage avait passé pour marcher parfaitement. Jamais on n'avait parlé ni d'elle ni de lui, et ils plaidaient l'un contre l'autre. Pourquoi?... On ne pouvait, à l'époque, entrer dans un salon, dans une loge de théâtre, dans un cercle, sans entendre quelque phrase du type de celles-ci, prononcée avec ces clignements d'yeux, ces inflexions de voix, cet air d'importance qui décèlent l'initié, l'homme ou la femme au courant des vrais dessous du potin du jour :

— « Vous savez la nouvelle?... Non?... Hé bien! Marie de Guéneville se sépare. Pauvre petite femme ! Si jolie ! Si fine !... Et avec cela irréprochable... Il paraît que cette brute de mari la trompait depuis le commencement de son mariage... Vous en seriez-vous jamais douté? Moi pas... Enfin, elle a tout appris. Il faut que tous les torts soient à lui. Il a quitté l'hôtel. C'est du moins un procédé correct. Mais s'il a espéré l'amadouer, il ne la connaît pas... Enfin, ils n'ont pas d'enfants "

— « Vous savez la nouvelle?... Guéneville lâche sa femme... Il aurait découvert un paquet.

Oui, oui!... On parle du petit Barsac. Vous savez bien, Melchior de Barsac, le blond... Mais il paraît qu'ils étaient à deux de jeu et que Guéneville courait de son côté. Marie est tellement armée qu'il va être obligé de filer doux... On raconte aussi qu'il a mangé, mangé... Il jouait dans tous les tripots, sans compter la Bourse... Et puis il y a ces demoiselles!... Qui aurait cru cela tout de même, etd'elle et de lui?. .. Mais elle, d'abord, ce n'est pas sur, et puisqu'il la traitait de cette façon, franchement, elle a toutes les excuses... >'

— » Vous savez la nouvelle?... Les Guéneville se séparent. Ça ne pouvait pas finir autrement. Une Candale n'épouse pas un Fortier... Il parait qu'il était infâme dans l'intimité .. Il la battait... Mais oui, mais oui... Il buvait... Tous ces gaillards qui n'ouvrent pas la bouche dans le monde, neuf fois sur dix, croyez-moi, ce sont des pochards... Je sais, je sais. Le mot n'est pas dans le dictionnaire de l'Académie. Il dit bien ce qu'il veut dire, surtout dans le cas. Le pochard, c'est l'ivrogne qui se bat, qui se poche. Une Candale se pocher avec son mari ! . Vous voyez cela d'ici, vous? Elle l'a mis à la porte, cl il s'y est laissé mettre. Elle garde I hôtel. Voil.'i (|ui juge I affaire, n'csi-il pas vrai?... »

De tous ces propos et d'autres semblables, qu'il serait fastidieuxde rapporter avec leurs implacables « il paraît. . . » et leurs terribles « mais oui. Mais oui... » une évidence résultait : — le monde donnait tort à Guéneville. Il avait une mauvaise presse, comme on dit dans le jargon d'aujourd'hui. Ces courants d'opinion mondaine se manœuvrent d'ordinaire à volonté. Ils prouvent le plus souvent en faveur de celui contre lequel ils se déchaînent. C'est qu'il n'a pas su ou pas daigné les diriger. On sait cela, et le sachant on subit soi-même l'influence de ces papotages tendancieux, instinctivement, par un phénomène de suggestion presque invincible. Je ne connaissais, pour ma part, les Guéneville, que d'une connaissance superficielle, pour avoir diné avec eux cinq ou six fois. Mon impression personnelle avait été plutôt défavorable à 1 égard (le la jeime femme et sympathique à l'égard du mari. Elle m'avait donné l'idée d'une de ces physiologies très brutales sous des dehors de délicatesse, comme en ont certaines grandes dames, dans les veines desquelles sommeille une hérédité de chasseurs et de soudards. Ces créatures possèdent des nerfs d'acier sous une peau couleur de pétale de rose, et des duretés de tvran asiatique au service de leurs fantaisies. Théodore de (riiéneville m'avait plu, au contraire, par une

dijjnité dans sa politesse un peu froide où j'aAais cru diagnostiquer un des traits les plus intéressants et les plus méconnus du bourgeois qui a monté d'une classe, quand il mérite vraiment cette ascension : un respect singulier de sa propre personne, la capacité de grands partis pris vis-à-vis de soi-même ou des autres, et, pour tout dire, le besoin de sentir noblement, que tant de vrais nobles n'éprouvent guère. — Antipathie et svmpathie ne prévalurent pas contre la suggestion de la médisance. Je me revois, à l'époque vers laquelle ces réflexions me reportent, c'est-à-dire vers le moment où le bavardage des malveillants autour de cet incident conjugal battait son plein, entrant dans un cercle du boulevard dont j'étais membre, — pour le plus grand dam de mon portefeuille, tant ou y jouait cher! — Je n'y étais plus retourné depuis quelques mois, à la suite d'une culotte un peu forte. J'arrive dans la salle du baccarn. Au luibcni des pontes se tenait, taillant à banque ouverte, le chapeau un peu en arriére, un cigare au coin de la bouche, un bouquet à la boutonnière de son frac, dans une de ces tenues de félard à gilet blanc qui soulignent encore l'ignominie àii geste, le héros de toutes ces parleries, Théodore de Guéneville lui-même en chair et en os. La tension rogue de son visage dénonçait l'homme

décidé à braver les qu'en dira-t-on, qui a jeté le masque et qui s'amuse à sa guise. Il avait auprès de lui sur un plateau un flacon de whiskey avec un siphon d'eau de seltz. De temps à autre, entre deux tailles de cartes, il préparait et sifflait un verre de cet affreux mélange. Les billets de banque et les pièces d'or s'amoncelaient devant lui, justifiant l'antique proverbe sur la cbance des ivrognes. Tous les Parisiens qui étaient là, occupés, les uns à jouer, les autres à regarder, savaient son histoire. Ils paraissaient l'avoir oubliée, comme lui-même, et, de fait, toute partie de pur hasard, poussée avec une certaine verve, comporte un intérêt presque animal, qui commença de m'hypnotiser moimême. Je fus réveillé de cette contemplation stupide devant les allées et venues des huit et des neuf, des cinq et des bûches, par une main posée sur mon épaule, celle d'un de mes camarades d'alors, — aujourd'hui mort comme tant d'autres. Il s'appelait Arthur Langlois et avait été avec moi au collège. Nous nous étions retrouvés, après nous être perdus de vue, aussi familiers que si nous n'eussions jamais cessé de « sodaliser. » Ce mot n'est pas français, et il mériterait de 1 être, à un tout autre titre que cet ignoble vocable de " pochard " , dont je rappelais la grossière origine. Le

« sodalis » chez les Latins, ce n'était pas l'ami, c'était le compaj^non avec qui l'on se plaît, le convive près de qui l'on préfère souper, le causeur qui vous fait bavarder le plus volontiers. Jaimais dans Arthur son g^oùt de re,o"arder et de comprendre la vie, les caractères, les sentiments. Peut-être s'il avait eu l'existence moins facile, ce don « d'y voir clair dans ce qui est » , comme disait Beyle, se serait-il transformé chez Lan^^lois en un talent d'écrire. Pour l'instant, ce délicat f^arçon au teint trop pâle, aux yeux bleus trop creusés, aux épaules aifyuës, promis à la maladie de poitrine, se contentait de dépenser son reste de jeunesse dans des aventures qui n'étaient pas toujours dip^nes de sa finesse. Noctambule invétéré, maljjré la toux qui le secouait déjà, il venait d'entrer dans ce tripot avec l'intention bien arrêtée de tenter, lui aussi, la chance et de se procurer la petite secousse nerveuse que le jeu dispense à ses dévots. Et puis, ma rencontre et celle de Théodore de Guéneville allaient suffire pour l'en distraire Tlne anecdote à raconter, un problème de nature humaine à poser, c en était assez pour que le viveur cédât en lui la place au conversatuMinistc. Ali ! comme ou est las, parfois, de sur- \ ivre, lorsqii ou soufre à tel ou tel dispaiii et qu'on entend leur \oix. ([non r(>h'()iiv(' leur

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reg^ard, leur geste, leur façon de penser et de sentir. Et puis, rien!...

— « Tu regardais jouer Guéneville? »> me dit-il, en me prenant sous le bras et m'entraînant à l'écart sur un divan où nous nous affalâmes, dans une solitude aussi complète, à quelques pas de cette table de baccara, que si nous eussions été en tête à tête dans le fumoir de Langlois ou dans mon cabinet de travail :

" Il a de l'estomac, n'est-ce pas?... »

— " Et surtout du loupet, « lui répondis-je. ic Quand il a ce procès avec sa charmante femme, tenir cette banque en public et s'alcooliser comme il fait, mais c'est donner des verges pour se fouetter... Que l'avocat de sa femme raconte devant qui de droit des séances de tirage à cinq, avec accompagnement de Whiskey and Soda, comme celle de ce soir, et tu vois d'ici les considérants de l'arrêt... Et il n'y a pas que le tribunal, il y a l'opinion... »

«Mais c'est tout ce qu'il désire! " s'écria Langlois. en haussant les épaules. « Tu n'as pas vu cela, loi, l'observateur par métier? Je ne te fais pas mon compliment... Il n'y a rien d étonnant. Tu as écouté parler le monde, sans prendre garde que tous les Gandale et toute la Iribii apparentée aux Caudale avaient donné le u... Vcux-lii que je te dise ce que c est que

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Théodore de Guéneville? C'est un Bruliis... "

— Il Un Bru tus? » répétai-je, sans penser à m'offenser du ton léj^èrement insolent sur lequel mon ami me faisait la leçon. C'est le charme des vieilles camaraderies d'enfance qu'elles ne laissent plus de place à l'amour-propre. D'ailleurs l'étrang^eté de ce rappel classique, à propos d'une aventure parisienne d'un ordre si banal, m'interloquait, je l'avoue.

— " J'appelle des Brutus, » répondit-il, « tous les personnages, et il y en a beaucoup,

qui^ s'amusent à jouer un rôle de {grotesque ou de vicieux pour se donner une espèce d'alibi moral, si je peux dire. Exemples : — est un Brutus, le mari trompé, désespéré de l'être et qui affecte d'énumérer, cyniquement, les trahisons de sa femme, comme celui-là qui s'appelait lui-même le premier Sgfanarelle de France... Est un Brutus, le paysan parvenu que les hasards ont porté à une situation énorme, ministre, j^énéral, archevêque, — nous en avons vu, — et qui joue à l'homme fruste, qui s'étale complaisamment dans ses défauts, en les outrant, faute de pouvoir s'en corrig^er... Est un Brutus... »

— « Je comprends, " l'interrompis-je, « un l)iiitus est le comédien de soi-même... »

— » Pas tout à fait, » reprit Aithui", '< car ce liiul us-ci. je veux parler de Guéneville, n'est ni

le;,brutus" is

un joueur ni un ivrogne. Il y a des Brutus qui changent leur propre caractère. Il y en a qui le déguisent. Leur trait commun est qu'ils se font tous une silhouette ou ridicule ou odieuse, pour devancer Tépigramme ou dérouter Tobservation. Tu viens de voir Guéneville donner raison, par son attitude, à ceux qui ont pris parti contre lui dans ses affaires de ménage?... Maintenant écoute cette histoire : voici deux ans, j'avais été présenté à Mme de Guéneville. Je ne sais pourquoi elle est très gracieuse pour ton serviteur et m'invite à venir la voir. J'y vais une fois, deux fois, trois fois, sans penser à lui faire la cour, un peu par désœuvrement, comme il arrive, beaucoup parce qu'elle était l'amie d'une autre personne, absente de Paris en ce moment-là et que je n'avais guère l'occasion de rencontrer. Tu m'as compris... A chacune de ces trois visites, plus rapprochées, je l'avoue, que ne comportaient les simples convenances, je me heurte à Guéneville, tantôt à la porte, tantôt sur l'escalier. A une quatrième, le hasard veut qu'il y soit encore, et dans le petit salon de sa femme, ce jour-là. Il nous laisse seuls aussitôt, comme il convient à un mari bien élevé. En sortant, je le trouve sur le palier, qui me dit : « Voulez-vous m'accorder quelques instants d'entretien , mon cher Langlois ? »

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— " Bon, » pensai-je, » il est jaloux. Il tombe à pic... " Je l'accompagne dans son fumoir. Quand nous fûmes en tête à tête, il commença : « Voici quatre fois que vous venez voir Mme de Guéneville en dix jours... Ne protestez pas, » insista-t-il, sur un geste que je ne pus retenir, i. et laissez-moi parier... Ne me prenez ni pour un mari aveugle, ni pour un mari jaloux. Je ne suis ni l'un ni 1 autre. . . J'ai mes idées à moi sur le devoir d'un galant homme dans le mariage. Il ne doit être ni une dupe, ni un tyran. Je me suis donné ma parole, quand je me suis marié, que si jamais ma femme aimait quelqu'un, je m'effacerais, mais en lui disant, à ce quelqu'un: " Elle vous aime et vous l'aimez. «Je m'en vais... Seulement, puisque vous me " la prenez, vous la garderez. Oui. Je m'en vais, « — pour revenir, si unjour vous l'abandonnez, » et alors il ne fera pas bon pour vous... " Ce discours, mon cher Langlois, je l'ai tenu à deux de mes amis déjà, qui, comme vous, paraissaient s'intéresser à Mme de Guéneville, et dont je croyais, comme vous, qu'ils pouvaient l'intéresser. Ils ont senti que je ne plaisantais pas. Sans doute cet intérêt n'était pas bien sérieux, car ils n'ont plus reparu aussi souvent... Ai-je besoin d'ajouter que ma maison leur était restée ouverte, comme elle vous reste ouverte?... Vous

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ne m'en voulez pas de ma franchise, et nous restons bons amis, n'est-ce pas?... »

— « Et tu as écouté jusqu'au bout cette étonnante déclaration? » interrogeai-je.

— li Tu 1 aurais écoutée, comme moi, » répliqua-t-il, " parce que tu aurais senti en effet que tu avais devant toi un homme qui te parlait avec le cœur de son cœur, la volonté de sa volonté... Et SI je pouvais te rendre son accent et son regard, tu en conclurais ce que j en conclus. . . B

— « Qu'il a tenu le même discours à un quatrième soupirant, au petit Barsac, par exemple ?.. . »

— " Parfaitement. »

— " Et que le petit Barsac a passé outre et qu'il s'est fait aimer de Marie de Guéneville?. .. "

— " Parfaitement. »>

— « Et que le mari fait le joueur et l'ivrogne pour que tous les torts de la rupture retombent sur lui?... ïu crois cela possible?... »

— « Je ne le crois pas, » répondit Langlois, « j'en suis sûr... Mais puisque tu es averti, maintenant, ouvre les yeux. Tu verras un jour si l'ai eu raison. . . "

J'avais bien ouvertles yeux, à la suite de cette conversation, pour ne voir qu une suite d'événements de i ordre le plus vulgaire et qui excluaient cette hypothèse d'un mari profondément, tragiquement romanesque, renouvelant le sacriiice du Jacques de George 8and, d une façon bien étrange. — Quand on est dans le romanesque, où commence l'étrange, où finit le vraisemblable ? — Tout de suite, la séparation Guéneville avait été réglée à l'amiable et sans autre scandale. Marie de Guéneville avait gardé l'hôtel, une rente considérable, et le public avait continué de ne savoir aucun gré à son époux de ces générosités, considérées comme forcées. ÎNi l'un ni l autre n'avaient essayé de transformer cette séparation en divorce. Le monde en revanche avait su gré de cette correction à la jeune femme, par une de ces apparentes inconséquences qui provo(juent l'indignation des moralistes à courte vue, et dans lesquelles le philosophe admire 1 infaillible instinct de la nature sociale. Le désordre d une liaison comme celle que Mme de Guéneville afficba, tout de suite aussi, avec Barsac, — sur ce point, Langlois

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ne s'était pas trompé, — représente une faute individuelle, plus coupable en elle-même que la régularité du second mariage d'une divorcée. Mais quelle différence dans les conséquences! Elle n'institue pas un type de société anarchique, et sa dégradation la rend moins contagieuse. Quoi qu'il en soit et qu'ils eussent tort ou non, les salons avaient donné raison aux deux amants contre le mari qui, lui, paraissait bien donner tort aux théories d'Arthur Lanflrlois sur les Brutus. S'il avait voulu iouer la comédie du vice et de la crapule pour dérouter les soupçons et dissimuler les véritables causes de la rupture avec sa femme, pourquoi continuait-il de cartonner, de boire, et de s'afficher en mauvaise compagnie, quand la légende de ses torts était établie? Quoique, l'âge aidant, mes relations avec le monde des viveurs se fussent espacées de plus en plus, j'en conservais assez pour que des échos m'en arrivassent. Le nom de Théodore de Guéneville revenait sans cesse dans ces récits de " grandes fêtes » , attestant sa persévérance dans la dévotion à la Dame de Pique, à la Dame de Cœur, et au Démon des cocktails... Il se trouva d'ailleurs que je fis, coup sur coup, de longs voyages. Arthur Langlois mourut dans l'intervalle. Les jours succédèrent aux jours et le temps

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exerça sou imperceptible el irrésisLible force de chaiig^emeiit sur mes habitudes et sur mes pensées, si bieu que, ne rencontrant plus jamais Mme de Guéneville, jamais le petit Melchior de Barsac, jamais Théodore de Guéneville, cette aventure finit par reculer dans ces arrièrefonds de la mémoire, où l'on ne descend plus sinon sous le coup d'un incident nouveau. Je n'en retenais guère que le paradoxe sur les Brutus. A maintes reprises, durant ces dix années, j'avais eu l'occasion d'en constater la justesse, avec la persuasion que, dans le cas Guéneville, Langlois lavait appliquée à faux. L'énergie de son affirmation et surtout l'anecdote à l'appui m'avaient cependant impressionné plus profondément que je ne le savais moi-même. Il faut le croire. C'est la seule explication, j'allais dire la seule excuse, à une démarche d'une curiosité presque féroce, que je vais raconter telle quelle. Je la blâmerais certes chez un autre, et j'ai bien du mal à la regretter. Sans elle, je n'aurais pas eu le dernier mot de cette énigme, si judicieusement entrevue par Langlois. 11 eût fallu plu§ que de la jugeotte, pour en prévoir le dénouement. Ce fut un bout de dialogue, surpris dans une baignoire à l'Opéra, qui provoqua chez moi cette crise de curiosité. Oli ! Quelques phrases très

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simples. Mais elles me rendirent trop présent mon entretien, sur le divan du tripot, avec mon ami disparu :

— « Et c'est officiel, ce mariage de Melchior de Barsac? ^ demandait une très jolie femme de l'âge qu'avait Mme de Guéneville, dix ans auparavant... Elle s'éventait coquettement, en posant cette question à un de ses « attentifs » , qui, trop heureux d'apporter une nouvelle fraîche, répondit :

— « De ce soir même. J'ai dîné chez les Gontay. La mère de Barsac est la cousine de la Duchesse... Ainsi, mon tuyau est de premier ordre... »

— « C'est pour cela que la loge de Marie de Guéneville est vide ce soir, » reprit son interlocutrice. « Je la croyais plus forte... On se montre, quand un amant de dix ans vous fait de ces tours. On n'avoue pas qu'on est lâchée et désespérée de l'être... Après tout, » continuât-elle, après un silence : « ce sera peut-être une occasion pour elle de se remettre avec son mari... »

— «Guéneville?... » dit un autre des hôtes de la loge, avec un rire gai : « Ah ! sa pire ennemie ne lui souhaiterait pas ça... Vous ne savez pas quelle loque il est devenu... Dès les dix heures du matin, il a déjà chargé, et, sur le coup

de minuit, il faut le voir chez Phillips... » Le nom de ce har, célèbre dans ma jeunesse, parmi les hommes de chevaux, et où Ton a pu voir des princes de sang^ royal boire de l'alcool anglais avec des bookmakers ne m'avait pas frappé d'abord d'une façon particulière. Puis, à mesure que j'écoutais la musique d'une oreille distraite, la pensée errante ailleurs, comme il arrive à tous ceux qui ne sentent cet art qu'animalement, une tentation commença de s'éveiller en moi, celle de retourner dans ce pittoresque endroit, après le spectacle. — Pourquoi? Je n'aurais trop su le dire. Si Guéneville était là, suivant l'habitude que la chronique des clubs lui prêtait évidemment, quel intérêt avais-je à constater sa déchéance? Je le connaissais à peine autrefois et ne l'avais plus rencontré de si longtemps. Était-ce la peine d'aller subir, en repassant le seuil de cette taverne, une autre crise de cette lassitude de survivre? Tant de mes compagnons sont partis avec qui je finissais mes soirées dans cet antre d'ivresse, mais aussi de gaieté insouciante et d'amusante observation! Cette question se posa tout d'un coup à moi, comme je poussais le battant de la porte qui donne accès au bar de Phillips du côté de la rue Godot de-Mauroi. J'avais marché de l'Opéra jusque-là presque sans y prendre garde, avec cette espèce

d'automatisme dont on est possédé, quand on cède à des mobiles secrets dont on n'a pas tout à fait conscience. Du premier coup d'œil, je constatai que la longue salle n'avait pas changé : le même comptoir se développait avec la ligne des minces tonneaux derrière, et, sur le marbre, tout l'appareil destiné à la confection des « Manhattan 1) , des (i Widow's Smile » , et autres " drinks » . Les mêmes tabourets hauts se dressaient auprès, et servaient de sièges à quelques élégants qui continuaient la tradition des Casai, des Herbert Bohun, des Vardes, des Machault, de tous les viveurs aujourd'hui endormis dans la tombe ou remisés dans le mariage, qui avaient fait la vogue de cette boutique de poisons. Les mêmes gravures de courses décoraient les murs et les mêmes portraits d'entraîneurs. Le même relent de gin et de tabac de Virginie saturait l'atmosphère. Au fond, une autre porte ouvrait sur une étroite salle. J'y allai tout droit, sachant ([ue c'était l'asile des vrais habitués du lieu, de ceux qui s'intoxiquaient sérieusement, des heures durant. Là, écroulé sur un divan, le coude sur une table de bois, et le menton sur sa main, je reconnus celui que je cherchais, Guéneville en personne. Oui, c'étaitréellement, comme avait dit l'autre, une loque humaine. Le fier garçon de quarante ans que j'avais dans la

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mémoire, hautain, fringant, portant beau, était un vieillard de l'espèce ig^noble, le teint bouffi, les prunelles injectées de sang et prises entre les poches larmoyantes des paupières, les joues marbrées de taches rouges, la lèvre humide et pendante. Seule, la tenue, demeurée correcte, trahissait les anciennes habitudes du « gentleman » . L'alcoolique était en frac, en gilet blanc, un bouquet à la boutonnière toujours, et sa tête blanchie était coiffée d'un chapeau haut de forme qui luisait sinistrement sous la clarté crue de l'électricité. A quel chiffre de « cocktails » en était-il? Les soucoupes amoncelées auprès de lui le racontaient trop et l'état de stupeur assommée où je le voyais. J'aurais dû, devant ce tableau d'une immonde déchéance, me retirer aussitôt. Le geste des fils de Noé nous enseigne la seule attitude qui soit vraiment charitable devant les hontes d'un autre : « Faciès eorum aversœ erani » . " Leurs visages étaient détournés » . Au lieu de cela, je m'assis à côté du malheureux qui parut ne pas même me voir, et je me nommai en lui posant une question sur sa santé , comme si nous nous fussions quittés de la veille. Je comptais, et mon calcul se trouva juste, sur l'incapacité des ivrognes a s'étonner. Celui-ci, en effet, ne fut aucunement surpris ni de ma présence ni de ma

demande et il me répondit d'une bouche pâteuse :

— « Mais je vais très bien, très bien. . . "

A ce moment, et comme je le voyais dans l'état de demi-conscience qui est la forme de la griserie chez les professionnels du terrible vice, je fus saisi de cet accès de curiosité féroce auquel j'ai déjà fait allusion. Je reg^ardai autour de moi, pour bien m'assurer que nous étions absolument seuls, et, sans préparation, je l'interrogfeai :

— « Vous vous rappelez Melchior de Barsac, monsieur de Guéneville? »

Je m'attendais qu'à ce nom un tressaillement crispât le masque du mari trahi, que sa prunelle brillât, qu'il esquissât un geste. Il eût eu devant moi un sursaut de colère et j'en eusse été la victime que cela m'eût paru trop naturel. Il se contenta de répliquer, avec hébétude :

— " Pourquoi me demandez-vous cela? »

— u Pour rien, » répondis-je. « Jai appris aujourd'hui son mariage, voilà tout, v

— Il Pourquoi me dites-vous cela encore.' • reprit l'ivrogne. Il eut un sourire presque égaré. Puis, haussant les épaules : «Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse maintenant? ^

Ce dernier mot avait été prononcé d'un ton différent du reste du discours, comme si une

fibre avait remué dans cette torpeur. En rédigeant aujourd'hui le compte rendu de ce fantastique dialogue, je n'arrive pas à comprendre que je l'aie poussé plus avant. Mais qui a pu être possédé du passionné désir de tout connaître du cœur humain et ne pas céder, dans de certaines heures, à ce besoin de l'expérience, j'allais dire de la vivisection, cruel délice aussi des physiologistes? On dirait que la Nature, pour nous prouver que la science de la Vie nous est défendue, nous condamne à torturer Tàme et la chair dont nous cherchons à saisir le suprême secret. Je m'entends encore, insistant avec une dureté de bourreau dont j'ai honte à présent, sur ce point malade :

— " Maintenant?... Alors, vous n'auriez pas permis ce mariage autrefois?... " Puis, brusquement : « C'est ce que m'avait dit Arthur Lauglois. Vous n'avez pas oublié Arthur Lauglois? Non. Ni une certaine conversation que vous avez eue avec lui, dans les premiers temps où il avait été présenté à Mme de (Tuéneville?. .. Voyons... Rassemblez vos souvenirs. " El je répétai, j'eus l'audace de répéter la phrase que m'avait dite Arthur : u Si vous me la prenez, vous la garderez!... Est-ce vrai que vous lui avez parlé ainsi? Rappelez-vous... »

Cette fois l'ivrogne m'avait regardé, d'un

regard que, moi, je n'oublierai jamais. Si j'ai commis un véritable crime de lèse-humanité en abusant du demi-coma où l'eau-de-vie avait plongé l'intoxiqué pour lui arracher une confession, certes, j'en ai été puni par ce regard, tellement il y passa d'horreur pour moi et de souffrance. — Il essaya de se lever, puis, ses jambes lui refusant le service, tant il étaitivre, il retomba sur le divan et il eut un affreux rire, presque un hoquet. Ce sursaut spasmodique avait été un de ces réveils aussi subits que momentanés, dont sont coutumiers les infortunés tels que lui, pauvres machines nerveuses désaccordées où les volontés sont des velléités, où aucun sentiment n'est plus stable, aucune émotion fixe. Les images que j'avais suscitées en lui avaient comme produit une poussée congestive, transformée aussitôt en une convidsion. Puis eu quelques secondes, un affaissement avait succédé, et il se parlait à lui-même, en proie à la loquacité incohérente de l'alcool, simple excitation corticale, toute mécanique et qui alterne avec d'imbrisables silences :

— « Qu'est-ce que cela me f ail? n disait-il, et il employait un verbe plus énergique et plus grossier que l'on devine : « Oui, qu'est-ce que cela méfait?. . . Langlois ? Oui. Arthur Langlois. Je me souviens bien. .. Joli ffarcon. Il est mort...

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Il a eu peur, lui, quand je lui ai parlé. L'autre pas... Elle et lui penseront que c'est moi qui ai eu peur... Qu'est-ce que cela me fait?. .. » Toujours le même terme sinistrement abject : « Dans les premiers temps, je buvais pour que l'on ne comprît rien... A présent, c'est autre chose. » Il avisa son verre à demi vidé, le saisit d'une main dont je remarquai le tremblement, et, le portant à ses lèvres, il ingurgita une lampée : « Voilà qui ne ment pas. . . " , dit-il, en me regardant cette fois et en clignant de l'œil, avec une gaieté dont je frissonnai : « Mais qu'il se marie ! S'il vous a envoyé savoir ce que je ferais, vous pouvez lui dire qu'il épouse, qu'il épouse... " , ricana-t-il, » et si c'est de sa part à elle que vous venez, même réponse. . . " Il répéta, d'une voix redevenue pâteuse : « Même réponse, même réponse... » Il avait repris son verre, qu'il acheva de vider, pour s'appuyer ensuite contre le dos de la banquette, en fermant les veux, comme s'il allait dormir... Ce sommeil était-il simulé? Était-il sincère? Je sais seulement qu'il ne battit même pas des paupières, tandis que je me levais, bouleversé de cette courte scène, au point qu'il m est presque insupportable de la rapporter. Et je m'échappai de cette taverne, sans avoir le courage de prolonger cette inhimiaine enquête. J'en savais assez

pour comprendre que Lang^lois avait eu raison : Guéneville avait fait le Brutus, comme il disait. Il avait joué la comédie de la débauche, par une chevalerie singulière, lui, le bourgeois qui avait épousé la demoiselle noble ! Puis il était devenu réellement le personnage qu'il avait d'abord feint d'être. Le masque avait collé à la peau. La simagrée du vice s'était changée en une réalité et je venais d'assister au dernier acte de cette tragédie. Je n'en connaîtrai jamais de plus poignante.

LA

Quand Mme de Montclerc avait demandé à Guillaume Duclos de l'accompagner au Veglwtie qui se donnait cette nuit-là dans un des théâtres de Nice, cet homme de beaucoup d'esprit ne s'était pas fait illusion une minute. Il n'avait pas cru que cette femme avait tout d'un coup changé pour lui. A quarante-neuf ans qu'il venait d'avoir, il se rendait trop compte qu'il ne pouvait plus inspirer de ces jolis caprices, comme sa mémoire de viveur lui en représentait un certain nombre. Cette expérience de vieux célibataire et de vieux Parisien — cela compte double — lui disait aussi que le plus sûr moyen d'avoir son heure auprès d'une femme est d'obéir à toutes ses volontés, même aux déraisonnables, surtout aux déraisonnables. Il a\ ait donc accepté

de se vêtir, sur le coup de onze heures du soir, d'un domino jaune et lilas, la couleur du carnaval de l'année. — Il s'était muni d'une cagoule et d'un masque, à son àgfe! — Était-ce payer trop cher d'un peu de ridicule le plaisir d'avoir ce petit secret avec cette fine et jolie comtesse, dont il s'était épris sans trop s'en douter, au point d'en devenir vraiment amoureux? Il l'avait connue jeune fille, quand elle s'appelait Louise de Gandé, vingt ans auparavant. Car, elle aussi, avait passé fleur. Elle n'était pas plus loin du pénible chiffre quatre que lui du plus pénible chiffre cinq. Par un de ces hasards fréquents dans la vie d'aujourd hui, où les relations mondaines se relâchent et se resserrent très arbitrairement, à peine lavait-il revue, de loin en loin, durant ces vingt dernières années, et, lors de leur première rencontre, elle lui avait assez plu pour qu'il eût pensé un moment à l'épouser. Un autre hasard, celui d'une commune villégiature, l'automne dernier, dans les environs de Paris, les avait rapprochés. Duclos avait recommencé de s'intéresser à Mme de Montclerc, d'abord par souvenir de Mlle de Candé, puis à cause d'ellemême. A vingt ans, Louise avait été une apparition de fraîcheur blonde et rose. Ses trente-neuf ans, très peu touchés par la vie, touchés cependant, gardaient un charme à la fois délicieux et

poignant, celui de la grâce encore souveraine, mais déjà meurtrie et qui va passer. Ses grands yeux bleus avaient toujours leur regard d une douceur étonnée que Guillaume n'avait jamais oublié. Seulement les paupières s'attendrissaient de toutes petites, d'invisibles rayures qui demain seraient des rides. L'or des cbeveux restait aussi clair, mais la coiffure, plus compliquée, dénonçait lappauvrissement des nattes, si épaisses jadis, et que la jeune fille ramassait en une simple et lourde torsade. Le teint n avait rien perdu de sa transparence, mais des méplats s'indiquaient autour des tempes et sur la ligne des joues. La taille, toujours mince, n'était plus si souple. Enfin, l'âge était là, ou mieux, il allait être là. Le suprême épanouissement de la femme en prenait un attrait plus voluptueux, plus intense. Du moins, ç avait été limpres&ion éprouvée par l'ancien admirateur. Il s'était repris à s'occuper de celle à qui, une minute, il avait rêvé de donner son nom. Il avait été très empressé durant ces huit jours de vie de château, ensuite à Paris. Cette partie de bal masqué prouvait que cette amitié de date récente était devenue vite une intimité.

Les étapes de cette intimité, Guillaume Duclos les parcourait à nouveau dans sa pensée tandis qu'il roulait en fiacre vers le rendez-vous que

Louise de Moiitcleic lui avait tixé, cette nuit-là, tout comme s ils eussent été, lui un ainaiit, elle une maîtresse, et, encore une fois, insistons sur ce point, qui donne sa signification vraie à cette aventure, il n'était pour elle qu'un ami. Il se revoyait à ses premières visites, chez elle, rue Dumont-d Urville. Elle habitait un de ces hôtels d'aspect anglais, comme il s en est construit beaucoup dans ce quartier après la guerre. Avec quel intérêt, croyant n obéir qu à une curiosité, Guillaume avait tout étudié des choses qui environnaient cette femme pour y découvrir des indices sur les réalités profondes de son existence! Et d'abord, faisait-elle bon ménage avec son mari ? 11 suffisait de voir Montclerc dix minutes pour répondre à cette question. Ce ménage n'était ni bon ni mauvais, lin était pas. Point d enfants. Le mari, ofticier démissionnaire, menait la vie de club et de sport, habituelle aux oisifs de sa classe et de sa lortune. On se demandait pourquoi il avait épousé sa femme, de même qu on se demaïuUiit pourcjuoi elle avait épousé ce garçon qui lui semblait aussi étranger qu elle lui semblait étrangère. Duclos avait vite reconstruit l'histoire banale de cette union : un accord entre deux familles accepté par l'ignorance de la jeune femme et par rinsouciance du jeune homme, — une pre-

LA VIE EST AUX JEUiSES

mière période de camaraderie étourdie et gaie, interrompue par une grossesse qui avait été pour tous les deux une déception. Louise avait été délivrée avant terme. L entant était . mort en

naissant. Depuis, aucune nouvelle espérance de maternité n'avait remis du sérieux dans cet intérieur en proie aux affolantes dissipations du luonde. Une seconde période avait suivi, celle du heurt des deux caractères; une troisième, celle des trahisons du mari. Raymond de Montclerc avait reparu dans les coulisses des petits théâtres et les boudoirs des petites dames. Sa femme avait-elle su ces infidélités? Y avait-il eu, de lui à elle, des explications comme il en éclate dans des circonstances semblables, où le divorce est tout proctie? Des parents s'étaient-ils interposés, comme c est l'usage encore? Une sorte de traité de paix était-il survenu? Toujours estil que les deux époux pratiquaient maintenant, à côté l'un de l'autre, cette séparation absolue sous le même loit, dont on a tort de faire une caractéristique exclusive de lancien régime. Elle veut, pour être réalisée, une grande fortune, beaucoup d'indifférence réciproque, le goût du décorum et une totale absence de sens moral. Cela se rencontre, — même au vingtième siècle. Louise de Montclerc avait-elle profité de ce pacte d indépendance et cherché l'amour

3b LA VIE EST AUX JKUNES

hors de ce toyer qui n en était un qu'en effigie ? Pour dire la chose d'une façon brutale, avaitelle un amant? Cette autre question, Guillaume se l'était posée depuis cet automne à dix reprises, à cent, à mille, — vainement. 11 avait, avec la prudence d'un Parisien averti, et sans en avoir l'air, interrogé celui-ci, celui-là. Ce n'est pas un nom qui lui avait été prononcé à propos de Mme de Montclerc. C'était plusieurs. Il connaissait trop la légèreté des racontages de cet ordre pour y voir autre chose qu'une indication. Les vétérans de la vie galante ne croient jamais tout à fait ni au bien ni au mal que l'on colporte sur une femme à la mode : ils savent qu il y a de la calomnie dans toutes les médisances, mais aussi de la médisance dans toutes les calomnies. Duclos avait donc étudié les manières de la jolie Mme de Montclerc, son salon, ses relations, avec toute l'acuité dont il était capable, sans pour cela cesser de s'abandonner au goût de plus en plus vif qu'il prenait pour elle. Il n'avait réussi qu'à rester dans le doute. Les manières de la mystérieuse et hue comtesse étaient très libres. Guillaume en avait eu une preuve immédiate dans la facilité même avec laquelle elle l'avait'reçu tout de suite sur un pied familier : se laissant écrire et lui écrivant, — et, dès la première lettre, elle l'appelait « mon cher ami »

et sig^nait de son petit nom ; — l'invitant et acceptant de lui des politesses : dîners au cabaret en compagnie de connaissances communes, parties de théâtre ; — supportant qu'il vint la voir quasi quotidiennement ; — trouvant très simple, quand elle en avait l'occasion, de l'emmener dans sa voiture. Que sig^nifient de telles privautés, quand elles ne sont pas personnelles? Mme de Montclerc était ainsi pour tous les hommes de sa société. Ces façons presque garçonnières sont les plus impossibles à interpréter. Duclos le savait, et qu'elles abritent tout derrière elles : depuis l'innocence la plus entière jusqu'à la corruption la plus dépravée. De très honnêtes femmes les ont, précisément parce qu'étant très sûres de ne jamais commettre le mal, elles se croient autorisées à se départir de cette défensive continuelle que les mœurs conventionnelles imposent au sexe faible. De très malhonnêtes femmes les ont aussi, parce que les familiarités banales font un commode paravent aux autres. Ces reconduites en voiture, par exemple, qu'elles se permettent avec dix hommes de leur cercle, sont irréprochable? neuf fois. Ces neuf fois sauvent la dixième. Les neuf amis servent à faire passer Tamant. Allez vous reconnaître dans le tas. xVllez déchiffrer rénignie d'un salon comme celui de Mme i]c Montclerc encore, où

ii V a dix portraits d'hommes avec si^onatvires, posés dans des cadres sur les tables, avec une prodig^alité de menus souvenirs donnés aux jours de Tan ou aux anniversaires par les habitués de la maison, — et ils sont légion. Avec cela, Louise savait, tout en étant toute à tous, au plus haut degré, pratiquer cet art qu'un humoriste a méchamment appelé » l'art du tiroir " . Elle excellait à distribuer ses rendez-vous, par exemple, de manière que le visiteur de trois heures quittât la maison cinq minutes avant le visiteur de trois heures trois quarts, qui partait lui-même cinq minutes avant le visiteur de quatre heures et demie. C'est toujours le manège à deux fins et que |)ratiquent également les femmes très délicates qui, ayant le goût de l'amitié, s'appliquent à doser leur sympathie, pour ne pas être entraînées trop avant, et les femmes très galantes qui procèdent encore ici par le « tas " . Sur dix tête-à-tète qu'elles se procurent ainsi, un est coupable. Devinez.

Aucune de ces nuances n'avait échappe à Duclos ettoutes les hypothèses qu'il avait faites tour à tour sur les arrière-fonds de cette existence lui traversaient de nouveau l'esprit dans cette course à travers Nice. La comtesse lui avait donné rendez-vous, comme s'il s'agissait de la plus crimi-

nelle des intrij^^ues, à l'angle de la rue et du square Grimaldi. J'ai néf^Vifré de dire qu'elle était venue de Paris passer les deux mois de fin d'hiver à Monte-Carlo, en sorte que cette escapade à Nice comportait un manège assez savant. Elle avait dû prendre un appartement pour la nuit dans un hôtel, s'y transporter avec sa femme de chambre, s'y costumer. Ce déboisement supposait la complicité de cette femme de chambre, petit détail que Duclos n'avait pas manqué de remarquer. Il avait remarqué aussi cette anomalie : l'insistance que Mme de Montclerc avait mise, alors qu'ils n'avaient, elle et lui, que des relations si avouables, à vouloir qu'il ne descendît pas dans le même hôtel qu'elle, et que leur rendez-vous eût ce caractère clandestin. Pourquoi?

— « Oui , pourquoi toutes ces précautions ? " se demandait l'ami traité ainsi en arnant, à mesure que son fiacre se rapprochait de la petite place. « Ce n'est pas pour Montclerc. Il est à Paris, et d'ailleurs!... Ce n'est pas pour le monde. Qui la connaît ici?. . . Pour sa femme de chambre, alors?... C'est à peu près ce qu'elle peut faire de plus compromettant aux yeux de cette fille, à moins qu'elle ne l'ait déjà comme confidente d'une autre histoire. Alors, elle ne voudrait pas risquer que cette fantaisie ne soit

dénoncée à qui de droit... Mais à qui?... » Guillaume avait repassé mentalement la liste des personnagfes qu'il avait, à un degré quelconque, soupçonnés d'être trop intimes avec sa récente amie. En tout état de cause, aucun de ces personnages n'était, à sa connaissance, sur la Riviera. Aucun n'avait dérangé sa vie pour être où était Mme de Montclerc pendant cette fin d'hiver, comme il avait fait lui-même. N'était-il pas possible, après tout, que Louise eût été touchée de cette preuve de ses sentiments? Leur amitié était tout de même de sa part, à lui, une espèce de cour, celle d'un homme qui n'a d autre prétention avouée que d'être toléré dans ce rôle d'admirateur ému et désintéressé. . . Les femmes sont si étranges ! Qui sait si elle ne s'y était pas laissé prendre, à cette cour, un peu, très peu? Qui sait si l'idée d'une fantaisie sans lendemain n'avait pas traversé sa pensée? Qui sait?... Knfin, lorsque son fiacre s'arrêta place Grimaldi, au point convenu, et que Duclos aperçut une autre voiture arrêtée, qui. visiblement, attendait, son cœur battait à coups précipité?, malgré tout .-îon esprit et toute son expérience, aussi précipités que si, de «^on domino d(> carnaval, n'eût pas émergé le visage passablement défraîchi d'un quinquagénaire à demi cbauvo, et dont hi moustache de\ail sa

persistante noirceur à un habile artifice . Et jamais aucune voix, même à l'époque de ses premiers rendez-vous d'amour, — il y avait presque un tiers de siècle, — ne lui avait paru aussi douce, aussi pleine de promesses que celle de Mme de Montclerc, lui disant :

— (i Ah! c'est vous!... Enfin! Imag^inezvous que je me suis mise à me fijjurer que vous ne viendriez pas et à prendre peur de mon cocher! »

Elle riait avec une nervosité qui acheva d'émouvoir Guillaume à un tel point que sa voix à lui se fit toute basse pour répondre :

— « Je suis bien sûr cependant de n'être pas en retard. . . C'est moi qui aurais pu m'imaginer que vous ne viendriez pas. Vous manquer de parole, moi? Vous n'y avez pas cru "

De la place Grimaidi au théâtre où se donnait le Veglione, il n y avait j^uère plus de douze minutes en voiture. Elles suffirent pour dissiper cette émotion presque enivrée où l'arrivée au rendez-vous avait jeté 1 amoureux.

42 LA VIE EST AUX .lEUKES

11 l'était, hélas! et pour tout de bon, de cette femme si fine et si jolie encore, dont il vovait les prunelles briller à travers le masque, d'un éclat où il devinait ime fièvre. Rien qu'à se trouver à côté d'elle, dans ce fiacre, à cette heure de la nuit, Duclos avait senti que sa présence, à lui, n'était pour rien dans ce trouble de sa compajyne. Le terme de viveur employé tout à l'heure, à son occasion, aura sans doute donné de lui une impression qui n'est pas exacte. Ce mot emporte avec soi une idée de blasement et de brutalité. Or. Duclos était de cette race d'hommes qui naissent et qui meurent romanesques, quelque milieu qu'ils aient traversé, quelques expériences qu ils se soient permises. Le signe particulier de ces natures est que, chez elles, le désir s'accompagne toujours d'émotion. C'est le contraire chez les vrais libertins, qui arrivent vite au divorce absolu des sens et du cœur. Un très fin moraliste, .loubert, a profondément marqué cette vérité quand il a dit que la débauche suppose beaucoup de froideur d'àme. Oui, Duclos avait eu les mœurs et les aventures d'un viveur, mais il était arrivé à cinquante ans sans que ces trop nombreuses fantaisies où il avait dépensé sajeunesse eussent aboli entièrement chez lui le sentimentalisme luitif. Il se fût méprisé, par exemple, d'abuser

du tête-à-tête auquel l'avait convié cette femme qui lui plaisait passionnément, et celle-ci ne l'v avait convié qu'à cause de la connaissance intime qu'elle avait de ce côté chevaleresque. Il arrive, — et c'était le cas pour Duclos. — que cette délicatesse développe dans les hommes de cette sorte une perspicacité presque maladive, à force d'être ai^uë. Il est très aisé à une femme qu'ils aiment de les trahir. Il lui est très malaisé de les tromper. On dirait qu'ils la sentent sentir ou ne pas sentir. Les roues de la voiture qui emmenait Guillaume et Mme de Montclerc n'avaient pas tourné le coin de la rue qu'il savait qu'elle n'allait où elle allait que pour un autre. Toute l'énifl^me de ce caractère de femme s'imposa de nouveau à lui, d'une manière d'autant plus pressante qu'elle était là, si voisine et si distante, si confiante et si fermée ! Depuis le moment où le fiacre s'était mis en marche, elle n'avait pas ouvert la houche. et, de son côté, lui, n'avait pas prononcé un mot. II v avait quelque chose de fantastique dans cette course muette à travers les rues de cette ville enivrée, que remplissait de son tumulte la gaieté d'une folle nuit de fête. Un peuple allaitet venait sur les trottoirs, rieur et qui s'amusait au passaj^e des innombrables masques et à leurs lazzi. Tout en réfléchissant à l'étranoreté de sa propre situation, Duclos avait profité des premiers instants

pour assurer son loup sur son visage et rabattre son capuchon . Quand il se fut rendu ainsi méconnaissable, il finit par dire à sa compagne, au moment où ils arrivèrent devant le théâtre, avec une ironie tout ensemble indulgente et persifleuse :

— (i Je suis bien, comme cela, pour le rôle que vous voulez me faire jouer cette nuit?... »

— «Quel rôle?» interrogea-t-elle. C'était à son lourde parler d'une voix basse, presque étouffée. « .le ne vous comprends pas! »

— « Et moi, je crois vous comprendre trop, » reprit-il. « Avouez que vous allez retrouver à ce Veglione quelqu'un que vous voulez rendre jaloux. Vous vous êtes dit : Duclos est le comparse qu'il me faut pour cette comédie. Costumé et masqué, il fera encore figure présentable. Il n'en saura rien, et d'ailleurs il le saurait qu'il me le pardonnerait, tant il m'aime... »

— « Vous ne pensez pas cela?... " répondit Mme de Montclerc vivement , et elle serra la main de son compagnon avec une force qui dénonçait sa nervosité. "Dites que vous ne le pensez pas ! . . . Que vous maimiez, " ajouta-t-elle d'un accent qu il ne lui connaissait point, "je le crois, peutêtre pas comme vous vous l'imaginez, mais assez, pour que j'aie compté sur vous ce soir. . . " Puis, suppliante et joignant ses mains d un geste j).is-

sioiiné : » Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais eu l'affreuse idée que vous me prêtez. Non, je n'ai jamais projeté de me servir de vous pour rendre quelqu'un jaloux. Je sais trop ce que l'on souffre. ..J'ai eu besoin, vous entendez, besoin d'être là ce soir. » Elle mit à souligner ce mot une ardeur qui ne permettait pas de douter qu'elle fût sincère. « Je pouvais y aller seule. Je n'ai pas osé. Je vous ai pris, non pas comme un comparse, mais comme un protecteur... Si je me suis trompée, si vous n'êtes pas assez mon ami pour me rendre un immense service,» elle souligna encore ces deux mots, «sans me demander d'explication, sans me soupçonner d'une odieuse manœuvre, alors... » elle parut hésiter une seconde, et, résolue : " alors, laissez-moi. Maintenant que j'ai tant fait que de venir jusqu'ici, j'aurai la force d'aller jusqu'au bout de ce que je veux. . . »

— « Je vous demande pardon » , dit simplement Duclos, après un silence. Il avait senti que Louise ne lui mentait pas, et il était remué par la souffrance empreinte dans son accent et dans son regard. Sa curiosité aussi était piquée au vif. Quel motif, sinon un poignant intérêt d'amour, pouvait bouleverser cette femme, après l'avoir décidée à une équipée si audacieuse et si extraordinaire, étant donnés son rang et ses ha-

4li LA VIE EST AUX JEUNESJ

bitudes? En même temps, car il iie faudrait pourtant pas prêter à ce vieux Parisien une innocence qui n'était pas la sienne, cette demiconfidence et cet appel à sa complicité avaient réveillé en lui une autre idée encore : les bonnes fortunes par dépit ne sont assurément pas les plus flatteuses, mais ce sont les plus fréquentes. Avouons donc qu un secret calcul se mélangeait à l'attendrissement avec lequel l'ami continua : " Vous avez eu raison de croire que je vous étais absolument dévoué. Oubliez une injuste plainte, qui vous prouve seulement combien je suis sensible quand il s'agit de vous... Et disposez de moi à votre gré. Je ne clierclierai même pas à comprendre. »

— " Merci, " répondit-elle, en lui serrant de nouveau la main. C'était, cette fois, la pression douce et abandonnée d'une femme reconnaissante, dont la faiblesse trouve un appui sur. Cette petite main, Ducios ne la laissa plus se retirer. Aux froissements de ces doigts minces crispés sur les siens, il pouvait mesurer 1 agitation dont Louise étaitpossédée. Lorsqu ils descendirent de voilure et qu'ils s'engagèrent dans l'escalier du théâtre, où bouillonnait un flot grouillant de fouie, ces petits doigts se tirent plus nerveux encore pour agripper son bras. A travers 1 étoile flottante du domino, 1 amoureux

LA VIE EST AUX JEUNES il

sentait, contre son coude, le cœur de la pauvre femme battre à coups précipités. Où allaient-ils? Elle semblait ne pas le savoir elle-même, tant son pas, d après lequel le soi-disant protecteur réglait le sien, se laisait bâtit ou lent tour à tour. Evidemment, elle cbercbait à reconnaître quelqu'un parmi les masques entre lesquels son compagnon et elle se trayaient un passage. Us parcoururent ainsi le pourtour des loges du premier étage, eux-mêmes regardés et interpellés par les inconnus et les inconnues qui les croisaient, avec la familiarité canaille de pareils endroits. (Juel indice encore de riinportance attachée par Louise à l'objet de sa recherche! Les mots, quelquelois grossiers, jetés à son oreille, les gesticulations, très voisines d'être brutales, la faisaient simplement se détourner, sans ce frisson qui la secouait à d'autres minutes, celles où, sans doute, elle croyait reconnaître un son de voix, une silhouette... Fuis rien! Cependant, des éclats de musique, arrivant de lintérieurdu ihéatre, attestaient qu une cohue pire que celle des couloirs emplissait le parterre, transformé, pour la circonstance, en salle de bal. Les gens se pressaient à étouffer autour des portes. Comme Duclos, appréhendant une bousculade par trop violente, disait à sa compagne :

— .' N'allons pas là. .. »

— « Si, » répondit-elle avec décision, « c est là qu'il faut aller. »

Elle l'entraînait, en prononçant ces mots, avec une pression si passionnée qu'il lui céda. Ils avaient à traverser une muraille vivante de curieux serrés les uns contre les autres et qui regardaient les danses, ils mirent un quart d'heure peut-être à se faufiler jusqu'au premier rang d'où ils embrassèrent enfin d'un seul coup d'oeil le bal déchaîné dans le parterre, qu'un plancher artificiel reliait à la scène. L orchestre jouait sur une estrade, et, tout autour, des centaines et des centaines de spectateurs envahissaient les loges, les uns costumés et masqués comme Duclos et Louise, les autres ayant conservé, hommes et femmes, la tenue habituelle des soirées de la Riviera, eux, en cravate blanche et en smoking, elles, décolletées et en chapeau. Cela faisait, sous les feux des innombrables verres de couleur, un chatoiement d'éclatantes étoffes, semé de taches blanches et noires. Le jaune et le violet, les deux nuances réglementaires de la saison, dominaient dans cette masse mouvante. Une rumeur de kermesse emplissait la salle. La bruyante musique avait pour accompagnement le bruit des pieds des danseurs sur le bois sonore, leurs exclamations, leurs rires,

les voix des gens (|ui causaient dans les loyes, quand ils ne criaient point, tout un confus et immense murmure. Ce bacchanal assourdissant paraissait ne pas arriver aux oreilles de Mme de Montclerc, que Duclos pouvait voir maintenant, immobile, scrutant de ses yeux aigus le mystère de toutes ces loges, depuis les avant-scènes comme étalées au-dessus de la foule dans la lumière crue, jusqu'aux baignoires dissimulées dans une propice pénombre. Haussée sur la pointe de ses pieds et sa petite tête érigée comme celle d'un faucon qui va s'élancer, elle cherchait, cherchait toujours... Soudain, à un tressaillement presque convulsif de tout son corps, son compagnon comprit qu'elle avait trouvé. Les petits doigts qu'il sentait depuis l'entrée au théâtre frémir sans cesse sur son avant-bras se fixèrent dans une contracture que secouait cette même convulsion, répétée par intervalles. Duclos suivit la direction où tendait cet ardent et fixe regard. Il n'aperçut d'abord, dans la rangée des loges placées de ce côté, aucun visage surlequel il pût mettre, non pas même un nom, mais une ressemblance... Si, pourtant... Sur le rebord de velours rouge d'une de ces loges, un jeune homme était accoudé, qu'il reconnut. C'était un certain Maurice Prégy qu'il avait rencontré quelquefois chez Mme de Montclerc. Il n'y

avait pas prêté grande attention, l'ayant jugé un bellâtre insignifiant et qui ne pouvait intéresser en aucune manière une femme du goût et de l'intelligence de Louise. Pour la première fois, et sous le coup de cette lumière intense qui donnait un rehaut brutal aux physionomies, cette impression d'insignifiancesechangeapourDuclos en une autre, non pas absolument contraire, mais très différente. Ce garçon de vingt-cinq ans apparut au quinquagénaire, dans le décor de cette fête de nuit, comme une incarnation vivante de la jeunesse et de la force. Prégy était beau, d'une beauté très fine et très mâle, avec un teint d'une chaude pâleur ambrée où brillaient des yeux clairs, presque gris. L'épaisseur de ses cheveux, la blancheur de ses dents lorsqu'il souriait, et, lorsqu'il bougeait, la souplesse de ses mouvements disaient la vitalité profonde, les énergies d'un tempérament encore inentamé. Il n'était pas déguisé. Auprès de lui, l'enveloppant de ses regards, lui parlant de tout prés, affichant enfin son caprice avec l'impudeur et la liberté de l'endroit, était assise une femme costumée très banalement en Pierrette. Son décolletage descendait si bas que toute sa gorge jaillissait de l'échancrure du corsage, deux seins divinement jeunes, eux aussi, comme celui aux désirs de qui cette nudité s'offrait. L'attache du cou de

cette femme, le galbe de ses bras donnaient l'idée qu'elle n'avait guère plus de vingt ans. De son visage, caché par un masque blanc tressé en filigranes de fausses perles, on ne voyait que sa bouche fraîche, son menton, ses oreilles très petites, et, au-dessus du front, l'opulence d'une magnifique chevelure d'une nuance châtain à reflets fauves. Qu'elle fût follement éprise du jeune homme, tout dans son attitude le dénonçait. Elle lui parlait de plus en plus près, son souffle presque mêlé à son souffle. Il lui souriait en lui répondant avec la condescendance d'une fatuité voluptueusement amusée. Ils causaient ainsi, sans prendre plus garde auxamieset amis qui bavardaient derrière eux, dans le fond de leur loge, qu'à la foule pressée au-dessous d'eux ou autour d'eux. A un moment, la jeune femme se leva. Le bras de Mme de Montclerc serra celui de Duclos plus convulsivement encore. Prégy sembla hésiter une seconde. Il se leva à son tour. La jeune femme et lui se dirigèrent vers la porte de la loge. Ils n'en furent pas plus tôt sortis que Duclos se sentit tiré par sa compagne, et elle lui disait, avec une douleur sur la cause de laquelle il ne pouvait plus se tromper maintenant:

— u Partons, Guillaume, mais tout de suite. . . Faites-moi faire place. .. Tout de suite, » répéta-

l-cllc avec une iiisisLance Hévreiise, » louL lie suite...", et, quand ils furent ai*rivés de nouveau dans le couloir, après avoir retraversé le mur vivant dans l'autre sens, elle reprit avec la même frénésie: " A la porte de sortie, à j)résent! 11 n'y en a qu'une, n'est-ce pas?. . . Ah! mon Dieu! pourvu qu'il ny en ait qu'une! " Visiblement elle ne se possédait plus. Elle allait, entraînant Duclos, auquel elle s'accrocha soudain des deux mains pour ne pas tomber. Le jeune homme de la loge venait de passer à côté d'eux, et si près qu'il les frôla. Il donnait le bras à la femme au masque de fausses perles. Le manteau dont celle-ci était enveloppée prouvait, ainsi que la pelisse de son cavalier, qu'ils quittaient le théâtre. Mme de Montclerc esquissa un geste pour toucher Maurice Prégy à l'épaule. Elle se contint et hâta seulement le pas derrière le couple. Cinq minutes plus tard, une voiture, hélée par un des ne?'i^iqui stationnaient, guettant les clients à la porte du théâtre, arrivait devant le péristyle. Prégy y disparut avec sa conquête de ce soir, en criant au cocher un nom de villa. Cette voiture avait tourné depuis longtemps le coin de la rue que Mme de Montclerc était encore sur le trottoir, hébétée de ce qu'elle venait de constater, incapable déparier, de remuer, de comprendre :

— a Madame " , lui dit enfin Duclos, effrayé de cette espèce de stupeur dont il la voyait comme foudroyée, « Madame ! . . . »

Elle le regarda, et, se réveillant comme d'un accès de somnambulisme, elle le reconnut. Alors, éclatant d'un rire nerveux qui le déchira, tant il y tenait de souffrance : « C'est vrai, vous êtes là, mon ami... J'ai cru que j'allais me trouver mal... Il faisait trop chaud dans cette salle... Mais je suis bien maintenant, je suis très bien. . Allons souper, voulez-vous?. . . Ah! vous m'aimez, vous, oui, vous m'aimez... » Elle répéta : «Emmenez-moi souper. Ce sera gai, très gai .. "

— 1' Vous êtes si nerveuse, •' dit-il, comme elle continuait à être secouée de ce rire spasmodique, «ne croyez- vous pas que vous feriez mieux de rentrera votre hôtel pour vous reposer?... ••

— «Moi, nerveuse?" dit-elle, «non, je ne suis pas nerveuse; je vous répète que je suis gaie. Vous ne voulez pas m'emmener souper?. . . Voilà (jui est un peu extraordinaire, avouez-le... >

— « Hé bien, » fit-il, « allons souper. »

J'ai dit que Guillaume Duclos était demeuré un sentimental à travers la plus désenchantante des existences, celle d'un célibataire riche à Paris, dont la grande affaire est de courir l'aventure dans le monde ou le demi-monde, à son gré. C'est dire aussi que ce sentimental pouvait, à l'occasion, être un cvnique. Remonté en voiture avec Mme de Montclerc, et quand il eut donné au cocher ladresse d un restaurant de nuit, ce cynisme l'emporta d'abord :

— Il Elle a un amant. Il la trompe. Elle vient d'en avoir la preuve. Elle veut se venger avec moi. .le serais un sot de ne pas eu piofilei'.. . » vS'il ne se rédigea pas ce raisonueuieut avec celle netteté, il commença d y conformer sa conduite. Aussitôt le Hacre en marche, il prit la main de sa compagne et il y déposa un long baiser en disant :

— " Si j'ai hésité tout à l'heure à vous obéir, c'est que je n'osais pas croire à mon bonheur... Pensez donc! A peine si >ous m'avez laissé

VOUS parler de mes sentiments pour vous... Quand je vous disais que je vous aimais, les premiers temps, vous aviez une façon de m'écouter si moqueuse que je ne trouvais plus mes mots. . . Je m'en allais en me répétant : " Tu es un vieux fou. Jamais elle ne s'intéressera à toi. . . » Et maintenant, être seul avec vous dans cette voiture, aller où nous allons!... Je me fais l'effet de rêver... Prouvez-le-moi que je ne rêve pas, Louise, en me permettant de regarder vos beaux yeux, de caresser votre joli bras, de vous embrasser Me le permettez-vous? «

Ces paroles ne laissaient guère de doute sur

l'interprétation que « l'ami " entendait donner

à ce consentement de venir avec lui au cabaret,

en tête à tête. Duclos les avait prononcées avec

une ardeur où il entrait — si étrange qu'un tel

mot puisse paraître — comme un parti pris de

conscience. On n'a pas impunément traîné, un

quart de siècle et plus, dans des sociétés où

régne encore la morale exposée avec tant de

Jg, grâce et d'impudence par Besenval, dans ses

■t célèbres Mémoires : 'i Avoir pour les hommes,

^K enlever pour les femmes, étaient les vrais motifs

^Hqui faisaient attaquer et se rendre. Aussi l'on se

^■quittait avec autant de facilité qu'on s'était

^Hpris... " Et la suite. . . Rencontrer une telle occa-

^Bsion de bonne fortune et la laisser échapper,

Duclos s'en fût mésestimé. A ce motif d'amourpropre, presque professioimel, s'ajoutait un sentiment pas très joli, mais si humain, si masculin plutôt. De découvrir brusquement que Mme de Montclerc avait une liaison avec ce Prégy venait d'humilier l'amoureux de cinquante ans à une profondeur singulière. Son manque de perspicacité l'avait soudain ridiculisé à ses propres yeux, et davantage la nature de ce choix. Il n'avait jamais daigné prêter attention à ce ' gamin " de Prégy, et ce » gamin » était l'heureux amant de cette femme dont, lui, Duclos, n'avait certes pas cru qu'elle n'avait jamais eu personne dans sa vie. Et pourtant! ;Vu fond, tout au fond de lui-même, il lui avait accordé le bénéfice de l'incertitude. Cette partialité inconsciente est le signe le plus sûr d'une tendresse qui ne se connaît pas tout entière, il y avait encore un peu de cela dans ce sul)it changement des manières de (Tuillaume : une revanche irritée, une rancune (\e cette tendresse dont il avait été la dupe. La dupe .'' [1 ne le serait plu> quand cette maîtresse de Prégy aurait été sa mattresse aussi. Kt en lui répétant : il Me le permettez-vous/..." il .nvait passé son brasauloui' tlo la taille de iVlni(> de Montclerc. il [attirait contie lui, sans (ju'elle se défendit. l'MIe avait laissé ietond)cr le capuchon <|ui lui

servait de cagoule. Quand les lèvres de Duclos effleurèrent les siennes, à travers les dentelles de son loup, elle ne se recula pas. Elle ne lui rendit pas non plus son baiser. La bouche immobile et froide, les dents serrées, elle était comme un cadavre, et voici que tout d'un coup, comme il essayait de relever cette dentelle pour un second baiser plus intime, elle se rejeta loin de lui dans l'autre angle de la voiture, en poussant un cri. Une convulsion la secouait, plus violente que celle dont elle avait été saisie dans la salle du bal, et elle se mita sangloter avec un désespoir si sauvage que les médiocres sentiments delhomme à bonnes fortunes s'effacèrent aussitôt du cœur de Duclos pour ne laisser la place qu à la pitié :

— «Mon amie, » suppliait-il, «ma chère amie, revenez à vous, je vous en supplie ! N'ayez pas peur de moi!... » Il ne pensait plus maintenant à la duperie. Ce bras passé autour de cette taille, cet effleurement de ces lèvres fermées et glacées à travers cette dentelle d'un masque, était-ce à ces deux riens que devaient se réduire les voluptés de ce tête-à-téte .'' Que lui importait à cette minute ! " Pardonnez-moi, je viens d être brutal, je ne le serai plus. Mais revenez à vou.s! Dominez-vous!... Tenez, voulez-vous la preu\e (jue vous n'avez rien à craindre de moi?... » Il

avait abaissé la vitre de la portière, et, penché à demi au dehors, il interpellait le cocher : «Nous n'allons plus au restaurant, " criait-il à cet homme, " nous allons à l'hôtel ***. » C'était celui où était descendue Mme de Montclerc : Il Vous voyez que j'avais raison » , ajouta-t-il, sur ce ton de demi-badinage que l'on prend quand on veut calmer une crise nerveuse, en n'ayant pas l'air de la prendre trop sérieusement. « Il valait mieux rentrer tout droit chez vous et vous reposer. Mais nous y rentrons. " La voiture avait tourné dans la direction indiquée, et Mme de Montclerc se calmait, en effet; elle avait repris la main de Duclos par un geste qui prouvait le retour de sa confiance. Il lui demanda d'une voix profonde où frémissait, non plus la vanité de " 1 ami » qui souffre (lavoir été joué, mais la jalousie passionnée de r amoureux :

— » Vous l'aimez donc bu-u, ce l'réjjy?'^

— "Ah!" ré])Oiidit-elie, (1 (ine \ oi.v si proloudc aussi, celle de la femme (jui ne défend plus son ôecret, qui ne discute plus sur les signes plus ou moins probants d une liaison qu'elle a tant cachée. " Si je l'aime ! »

— "l'It il V a longtemps?» interrogea Duclos.

— " Quatre ans, " répondit-elle.

— <i Et avant?» demanda-t-il durement.

— "Avant?" répéta-t-elle, etde nouveau une telle douleur avait passé dans son accent qu'il eut honte de cette nouvelle brutalité. Elle ne lui laissa pas le temps d'en redemander pardon. «C'est vrai," continua-t-elle, «vous avez le droit de penser ainsi après que je viens de vous offrir d'aller souper, comme j'ai fait. Mais j'ai tant souffert, là, quand je l'ai vu qui s'en allait avec cette femme! J'ai été folle. . . Non, Duclos" , et, à travers le masque, il pouvait voir passer dans ses yeuxla vérité profonde de son âme, «je vous jure qu avant il n'y a rien eu dans mon existence que mon mari que je n'ai jamais aimé et qui m'a trahie, et que mon: enfant qui est mort... llya quatre ans, j'en avais trente-six... .l'ai rencontré Maurice. . . .1 étai^ trop malheureuse du A'idedema vie. . . C était une folie, je le savais, de m'attacher à quelqu'un qui avait quatorze ans de moins que moi... Oui. je le savais, mais mon canir a été pris... J'étais encore belle. J'ai voulu avoir eu ma part de joie en ce monde... Et je l'ai eue, si complète!... Yovez, à cette minute même, il m est impossible de regretter d avoir été à lui... Et, cependant, ce n est pas d'aujourd'hui que j'ai constaté ce que j'avais pré\u, qu'il cesserait de m'aimer avant que, moi, je ne cesse. Quand je le prévoyais, je ne devinais pas que ce serait si dur... Gela a commencé par de toutes petites

nég^ligences de sa part. Quand il m'écrivait, ses billets étaient plus courts. Ses visites chez moi moins assidues... Lorsqu'on aime, comme on les saisit, comme on les sent, ces nuances! Je n'avais qu'à m'étudier dans ma glace, le matin, à mon réveil, pour savoir la raison de ce chan.oement... Voilà un an, Duclos, que je me re^oarde vieillir. . . C'estpour ce motif que je ne vous ai pas arrêté tout de suite quand vous vous êtes mis à me faire la cour... Vous me prouviez que je pouvais plaire encore — Il faut que je vous avoue aussi que j'avais parlé de vous à Maurice, et il avait montré un peu d'ombra^ye. . . C'est à moi de vous demander cette fois de me pardonner... Mais il faut que \ous me compreniez, il le faut... Celte petite jalousie (|u'il me laissait voir me faisait lant de bien! Elle conlrastail avec les indices de sa froideur (jui se inid(ij)liaient. Ce n'étaient encore tpie des indices... il y a trois mois, un liasard de couversalion m'apprit que Ton prononçait à pr()j>os de bii le nom d'iine femme... .le ne \ous le répéterai pas, c'est quel- (ju'un de noire monde, .l'eaii avec Maurice une explication où il fut du nioin.'> loyal. Il m'avoua une infidélité, avec de (elles larmes de remordt;, avec un tel déses|)(>ir deviiut ma donieui. (jue je luj pardonnai. .. Il était snu'ére,j('n .SUIS siiic. Je .suis sûre (jiTil a iom[)u... En janvier, il a été

LA VIE EST AUX JEUNES (il

malade. On l'a envoyé dans le Midi. J'y suis venue... Là, j'ai recommencé de souffrir. M'en a-t-il voulu de ce sacrifice qu'il m'avait fait? Son amour pour moi a-t-il encore diminué? L'ai-je ennuyé de moi et de mes plaintes?... Enfin, je suis redevenue jalouse. . . On m'a raconté qu'il avait des histoires avec des créatures, maintenant.. . J'ai voulu savoir. . . Je sais. . . i»

Elle s'était tue. Sa respiration était devenue haletante. Elle détacha son masque, comme si même cette légère dentelle l'empêchait de prendre tout l'air dont elle avait besoin. A la demi-clarté que projetaient sur la voiture les lanternes de papier peint dont l'avenue était pavoisée, Duclos regardait ce charmant visage. La quarantième année y était marquée, en effet, par des stigmates qui le lui rendirent soudain plus cher. Toute sa folie de tout à l'heure lui revint et ce fut le cœur battant qu'il lui demanda :

— « Et maintenant que vous savez, qu'allezvous faire? «

— « Ah! » gémit-elle, «je voudrais, pour m'estimer moi-même, penser que j'aurai l'énergie de rompre... Je ne l'aurai pas, » continua-t-elle, avec une amertume infinie. « Je n'aurai même pas celle de lui cacher que je l'ai espionné et

surpris. Je le reverrai. Je lui parlerai avec tout ce que j'ai de dégoût et de rancœur, et puis c'est moi qui le supplierai de me pardonner. Je sais cela, qu'il recommencera, et que je suis entrée dans l'enfer de mon bonheur... Et c'est juste, je sais encore que c'est juste... Il a ving^t-cinq ans. Je vais en avoir quarante. La vie est aux jeunes, voyez-vous, et je ne suis plus jeune. Je n'ai plus de droits. »

— (1 La vie est aux jeunes, i> répéta-t-il avec une protestation fiévreuse, « pas toute la vie cependant... En vous accompagnant ce soir, en vous respectant, en vous ramenant comme je vous ramène sans vous rien demander, est-ce que je ne vous prouve pas qu'il y a pourtant des nuances de sentiment qui sont de tous les âges? L'on peut rester si jeune par le cœur quand on a cessé de l'être par les années... »

— " C'est vrai, " répondit-elle en secouant sa tète, « mais ce n'est plus alors que pour souffrir. . . »

Elle avait dit cela d'un accent si triste (ju'il ne trouva rien à répondre. Ils se turent , ainsi durant les cinq minutes qui les sépa- ;i raient de l'hôtel où était descendue Mme de Montclerc. Le fiacre arrêté, elle dit à Guil- { laume :

— « Vous avez été bien bon pour moi ce

soir, Diiclos. Voulez-vous m'être tout à fait ami?... "

— « Vous n'allez pas me demander de ne pas vous revoir? " supplia-t-il en tressaillant.

— « Si, )i répondit-elle, «au moins pour quelque temps. Il me serait trop pénible de me rencontrer avec vous demain, » et elle ajouta, en fermant les yeux, tant la certitu'de de sa faiblesse lui faisait mal à l'avance, u encore plus après-demain... » et tout bas : «J'aurais trop honte devant vous. »

— Il Je vous obéirai » , dit-il simplement. Elle ne le remercia pas. Tous deux s'étaient

regardés une minute. L'étrangeté de leur situation était symbolisée par le contraste entre leurs costumes de carnaval et les phrases qu'ils venaientd'échanger. Louise parutvouloirajouter un mot encore. Puis, brusquement, comme si déjà la présence du témoin de sa dégradation prochaine lui était insupportable, elle sauta à terre en relevant son domino. Elle se mit à marcher vers son hôtel d'un pas rapide, sans se retourner. Duclos fitlui-même le geste de s'élancer à sa poursuite. Puis, haussant les épaules, il remonta dans le fiacre, auquel il donna cette fois l'adresse de son propre hôtel, en répétant indéfiniment : » La vie est aux jeunes... La vie est aux jeunes... » Et jamais une tristesse plus

V,i LA VIE EST AUX ,1 E L' N ES

amère ne lui avait noyé le cœur (|ue celle dont il étouffait, au milieu de cette ville de joie ou continuait de grouiller la foule en délire.

COMPLICÎTÉ

J'avais rencontré Edme Raymond sur le quai de la gare, à Milan, comme je montais dans un de ces trains emphatiquement qualifiés par les Italiens du nom de lampo — éclair! — Là-dessus, comptez que vous arriverez avec deux heures de retard sur un trajet qui en dure cinq. Gomment se fâcher? Si vous vous plaignez, ils vous répondent : « C'est le destin italien — il destino italiano... " , — avec un sourire d'une finesse irrésistible. 8e moquent-ils d'euxmêmes? Se moquent-ils de vous? Et vous pardonnez au lampo ses interminables arrêts dans des stations où il attend la correspondance, la coincidenza, laquelle manque toujours. Gomment se fâcher de nouveau, lorsqu'on vient de voir les divins Luini de la Brera et que l'on se prépare à visiter demain le Palais Rouge et le Palais Blanc, à Gênes? Gar c'est à Gênes que je me rendais quand Edme Raymond m'accosta. I! y allait aussi.

— (i Voulez-vous que nous fassions route ensemble?... » me demanda- t-il. Et je répondis, tout en le précédant dans le compartiment, un « Volontiers ! " qui n'était pas très sincère. Non pas que Raymond me soit antipathique. C'est un fyarçon très fin, quoique un peu maniéré, à mon^yoùt, et c'est un camarade très sûr. Depuis quelque vinj^t ans que nous nous connaissons, — je ne sais plus trop d'où, — je n'ai jamais eu avec lui que des rapports aimables. Il cause (gentiment. Il a de la lecture et de la culture. Sa fortune lui a permis de voya^çrer, et il a beaucoup vu. C'est tout de même un Parisien, et quanti on n'a pu prendre sur son hiver qu'une vingtaine de jours pour se donner un bain d'Italie, on redoute toutes les rencontres qui vous rejettent, par la pensée, dans le Paris quitté. Un conteur eût-il l'esprit d'un Dumas ou d'un Rarbey d'Aurevilly, on l'éviterait. Raymond ne ressemble, ni de près ni de loin, à ces deux maîtres de la causerie, les plus étourdissants que j'aie fréquentés au temps de ma jeunesse,

...In su'l mio primo gtovenî/e errorc, Quand'era in parte altruomo da quel cli'isono.

C'est le cas de citer ces vers exquis de l'exquis Pétrarque : « Quand j'étais en partie un autre

homme que celui d'à présent!... » Edme est un conversalionniste à la douzaine. On sait à peu près d'avance ce que les g^ens de ce type pensent sur toutes les choses qui font l'objet de la mode dans les salons autour de l'Arc de Triomphe : hier, ils exaltaient les romans de Tolstoï et ceux de d'Annunzio. Aujourd'hui ils célèbrent la sculpture de Rodin et la peinture de Besnard. Demain... Mais il y a longtemps que j'ai appris à distinguer, dans les bavardages de ce type, les opinions, qui ne sont jamais qu'un écho, et les anecdotes, qui peuvent être originales. Raymond m'en conta une qui me pariit telle, et que je voudrais conter à mon tour. Elle appartient à la série des « cas de conscience » . Quoi qu'en ait écrit Pascal, tout l'intérêt de la vie humaine est dans ces scrupules et dans leurs solutions. Mon compagnon me dit cette histoire, comme notre train allait de Novi à Sampierdarena, sur ces hautes terrasses maçonnées qui serpentent le long de l'étroite vallée où se tord le sauvage Scrivia. Nous avions échangé, au hasard de la route, bien des propos, quand cette simple question, posée par lui : « Où descendez-vous à Gènes? » provoqua sa confidence. Je lui nommai un hôtel, un peu en dehors de la ville, et que j'aime, à cause de son grand jardin.

— « Nous nous quitterons donc » , me répon-

dit-il. " Imaginez-vous que cet hôtel est associé pour moi à un souvenir par trop pénible. Et j'ai la superstition de ne jamais retourner dans les lieux où il m'est arrivé une aventure désagréable... Une aventure? Le mot est gros. Mais cependant..." ELaprèsun silence : « Voulez-vous que je vous dise cette histoire? Je désirerais savoir ce que vous auriez fait à ma place. Je changerai les noms. D'ailleurs, vous ne connaissez pas les gens... »

— «Il y a de cela quinze ans u , commença-t-il, a c'était à ma première visite à Gênes. J'étais donc descendu dans cet hôtel, j)our le même motif que vous. C'était en automne, — un admirable octobre de la Rivière Ligurienne. J'avais consciencieusement visité, dans ma journée, les palais et les églises, les Van Dyck du Brignole- Sale, ceux du Baibi et ses Titien, les fresques de Perin del Yaga au Doria, et San Stefano, et .Santa Maria di Garignano, et les statues de San Lorenzo, — vous voyez que je suis un touriste

consciencieux Le soir j'étais assis dans un

bosquet du jardin dudit hôtel, à prendre des notes sur mes impressions de la matinée et de l'après-midi. Le son d'une voix, à quelques pas de moi, dans une allée dont j'étais séparé par une charmille, me fit tressaillir. Une femme

parlait, se croyant bien sûre de n'être écoutée d'aucun témoin. Un homme marchait lentement auprès d'elle. La phrase qu'elle prononçait était bien banale, étant donné qu'elle était jeune et qu'il l'était aussi :

— « Ah! cher chéri! » disait-elle, " je n'aurais jamais osé rêver cela, être avec toi ici, devant cette mer, sous ce ciel, et tant de douces heures devant nous. . . Dix-huit encore, puisque mon train part à midi... »

— i Et moi non plus, " répondait-il, » je n'avais pas espéré que tu pusses te rendre libre... Mais, soyons prudents. Rentrons dans l'hôtel. L'appartement est sur. Ce jardin ne l'est pas. Nous pourrions rencontrer quelqu'un. . . ))

— «Et qui donc? » demanda-t-elle. «C'est si bon de respirer cet air, de regarder ce coucher de soleil avec toi ... »

— « J'aurais cependant mieux fait, tout à l'heure, de suivre mon idée, » reprit-il, « et de vérifier la liste des voyageurs quand je suis arrivé... "

— « Mauvais ! . . . » lui dit-elle d\m ton de tendre reproche. «Tu regrettes de ne m'avoir pas volé ces cinq minutes. . .? Oh ! si tu m'aimais, tu ne raisonnerais pas tant. Tu n'aurais pas cette prudence. . . »

— a Mais c'est pour toi, mon aimée, » fit-il. « C'est à toi que je voudrais à tout prix éviter des ennuis. «

— « Qu'ils viennent! » soupira-t-elle. " J'aurai été si heureuse, que tout m'est égal ensuite. Tout, tu entends ? tout. . . »

« Ils passèrent sans m'avoir aperçu. Et maintenant, vous jugerez du degré et de la nature de mon émotion : dans cette amoureuse qui ne pouvait se retenir de crier ainsi son bonheur, j'avais reconnu la femme d'un de mes amis les plus intimes, le plus intime, je peux dire. Je l'appellerai, pour la suite de mon récit, Charles Routier, et sa femme, si vous voulez, Marguerite. Le complice de ce rendez-vous dans cet hôtel perdu de Gènes m'était inconnu. Vous saurez aussi que, le matin de ce jour, étant allé chercher mon courrier à la poste restante, j'y avais trouvé une lettre de Routier lui-même ! Il m'écrivait de Paris. Il me racontait que sa femme profitait du petit voyage d'une cousine, qui l'avait invitée, pour passer quinze jours à Florence et à Rome. Il me nommait la cousine avec reconnaissance pour le plaisir qu'elle procuraitàsa chère Marguerite. LesRoutier n'étaient pas très riches. Il était, lui, aux débuts d'une carrière d'avocat qui est devenue depuis très brillante. La cousine au contraire, qui était du

côté de Mme Routier, avait cent mille francs de rente. Je savais cela aussi, pour avoir assisté au mariage de Charles en qualité de second témoin. — C'était même à cette cousine que je donnais le bras dans le cortège. Il y avait de cela cinq ans. Cinq toutes petites années, et, aujourd'hui ! . . .

« Les deux imprudents amants étaient rentrés depuis longtemps dans l'appartement, où ils dinaient, sans doute en tête à tête, dans cette intimité dangereuse et enivrante qui fait le délice des liaisons cachées. Elles ont tant d'autres côtés de sinistre abaissement. Il faut bien, pour expliquer leur attrait sur des sensibilités par ailleurs délicates, leur reconnaître leur poésie. Moi, j'étais toujours assis à la petite table du jardin, en face de mon cahier ouvert, sur la page duquel, je me le rappelle avec la précision singulière de certains souvenirs, était écrite la première moitié du nom du sculpteur lucquois, Civitali, à propos de son Zacharie... Vous le connaissez bien , ce magnifique prêtre hébreu, en robe, la Table de la Loi sur la poitrine, qui tient ses deux bras à demi levés, les paumes ouvertes?... C'est très singulier, mais c'est ainsi. Je ne pourrais plus revoir cette belle sculpture, tant son image reste étroitement associée dans mon esprit aux impressions qui me saisirent

là et qui furent peut-être les plus douloureuses de ma vie. Routier n'aurait pas été mon ami intime, j'aurais éprouvé plus de mélancolie que d'ironie, — mais certaines ironies ne sontelles pas des mélancolies? — à constater l'écroulement si rapide de ce jeune ménage. Le simple contraste entre la cérémonie nuptiale et ce rendez-vous m'aurait rempli d'une étrange amertume. Mais Routier était mon ami. Il adorait cette femme, épousée un peu contre la volonté de ses parents. Je savais qu'il s'accablait de travail pour elle, pour la gâter et la combler. Je savais que, n'ayant pas d'enfant d'elle, il en souhaitait un passionnément. Mettez tout cela ensemble. Vous comprendrez le trouble où me jeta cette subite découverte : cette femme, idolâtrée de la sorte, trahissait mon ami. Depuis combien de temps durait cette aventure? Où avait-elle rencontré ce jeune homme que je ne me rappelais pas avoir jamais vu chez eux? Quel était le rôle joué par la cousine? Etait-elle de connivence avec Marguerite, ou bien celle-ci avait-elle trouvé le moyen de tromper sa surveillance comme elle trompait celle de Charles, par un savant alibi? Était-ce la première fois, — malgré le tutoiement, ces choses-là ne sont pas impossibles, — que les deux amants étaient l'un à l'autre? Qui sait si cet enfant, désiré par

mon ami avec une passion de paternité dont j'avais reçu la confidence, ne serait pas engendré là, dans cet hôtel dont je regardais à travers les arbres du jardin la façade clairement peinte et trouée de fenêtres? Quelles étaient celles qui ouvraient sur l'appartement habité par le couple illégitime? Ces questions se posaient à la fois devant mon esprit, et elles finirent par se ramasser toutes dans cette autre : Quel est mon devoir?

« Il y a un proverbe hindou que vous connaissez comme moi : il ne faut pas battre une femme, même avec une fleur. La chevaleresque idée qu'il contient est tellement empreinte dans le plus profond de notre être, grâce à une hérédité séculaire, que je commençai par me répondre à moi-même : mon devoir c'est de me .taire... De me taire? J'aperçus, en pensée,

îharles Routier, tel que je l'avais vu si souvent [depuis son mariage, penché sur les dossiers de |ses clients et m'accueillant, dans son cabinet de travail, par ces mots, ou d'autres bien analogues : « Je n'ai pas le temps de te serrer la [« main. Je déborde d'affaires. Elles augmentent [« et notre petite fortune aussi. Quand on a h quelqu'un à qui rapporter ses efforts, rien ne |« coûte. » Et il me montrait un masque creusé

le fatigue, qu'éclairait un sourire heureux. Et

pendant qu'il besognait ainsi, se tuant à la tâche pour assurer du luxe à sa femme, celle-ci se faisait faire la cour par un autre ! Elle dépensait en toilettes, pour plaire à un autre, cet arguent gSLgné par son laborieux mari! Et moi, ayant entendu ce que j'avais entendu, je supporterais que cette exploitation d'un si honnête homme et si dévoué, par une coquine, continuât? Me taire? C'était une complicité! Et tous les épisodes de ma longue amitié avec Charles me revenant à la fois, je l'aperçus à dix ans, dans sa tunique de collégien, pareille à la mienne, et nos jeux d'alors. Je l'aperçus à quinze ans, et moi auprès de lui, près de Tours, dans un petit séjour de vacances que j'avais fait chez ses parents, en province. Nous étions tous deux internes à Louis-le-Grand. Etions-nous heureux, cet été-là, d'avoir quitté notre étroit et froid préau du lycée pour la verte plaine où coule la Loire! Je l'aperçus à vingt ans, faisant son service militaire avec moi, puis notre existence au Quartier Latin, (|uand nous suivions les cours ensemble à la Faculté de droit. Toute cette camaderie, cette fraternité plutôt, d'un quart de siècle et plus, se révolta en moi contre cette complicité du silence. Car ce serait bien une conq)licité. 8i jamais les amants commettaient une imprudence, — qu'ils fussent sur

cette voie, leur folle promenade dans le jardin d'hôtel le prouvait trop, — oserais-je répondre à Charles, me racontant la perfidie de Marg^uerite : « Je savais tout. » Et si je lui répondais cela, ne s'indignerait-il pas contre moi pour ne lavoir pas averti?... Pourtant, l'avertir? Dénoncer une femme? Était-ce possible? Je devais une lettre à mon ami. Ma plume ne se briserait-elle pas j^liitôt que d'écrire le récit de ce que je venais de surprendre?. . . Ai-je besoin de vous en dire plus? Vous savez maintenant pourquoi l'hôtel où j'ai passé cette soirée et cette nuit à me débattre contre ce cas de conscience me représente un souvenir insupportable. La sensation que la trahison avait lieu à quelques pas de moi dans ce moment même, que Marg^uerite était entre les bras de son amant dans une chambre voisine peut-être de la mienne, ajoutait à ce débat moral une horreur physique qui allait jusqu'à la souffrance.

« Au matin, mon parti était pris. Décidément non, je ne dénoncerais pas la jeune femme. Charles ne saurait rien. Il ne serait ni le premier ni le dernier mari trahi à son foyer et vivant tranquille. Aimant cette créature comme il l'aimait, lui en démontrer l'indig^nité, ce serait lui mettre à la main l'arme du suicide. Ah! Plutôt qu'il ignorât tout! Quant à moi, j'espérais bien

oublier cette apparition d'un hasard si extraordinaire. Marg^uerite Routier ne m'avait pas vu. Elle ne savait pas que je savais. Elle ne le saurait jamais. Elle prenait le train vers midi, d'après ce qu'elle avait dit dans l'allée du jardin. Je devais en prendre un en sens inverse, presque à la même heure. Je décidai de reculer mon départ, pour ne pas risquer une rencontre avec elle, quoique je fusse bien certain qu'elle se rendrait à la gare toute seule. Il n'était pas probable qu'elle renouvelât la redoutable étourderie de la veille et qu'elle se montrât au dehors avec son amant. J'avais compté sans cette ivresse malsaine du danger qui pousse les amoureux à tout braver à de certains moments. Il y a pour une maîtresse, qui chérit passionnément celui à qui elle s'est donnée en secret et tout entière, une volupté inexprimable à marcher appuyée sur son bras, à se comporter avec lui en public, comme si elle était sa femme, à s'afficher enfin. Pourquoi? Je ne me l'explique pas, mais appelez-en à vos souvenirs, et vous constaterez le fait. On peut le dire: quatre-vingt-dixneuf fois sur cent, les catastrophes qui terminent tragiquement tant d'adultères n'ont pas d'autre cause. La plus élémentaire précaution les eût empêchées. Voici un exemple de plus. J'étais sorti de l'hôtel de très bonne heure, après cette

nuit d'insomnie, avec l'idée de n'y rentrer qu'assez tard, loisque Marg^uerite Routier serait certainement partie pour lag^are. Je préférais ne pas la voir, même seule. Après avoir battu la ville au hasard, j'avais fini, sur les onze heures, par revenir au Palais Rouge revoir les portraits de Van Dyck. Jugez de mon saisissement à entendre de nouveau résonner dans une des paisibles salles de ce musée désert la voix qui m'avait bouleversé la veille au soir sous les arbres du jardin. La jeune femme était là. J'avais tant appréhendé de la rencontrer, même seule. Ah ! si elle avait pu être seule ! Une voix lui répondait : celle de son compagnon delà veille. J'étais en ce moment devant le portrait célèbre de la marquise Paola. Vous vous souvenez? Elle tient dans sa main blanche un œillet rouge et porte une robe d'un vert presque noir.. Les amants s'approchaient. Je le devinais à leurs voix. Ils se disaient : vous, maintenant. Cette petite prudence était pour le cas, qu'ils considéraient évidemment comme très improbable, où quelqu'un de leur connaissance se trouverait là, et les écouterait. Ils pourraient toujours justifier leur promenade en tête à tête, en parlant d'une rencontre due au hasard. Tout à coup, ils se turent. Avec l'extrême acuité des sens qui se développe en nous à de certaines minutes, je

disting^iiai soudain le bruit d'un chuchotement. Ils venaient de changer de ton. Marguerite m'avait vu et reconnu. Sans aucun doute, elle disait à son amant ces mots, pour elle terribles : «Un ami de mon mari! » Cependant, elle ne se sauvait point. Les deux pas se rapprochaient toujours, et leur bruit sur le parquet rendait comme plus perceptible le silence des voix. Toujours immobile, les yeux fixés sur la toile, les bras croisés, dans une attitude de contemplation absorbée, je me demandais : "Dois-je me retourner? Ne vaut-il pas mieux lui éviter et m'éviter cette épreuve?... C'est bien invraisemblable pourtant que je demeure ainsi sans bouger .l'aurai par trop l'air de l'avoir vue et de

ne pas avoir voulu la voir, ce qui est une insulte

indiscutable Car ne pas vouloir la voir, c'est

admettre qu'elle est dans une compagnie clandestine. La saluer, c'est lui donner l'occasion de s'expliquer, d'inventer une excuse à laquelle je pourrai paraître croire. .. » Je raisonnais ainsi et je continuais à ne pas remuer la tête. Le couple s'arrêta derrière moi. Evidemment la pauvre femme se demandait si je jouais un rôle. Elle ne se décidaitpourtantpasà m'aborder la première. Avec ce courage que déploient les femmes pour défendre leur bonheur, elle osa parler tout haut, afin de me forcer à me retourner :

— (1 Vous avez raison, monsieur, » dit-elle, " cette peinture est la plus belle de cette galerie... Je vous suis bien reconnaissante de me l'avoir montrée, et très heureuse que le hasard m'ait fait vous rencontrer. . . J'espère vous revoir à Paris... Maintenant, je dois rentrer un peu vite, pour ne pas manquer mon train. . . »

Il il était impossible, à moins d'être sourd, que je ne l'entendisse pas. Et je ne me retournai toujours point ! Marguerite Routier hésita une seconde. Puis elle s'éloigna, comme si elle ne m'eût pas aperçu non plus, — et son petit discours n'avait été prononcé que pour moi! — Le jeune homme la suivit après quelques instants durant lesquels je persévérai dans ma déraisonnable attitude de contemplation hypnotisée devant la Dame peinte par Van Dyck. Tel a pu être Henri Heine dans cette même Gênes, devant le portrait de la princesse qui ressemble à Maria la morte. Vous vous rappelez aussi les pages des Reisebilder? Mais Heine ne se livrait pas à cette idolâtrie ayant derrière lui la femme de son meilleur ami, en train de causer à très haute voix. Il était un poète un peu fou, à qui ces extases devant les beautés peintes ou sculptées étaient habituelles, au lieu que moi, un Parisienne!... Bref, quand le pas de l'amant de Mme Routier se fut éloigné, lui

aussi, et que je recommençai de marcher, je tombai dans un état de remords que je renonce à vous décrire. En affectant, comme j'avais fait, de ne pas voir Marguerite, je lui avais appris aussi clairement qu'avec les paroles les plus nettes que je la croyais coupable, et de quoi. Nul doute qu'en rentrant à l'hôtel la première action du jeune homme ne fût de consulter le tableau des voyageurs. Il y verrait mon nom. Us concluraient la vérité : que j'avais découvert leur présence dans ce logis de passage. Pour ne pas m'ètre détourné dans la galerie du Palais Rouge, il fallait que je n'eusse pas été surpris par notre rencontre. Sans cela, le saisissement m'eût arraché un geste. Le plus sûr résultat était que je ne pouvais plus, aux yeux de la femme de Charles, paraître ignorer sa liaison. Elle savait que je lui sa\'ais un amant, et elle savait que je le savais. Quelle contenance allionsnous avoir l'un vis-à-vis de l'autre? J'avais eu l'horreur d'une complicité. J'y étais acculé maintenant. Quand un coupable tient de nousméme la preuve que nous connaissons sa faute et que nous le protégeons par notre silence, il a le droit de nous considérer comme étant de connivence avec lui. Combien il eût été plus sage de me prêter à la comédie à laquelle m invitait sa phrase! 8i je m'étais retourné, tout

COMPLIGITK 83

Simplement? Si je lui avais dit : Vous, madame? Elle m'aurait présenté son compag^non en me déclarant l'avoir retrouvé à Gênes, par hasard. Elle en aurait écrit à son mari, moi de même. Au lieu de cela maintenant, il lui faudrait, à elle, se taire vis-à-vis de Charles pour ne pas contredire ce que je dirais moi-même à mon ami, — sijeluidisaisquelquechose. Nosrelations étaient à jamais empoisonnées, parla sottise que j'avais eue, ou le scrupule. Cette apparente discrétion était plus accusatrice que tout au monde. (1 Le premier effet de cette situation radicalement fausse fut de me rendre impossible, pendant les douze jours que dura encore mon vovagfe, la réponse à la lettre du mari trahi. Pour la première fois peut-être depuis notre jeunesse je demeurai deux semaines sans demander à Charles de ses nouvelles et sans lui donner des miennes. Rentré à Paris, je restai encore deux autres semaines sans prendre sur moi de lui faire une visite. Je me rendais bien compte que cette abstention était encore plus déraisonnable que ma conduite dans les galeries du Palais Rouge. Charles ne pouvait pas ne pas s'en étonner. Il me demanderait des explications. J'étais très résolu cependant à ne pas lui dénoncer sa femme. Quel sens avait donc ce recul de ma visite? Je me raisonnais et puis

ridée de m'associer au plus atroce outrage que cet homme pût recevoir arrêtait mes pas. Tant et si bien que j'étais seul chez moi un jour, en train de me demander à quel moment je reprendrais des relations plus difficiles à chaque allongement de ce retard, quand mon domestique vint m'annoncer qu'une dame désire me parler. Je dis qu'on la reçoive, et je vois entrer dans mon salon Marguerite Routier en personne.

— «Je suis perdue, " me dit-elle. Ce fut son premier mot. Sans autre explication, et brusquement, comme affolée : u Le hasard a mis mon secret entre vos mains. Vous ne m'avez pas trahie auprès de Charles, je le sais. C'est à cause de cela que vous ne revenez plus chez nous. Je le sais encore... Mais vous avez du cœur. Vous aurez pitié d'une malheureuse. Je vous répète que je suis perdue. . . Je suis enceinte... »

« Ce n'était plus la complicité passive que la malheureuse me demandait, c'était la complicité active. Elle était rentrée d'Italie il y avait trois jours seulement. A des signes trop certains, elle avait compris qu'elle était grosse depuis un mois. Je dois ajouter ce qu'elle m'avoua encore avec des sanglots : depuis qu'elle avait un amant, elle avait prétexté des désordres de santé pour vivre séparée de son mari. Cette maternité la surprenait comme une menace plus terrible,

alors que j'étais là, moi l'intime, presque le frère de ce mari, pour raconter ce que j'avais vu. Elle avait pensé à se sauver avec son amant. Elle venait de tenter auprès de lui une démarche qui ne l'avait que trop éclairée sur la nature des sentiments que lui portait cet homme. Elle avait pensé au suicide. L'instinct de la conservation l'avait emporté. Dans son délire, elle avait couru chez moi, parce que je savais son secret, comme elle me l'avait dit, pour implorer de ma pitié. . . quoi ? Ah! J'ai vu là combien est fragile, combien mince la cloison qui nous sépare du crime ! Elle venait me supplier de l'accompagner chez un médecin de qui elle voulait implorer. . . quoi encore? Une aide scélérate pour arrêter cette grossesse révélatrice. Ai-je besoin de vous dire ce que je lui répondis, et mon conseil, ma supplication qu'elle vécût, qu'elle n'attentât ni à ses jours, ni à ceux de l'enfant qu'elle portait dans son sein? Je m'entends encore insistant :

— u Avouez tout à Charles, plutôt. Vou:- vouû éparerez. Vous aurez votre fortune, votre enfant. Vous trouverez un moyen de divorcer. Vous n'aurez pas ce remords éternel d un assassinat, — et quel assassinat! — sur la conscience. "

« A mesure que je parlais, elle se calmait un peu. Rlle se retira en me jurant qu'elle ne commettrait ni suicide, ni infanticide. Le lende-

main, toutes mes hésitations à retourner dans la maison étaient, comme vous pensez, dissipées. J'étais chez Charles Routier dès les dix heures. J'étais sûr de le trouver à ce moment-là. Son accueil joyeux me prouva qu'il ne soupçonnait rien du drame dont son foyer était le théâtre.

— " Je ne devrais plus te connaître, " me dit-il gaiement. « Qu'est-ce que sigfnifie cette conduite? Marguerite n'en revient pas. Elle m'est rentrée d'Italie, ravie de son voyage... Mais, voyons. Que s'est-il passé? Une amourette, je pense. Tu ne te décideras donc pas à te ranger? Et pourtant le honheur est dans le mariage. Il n'est que là, tu peux m'en croire ! . . . «

(i Je vous passe les raisons que je donnai à cet homme abusé pour justifier et mon silence et mon absence. Le soir même je dînais chez lui, à côté de la désespérée de la veille dont le visage impénétrable paraissait avoir complètement oublié la crise de passion (ju'elle traversait et 1 affreux danger qui la menaçait. Je compris quelle solution, trop facile à prévoir, elle avait donnée à ce tragique problème en recevant de Charles, un mois plus tard, un autre aveu. J'avais dîné chez lui, et nous fumions en tête à tète :

— (1 Mon ami, je suis bien heureux. Mon rêve va se réaliser. J'ai des espérances d'être père. Tu seras le parrain. . . >»

" Moins de huit mois après, un garçon naissait, dont le prétendu père m'annonçait le poids avec un orgueil dont je ne pensai pas à sourire :

— « Oui, mon ami... » Ici un chiffre de kilos extraordinaire, « et avant terme, à sept mois et demi ! C'est admirable ! . . . J'avais peur. Le docteur m'a rassuré!... C'est un médecin de premier ordre. Marguerite a eu son adresse par hasard, d'une de ses amies, à son retour d'Italie. Entre nous, elle avait été bien souffrante et je n'espérais plus être père. Gela dépendait d'un rien, quelques petits soins qu'il lui a indiqués. Encore une fois, je suis bien heureux. . . »

tt Pendant qu'il me parlait, je me sentais défaillir de honte. N'étais-je pas un de ceux qui s'étaient coalisés pour maintenir l'atroce illusion où il allait désormais vivre et vieillir? Je comprenais qu'une fois hors de chez moi, Marguerite Routier était allée chez un docteur quelconque. Elle lui avait parlé d'avortement. Le médecin avait conseillé à sa cliente affolée de revenir tout simplement à son mari en s'engageant, le jour de la délivrance arri\ée, à faire accepter des dates, après tout, vraisemblables... — Avais-je eu raison ou tort de ne pas parler tout de suite? Avais-je raison ou tort de me taire maintenant?. . , Après bien des années je me

le demande toujours sans pouvoir me répondre. Ai-je eu tort ou raison de tenir sur les fonts baptismaux cet enfant dont je savais la véritable parenté?... Ce n'est pourtant pas un filleul qui m'ait causé, ni qui doive jamais me causer beaucoup d'embarras. Moins de six mois après sa naissance, sa mère a trouvé le moyen de me brouiller avec Charles. Je n'ai pas cherché à empêcher cette brouille. Aller dans cette maison m'était trop pénible . . . Vous comprenez maintenant pourquoi je ne vous accompagnerai pas à l'hôtel *"^*, à Gènes. »

Faut-il que j'avoue que, moi non plus, par sympathie pour Edme Raymond, je ne suis pas descendu à l'hôtel **'' cette fois-là? Je me suis souvent demandé depuis ce que j'aurais fait à sa place, comme il m'avait dit. Envers un véritable ami, un tel silence est coupable! Et parler est si cruel ! C'est la preuve qu'il faut toujours ij^jnorcr certains secrets. Le plus sa^jc parti dans la vie est de fermer ses yeux et ses oreilles pour ne rien apprendre des fautes d'autrui. C'est la seule manière d'en demeurer tout à fait pur, et ce n est pas toujours aisé.

La clarté gaie du ciel froid et pur d'hiver entrait à plein par la porte-fenêtre du petit salon où Mme de La Guerche avait, avec son fils, une conversation qui devait être bien douloureuse à tous deux, car de grosses larmes roulaient par instants sur le visage du jeune homme, tandis qu'il allait et venait d'un pas énervé, et la physionomie de la mère exprimait une angoisse presque tragique. A cinquantesept ans qu'elle venait d'avoir, Mme de La Guerche rappelait encore, par la régularité de ses traits et la sveltesse conservée de sa taille, la belle Henriette du Paris mondain d après la guerre, celle qui inspira et partagea tant de passions, qui se compromit avec l'élégant San Giobbe, avec le beau Casai, avec le grand Videville, avec le petit Liauran, avec... — Comme disait cet autre : « Ils sont trop! » — Elle avait

gardé ses doux yeux bruns et les blanches dents de son sourire ; mais ces yeux n'avaient plus jamais eu un regard de gaieté et ces belles dents jamais un sourire depuis la mort de son autre fils, l'ainé de ses deux enfants, emporté si vite, voici trois ans, par une grippe infectieuse. Le chagrin avait soudain transformé la jolie femme sur le retour en une vieille dame toujours en noir, aux cheveux gris, aux prunelles graves, à la bouche triste, au teint pâli par la réclusion, aux rides plus creusées chaque jour par la mélancolie et qui n'allait plus dans le monde. Par quelle anomalie cette affection passionnée pour ses enfants s'est-elle conciliée avec des habitudes de galanterie si prolongée? — Car 1 histoire Liauran n'est pas très ancienne. — La vie des femmes les plus décriées a de ces problèmes insolubles. Pour n'être pas explicables, les faits n'en sont pas moins les faits, et les pires dénigreurs du " club " auraient été obligés de reconnaître la sincérité d'Henriette, s'ils I avaient vue écouter son enfant, ce matin-là, au milieu de ces meubles un peu démodés qui ont, jadis, entendu tant d'autres discours!

Cet entretien avait débuté par une confidence de l'ordre le plus humble, le plus bourgeois : celle d'une jalousie à son commencement. Mais, pour comprendre quelles fibres secrètes les

phrases de ce fils, aujourd'hui unique, ébranlaient dans le cœur de la mère, il faut dire tout de suite que Mme de La Guerche était devenue, ou redevenue, depuis cette mort de son aîné, aussi ardemment pieuse, ou, mieux, dévote, qu'elle avait été follement légère. La foudroyante catastrophe lui avait infligé ce frisson qui ne s'oublie plus : celui d'une mystérieuse juslice suspendue sur elle. Sa conscience s'était réveillée sous la forme d'une terreur. Elle avait jugé son passé dans sa vérité et reconnu, dans ce coup affreux, une expiation. En subirait-elle une seconde? Serait-elle atteinte dans le fils qui lui restait et qui semblait réunir sur sa tète toutes les chances de bonheur : trente ans, joli homme, bien marié? Il avait épousé, grâce à la diplomatie d'Henriette, une cousine de Gasal, précisément, Mlle Hélène Tournade, la fille du richissime industriel. Mme de La Guerche s'était félicitée, à cette époque, que son ancien amoureux fût resté son ami et qu'il présidât â la fondation du foyer de son fils. Avec ses nouvelles idées, ce souvenir l'épouvantait, maintenant. Gomment donc n'eùt-elle pas été bouleversée jusqu'à son être le plus secret, tandis que Robert, son Robert, lui révélait dans son ménage une tragédie latente qu'elle soupçonnait depuis plusieurs semaines, sans avoir voulu y croire?

Il était arrivé avec une angoisse dont, la mère avait aussitôt discerné la trace sur son visage. Il s était d'abord inquiété de savoir si son père était à la maison. En apprenant d'elle qu'il était parti pour la chasse et que leur téte-à-tète ne serait pas troublé, un soula.oement avait détendu ses traits. Elle l'en avait taquiné. Il l'avait suppliée de ne pas le plaisanter, et il avait éclaté en sanglots... Puis, avec la décision de caractère dont sa noble physionomie portait l'empreinte, virilement, solennellement, il l'avait, au nom de son frère mort, adjurée de faire une démarche qu'il allait lui demander. Elle avait promis, toute tremblante. Un récit avait suivi, encore confus et vague, celui d'un souper donné par Hélène et lui la veille, qui était le 6 janvier. Plusieurs jeunes ménages et quelques célibataires avaient fait la partie de venir tirer les Rois chez eux. Le sort avait attribué la fève à Hélène, qui avait pris pour roi un des familiers de leur maison, Jean d'Albiac, un ami d'enfance de Robert. Rien qu'à prononcer ce nom, l'accent du jeune homme s'était soudain altéré, et 1 aveu avait été jeté, entrecoupé de larmes, de cris de c ulcre : Robert était jaloux d'Hélène à cause de Jean d'Albiac, jaloux à en mourir; et il venait tout raconter à sa mère. Pour aboutir à quelle demande? Mme de La

Ouerche en frémissait, et la" pitié pour le désespoir de son enfant lui déchirait le cœur, tandis qu'elle Técoutait gémir :

— « Ah! maman! J'ai tant hésisté avant d'avoir recours à vous!... Comprenez-moi bien. Je n'accuse pas Hélène. Je vous répète que je suis jaloux et que je souffre. Mais je ne me reconnais pas le droit de soupçonner sa conduite... Je suis sûr qu'elle n'a jamais oublié ce

[ qu'elle me doit, ce qu'elle doit à notre enfant, ce qu'elle vous doit, à vous qui avez traversé la vie sans une tache. . . »

Il ne remarqua point que Mme de La Guerche fermait les yeux. Cette preuve que son fils avait cette foi en elle lui faisait mal.

— ic Oui, " insista-t-il, "je suis sûr d Hélène comme de vous. Elle est innocente... Hélas! Il ne suffit pas qu'une femme soit innocente. Il faut qu'elle ne soit pas soupçonnée... "

— Il Hélène ne l'est pas, " interrompit la mère, vivement. « Je le saurais. L'écho m'en serait revenu. »

— « La calomnie ne fait pas son chemin si vite, '» répondit le fils. » Pensez! Hélène n'a que vingt-cinq ans. On ne parle pas d'une très jeune femme avant qu'elle n'ait fourni beaucoup de prétexte à la malveillance... Tout de même, si l'on ne commençait pas à s'apercevoir qu'elle

a du goût pour Jean, les inviterait-on toujours ensemble? Avant-hier, chez les Corcieux, quel voisin de table lui avait-on donné? Jean. . . Il y a trois jours, nous allons aux Français dans la loge de Mme Éthorel. Qui avait-elle invité avec nous? Jean... II y a cinq jours... Mais il faudrait reprendre le détail de toutes nos semaines de cet automne et de cet hiver. Sont-ce des signes, oui ou non, ces continuelles rencontres que nos amis leur ménagent? Admettons que ce soient là de simples hasards et que le monde ne s'occupe ni d'Hélène, ni de Jean. Il n'y a pas que le monde. Il y a mon cœur. Vous ne savez pas ce qu'un homme souffre à constater, flottante autour de sa femme, une influence qui n'est pas la sienne!... Les goûts, les idées, les lectures, les sympathies, les antipathies, tout, chez Hélène, est en train de changer, du petit au grand, et qui retrouvé-je encore à l'origine de tous ces changements? D'Albiac. Je le connais si bien! iNous avons tant vécu ensemble!... Tenez, c'est une misère, comme les coquetteries de ma femme, hier soir, à ce diner des Rois. C'est de misères qu'est faite la vie du cœur! Elle avait l'horreur des femmes qui fument. Elle fume, et des cigarettes de tabac russe, les siennes... Elle ne montait plus à cheval. Elle s'est mise à chasser, et dans quel équipage ? Celui

dont il est... Vous me direz que j'en suis aussi. Pour moi, elle n'y est pas venue trois fois en cinq ans. Pour lui, elle y est venue dix fois, cet hiver... Elle ne s'intéressait pas à la politique. Vous savez comme Jean est passionné dans ses partis pris. Elle a les mêmes, aujourd'hui... Il n'est pas jusqu'à sa toilette qui ne se transforme. Il a toujours aimé les femmes trop parées, les robes à effet, l'outrance dé la mode. Hélène avait le goût si tranquille, si comme il faut. Elle s'habille pour lui maintenant... Le pire, c'est qu'elle ne s'en doute pas. Elle subit cette suggestion sans même s'en rendre compte. J'y insiste : je ne l'accuse point, je ne la soupçonne point. Si elle est amoureuse de Jean, c'est sans le savoir... Mais, moi, je suis trop malheureux ! . . .

— " Pourquoi ne lui as-tu pas parlé, tout simplement? » interrogea Mme de La Guerche. (i Dans ce que tu me racontes, il n'y a rien, rien, rien, » insista-t-elle, « que des enfantillages. .. Cette scène d'hier au soir, par exemple, au souper, en quoi a-t-elle consisté? En rien. Ton père s'y trouvait. Il n'a même pas pensé, ce matin, à me le raconter. Et c'est la preuve que tu te fais des imaginations ...»

— « Mon père raffole d'Hélène, d'abord. Tout ce qu'elle fait est bien fait... Mais si

VOUS aviez été là, vous... Ah! maman, si vous aviez vu leurs yeux ! . . . "

— " J'aurais vu et je vois que tu es un fou ! . . . " reprit la mère. " Oui, c'est être un fou que de nourrir des chimères pareilles et de ne pas s en ouvrir à la seule personne qui les dissiperait d'un mot. Vous vous seriez expliqués une fois pour toutes, et tu ne te serais pas empoisonné l'âme hien inutilement... Tu attends de moi une démarche, m'as-tu dit? »

Elle n'eut point la force de dissimuler son anxiété, pendant qu'elle ajoutait :

— " Tu ne veux pas me demander de lui parler, à ta place? Ce serait si imprudent, si dangereux! ..."

— il Imprudent? " répondit le fils, u Dangereux? Pourquoi?. .. Mais, c'est vrai, maman, vous m'avez deviné... Oui, je suis venu vous supplier de faire cette démarche. C'est le seul moyen que je retrouve la paix. Allez. J'ai bien pesé le pour et le contre. . . Imprudent?. . . Dangereux?... » répéta-t-il. » L'imprudence, ce serait d'avoir une explication avec Hélène, moi, dans l'état où vous me voyez. Le danger, ce serait de m'exposer à la blesser, pour toujours, peut-être, par un mot qui m'échapperait... Il y a six mois, quand j'ai commencé à prendre Ombrage de Jean, j'aurais pu m'ouvrir à elle;

Aujourd'hui, j'ai trop souffert. Je ne serais plus maître de mes nerfs... D'ailleurs, il ne s'agit pas de lui parler de ma part. Mes susceptibilités, mes pensées, mes jalousies, ne comptent pas. Il s'agit de savoir. Voilà tout... Écoutez-moi bien... )' Il avait pris dans sa main fiévreuse la main non moins brûlante de la pauvre Henriette : (i De deux choses l'une. Ou bien je nourris des imaginations de fou, comme vous dites. Il n'y a rien entre Hélène et Jean qu'une camaraderie trop familière. C'est possible. Que j'en aie la preuve, une vraie preuve, j'aurai la force de me dompter... Ou bien elle a pour lui un intérêt trop vif, elle l'aime, et je veux le savoir encore. Je le veux... Une fois sûr, j'agirai. Je ferai appel à ce qu'il y a de meilleur en elle, à son honneur, à sa tendresse pour notre petite fille. Je l'emmènerai. Nous voyagerons. Elle sera la première, quand elle verra l'abîme où elle roule, à s'en arracher... Mais il faut que quelqu'un le lui montre, cet abîme, et ce quelqu'un, ma mère, ne peut être que vous... Ne me dites pas non. Ne me dis pas non, maman. "

Il s'était mis aux genoux de Mme de La Guerche, et il la tutoyait, enfantinement, comme à l'époque où il était petit.

— « C'est si facile... Tu lui écris de venir te voirai i Vous êtes seules;.; Tu conlmences paf

lui parler de la méchanceté du monde, du danger qu'il y a, pour une jeune femme, à prêter par ses attitudes, même innocentes, aux mauvais propos... Elle s'étonne... C'est elle qui tinterroge... Tu lui nommes Jean d'Albiac... "

— « Et si elle se fâche? » dit la mère.

— (i Contre toi?.. . « interrompit le fils, i^ Ce n'est pas possible. Tu as toujours été si bonne pour elle... Tu lui rapportes des propos qui t'ont été répétés. Tu ne mentiras pas, puisque je viens de te les redire. Tu n'as pas à dire l'origine ...»

— « Mais si elle se fâche quand même ? » répéta Mme de La Guerche. « Si elle se bute?. . . Il arrive tous les jours qu'une femme à qui 1 on conseille d'être prudente devient plus imprudente encore... Ces attitudes dont tu souffres, si elle allait les accentuer, par esprit de contradiction?... 1)

— «Elle est trop fière,... » répondit le mari. Il Elle ne fera pas cela. Elle le ferait, je te répète,

maman, que je le supporterais, du moment que je serais sù?^, entends-tu, sûr que ce sont des attitudes... Par toi, je serai sur. Tu es si fine! En quelques minutes, tu lui auras lu jusqu'au fond du cœur, et, quoi que tu y aies lu, tu me le diras. Tu m'aimes trop. Tu ne voudrais pas me mentir. Tu ne le pourrais pas, d'ailleurs.

Oh! réponds que tu m'accordes ce que je te demande, que tu lui parleras... Sinon... »

— " Sinon? » implora la mère.

— « C'est à Jean que je demanderai des explications, » dit Robert d'un accent dur.

— <i Tu ne feras pas cela ! ... » s'écria Mme de La Guerche. " Une dispute entre toi et lui, un duel!... Et l'honneur d'Hélène, tu n'y penses plus?... Hé bien! » continua-t-elle avec accablement, a puisque tu l'exiges, je parlerai à la femme. »

— « Et quand? » insista le fils.

— « Aujourd'hui même. En me quittant, avant-hier, elle m'a annoncé sa visite vers les deux heures. Je condamnerai ma porte pour que nous restions en tête à tête... C'est égal, » conclut-elle avec une singulière angoisse, « j en suis pour ce que je t'ai dit : de belle-mère à bellefille, une telle démarche a bien des dangers. »

El, forçant sa bouche à sourire :

— a C'est pour toi, mon Robert, pour toi... Ah ! je réussirai.. . »

Robert avait quitté le petit salon depuis loii^otemps, et le trouble provoqué chez la mère par sa demande n'avait fait que g^randir, à mesure que se rapprochait l'instant qui devait la mettre en face de sa belle-fille pour cet entretien si dangereux, en effet. Elle s'était servie de ce terme et il traduisait trop bien sa pensée. Elle ne l'avait pas dite tout entière à son fils, par crainte de toucher, dans ce conir déjà si inquiet, à une place trop malade. Des amis lui avaient révélé, depuis des mois, les coquetteries de sa belle-fille. Jusqu'où allaient-elles? Mme de La Guerche ne le savait pas. Mais elle savait ([u on en parlait, et elle-même avait eu d abord 1 idée de faire des observations à Hélène. Elle s'en était abstenue, pour des raisons qui demeuraient volontairement indistinctes dans son esprit. A maintes reprises, elle avait cru surprendre dans les façons de sa bru, si correctes, pourlani, si affectueuses même, une imperceptible insolence, l'ironie tacite, cachée sous des formes irréprochables, d'une personne (jui

n'est pas la dupe d'une autre et qui en a pénétré les secrets. Quels secrets?... Henriette savait trop bien son Paris pour que la réponse fût douteuse. Elle s'était refusée à se la formuler avec précision. Nous sommes tous un peu ainsi. Nous nous rendons compte, par une épreuve quotidienne, que toutes les histoires de tous sont connues par tous, répétées par tous, et, quand il s'agit d'un petit fait important de notre vie, nous nous exceptons de cet universel commérage, — presque ingénument. La mère de Robert s'était dit :

— (1 Non, il n'est pas possible qu'il se soit rencontré quelqu'un d'assez abominable pour me salir auprès de la femme de mon fils. Dans quel intérêt, d'ailleurs? Je suis une pauvre vieille femme qui ne gêne plus personne. »

C'était vrai, mais elle comptait sans les cruautés gratuites du monde. Ce sont les pires. On y est féroce, quelquefois par rancune, quelquefois par calcul, souvent par étourderie, plus souvent encore par ce besoin de paraître renseigné, qui, chez les oisifs, devient un sport comme un autre. Un propos meurtrier est lancé avant que le médisant se soit seulement aperçu du coup empoisonné qu'il a porté. La victime, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, ne s'en aperçoit pas davantage . xVinsi s'explique la

demi-illusion où peuvent vivre des mondaines aussi notoirement de'shonorées que Mme de La Guerche. Elles se disent, comme celle-ci se disait encore :

— « Il y a si longtemps de tout cela ! . . . " Elles ne se doutent pas que l'accolement de

leur nom au nom de tel ou tel de leurs favoris disfjraciés se transmet, d'une génération à l'autre, avec l'indestructible durée d'une lég^ende. Ni la mort, ni les scandales nouveaux, ni les bouleversements politiques n'y font rien. Il y aurait une guerre européenne, une autre Commune, et si deux comparses de la société qui gravite autour du Jockey et du PeLii Cercle se rencontraient dans une nouvelle émigration, ils ne manqueraient pas de dire, en dénombrant leurs relations :

— (ililtHenrieltedeLaGucrcbc?. . . Qu'est-elle devenue? Vous rappelez-vous quand Casai?... Vous souvenez-vous que Videville?... N'était ce pas du temps de Liauran?. . . »

Ces vérités de la plus élémentaire expérience sociale étaient bien connues d'Henriette, qui voulait les ignorer. Elles l'emplissaient, quoi qu'elle en eut, d une inquiétude presque poignante lorsque la cloche d'avertissement fit retentir, vers les deux heures de l'après-midi, le coup unicjuc qui annonçait les visiteurs. Elle

perçut le tintement à travers l'épaisseur des murs. C'était bien sa belle-fille qui arrivait, toute rose d'avoir marché au grand air, le teint délicieux de fraîcheur. L'or de ses cheveux blonds paraissait plus soyeux par le contraste avec la loutre de son chapeau et celle de sa jaquette. Elle avait, sur ses lèvres rouges qui s'ouvraient dans un sourire et laissaient voir ses dents, sur ses joues où se creusaient des fossettes, dans le fond de ses yeux bleus si gais et si hardis, ce je ne sais quoi qui révèle la joie profonde de vivre. Elle embrassa la mère de son mari, et, regardant la montre de son bracelet :

— Il Je ne viens que pour quelques minutes, maman... " dit-elle, " savoir de vos nouvelles et parce que je vous avais promis. Je suis attendue... »

— " Je le regrette deux fois, » répondit Mme de La Guerche.

En voyant Hélène de si avenante humeur, elle avait soudain dominé son malaise.

— "Oui,» insista-t-elle, « j'aurais eu besoin de causer avec toi un peu longuement, et de choses bien, bien sérieuses... Mais, puisque tu n'as pas le temps... «

— « De choses bien sérieuses"? » répéta la bru.

Elle avait regardé sa belle-mère et surpris sur

son visajje une mélancolie et une anxiété qui la touchèrent. Elle pensa que Mme de La Guerche se sentait malade, et elle lui dit, avec une bonhomie qu'elle n'avait pas toujours dans ses rapports avec elle :

— « Bah ! on m'attendra à mon rendez-vous. Ce n'est que Mathilde Mosé et Jean d'Albiac. Je dois les retrouver à l'exposition Fauriel. . . J'arriverai une demi-heure en retard, voilà tout... Voyons, qu'y a-t-il, ma mère? Vous paraissez tout émue. . . »

— « Je le suis, en effet, ma chère Hélène, '> dit Mme de La Guerche, « mais l'affection avec laquelle tu me parles me rend du courage. Tu m'aimes bien, n'est-ce pas, mon enfant, et tu sais que je t'aime bien?. . . »

— (i Pourquoi me demandez-vous cela, mère? » répondit la jeune femme sur un ton de mutinerie caressante . « Vous en doutez donc?.. . "

— « J'ai besoin de t'entendre me le dire pour être très sine que lu ne verras, dans mes paroles, que tendresse pour toi et désir de ton bonheur. . . 11 s'agit justement d'une des deux personnes dont tu viens de prononcer le nom... " continua-t-elle.

Elle tenait les mains d'Hélène tandis qu'elle hasardait cette parole. Elle sentit ces petites

mains, jusque-là souples et abandonnées, se roidir tout à coup et se retirer de son étreinte. Les lèvres qui s'ouvraient dans un sourire confiant se refermèrent. Le bleu pâle et tendre des yeux devint mat et dur. Mme de La Guerche esquissa un geste de détresse, et, s'interrompant de sa phrase, elle dit, d'un ton découragé :

— (1 Tu vois, il vaut mieux que je n'aie pas avec toi cette explication. Tu es déjà offensée. . . "

— « Pas le moins du monde, " répondit Hélène. " Au contraire, c'est moi qui insiste pour que vous continuiez. Je vais vous y aider. Vous voulez me parler de Jean d'Albiac. »

— (i En effet, c'est à lui que je faisais allusion. Je commence par t'aflirmer que je crois à l'innocence absolue de vos relations. Mais tu ne peux pas empêcher que le monde ne soit malveillant, surtout à l'égard d'une personne comme toi, belle, riche, très en vue... Enfin, mon enfant, on en cause. Je sais qu'on en cause, et j'ai tenu à t'avertir... »

— <t Je vous remercie, " dit sèchement Hélène, en hochant sa petite tète d'une façon hautaine. " Que l'on cause ou non de moi, cela m'est parfaitement égal. Je ne me priverai pas de la fréquentation d un ami

pour désarmer l'envie ou la sottise des bonnes langues qui se sont amusées à vous faire ces ragots. »

— a Qui te parle de ne plus fréquenter un ami? " riposta Mme de La Guerche toujours avec la même douceur, presque implorante.

il Entre une familiarité qui prête aux commentaires et une rupture qui n'y prêterait pas moins, n'y a-t-il pas la place pour des rapports plus discrets, plus normaux?... "

— u Voulez-vous me dire en quoi mes rapports avec Jean ne sont ni discrets ni normaux? " interrompit la jeune femme.

Ces quelques répliques avaient suffi pour que sa froideur subite de tout à l'heure se changfeàt en une irritation voisine de la colère. Devant cette preuve trop évidente qu'elle apportait à cette discussion un intérêt passionné, un frisson saisit la mère. Y avait-il, entre Hélène et Jean, autre chose que des agaceries de sa part à elle, et, de sa part à lui, qu'une cour sans conséquence? Elle aussi comme son (ils elle voulut savoir, elle dit :

— « Je ne dresse pas contre toi un acte d'accusation. Je te devais cet avertissement, pour toi d'abord etaussi... » Elle hésita une seconde. (1 . . . pour Robert. Oui, pour Robert... Il m'a paiti préoccupé depuis quelque temps. J'ai peur

qu'il n'ait pris ombrage de cette intimité grandissante. .. "

— « Dites tout, 1) insista Hélène. » Il est venu chez vous ce matin. Je le sais... Il vous a parle de moi... Je comprends. Il vous a chargée de me questionner... Ah! quand je le verrai, je le saurai bien. Qu'il m'interroge donc, lui! Il en a le droit. . . »

— « Et quand ce serait? » répondit Mme de La Guerche. « Quand il serait venu confesser à sa mère les susceptibilités de son cœur, serait-ce une raison de lui en vouloir? Il t'aime, mon enfant, et c'est vrai qu'il n'est pas heureux... C'est vrai aussi que j'ai tout de même un peu le droit de te conseiller... Pense donc, » continuât-elle, « que j'aurais eu le devoir de répéter à mon fils les propos que l'on est venu me rapporter sur toi et sur d'Albiac... Je ne l'ai pas fait, parce que je suis certaine que ce sont des calomnies... Mais, » insista-t-elle, poussée par un irrésistible besoin, celui de savoir ce qu'il y avait réellement derrière les yeux muets de la jeune femme, fixés étrangement sur les siens, » si je venais à jamais penser que ce ne sont pas des calomnies. . . »

— <i Alors? 1) interrogea Hélène.

— « Alors... » répéta la mère; et elle n'acheva pas, épouvantée par le terrible sou-

rire qui frémissait sur les lèvres de l'autre.

— " Alors » , reprit celle-ci d'une voix âpre, u vous me dénonceriez à mon mari?... Soit!

Seulement, si vous vous mettez entre lui et moi, je vous avertis, à mon tour, que ce sera œil pour œil, dent pour dent. "

— (t Que veux-tu dire ? »

— <i Que vous n'êtes pas la seule au monde à qui l'on rapporte des propos. On vous en a rapporté sur moi, et vous m'avez fait l'honneur de ne pas y croire... jusqu'ici. Je suis comme vous, et, jusqu'ici, je n'ai pas cru à ceux que les mêmes amis, probablement, m'ont rapportés sur vous.. . Mais. . . »

Avec une implacable ironie, celle d'une femme qui livre à une autre une bataille décisive et veut en finir, elle répéta les termes mêmes dont la mère de son mari s'était servie, en les soulignant :

— « Si je venais à jamais penser que ce ne sont pas des calomnies. . . »

Et après un silence :

— «... Je pourrais avoir avec mon beau-père une conversation intéressante. »

— « Avec mon mari? » s'écria la belle-mère, « tu commettrais cette lâcheté d'aller répéter des infamies que je ne connais pas, que je ne veux pas comiaitre, à mon mari?.,. »

— (i Aimeriez-vous mieux que ce fût au mien?» dit la jeune femme. « Mon Dieu, c'est une idée. »

Et, comme pour éclairer d'un commencement atroce cette atroce menace, elle avisa, sur une petite table, une photo^oraphie de Casai jeune, qu'elle prit dans sa main, en disant :

— (1 Tiens, c'est Casai... Comme il était bien!... J'aime encore mieux le portrait de M. de Videville, que j'ai vu ici l'autre jour. Où est-il donc?. . . »

— "Hélène!..." s'écria Mme de La Guerche, en se redressant sur son fauteuil.

Elle répéta, avec toute l'indignation de son cœur outragé :

— « Hélène ! . . . »

— " Que vous ai-je donc dit, » répliqua la jeune femme, en jouant la surprise, « qui vous mette dans cet état? »

Puis, brusquement, elle se leva, et, fichant ses yeux clairs dans les yeux de sa victime qui plièrent sous ce perçant regard :

— « Nous avons mesuré nos armes, » fit-elle. (i J'ai tenu à vous prouver que les miennes vaudront les vôtres, si par malheur vous vous mêlez des affaires de mon ménage. C'est la première fois que vous vous en êtes occupée. 11 faut que ce soit la dernière, ou je parle à votre fils... Je

ne VOUS demande que la neutralité. Mais je la veux. Je l'aurai. Je verrai qui me plaira. Vous avez vécu avec votre mari comme vous Tentendiez. Je vivrai avec le mien comme je l'entends, et vous ne me ferez aucun reproche. Vous ne me dénoncerez pas à Robert Quoi que vous ayez prétendu, vous nen avez pas le droit... «

... Il y a un an, tout juste, et jour pour jour, que ces deux scènes avaient lieu. Peut-être suffira-t-il de leur donner pour épilogue les quelques propos échangés lavant-dernière nuit, entre Jean d'Albiac et un de ses amis, le jeune Maxime de Portille, en sortant de tirer les Rois chez une aimable dame du demi-monde, laquelle, ayant été favorisée par la fève, avait choisi Jean pour son roi :

— » Tu n'as pas été très gentil pour la pauvre Lucie, Jeannot... J'ai l'idée que tu regrettes ta reine de l'année dernière... »

— « C'est vrai, tu étais du souper chez les La Guerche, je l'avais oublié... » fit d'Albiac. « Tu te souviens comme Hélène allait, allait?... J'ai

bien cru que ça y serait dans la semaine, ce soirlà... Je Fai revue le lendemain, avec la petite Mosé... Et puis, sa belle-mère meurt dans la nuit, subitement... Toi ou moi, nous aurions bien cru qu'elle s'en soucierait comme moi de cette cigarette. »

Et, jetant le papyros qu'il fumait, rageusement :

— « Voilà une femme qui disparaît de Paris, qui voyage avec son époux, sous prétexte de le consoler! . . . Quand elle revient, je vais lui rendre visite. Autant de degrés au-dessous de zéro qu'il en fait ce soir — »

11 releva le col de sa fourrure en allumant une autre cigarette au feu de son camarade.

— " J'avais un vrai grattin pour elle, paraîtil, car elle m'est revenue, tu as raison, quand Lucie a levé son verre de mon côté... Et j'ai fait ma tête... C'est égal, pour une fois que j'ai travaillé dans les femmes du monde, je suis bien tombé... C'est inconvenable »

— « C'est inconvenable, " répéta Portille.

Comment ces deux aimables habitués de tous les petits théâtres et de tous les tripots auraientils pu deviner le drame qu'ils ont côtoyé : une mère mourant de douleur, — se tuant, peutêtre, qui sait? — parce qu'elle se trouve prise

dans ce terrible dilemme : ou accepter en silence que son fils unique soit trahi par sa femme, ou bien être déshonorée dans l'estime de son enfant, — et cette femme de ce fils, devant cette catastrophe, son ouvrage, saisie d'un tel remords qu'elle ne peut plus revoir sans horreur l'homme à cause de qui elle a commis cet assassinat?... La secrète et mystérieuse équité des choses veut que la pauvre Henriette, dans cette suprême expiation des fautes de sa vie, ait, du moins, sauvé le bonheur de son fils. Car Hélène s'est reprise à montrer à son mari un dévouement dont Robert ne saura non plus jamais la véritable cause. Il l'attribue à la conversation de sa femme avec sa mère, et il n'est pas loin de se reprocher d'avoir hâté, par l'émotion où sa confidence l'avait jetée, la mort de celle-ci, attribuée, par les médecins, à une rupture du cœur.

Cette après-mldi-là, Georges Couterot était presque gai en revenant de sa longue promenade, la première qu'il se fût permise depuis son arrivée à Nauheim, il y avait trois semaines. Sa poignante inquiétude sur la santé de sa jeune femme s'était un peu détendue à la suite d'une conversation, le matin, avec le médecin des eaux. Le seul nom de la petite ville allemande dit assez la nature du mal dont souffrait Mme Couterot. Nauheim est pour certains désordres du cœur l'équivalent de Garlsbad et de Vichy pour les accidents du foie, et Wildbad, Kagatz ou Néris pour les névroses.

— « Nous ne sommes qu'au douzième bain, » avait donc dit le docteur Kraft, « et déjà nous avons un progrès étonnant. Le cœur est diminué d'un iiuitième. » Il avait tiré de sa serviette une feuille de papier, soigneusement pliée parmi cin-

quante autres. Sur le revers étaient écrits, en allemand, ces mots sinistres : « Cœur de Mme Gouterot. « Le consciencieux praticien avait le soin, quand il se présentait un nouveau client, de relever un croquis exact du cœur qu'il avait à soigner, et à chaque consultation nouvelle, avec un des bouts du gros crayon à deux mines qui ne le quittait jamais, il indiquait au pointillé 1 état actuel de l'organe. La mine rouge lui servait à marquer les lignes d'amélioration, la noire les autres. Que de fois, durant ces vingt jours, le mari anxieux avait regardé avec horreur les collègues du professeur Kraft et le professeur lui-même se promener dans les allées du parc, un de ces macabres dessins à la main ! Ces spécialistes de la plus mystérieuse et de la plus angoissante des maladies se montraienl les uns aux autres de notables exemplaires de dilatations améliorées, — ou aggravées. La férocité technique, si l'on peut dire, associée naturellement chez les meilleurs des médecins aux plus hautes vertus de charité, les faisait s'exclamer d'admiration devant ces images de quelques « beaux cas » . Gomment un homme éperdùment épris de sa femme, et qui, depuis des mois, frémissait jusqu'à l'intime de son être pour un essoufflement, une palpitation de cette fragile poitrine, n'aurait-il pas été blessé dans sa fibre la

plus sensible par ces professionnels des endocardites, des péricardites , des insufjisances murales, des niyocardites, des anévrysmes valvulaires ou partiels, toutes formules siiuslrcs que l'infortuné avait lues, sans les comprendre, dans des livres spéciaux? Quelle que fût celle de ces lésions dont sa chère Berthe était atteinte, pour Georges cette maladie était un désastre, la catastrophe possible de toutes ses raisons de vivre. Pour les médecins c'était un diagnostic à porter, et une expérience à instituer. Rien de plus On sait que l'effet des eaux de Nauheinr sur les troubles de la circulation reste l'objet de discussions entre savants, poussées avec cette àpreté qu'ils apportent à soutenir ou à combattre des théories de ce genre. Qu'importait aujourd'hui à Gouterot? L'invincible énergie de l'espérance est toujours prête à se réveiller en nous, dès qu'il s'agit d'une malade passionnément aimée. Pour la centième fois, depuis un an qu il savait sa femme gravement atteinte, il l'avait vue, en pensée, guérie, rien qu'à entendre le docteur allemand lui répéter avec l'accent des bords du Rhin :

— «Oui. Étonnant... Elle partira d'ici avec le cœur aussi normal que vous et moi .. Il faut seulement qu'elle n'ait aucune émotion. La cure éprouve beaucoup. D'ailleurs, avec vous pour la soigner, il n'y a pas de danger. Ne la soignez

pas trop, voilà tout. Et puis jouissez de la présence. "

Ce germanisme, qui signifiait : u jouissez du présent » avait diverti la malade elle-même, à laquelle Gouterot l'avait redit, sans lui rapporter le reste, cette recommandation de lui éviter les plus légères secousses. Le digne M. Kraft, le gros clinicien rouge et hirsute à lunettes d'or, n'était pas le premier qui eût énoncé ce conseil trop révélateur dans sa simplicité. II semblait bien facile à suivre. Les Gouterot étaient riches. Georges, après avoir occupé un poste dans la diplomatie, avait donné sa démission sur un passe-droit. N'ayant pas d'enfants et plus de parents, les contre-coups que des incidents de carrière, de fortune ou de famille peuvent avoir sur une santé menacée, paraissaient donc épargnés d'avance à Berthe. Et pourtant ce mari qui ne vivait, qui ne respirait que pour sa femme, n'avait rempli cette partie du programme qu'au prix d'un héroïque effort. Un vice de sa nature, peut-être serait-il plus vrai de dire un malheur, lui rendait trop difficile cette maîtrise de soi sans laquelle il est impossible d'établir une atmosphère de tranquillité autour d'une personne malade. Il était de cette race dont Shakespeare et Molière, qui en furent aussi, ont incarné la misère dans ces

deux types immortels, l'un tragique, l'autre comique, tous deux si poignants : Othello et Arnolphe. Georges Gouterot était né jaloux. Il y avait en lui ce mélange de sensibilité brûlante et d'imagination déréglée, de tendresse exaltée et d'instinctive défiance qui ne permet pas à certaines âmes le repos dans le bonheur, même le plus assuré, la certitude dans l'affection, même la plus évidente. Après dix ans de mariage il ne supportait pas, sans un trouble intérieur qui allait aussitôt jusqu'à la souffrance, une conversation trop longue d'un étranger avec sa femme dans le monde, les assiduités trop fréquentes chez lui d'un de ses propres amis. Le caractère profondément morbide des impressions de cet ordre a été aussi étudié par ces catalogueurs joyeux de toutes nos déchéances que sont les médecins. Ils ont assimilé aux a phobies, » aux terreurs irraisonnées et irrésistibles des maniaques, ces fièvres du soupçon allumées dans les veines du jaloux par le plus insignifiant des indices : — le mouchoir de Desdémone entre les' mains de Cassio! Ils ont souligné ce trait commun à la jalousie et à la folie : l'incapacité absolue, durant l'accès, de distinguer l'imaginaire du réel. Concevoir une idée, pour Othello, c'est y croire. Même quand sa femme n'était pas malade, Georges s'était, si

souvent reproché cette détestable disposition ! Si souvent il s'était fait honte de ne pouvoir regarder l'adresse d u:ic lettre adressée à Berthe sans éprouver le désir de l'ouvrir, de ne jamais la voir rentrer à la maison sans avoir envie de lui demander : « Où es-tu allée aujourd'hui? Qui as-tu vu? » Neuf fois sur dix il ne posait pas l'injurieuse question. Il n'ouvrait pas la lettre. Mais il y avait la dixième fois. Peut-être les continuels sursauts infligés à la jeune femme par cette ombrageuse susceptibilité de son mari avaient-ils contribué à développer chez elle le terrible mal qui risquait maintenant de l'emporter, à la première émotion trop forte. Gouterot avait trop de sincérité, quand il était vraiment lui-même, pour ne pas se rendre compte des torts qu'il avait eus, à maintes reprises, envers Berthe, rien qu'en lui montrant cette inique jalousie. 11 1 aimait trop profondément pour n'avoir pas, depuis qu'il la savait malade, pris sur lui de cacher ses nouvelles crises! Car il n'avait pas cessé d'avoir, hélas, des passages de ces funestes et odieux soupçons, même en présence des symptômes dont cet être charmant était la victime. Un jaloux le serait d'une mourante... Mais nous ne sommes pas responsables de nos impressions. Nous ne le sommes que de nos actes. Dans les faits, Georges pouvait se

rendre la justice que pas une parole, pas un geste n'avaient traduit au dehors les spasmes de défiance qu'il avait pu subir ces derniers mois. Encore cette après-midi et durant sa promenade dans les bois qui environnent Nauheim, après la rassurante consultation du médecin, il s'était examiné sur ce point délicat et il avait reconnu ses progrès avec une joie un peu humiliée. Une noble conscience ne se pardonne pas certaines tentations, alors même qu'elle en triomphe.

— " Si elle pouvait guérir! " s'était-il dit. (i 11 y a pourtant des exemples de véritables miracles produits par ces eaux. Kraft m'en a cité dont je ne peux pas douter : Mme de Lautrec. Lady Hemsley, d'autres encore. » Des noms se présentaient à sa pensée, qu'il se répétait avec un besoin presque physique de donner une forme concrète à son espérance. « Mon Dieu ! si je la voyais telle qu elle était, voici deux ans seulement ! Elle marchait. Elle courait. Elle dansait. » Et d'autres images s'évoquaient : Berthe cheminant d'un pied leste avec lui, quand ils allaient à la messe ensemble, le dimanche à Paris, depuis l'avenue Bosquet, où ils habitaient, jusqu'à l'église du Gros-Gaillou ; — Berthe jouant au tennis sur une pelouse devant leur maison de campagne, en ïouraine; — Berthe emportée

dans un tourbillon de valse, lors des derniers bals auxquels ils eussent assisté. Hélas encore! C'est au sortir de cette fête qu'il avait eu avec elle l'explication la plus douloureuse, dans le coupé qui les ramenait. Il l'avait trouvée trop familière avec Maxime Fauriel, le peintre connu. " Ah ! » songeait-il en se rappelant cette soirée et ce retour. « Que je l'ai tourmentée! que j'ai été dur et injuste!... Du moins, depuis qu'elle n'a plus été bien, je lui ai épargné ces scènes. Qu'elle guérisse et je fais le vœu de les lui épargner toujours... Mais elle guérira, elle guérira... » C'est sur ces mots répétés indéfiniment que s'était prolongée sa promenade. Il se les redisait encore au moment de rentrer, et quand à travers les branches des arbres se profila le toit rouge de la villa Hoffmann, où sa femme et lui avaient leur appartement. Il semblait qu'il émanât pour lui de ces syllabes une suggestion de courage. Il oubliait de regarder les passants des allées de ce parc, dont les silhouettes souffrantes le suppliciaient d'ordinaire. Ces gens, tous atteints du même mal que lU ; ihe, allaient et venaient avec des mouvements si lents, si retenus! On devinait que le prudent àueleur Kraft et ses confrères leur avaient interdit, sous les plus redoutables menaces, les gestes trop vifs, les pub trop hâtifs, la libre et franche

expansion de la vie. De-ci de-là s'apercevaient des chemins dont les pentes graduées servaient à constater les résultats acquis grâce aux eaux. D'autres promeneurs s'y engageaient qui s'asseyaient chaque vingt pas. Le leste vol des noires corneilles qui peuplaient le parc contrastait, d'une manière presque fantastique, avec l'évident esclavage des hommes et des femmes, venus ici demander, aux sources jaillies de cette terre, un peu d'énergie pour leur pauvre cœur affolé. Qu'importaient les misères des autres à Gouterot en ce moment? Il n'y prenait garde — c'est l'histoire de toutes nos pitiés — que les jours où il souffrait trop de sa propre inquiétude, et c'était à sa femme qu'il pensait devant ces cardiaques. Après sa conversation avec Kraft ils n'étaient plus pour lui que des symboles de ce qu'aurait pu devenir Berthe et de ce qu'elle ne deviendrait pas. Peu s'en fallait que ce spectacle de détresse ne lui fût une douceur. On a de ces férocités quand on aime assez pour faire tourner le monde entier autour d'une seule tête.

Georg^es était donc d'une humeur presque gaie — il avait tout de même trop souffert pour que cette reprise d'espoir ne le laissât pas encore meurtri — quand il entra dans le salon de la villa où la malade l'attendait. Il était près de cinq hevires, l'instant du thé pris ensemble autrefois. Maintenant, bien humble détail mais qui avait sa muette et triste éloquence, — il était seul à boire ce thé. Même cette petite excitation eût risqué d'être dangereuse pour la jeune femme, à qui Ton ne permettait plus que du lait coupé d'eau minérale. Avec une grâce de tendresse qui eût dû à jamais le guérir du soupçon, — mais rien ne fait jamais évidence pour la jalousie que ses chimères, — Berthe continuait à préparer de ses mains tout l'appareil de menus objets destinés au goûter de son mari, comme au temps de leur voyage de noces, quand ils promenaient leur jeune bonheur le long des routes d'Italie. Alors comme aujourd'hui, la fine créature avait le génie de rendre intimes des installations de hasard dans des

chambres d'hôtels ou de maisons meublées. Mais alors elle était toute fraîche, toute rieuse, toute rose, au lieu qu'aujourd'hui, amincie par le mal qvii la minait, elle avait cette pâleur profonde, ces yeux brillants, cette bouche décolorée des êtres touchés dans un point vital. Au moment où Georges ouvrait la porte, elle venait de s'étendre de nouveau sur la chaise longue, après avoir allumé la minuscule lampe d'argent sous la bouilloire, et son joli visage creusé se détachait en souffrance sur les souples coussins de soie bleuâtre apportés pour elle. La nuance claire de ses cheveux luisait dans ce soleil descendu au bas de l'horizon, et dont les rais obliques glissaient à travers les fentes des persiennes baissées. Ainsi couchée, son frêle corps à peine dessiné sous l'étoffe de sa robe de chambre en dentelle à rubans mauves, avec ses bras nus sortant des larges manches, la pointe de ses pieds prise dans ses mules de cuir blanc, c'était une apparition aussi torturante que délicieuse, par le trop de délicatesse, par cette impression d'une gracilité trop nerveuse. Mais les paroles du médecin vibraient toujours dans l'oreille de Georges, et ce fut avec une allégresse dans la voix, un peu voulue et cependant sincère, qu'il dit :

— « Tu ne me reprocheras plus d'être pa-

resseux... Depuis que je t'ai quittée, je n'ai pas cessé de marcher... Je suis allé jusqu'au village de... Ces noms allemands sont trop difficiles à prononcer, j'y renonce. Enfin, j'ai fait au moins trois lieues. J'ai bien gagné ma tasse de thé... Et toi?....»

— « Moi, j'ai continué à me sentir très bien, » répondit-elle. Puis, avec un rien d'hésitation, et tout en versant l'eau bouillante dans la théière : « J'ai regretté seulement de t'a voir poussé à sortir... Tu aurais eu une visite qui t'aurait un peu distrait, au lieu que, moi, elle m'a ennuyée... »

— « Une visite? » interrogea- t-il. Son accent continuait d'être si tranquille que la jeune femme parut soulagée d'un poids. Elle eut un sourire d'enfant, pour lui dire en lui prenant la main :

— « Suis-je sotte! Croirais-tu que je me suis reprochée de l'avoir reçue?... Il faut dire que c'était bien difficile de faire autrement. Ce domestique de la villa est d'un maladroit!... J'entends quelqu'un qui sonne, puis qui demande dans l'antichambre si j'y suis, et ce garçon vient m'apporter la carte sans même refermer la porte... Ce n'est qu'après avoir répondu : Faites entrer, que l'idée m'est venue : Pourvu que mon Georges ne soit pas contrarié?... »

— «Pauvre amie,» répondit Couterot, « fautil que je t'aie fatiguée de mes folles idées, pour que tu me parles ainsi? Je croyais pourtant t'avoir bien prouvé que je ne les avais plus... Regarde-moi bien en face. Vois si j'ai l'air d'un jaloux qui va commencer une enquête?,.. Allons, madame, dites-moi quel est le beau monsieur de Paris qui a fait tout ce voyage pour venir vous parler en l'absence de votre mari?... »

— « Merci, >» répondit-elle avec un rire de petite fille rassurée, et d'un ton décidé elle ajouta : « Hé bien! le monsieur, c'est quelqu'un que mon mari n'aime pas beaucoup, en effet, on n'a jamais bien su pourquoi, car c'est un homme très agréable et qui a du talent : c'est Maxime Fauriel. »

— (I Maxime Fauriel? » répéta Georges. Il s'attendait si peu à ce nom du portraitiste à la mode, dont il avait été si jaloux un soir, que la jeune femme ne put s'empêcher de rire davantage encore, non sans un rien d'énervement. Elle n'était plus tout à fait aussi calme.

— " Mais oui, » continua-t-elle. « La chose est très simple. Il paraît que Fauriel est en train de faire un voyage en automobile avec des amis dans cette partie de l'Allemagne. Ils se sont arrêtés à Nauheim pour déjeuner, en route

vers Francfort. Il a vu notre nom. Il s'est souvenu que j'étais malade, et il a eu la gentille idée de venir demander de mes nouvelles. Tu sais comment j'ai été amenée à le recevoir. Il est resté une demi-heure. J'ai insisté pour qu'il t'attendît. J'aurais préféré que tu le trouvasses ici, quand tu rentrerais. Tu as un peu tardé, et lui, ne voyag^eant pas seul, le temps de sa visite était compté... Tu n'auras pas de crise, tu mêle promets?... »

Une véritable supplication était empreinte sur son visage. Elle qui subissait quotidiennement de ces attaques sinistrement nommées d'angine de poitrine — durant lesquelles elle croyait mourir d'anxiété, d'étouffement et aussi de douleur — elle parlait de crises à propos de ces accès de défiance, si injustes, si déraisonnables, si gratuits, dont elle avait vu son mari possédé. Elle ne les lui reprochait pas. Elle l'en plaignait. Georges Gouterot n'aurait pas été l'homme qu'il était, très généreux et très tendre, en dehors de ses heures d'aberration, s'il n'avait pas senti cette délicatesse. Il était de bonne foi en répondant :

— « Je n'aurai pas de crise... Au contraire, je suis reconnaissant ù Fauriel d'avoir pensé à venir savoir comment tu allais. Cette attention me réconcilie avec lui, car c'est vrai que son

image est associée par moi à des souvenirs pénibles, à des remords presque. J'ai été si absurde avec toi un soir, à cause de lui. Croirais-tu que j'y pensais en me promenant? C'est étrange, n'est-ce pas, juste au moment où il était ici!... Mais laissons cela. Raconte-moi plutôt quelles nouvelles il t'a données de Paris ?... 1»

Oui, il était de bonne foi dans cette protestation, de bonne foi dans sa volonté d'épargner à cette femme si atteinte et si aimée des scènes, comme celles de jadis. Etdéjà pourtant, sa sérénité de tout à l'heure était diminuée. Il écoutait Berthe redire par le menu les propos que lui avait tenus le visiteur de passage. Il était de toute évidence qu'elle cherchait à se rappeler le moindre détail, afin de ne laisser place à aucune équivoque entre elle et son mari. Cette évidence, la raison de Georges la comprenait. Le malaise n'en était pas moins là, mais vague encore, assez imprécis pour qu'il pût, sans trop de contrainte extérieure, le dissimulerau regard de la malade durant le dîner et la soirée. Lorsqu'ils se séparèrent, vers les dix heures, il avait le droit, retiré dans sa chambre, de se dire, comme il fit, en se préparant à s'endormir :

— « Kraft serait content de moi. J'ai bien caché à Berthe, ce soir, que cette visite m'avait

été désagréable... Bah! demain je n'y penserai même plus ! «

Il se coucha sur cette certitude, et tout de suite il éteignit la lumière, avec cette hâte d'entrer, de se plonger dans ce sommeil que connaissent bien tous ceux qui ont longtemps subi une torturante obsession. Il ne s'endormit pas, et voici que, tout d'un coup, une idée surgit dans le champ de sa pensée, dont la seule apparition lui donna un de ces petits passages de fièvre nerveuse, symptôme précurseur — il le comprit — de l'accès tout proche. Il se rappela que cette après-midi, Berthe l'avait pressé de sortir pour une longue promenade, avec une insistance singulière. Il lui avait même dit en plaisantant : « Je vais te débarrasser de moi pour une ou deux heures. Es-tu contente? " — " Oui, ') avait-elle répondu en plaisantant aussi... Plaisantait-elle?... Georges Couterot aperçut soudain une coïncidence entre cette attitude de sa femme et l'arrivée si complètement inattendue de Maxime Fauriel à Nauheim. L'esprit n'a pas deux méthodes. La formule avec laquelle les savants construisent leurs lois : « tout se passe comme si... » est celle que se prononce \ instinctivement tout homme qui va cherchant des rapports de cause à effet entre des circonstances dont 11 est préoccupé. 8i Berthe avait

SU que Fauriel devait venir la voir, qu'auraitelle fait d'autre que d'écarter ainsi son mari?... Georges entrevit cette hypothèse dans un éclair. Elle lui fit aussitôt si mal que toutes les puissances de son âme réagirent là contre. Pour que la jeune femme sût le passage de Fauriel à Nauheim, il eût fallu qu'ils fussent en correspondance à son insu... Pendant quelques instants, ce raisonnement apaisa le tumulte dont le jaloux se sentait envahi. Régulièrement, la poste arrivait vers les onze heures. Tantôt c'était à Gouterot que le portier de la villa remettait le paquet, tantôt à Mme Gouterot; quelquefois à tous les deux, et neuf fois sur dix le triage se faisait en commun. Étaient-ce là des procédés conciliahles avec l'organisation d'une correspondance clandestine? Georges se répondit que non, mais Ténergie même avec laquelle il se répétait mentalement cette syllabe : « Non, non, non, » prouvait trop que l'accès allait reprendre... Non? quand une femme trompe, l'a b c de sa diplomatie ne consiste-t-il pas précisément à multiplier les petites actions naturelles qui empêchent l'éveil de la défiance? Un nouveau souvenir surgissait : Georges se voyait entrant chez Berthe, il y avait trois ou quatre jours, et la trouvant occupée à déchirer des lettres. Quelles lettres? Pourquoi ces petites

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mains — leur geste était là, sous ses yeux — s'acharnaient-elles à réduire en si petites parcelles ces feuilles de papier, — révélatrices de quoi?... Sur le moment il n'avait vu dans cette minutie qu'un signe des soins apportés parBerthe à toutes choses : il était trop naturel qu'écrivant librement à ses amis ou à ses parents de France, et en recevant de libres réponses, elle tînt à n'en laisser aucune trace qui put tomber, par un hasard quelconque, sous des yeux indiscrets. Le soupçon avait déjà fait de tels ravages dans rimagination tourmentée du mari, qu'impulsivement, et après s'être débattu contre la seule idée de celte basse inquisition, il finit par se lever, et sa bougie à la main, comme un voleur, il se glissa sur la pointe des pieds jusque dans le petit salon. Peut-être trouverait-il dans cette corbeille, dans un tiroir, sur les feuilles du buvard, un débris unique, de quoi surprendre une ligne d'écriture, un mot?... Il ne réalisa la honte de cet espionnage qu'après en avoir éprouvé la puérilité. Il n'y avait dans la corbeille que des lettres de faire-part, déchirées par le milieu, et les journaux de la veille. La clef était sur tous les tiroirs, et quand il eut placé le buvard devant la glace, la première ligne qu'il y lut était une adresse de fournisseur.

L'ÉPREUVE IJi

— n Je redeviens fou, " se dit-il en retournant dans sa chambre, et il écoutait si aucun bruit ne venait de la pièce où dormait la douce enfant à laquelle il infligeait ce secret outrage. « C'est aussi déshonorant que stupide, une pareille enquête. Gomme si Berthe n'avait pas vingt autres moyens d'entretenir une correspondance clandestine!... Mais elle n'en entretient pas. C'est insensé. »

D'autres moyens?... L'année précédente un procès de divorce avait été plaidé entre personnes de leur intimité. L'incident capital avait consisté dans la découverte par un mari, jusquelà complètement aveugle, du rôle joué par une domestique qui servait d'intermédiaire. Les amants s'écrivaient sous son couvert. Quel outrage plus atroce encore, cette supposition d'une ignoble complicité avec une servante ! . . . Georges rejeta d'abord cette idée avec un dégoût pour lui-même qui ne tint pas contre la levée soudaine d'un nouveau souvenir. Il était, en ces quelques heures, arrivé à ce point de frénésie où les moindres indices prévalent contre tous les scrupules. N'avait-il pas eu, quinze jours plus tôt, une légère discussion avec Berthe à l'occasion de leur femme de chambre? A la suite d'une négligence de cette fille, il avait parlé de la renvoyer. La malade s'y était vivement opposée.

136 L'KPRRUVE

Elle était trop souffrante, avait-elle dit, pour ne pas craindre un changement dans le service, si imparfait fùt-il. Ce motif était-il le vrai? Le jaloux se surprit à essayer de se rappeler toute rhlstoire des rapports de Berthe et de cette femme de chambre depuis deux ans qu'elle l'avait à son service. Ces rapports n'avaient-ils pas changé? Cette créature n'avait-elle pas une arrogance qui prouvait une complicité ?. . . Quelle misère, pour un homme qui se respecte, que de s'hypnotiser sur de pareilles questions! Quelle misère aussi que d'employer sa force d'intelliligence à des examens rétrospectifs où toutes les perspectives du passé se faussent, et la jalousie qui a projeté hors d'elle ce mirage croit y retrouver la réalité! Il faut pourtant un fondement à des soupçons tels que ceux dont Georges venait de dresser le chimérique, le monstrueux édifice. Pour que Berthe pût avoir cette correspondance secrète avec Fauriel, il était nécessaire qu'elle eût eu d'autres relations avec lui à Paris. Les officielles, les seules que le mari connût, se réduisaient à des rencontres chez des amis communs, puis à des dîners échangés. Les Gouterot avaient été invités chez les Fauriel, qu'ils avaient invités à leur tour. Il avait même été question que le peintre à la mode fît le portrait de Berthe. Il était venu assez souvent chez

elle, à ce moment-là. Le fameux bal avait eu lieu. Ce projet du portrait avait été abandonné. Les deux ménages n'avaient plus eu Tun avec l'autre que des rapports très espacés. Était-il possible qu'entre l'artiste et la jeune femme une intimité se fût établie que le mari n'avait pas soupçonnée, et dont cette visite aux eaux aurait été un épisode? Quelle intimité? Rendons cette justice à cet homme malheureux qu'il n'allait pas dans sa démence jusqu'à concevoir que Berthe pût être la maîtresse de Fauriel. Qu'elle se fût laissé simplement faire la cour, à son insu, c'en était assez. A cette seule idée il se retournait dans son lit en proie à ce torturant appétit de connaître à tout prix la vérité qui fait du jaloux un possédé, capable, pour apaiser cette faim et cette soif, des plus déshonorantes ruses et des plus graves violences, quitte à verser ensuite les larmes de sang du More quand il s'écrie : «Froide, mon enfant, comme ta chasteté!... » et il ajoute : « Lorsque nous nous rencontrerons au Jugement, ce regard suffira, le tien, pour précipiter mon âme hors du paradis ! . . . »

Cette rechute dans la funeste manie n'aurait sans doute eu d'autre conséquence que de faire passer à Georges Gouterot une nuit d'insomnie, sans un incident de l'ordre le plus humble. Mais un imaginatif en état de crise, c'est le cheval en train de galoper et qu'un tronc d'arbre, un rocher, un papier volant au vent fait soudain s'emporter d'une fuite affolée et meurtrière. Georges s'était levé, bien résolu à se dominer. Le premier regard échangé avec Berthe lui en avait montré la nécessité.

— " Tu es pâle, ^ lui avait-elle demandé aussitôt, (t tu n'as pas bien dormi?... »

— Il Admirablement, » avait-il répondu, « et toi-même? »

— » Moi, j'ai été un peu nerveuse, » avait-elle dit. "Je me suis réveillée plus de vingt fois... Il me semblait qu'on allait et venait dans la maison... »

— «Je n'ai rien entendu, » s'était-il hâté de répliquer. C'étaient ses pas que la malade avait surpris, sans heureusement deviner la vérité. Le

L'ÉPREUVK 139

plus léger indice pouvait la lui apprendre. Le mari jaloux se donna mentalement sa parole d'honneur de ne plus permettre que la pauvre femme subit le contre-coup d'une crise qui s'en allait. Il était par trop visible qu'elle pensait, sans vouloir renouveler l'entretien de la veille, à l'effet que la visite de Fauriel avait pu produire sur lui. Cette inquiétude devait être bien réelle, car le visage du professeur Kraft, quand il fut venu ausculter sa cliente, à l'heure habituelle, exprima un certain étonnement.

— (I 11 faudra que le bain soit moins fort aujourd'hui qu'hier » , dit-il en libellant une ordonnance. « Madame n'a pas commis d'imprudence?... Elle n'a pas marché trop vite, joué du piano?... Non!... Il y a un peu de recul. Ce ne sera rien. Surtout pas d'émotion! »

Cette légère aggravation des symptômes s'expliquait si Berthe cachait dans sa vie un secret sentimental et que ce secret fût une romanesque affection pour le visiteur de la veille. La chose ne s'expliquait pas moins si, n'ayant rien à se reprocher, elle appréhendait cependant un renouveau de jalousie chez Couterot. Celui-ci s'était si entièrement repris que cette seconde hypothèse lui vint seule à la pensée. Si le professeur Kraft, au lieu d'être un solide mais massif Badearzt allemand, avait été un subtil

médecin parisien, il aurait discerné un remords dans l'accent avec lequel le mari de sa cliente lui répondait :

— » Elle n'aura pas d'émotion. Docteur, je vous le promets. »

Il n'y avait pas vingt minutes qu'il avait fait cette promesse avec toute l'ardeur de son dévouement pour sa femme, encore avivé de repentir. Après avoir reconduit le docteur, et accompagné Berthe jusqu'à la porte de l'établissement des bains, il s'était assis sur un des bancs du parc, devant la villa, et il s'abandonnait à cette langueur qui suit les trop longues insomnies, quand son attention fut attirée par un petit télégraphiste, en train de musarder, le nez à l'évent, une enveloppe à la main. Il reconnut le garçon qui desservait la maison Hoffmann. Sans trop penser à ce qu'il disait, il l'arrêta et lui demanda en se nommant si ce n'était pas une dépêche pour lui. L'enfant ne fit pas difficulté de lui remettre le télégramme qui portait bien le nom de Coutorot sur l'adresse, mais précédé de Madame.

— « Pourvu que ce ne soit pas quelque mauvaise nouvelle, " se dit Georges. » Il vaut mieux que j'en prenne connaissance d'abord. . . »

Une telle précaution était très naturelle. Mais dans son souci de ne plus montrer de défiance

à la malade, Couterot s'était interdit même ces insignifiantes libertés, comme de regarder la suscription d'une lettre adressée à sa femme, et de -lui demander : « Telle personne vous a écrit, que vous dit-elle?... » Il est vrai qu'une dépêche n'est pas une lettre. Le seul fait qu'elle ait été transmise par un employé qui a pu librement la lire lui enlève ce caractère de secret que le scel du cachet donne au plus simple billet. Après une seconde d'hésitation, Georges allait donc déchirer l'enveloppe, quand une idée le saisit, qui n'était que son trouble de cette jiuit réapparu à la première occasion : « Si cette dépèche était de Fauriel?... » Il demeura une minute peut-être, timide, comme paralysé devant cette subite poussée d'un nouveau soupçon. Cette fois, il lui fut intolérable de ne pas le vérifier, et tout de suite. D'un geste brusque et tremblant, il déchira l'enveloppe. Il crut défaillir en lisant la signature. C'était bien celle de l'homme autour duquel sa jalousie venait de se déchaîner depuis ces dix-huit heures. Le télégramme, daté de Francfort, était libellé ainsi : " Vous serais infiniment reconnaissant envoyer vérifier Hôtel Ritter si n ai pas oublié là carnet croquis. Veuillez excuser extrême indiscrétion, m.ais perte serait tellement importante pour moi que désire mettre toutes chances de mon côté.

Au cas OÙ carnet retrouvé, prière faire envoyer recommandé adresse Paris. Encore excuses. Berner* ciements. Magnifique voyage. Heureux vous avoir revue. Respect et vœux santé meilleure. — Maxime Fauriel. »

Georges lut et relut ces phrases d'une signification si claire. Il connaissait assez le célèbre artiste pour savoir que, venant de lui, cette dépêche n'avait rien que de parfaitement conforme à son caractère. Fauriel a eu beau frayer, grâce à son succès, avec la société la plus élégante, il reste et il restera le bohémien qui a toujours ignoré ce que c'est que de se gêner. Il avait trouvé tout simple, passant à Nauheim, et voyant sur la liste des étrangers le nom d'une femme qu'il connaissait un peu et qu'il savait très malade, d'aller lui rendre visite et prendre de ses nouvelles. C'était là son coin de bonhomie, de cordiale et chaude nature. Il avait trouvé non moins simple, ayant constaté la disparition de son album de poche, de le faire rechercher par Mme Goulerot, au lieu de télégraphier à l'hôtel. C'était le coin de sans-gêne. Puis, en rédigeant sa dépêche, il avait parlé de son voyage, de sa visite de la veille, de ses souhaits pour le complet rétablissement de la malade, pêle-mêle. C'était de nouveau sa bonhomie. N'ayant jamais pensé à faire la cour de Berthe,

dans laquelle il n'avait vu autrefois qu'un portrait possible, — ci, dix mille francs, — comment eût-il deviné Tombrageuse susceptibilité du mari? Par quel don magique de double vue eùt-il aperçu les mots inoffensifs, que traçait sa plume indifférente, cheminant le long du fil du télégraphe et venant frapper dans un esprit tourmenté les touches les plus douloureuses? Ce qui rend les jaloux si misérables, c'est que leur folie repose sur une incontestable vérité : l'infinie souplesse des amants à varier les moyens d'entente. Il est bien rare qu'une correspondance coupable ne soit pas rédigée de manière à prêter aux dénégations les plus spécieuses. La création d'un langage conventionnel est une ruse élémentaire, et c'est un raisonnement élémentaire aussi pour le jaloux que de se dire : « ces phrases ont deux sens. J'en comprends un. Quel est l'autre?... » Était-ce le cas pour celles que Couterot lisait et relisait, en proie à une véritable agonie d'incertitude ? Ces quatre syllabes détestées : « Maxime Fauriel, » rencontrées au bas du télégramme, y avaient suffi.

— " Il y a un premier point à savoir, « finitil par se dire, « l'album de croquis est-il réellement à l'hôtel Ritter? »

Cette vérification, c'étaient trois cents pas à faire. Comme cette courte distance parut grande

à Georges et longue TaUente dans le bureau, tandis que le secrétaire procédait à une enquête dont le résultat négatif ne signifiait rien! Le carnet pouvait avoir été perdu ailleurs et son propriétaire se tromper dans ses suppositions. Pour Couterot la possibilité si simple de cette erreur n'était plus admissible, et, tout en regagnant la villa, il se récitait à mi-voix le texte énigmatique. Il y heurtait, il y meurtrissait sa pensée, et toujours il revenait à la conclusion qui avait été l'aboutissement de toutes ses réflexions de cette nuit : « Non. Berthe n'est pas sa maîtresse ... Si elle l'aimait pourtant ! ... » Pour que Georges se posât une pareille question, même dans ces minutes de désarroi intime, il fallait qu'il eût laissé s'épaissir entre sa femme et lui un étrange brouillard de malentendus. C'est le châtiment de ce crime de lèse-amour qu'est la jalousie. Elle arrive à détruire entre deux êtres qui vivent ensemble ce réciproque abandon grâce auquel l'âme de l'un est transparente à l'autre. Tout dans cette délicate et fine créature démentait cette supposition qu'elle pût nourrir un sentiment romanesque pour cet arriviste aux manières tout ensemble communes et plates, au talent vulgaire et affété, aux ambitions si évidemment grossières qu'était Maxime. Cette idée était folle. Georges cependant la son-

tit entrée en lui à une telle profondeur qu'il comprit que, cette fois, il lutterait en vain contre elle. Il allait lui être impossible, et il s'en rendit compte, de cacher son trouble à Berthe qu'il lui faudrait revoir dans quelques instants, — il regarda sa montre, — un quart d'heure. Le temps du bain était passé. Celui du repos aurait passé bientôt. S'il n'était pas là, comme à l'ordinaire, auprès d'elle, lorsqu'elle retournerait à la villa, elle s'inquiéterait. Il serait donc là. Il lui donnerait la dépêche. Il devrait expliquer pourquoi il en avait pris connaissance. Elle tiendrait le papier entre ses mains. Elle lirait cette phrase qui peut-être pour elle avait une signification tendre... Et lui?... C'est à ce moment, et comme il se figurait cette scène par avance, avec une précision littéralement suppliciante, qu'un projet pointa tout d'un coup dans sa pensée, d'abord incertain et confus, puis plus net et plus net encore... 11 s'entendit lui-même prononcer tout haut :

— « Ah! ce serait le salut. Je saïa-ais... » Et il se mit à se diriger vers sa maison d'un pas rapide. Il ne calculait plus. Il ne raisonnait plus. Il tenait, comme il l'avait dit, un moyen de savoir. Une autre voix tout intérieure, celle de la conscience, parlait en lui. Il se rendait trop compte qu'il n'avait pas le droit de tenter

l'épreuve qu'il venait de concevoir et vers laquelle il se précipitait avec la hâte d'un criminel, en proie à ce foudroiement de la sensation qui donne à certains actes la rapidité, la certitude et presque rinconscicnce des mouvements somnambuliques. Il s'agissait bien d'obéir à l'ordre du médecin maintenant et d'épargner les émotions à la malade ! Gouterot avait oublié qu'elle était malade. Il ne voyait plus en elle qu'une femme qu'il aimait passionnément, des sentiments de laquelle il doutait, et, encore une fois, il allait savoir. Il avait imaginé un de ces pièges, d'une simplicité infaillible et formidable que les jalovix ont le génie de concevoir et l'implacable audace d'exécuter dans les transports de leur féroce passion :

— « Je viens d'apprendre une affreuse nouvelle, 1) dit-il aussitôtentré dans le petit salon où la jeune femme l'attendait, couchée sur sa chaise longue et occupée, comme elle faisait pour tuer le temps, à un ouvrage de broderie qui ne la forçait pas à lever les bras.

— « Tu as l'air en effet tout bouleversé, » répondit-elle.

— il II y a de quoi, » reprit-il, « ce pauvre Maxime Fauriel... "

— «Fauriel?» fit-elle sans que sa voix traduisît le moindre saisissement.

— « Il a eu un terrible accident d'automobile, hier, entre Nauheim et Francfort... »

— " Il est blessé? » demanda-t-elle. Il y avait bien un peu d'inquiétude dans son accent, mais si peu! C'était la simple pitié qui s'éveille chez les plus indifférents devant le malheur humain.

— « Mort ! ... » répondit, osa répondre Georges Couterot, et ses yeux épiaient sur la physionomie de l'innocente une souffrance qui naturellement n'y parut pas.

— « Mort? 55 répéta-t-elle en secouant sa tête avec une grâce triste. « Et hier, il était si gai, si plein de projets! Il me parlait de ses tableaux commencés, de sa candidature à l'Institut. Ce que c'est que de nous!... Mais qu'as-tu, Georges, qu'as-tu? »

Le misérable homme venait, en effet, de se laisser tomber sur une chaise, les mains sur ses yeux, et d'éclater en sanglots. Devant le résultat de son abominable stratagème, tous les fantômes de son insensée jalousie s'évanouissaient, et son honneur se réveillait. Il éprouvait un tel mélange de soulagement et de honte, de délivrance et de remords, que ses nerfs le trahissaient, et, incapable de jouer plus longtemps une comédie dont il sentait à cet instant tout le grotesque et tout l'infâme, il gémissait :

— « Ce que j'ai, mon amie, ma chère, mon

unique amie, j'ai que je suis un malheureux, un indigène! J'ai que je viens d'avoir encore une de mes détestables crises, de te soupçonner, toi, toi, toi !.. . Mais je te jure que c'est pour la dernière fois... Cette visite de cet homme, hier, pendant mon absence... Cette dépêche ensuite, qu'il t'a adressée ce matin... Tu la liras... Tu comprendras... Enfin, j'ai été jaloux, et j'ai voulu savoir si tu t'intéressais à lui, et comment... Alors, j'ai imag^iné de te parler comme j'ai fait... Je t'ai menti.. . Oh ! pardonne-moi!... Tu vois quelle honte j'ai d'avoir cédé à cet ignoble sentiment. Je t'aime, Berthe, je t'aime, et c'est toute l'explication de ma folie. Car j'ai été fou. Je ne le serai plus. Jeté le jure, jamais plus... Mais qu'as-tu toi-même? Berthe, Berthe. Berthe ! . . . »

A mesure que son mari parlait, racontant en phrases entrecoupées l'horrible action qu'il venait de commettre envers elle, le visa^jc de la jeune femme avait exprimé une douleur grandissante. Elle s'était dressée sur son séant, ses grands yeux fixés sur ce bourreau-martyr qui n'avait pas craint, malade comme elle était, de la soumettre à cette sinistre épreuve. De sa bouche entr'ouverte, à qui la respiration semblait manquer, elle dit seulement, avec une voix où passait déjà un râle :

— « Tu as pu me faire cela ! Tu »

Et, portant les mains sur son cœur, qu'une intolérable souffrance poignait tout d'un coup, elle remua les lèvres sans pouvoir articuler la fin de sa phrase. Elle avait pâli affreusement. La terreur de l'agonie subite envahissait ses prunelles qui se révulsèrent. Sa tête se renversa, puis son buste... Elle était morte. Une fois de plus Othello venait, dans son délire, de tuer Desdémona, et d'apprendre, en la tuant, combien il était aimé.

L'automobile s'était arrêté. Les dernières trépidations de la machine se turent, et rien n'annonça plus sa présence dans le chemin creux où il était garé, que la dure clarté de ses lanternes projetée sur les fûts rougeâtres d'un groupe de pins maritimes. De la lourde voiture descendirent un homme et une femme qui s'arrêtèrent un instant pour écouter. Les soupirs du vent dans les branches et le ressac de la mer toute voisine contre les rochers troublaient seuls le vaste silence. Cette nuit de Noël enveloppait ce coin de la côte provençale d'une atmosphère douce comme au printemps et si transparente que les voyageurs pouvaient distinguer, à quelques pas, sous le couvert du bois qui les abritait, les formes fantomatiques des ruines auxquelles cette plage doit son ngm de Pamponiana. Toutes les personnes qui ont visité

Hyères connaissent ce pittoresque monticule où l'avant-dernier duc Je Luynes a commencé des fouilles interrompues par sa mort. Hyères est à quatre kilomètres, Toulon à plus de dix. Des cabanons de planches, rendez-vous des joueurs de boules, et quelques villas espacées le long^ de la route maintiennent là, pendant le jour, une circulation de passants qui cesse vers les huit heures. Il en était plus de onze. Pourtant, comme s'ils n'eussent point été assez sûrs de l'entière solitude, les propriétaires de l'automobile continuèrent de parler à voix basse, quand, après avoir recommandé au chauffeur de les attendre, ils s'enfoncèrent dans le petit bois, tantôt court et dru comme un maquis, tantôt élevé comme une véritable Pinède, qui revêt la pente de ces collines, espèce d'oasis dressée entre Hyères, Toulon et le golfe de Giens. L'action dont ce mystérieux arrêt, à cette heure et dans cet endroit, marquait la première étape, était un de ces sinistres coups de main devant lesquels des gens d'une certaine qualité d'éducation reculent toujours, et T homme qui cheminait ainsi, le h)n.'| d'une route déserle de Provence, par cette nuit de Noël de l'année 1902, portait un nom (jui contrastait singulièrement avec l'aventure à laquelle il se préparait. Il s'appelait le marquis de Rourre et

L'eXLÈVEMENT 155

descendait fort authentiquement d'une des plus nobles familles d'Auvergne. Sa compagne lui avait saisi le bras du geste d'une femme qui ne veut pas laisser échapper un complice dont elle n'est pas sûre. Elle marchait en l'entrainant. De son joli visage tourné vers lui et dont la clarté de la lune sculptait les traits délicats, émanait un passionné désir de suggestion. Elle lui ordonnait de vouloir comme elle, par le regard noir de ses yeux profonds, par le sourire de sa bouche frémissante, par la chaleur de son étreinte, par l'accent de sa voix tentatrice : — « Tu vois bien que tout est pour nous » , disait-elle. « Il fait clair comme en plein jour. Du courage pendant une demi-heure, et la chose est faite... Je t'ai promis d'être aussi bonne pour l'enfant que si j'étais sa mère Je ne t'aurai jamais prouvé davantage combien je t'aime... Car enfin je ne la suis pas, sa mère, et c'est io^^ fils, à elle. Je l'oublierai pour ne me souvenir que de nous... Cet enfant, c'est l'arme certaine, celle qui ne manquera pas son but. . . Ah ! si je pouvais y aller, moi, et l'emporter de ces mains ! . . . J'en aurais la force, je te jure. . . Mais non, il ne me connaît pas. Il crierait, il se débattrait, au lieu que toi... Il t'a encore vu, il n'y a pas un an. Tu es son père. Il te suivra tout naturellement. . . C'est si facile ! . . . »

— « Oui M , répondit M. de Rourre, « si facile... Et c'est si dur!... Rentrer comme un voleur, en me cachant, dans une maison où j'ai vécu comme le maître! Risquer, si un domestique me voit, de me colleter avec lui, d'être arrêté peut-être ignoblement ! Sauter par-dessus des murs, forcer des portes!... Et si Mme de Rourre est là, auprès de l'enfant?... ..

— « Elle n'y sera pas, » interrompit vivement la jeune femme, " tu le sais bien, puisque nous avons choisi cette heure exprès. Elle sera à la messe de minuit, avec tout son monde. Et quand tu la rencontrerais, est-ce que tu n'as pas pour toi un droit sacré, celui de la nature? Encore une fois, es-tu le père? Ton enfant est-il à toi? Tu viens le reprendre, voilà tout... Ce n'est pas un jugement d'un tribunal qui peut prévaloir contre le sang. Pourquoi te l'ont-ils refusé, ce fils? Parce que tu vivais avec moi, et que je suis ta maîtresse. Mais quand ta séparation sera convertie eu divorce, serai-je ta femme, oui ou non? »

— " Tu seras ma femme, " dit-il, en serrant davantage le petit bras qui s'appuyait sur le sien. Il se tut quelques instants. Sans doute, il avait été trop profondément remué par l'évocation de la tragédie qu'il avait réellement vécue :

son mariage avec une jeune fille pieuse de son monde, Mlle Louise d'Avançon, la naissance de son fils Maurice, ses premières infidélités commises pendant la grossesse et les relevailles de la mère, puis sa passion pour celle dont il entendait maintenant les petits pieds fouler les cailloux de la route à côté de lui, la jalousie de sa femme, leurs discussions, ses brutalités jusqu'à la dernière scène de violence devant témoins qui avait abouti au scandale de leur procès en séparation. Par bravade, il avait installé chez lui Julie Cordier. C'était le vrai nom de sa dangereuse maîtresse, plus connue dans les petits théâtres où elle jouait avant leur liaison sous le pseudonyme de Juliette d'Orsay. Cette impudente présence sous le toit conjugal avait été voulue par cette fille. Du premier jour, elle avait jugé son amant comme un de ces personnages faibles sous des apparences énergiques, de qui une diplomatie un peu savante doit tout obtenir. Elle ne prétendait à rien moins qu'à devenir Madame la marquise de Rourre. D'où cet éclat destiné à isoler pour toujours le malheureux homme de son milieu. Elle n'avait pas calculé, croyant M. de Rourre très riche, qu'elle portait un coup terrible à ses propres espérances, en forçant son amant à se compromettre ainsi. Le marquis avait beau-

coup mangé dans sa jeunesse, assuré d'hériter d'un oncle maternel qui n'avait pas d'autre proche parent. Les révélations du procès avaient été cause que le vieux gentilhomme avait changé ses dispositions. Il avait laissé tous ses biens en nue propriété au hls de son indigne neveu et en usufruit à la mère. Pendant que Mme de Rourre voyait cette très grosse fortune s'ajouter à ses (i reprises » et ses revenus monter à plus de cent cinquante mille francs, l'amant de l'ex- Juliette d'Orsay achevait de se ruiner. Sa maitresse lui avait sacrifié son avenir de théâtre. Gomment reconnaître un tel dévouement, sinon par toutes les gâteries de toilette et de luxe? Et François de Rourre avait cherché de l'argent où l'on en trouve à Paris, chez les usuriers, aux tables de baccara, à la Bourse. Cette expédition clandestine, par cette nuit de Noël, était le tragique résultat de ces opérations. Instigué, entraîné, séduit par les conseils de l'aventurière à laquelle il avait lié sa destinée, le malheureux se préparait à enlever son fils. Tout était disposé pour un passage en Amérique avec l'enfant. Il s'agirait alors de vendre à la mère un retour qu'elle paierait certainement très cher. Horrible projet que le séjour de la femme séparée dans une villa un peu isolée des environs d'IIyères favorisait trop bien, et surtout

un petit détail connu du ravisseur, qui avait habité là les premières heures de son mariag^e : le précédent propriétaire avait fait construire datns le parc une chapelle indépendante de la maison. Toutes les probabilités étaient, comme Julie Cordier l'avait cyniquement rappelé, pour que le petit g^arçon fut seul dans sa chambre par cette veille de Noël. Ses cinq ans ne permettaient pas que sa mère lui imposât la fatigue de la messe de minuit. Mais comment le père n'eùt-il pas, même dans sa dégradation, senti ce qu'ajoutait d'ignoble à son guet-apens cette sécurité même, fondée sur la dévotion de sa femme et son souci de la santé de leur fils. Lorsqu'il rompit enfin le silence, ce remords passa dans l'accent avec lequel il releva une des phrases prononcées par l'insinuante et funeste conseillère :

— « Oui, 1) répéta-t-il, « tu seras ma femme. . . Elle m'a défié, hum^ié, ruiné. Je lui ferai cela, qu'elle ne pourra plus porter le nom de son fils sans le partager avec toi... Mais je souffre, c'est vrai, de devoir attendre, de devoir ruser... Il m'est insupportable qu'elle puisse dire que j'ai eu peur d'elle. Et, quand on se cache, on a peur. .. »

— (1 Si tu penses ainsi, repartons, » dit la maîtresse, et elle fit le geste de rebrousser che-

min. Puis, cruelle : « On n'a pas encore oublié la petite d'Orsay aux Variétés et au Palais-Royal. J'y retournerai, c'est bien simple... "

— «Non, » répliqua l'amant passionné. ^Tu ne me quitteras pas. Jamais. Jamais... » Il l'avait saisie dans ses bras. Dans la transparence de cette douce nuit méridionale, cette beauté voluptueuse à laquelle il s'était ensorcelé émut ses sens d'un frisson plus profond. Leurs bouches s'unirent dans un baiser qui rendit à cet homme ég^aré la frénésie de sa résolution première : « Cette fortune était à moi. Elle me l'a volée en me détruisant dans l'esprit de mon oncle. J'en reprendrai ce que je pourrai, et comme je pourrai. Allons. . . »

Et, sans plus échang^er de paroles cette fois, ils se remirent à marcher, lui la conduisant maintenant. Les pins d'Alep se faisaient de plus en plus hauts. Ils projetaient sur la route une ombre plus épaisse que la lune criblait de sa poussière d'argent pâle. Les complices lonfjeaient des enclos où des chiens aboyaient à leur passage. Ils suivaient des sentiers de traverse où ils devaient écarter les branches des arbousiers, des lentisques, des cades, des bruyères, des romarins. Ces arbustes aromatiques mêlaient leurs parfums à la senteur des pins, et les relents de ces collines, où il s'était

T'ENLÊVEMEiNT 161

promené avec sa jeune femme, dans la toute première époque de leur mariag^e, ravivaient chez François de Rourre des souvenirs qui exaspéraient encore sa colère. Enfin, un mur apparut, qui donnait à angfle droit sur une route, en ce moment déserte.

— « C'est là, 1» fit-il en s'arrêtant. ' '

— ail est minuit cinq, " dit Julie, après avoir regardé à la clarté de la lune une montre enchâssée dans son bracelet. «Je t'attends ici. Embrasse-moi, mon amour, et du courag^e, pense que c'est pour ta chère maîtresse que tu vas te battre... Ah! elle devrait t'empêcher de t' exposer ainsi. Si l'on te prenait pour un voleur; si l'on te tirait un coup de fusil?. . . »

— « Aie confiance, » répondit-il brusquement. La féline personne venait d'employer l'argument le plus décisif. Elle avait montré le danger à un homkie de bonne race. Il la serra de nouveau sur son cœur avec emportement, et, d'un bond, il sauta par-dessus le mur en posant son pied sur une grosse pierre placée à cet endroit pour marquer la borne de la propriété. Il ne connaissait que trop bien cette particularité. C'était lui-même qui avait fait réparer cet angle de la clôture, autrefois.

Le parc au centre duquel se trouvait la villa habitée par Mme de Rourre avait été comme découpé à même la forêt qui garnissait la colline. On avait respecté les pins et tracé seulement à travers leurs massifs des allées pour piétons, dont l'entrelacs eût égaré un autre visiteur. Il y avait des escaliers de rocaille à descendre, de véritables rochers à contourner, une pièce d'eau à éviter, amassée derrière un barrage. Le séjour du mari infidèle dans ce bel endroit était trop récent pour qu'il pût se tromper à un seul des aspects de ce labyrinthe. Dix minutes après avoir quitté sa maîtresse, il était devant la maison. Elle se dressait, muette et close, et, nettement, sur le velours du ciel, la lune dessinait la ligne de son originale architecture. Deux terrasses à l'italienne prolongeaient de chaque côté l'unique étage, surmonté d'une tourelle. Des géraniums grimpants et des rosiers Banks revêtaient la façade d'un manteau mouvant (le feuillages et de fleurs. Une seule portion (lu bois a\ait clé dilricliée , colle (|ui

s'étendait devant cette façade. Des palmiers et des yuccas y poussaient en pleine terre. Cette végétation africaine attestait la douceur et la force d'un climat fait à souhait pour y aménager un asile d'amour dans la paix, de bonheur dans la solitude. A travers les palmes dentelées des Phénix et des Jubœas se profilait à cinquante mètres la silhouette de la chapelle et son clocher gothique. Le vitrail de sa fenêtre en rosace était éclairé. François de Rourre put se convaincre, à ce signe, que sa prévision avait deviné juste. On célébrait là un office auquel tous les habitants de la maison devaient assister. Les hurlements d'un chien à la chaîne près de la loge du jardinier, à deux cents pas de la villa même, avaient bien redoublé quand le ravisseur s'était rapproché, mais comme la bête avait été attachée précisément pour que les fidèles de la messe de minuit fussent à l'abri de sa vigilance et que cet aboiement durait depuis une heure déjà, aucune des personnes enfermées en ce moment dans la chapelle n'y avait pris garde. Les deux petits chiens de la marquise avaient été laissés dans la maison, mais au rez-de-chaussée. Ils eussent été enfermés dans la pièce même où il allait pénétrer, que François n'aurait pas reculé davantage. C'étaient deux Kings Charles âgés à présent,

et qui le connaissaient. D'ailleurs il ne se donna pas le temps de supputer les chances favorables ou contraires. Il s'agissait pour lui d'escalader une des terrasses, celle de droite, qui donnait accès, par une porte-fenêtre, dans la chambre de Mme de Rourre. Il était sûr, connaissant les aitres, que la chambre de l'enfant devait être la pièce la plus voisine, qui jadis lui avait servi, à lui, de chambre à coucher. De grosses jarres à huile de forme provençale, transformées en vases à fleurs, où des touffes d'anthémys s'épanouissaient vigoureusement, étaient rangées sous la terrasse. Hissé sur l'une d'elles, François saisit d'une de ses mains un des piliers de la balustrade, de l'autre il empoigna la corniche. Encore un effort, et s'arc-boutant des pieds aux fils de fer auxquels étalent attachées les plantes grimpantes, il parvint à enjamber le balcon.

Jusqu'ici la difficulté avait été toute matérielle. S'ensanglanter les mains à une escalade, s'y. meurtrir les jambes, risquer même, si l'on est aperçu et pris pour un voleur, de recevoir une balle, ce sont des sensations qu'iui homme d'énergie brave aisément. Mais au moment où Trançois de llourre allait forcer la porte-fenétre, il pensa (ju'il pouvait se trouver réellonicnt, comme il l'avait ilit à sa maîtresse avec une

L'ENLÈVEMENT 16r>

appréhension mal dissimulée, en face de sa femme... Son cœur, si calme depuis l'instant où il avait franchi le mur du parc, battait à lui briser la poitrine, tandis qu'il frappait contre le volet verrouillé. Qu'il y eût quelqu'un dans la chambre, cet appel suffisait pour l'attirer vers la fenêtre. Aucun bruit ne vint de la chambre close. François tira violemment à lui un des battants en introduisant ses doig^ts dans l'interstice des lamelles de bois. Il sentit l'espag^nolette intérieure céder sous cette pression désespérée. D'un coup de son poing-, qu'il eut soin d'envelopper d'un mouchoir au préalable, il fit voler en éclats la vitre apparue derrière le volet soulevé. Il put ainsi ouvrir la porte-fenêtre et pénétrer dans la chambre. Elle était vide, puisque ce tapage n'avait provoqué aucun cri. La brutalité de cette effraction avait réveillé dans celui qui la commettait les pires instincts, comme il arrive quand un homme d'un certain rang^ commet des actes dont la honte le déclasse à ses propres yeux. Le grand seigneur, transformé en escarpe, eut devant la réussite de son abominable dessein un accès de joie féroce, qui succéda d'une façon presque spasmodique à son anxiété. Il se mit à rire, en disant à voix haute ces mots qui auraient glacé le sang dans les veines de l'habitante de ce réduit en ce

moment agenouillée dans la chapelle, si elle avait pu les entendre, et voir ce rictus :

— « Cette fois, ça y est. . . »

En même temps, et quoique les rayons de la lune entrés par la porte-fenêtre à moitié ouverte fissent un demi-jour dans la pièce, il tirait de sa poche une petite lampe électrique dont l'éclair lui permit d'aviser un bougeoir qu'il alluma aussitôt. Malgré lui, et dès que la flamme souple eut répandu sa lumière circulaire, il fouilla du regard les recoins de cette chambre dont la physionomie reconnue le fit tressaillir. L'épouse outragée et abandonnée n'y avait rien changé. Il eût été naturel que son ressentiment l'eût conduite à en écarter tous les objets, témoins trop cruellement éloquents d'une union aussi douloureuse qu'elle avait été brève. Mais non. Les meubles étaient demeurés aux mêmes places, la même tapisserie était suspendue dans l'alcôve, où le même lit pré})aré montrait seulement l'oreiller unique de la veuve. Les mêmes tableaux garnissaient les murs. Les mêmes?. . . Pas absolument. Il y en avait un au-dessus de la porte qui ne se trouvait pas là jadis. François de Rourre s'en approcha, le flambeau à la main, comme s'il n'eût pas pu croire à ce qu'il voyait. C'était un portrait de lui que sa femme avait mis à cet endroit. Elle

avait du le faire exécuter, depuis leur séparation, et d'après une photographie. Il s'approcha du bureau à écrire. D'autres photographies de lui s'y trouvaient dans des cadres de cuir que Mme de Rourre emportait avec elle dans ses déplacements. Leur forme l'attestait. L'étonnement infligé au visiteur improvisé de cet asile par ces étranges détails fut si intense que sa main se mit à trembler et qu'il dut reposer le bougeoir. Il était entré dans cette maison, si persuadé que sa femme le haïssait! Elle lui avait montré une telle implacabilité dans leur procès! Pourquoi, alors, ces traces indiscutables d'un souvenir qui eût dû, pour être logique, se traduire par une indulgence, au lieu qu'elle avait été si dure dans sa revendication de leur fils, notamment? Ces images de son mari, partout éparses, semkilaient témoigner qu'elle l'aimait encore — ou qu'elle tenait à ce que l'on crût qu'elle l'aimait encore? — Mais pour qui jouait-elle cette comédie, si c'en était une? Qui tenait-elle à entretenir dans une illusion que tout démentait dans sa conduite, puisqu'elle n'avait jamais saisi une seule occasion de se rapprocher de celui dont elle portait le nom, dont elle gardait jalousement l'enfant? Les juges avaient accordé au père le droit de venir le voir, cet enfant, à des époques déterminées.

Il n'en avait guère profité. C'est qu'à chaque visite, la mère était là, glacée quand il arrivait, glacée quand il partait, gracieuse seulement lorsque INIaurice était entre eux deux. . . Et voici qu'à travers cette levée vertigineuse de pensées qui se faisait dans l'esprit de cet homme immobile et comme sidéré par l'excès de la surprise, une réponse commençait de s'ébaucher à ce « pour qui?... " surgi soudain de tous les recoins de cette chambre. Cette réponse allait se préciser d'une façon plus saisissante encore par un bien simple incident, mais qui devait bouleverser le père jusque dans les dernières fibres de son être.

Il s'était dit, pour secouer la soudaine hypnose dont il se sentait possédé — : « Faisons vite. Julie m'attend... " Cette évocation de la maîtresse dans la chambre à coucher de l'épouse était une révolte de son présent contre son passé, un raccrochement de sa volonté soudain troublée à l'influence qui l'avait comme traîné à cette minute et à cet acte. Il avait repris le bougeoir, et il était entré dans le cabinet de toilette qui donnait accès à l'autre pièce, celle où il était sûr que dormait son fils. Une bûche achevait de se consumer dans la cheminée de ce cabinet, devant laquelle Maurice avait placé son soulier trois heures auparavant, à l'intention du

Bonhomme Noël. A côté de cette chaussure d'enfant, la mère avait déjà disposé les cadeaux qui devaient ég^ayer le réveil du g^arçonnet. Plusieurs paquets étaient là, mystérieusement enveloppés, et, placée à part, une très grande boite qui devait contenir un jouet plus splendide que les autres, à en jug^er par sa dimension. Elle était la seule à porter une inscription que François de Rourre ne put pas ne pas lire : « Pour mon petit Maurice, de la part de son cher papa en voyage... » Les caractères en avaient été tracés en lettres capitales, par qui? sinon la mère, qui avait voulu déguiser son écriture. Tout le secret de la vie actuelle de cette femme malheureuse était dans le sublime et naïf mensonge de cet envoi, au nom du mari coupable — mais c'était le père, le père qui pouvait revenir, le père, de ^ui l'enfant devait ignorer l'abandon, à qui sa place devait être gardée dans ce jeune cœur. Et la mère la lui gardait par une héroïque et tendre fiction dont ce présent de Noël attestait la minutie, comme les portraits de la chambre à coucher en attestaient la persévérance. Le héros imaginaire de ce pieux roman maternel contemplait, les prunelles hagardes, la face convulsée, ce présent fait en son nom, à son insu. Il portait encore sur ses vêtements d'automobiliste, déchirés par

no L'ENLÈVEMENT

places, sur ses mains maculées de rayures saigfnantes, la souillure de son escalade le longf du mur et parmi les clous. Il se regarda dans la glace, il se vit debout, auprès de ce tableau d'intimité familiale. Il vit ce foyer, ce soulier d'enfant, ces objets soigneusement plies, et il se fit l'effet d'un criminel... Ah! que lui importait que Julie attendît maintenant! Qu'elle était loin!... Allait-il vraiment commettre le forfait pour lequel il s'était hasardé jusqu'ici, enlever ce fils dans l'âme duquel la mère entretenait si évidemment un culte pour lui?... L'enlever! Le confier à cette créature qui n'avait jamais eu de lui que ses sens, que le délire d'une passion enivrante mais si basse, si mêlée de chair et de sang!... Pendant quelques instants qui furent bien courts, — mais il en est de certains icius moraux comme de ces ictus physiques dont la convulsion foudroyante ravage toutes les cellules d'un cerveau en quelques secondes, — sa maîtresse et sa vie firent horreur à cet homme, et le « non.. . non. .. " qu'il prononça derechef, à voix haute, n'avait plus rien de commun avec] le (1 ça y est» de son arrivée... La pendule del la pièce où il se trouvait sonna un coup métallique qui le réveilla comme d'un songe. Il put voir que la grosse aiguille était sur le chiffre G. Minuit et demi. . . L'office qui se célébrait dans

L'ENLEVEMENT l"l

la chapelle allait finir... Être surpris ainsi et par sa femme? Cela, jamais!... Légèrement, vivement, sur la pointe des pieds, voilant de sa main la flamme de la bougie, il marcha jusqu'à la chambre où il avait deviné que son fils reposait. Le lit lui apparut et, sur l'oreiller, la tête innocente, avec ses yeux clos, sa bouche ouverte, l'or des boucles éparses. Le souffle régulier de ce charmant être ne se fit pas plus rapide à l'approche du père, qui penché sur ce sommeil effleura de ses lèvres la joue fraîche et rose de l'enfant, — son enfant, — pour qui, grâce à la mère, il n'avait pas encore cessé d'être le grand ami bienfaisant et admiré, le protecteur, le père!... Puis, légèrement, vivement toujours, toujours sur la pointe des pieds, toujours attentif à voiler de sa main la lumière qui eût pu réveiller le dormeur, il revint dans, le cabinet de toilette, dans la chambre à coucher, sur la terrasse... Il écouta... L'office n'était pas entièrement achevé, puisque la chapelle demeurait close, et avec autant de terreur d'être rencontré que s'il ne fût pas parti de cette villa les mains vides, sans avoir exécuté son monstrueux projet, il se suspendit à la balustrade, se laissa tomber dans l'allée et s'enfuit à travers le parc.

— « Seul!... » s'écria Julie, quand son amant eut franchi le mur de clôture et se retrouva devant elle. » Tu n'as pas trouvé la chambre? Il y avait du monde?... Mais comme tu es pâle ! Gomme tu trembles ! Parle, parle ! ... »

— " Allons-nous-en, » dit François de Rourre d'une voix frémissante, sans répondre à cette demande de la fille qui lui avait pris le bras en insistant ;

— « Avoue la vérité. Tu n'as pas osé. Tu as eu peur... » Elle éclata d'un rire strident.

<i Ou bien ta femme. . . »

— « Je te défends de me parler d'elle, » interrompit-il en se dé^ag^eant, et la saisissant à son tour d'une étreinte rude qui lui arracha un petit cri : « Entends-tu, " répéta-t-il, «je le le défends. . . »

Son accent avait été si étrange et son visa.<;c avait pris une expression si sauva^j^c (jue hi maîtresse se tut. Que s'était-il passé dans cette demi-heure qui l'avait changée ainsi? Ils avaient

repris, mais cette fois sans que François de Rourre parût chercher à se dissimuler, le chemin qui devait les ramener vers leur automobile. Au moment où les lanternes apparurent entre les fûts des pins maritimes, elle recommença, d'une voix où frémissait un défi :

— « Tu sais, nous allons rentrer à Marseille. Je ne compte pas traîner dans le Midi... Du moment que l'affaire est manquée, je rentre à Paris. Tu ne t'en prendras qu'à toi, si je refais du théâtre... »

— (i Hé! Tu referas ce que tu voudras, » répliqua-t-il. «Tout m'est ég^al, pourvu que nous nous en allions d'ici, et vite, vite. . . »

Pour la première fois, la maîtresse sentit que l'épouse avait trouvé le moyen d'être plus forte qu'elle dans ce ccclu" d'homme qu'elle avait amené jusqu'au l:)ord du crime. Et, mentalement incapable d'expliquer par d'autres motifs que les plus bas ce revirement qui ruinait un plan de chanta{je lonxjuement caressé, elle g^rommela entre ses dents, comme l'automobile s'ébranlait, un : « Le lâche!.., » que le père de Maurice n'entendit même pas. A travers la glace de la rapide voiture, il regardait les pins de la colline s'éloigner, comme des fantômes, et une détresse infinie lui noyait l'âme, où surgissait cependant un timide espoir. Si sa femme

avait voulu que son enfant continuât de le chérir et de le respecter, était-ce pour le repousser si jamais il revenait?... Revenir? En aurait-il un jour la force? Et tournant les yeux vers sa compagne qui Tétudiait du coin de sa prunelle — comme un félin étudie les mouvements de sa proie — il sentit, avec un frémissement de toute sa chair, qu'il la haïssait autant qu'il l'aimait.

Mme Ligier s'était réveillée bien émue, ce jour-là, qui devait marquer une grande date dans sa vie de veuve et de mère. Il y avait, précisément, deux années qu'elle avait, à trente-trois ans, perdu son mari, enlevé tout jeune, par une pleurésie foudroyante, à une carrière d'avocat d'affaires qui promettait d'être magnifique. 11 y avait six semaines qu'u.n camarade de collège du mort, Georges Foucault, avocat comme lui, et son rival au barreau, mais un rival fraternel, avait osé dire à la jeune femme :

— " Il y a bien longtemps, madame, que j'ai pour vous un sentiment dont je n'ai compris la vraie nature qu'après la disparition de notre pauvre Pierre, et quand vous avez été libre... Je crois vous avoir prouvé mon respect, mon culte pour vous, non seulement par ce silence alors, mais depuis. A cause de vous, je peux vous

l'avouer maintenant, je n'ai rien mis dans ma vie. Vous avez, vous, à votre âge, le droit, le devoir presque, de refaire la vôtre. Ce n'est pas être infidèle au passé que de le traiter comme le passé, avec une piété émue qui n empêche pas d'accepter le présent et de regarder l'avenir... Puis-je espérer, madame, que, sijamais vous vous décidez à recommencer une autre existence, vous penserez que vous avez auprès de vous un ami dévoué, sincère, dont le plus doux rêve serait de se consacrer tout entier à vous?. .. Ah! madame, je vous aime!... C'est la première fois que je me permets de sentir tout haut devant vous... Vous n'avez qu'un mot à prononcer, ce sera la dernière... Mais ne le prononcez pas sans m'avoir fait le crédit de réfléchir... Une affection vraie, comme celle que je vous porte, est

pourtant quelque chose Ne la repoussez pas

tout (le suite... »

— « Refaire ma vie?... «, avait reparti Mme Ligier, la voix trem])lante, les yeux haïsses. La demande de Foucault venait de la remuer jusque dans ses fihrcs les plus intimes. Elle ne voulait pas y répondre directement, incapahlc de prononcer ce mot de refus dont il venait de conjurer la menace, incapahle aussi de dire le <i oui » qu'il implorait sur-le-champ et dès la première minute :

— « Refaire ma vie? » avait-elle répété. Puis le regardant d'un beau regard droit et pourtant déjà triste :

— (i Mais ma vie n'est plus à refaire ! . . . Vous parliez de droit, de devoir... Je ne connais qu'un droit: celui que mes enfants ont sur moi; qu'un devoir : celui que j'ai envers eux. »

— "Hé! ne savez-vouspas qu'eux aussi, je les aime, vos trois enfants?» avait repris Foucault. « Et qui pourrait remplacer leur père auprès d'eux, sinon le compagnon de sa jeunesse qui l'a le mieux connu, qui sait le mieux ses idées, ses goûts, ce qu'il aurait désiré pour sa fille et ses fils?... Ne le sentez-vous pas vous-même, Catherine?... »

Fallait-il que l'évidente émotion de Mme Ligier révélât le secret consentement de son cœur pour qu'il l'appelât de ce prénom, dans les syllabes duquel avaient passé tout son respect et tout son amour? De ses deux mains, il avait saisi les mains tremblantes qui ne s'étaient pas retirées, et son accent s'était fait plus tendre encore, plus passionné, pour implorer :

— « Voulez-vous me permettre de le remplacer, ce père? Voulez-vous être ma femme?... »

— « Laissez-moi!... », avait-elle gémi en trouvant, cette fois, la force de se dégager. Et, avec douleur :

— <i Ne me dites plus rien... En me parlant, vous venez de me faire trop mal... Je ne sais plus. Je ne comprends plus. Je n'y vois pas clair en moi... Ne m'en veuillez pas, » avait-elle continué, bouleversée par l'expression du visage de Foucault, (i Je vous fais souffrir. Ce n'est pas ma faute. Je vous répète qu'en ce moment je ne me comprends pas... Plus tard, nous reprendrons cette conversation... Maintenant, je ne peux pas!.. . »

— (1 J'attendrai votre réponse tant que vous voudrez, )> avait répondu Georges. Puis, démentant aussitôt sa propre promesse et reprenant ces petits doigts de femme dont la fièvre était un aveu, il avaitdit, avec cette insistance tendre des amoureux qui devinent que leur audace ne déplaît point :

— « Si vous ne me répondez pas non dès à présent, c'est que vous entrevoyez cependant une possibilité de me iH''j)ondrc oui. C'est que vous bésitez... Cette bésitation m'est très douce par un côté. Être incertain, c'est espérer... Elle m'est très dure j)ar un autre. Etre incertain, c'est craindre aussi, et, quand on n'est plus tout jeune, ces craintes-là usent tant le cœur!... >'

Il avait montré, en prononçant ces mots, sa lempe encore brune. La (juarauliènie année y mettait déjà (piclques fils d'argent, et Mme Ei-

LE Fir.S 181

gier avait pu lire, clans ses prunelles noires, cet ardent reproche de l'homme (jui commence à mesurer sa part de bonheur ici-bas et qui sait que lesjoies perdues ne se remplacent point.

— >' Oui, 1) avait-il continué, '<je l'attendrai, cette réponse, et tant que vous voudrez. INIais cette attente me sera dure. Ce serait une charité de fixer une limite à ce martyre. J'aurai la force de tout supporter, si je peux avoir devant moi une date fixe, un point vers lequel marcher en me disant : n Ce jour-là, je saurai... » Catherine, choisissez-la vous-même, cette date. Qu'elle soit aussi lointaine qu'il vous conviendra. D'ici là, je m'engage à ne plus vous parler de ce projet qui sera, cependant, mon unique pensée. . . Vous voyez comme je vous suis soumis... Vous, en retour, soyez bonne.. V Donnez-moi une date. Quand me répondrez-vous? »

— il Hé bien! » avait balbutié Mme Ligier d'une voix plus étouffée, a quand mon deuil sera fini, tout à fait fini. . . Alors, je vous répondrai. . . Pas avant, et, puisque vous dites que vous m'aimez, tenez votre parole, et tout de suite, commeje tiendrai la mienne. . .N'insistez plus..."

Foucault avait compris qu'elle était vraie : vraie dans cet engagement de lui répondre, vraie dans son remords de s'abandonner à des rêves d'avenir lorsqu'elle n'avait qu'à se regarder dans

la glace pour que le noir de sa toilette évoquât aussitôt le passé. 11 avait donc obéi à cette supplication, non sans avoir tenté d'enlever toute équivoque à cette promesse en énonçant un chiffre .

— « Alors, ce sera dans six semaines, le 16 avril, » avait-il dit.

Catherine avait incliné la tête, et un silence était tombé entre eux. C'était un 15 avril, vingtdeux mois auparavant, que Pierre Ligier avait été emporté par la mort. C'était le 17 que l'enterrement avait eu lieu, et que le cercueil avait quitté ce même appartement. L'amoureux n'avait pu se retenir de faire en pensée un calcul dont il avait senti la cruauté, à peine échappés ces mots. Une impression identique avait saisi la veuve. Hélas! continuer de vivre, simplement, c'est toujours trahir un peu les morts. " J'ai pourtant été ton ami? Tu as pourtant été ma femme?... » Cette plainte, le fantôme de mari évoqué soudain par ce rappel inconsciemment féroce du jour de son agonie aurait pu la jeter comme un reproche à ces deux êtres, si loyaux tant qu'il avait vécu. Il ne vivait plus, et ils venaient, lui, de tenir, elle, d'écouter des j)ropos d'amour, dont la réalisation était certes permise. Ensuite, l'absent serait plus absent encore, plus abîmé dans l'irrévocable néant!...

Les six semaines avaient passé, et cette impression d'un fantôme tout d'un coup dressé entre l'ancien ami et l'ancienne épouse n'était pas revenue empoisonner leurs tête-à-tète devenus quasi quotidiens. Georges avait eu la prudence de ne plus jamais se permettre la plus légère allusion à cet entretien solennel ni à sa chère espérance. Il avait eu la délicatesse, à l'approche du 15 avril, de quitter Paris, en sorte que Mme Ligier avait pu rendre à la mémoire du père de ses enfants les pieux devoirs imposés par cet anniversaire sans qu'aucun remords se mélangeât à un attendrissement ému, mais déjà si différent de la détresse d'après la catastrophe! Le 16, un billet de Foucault était arrivé, annonçant son retour et sa visite pour le lendemain, Catherine avait lu et relu ce message, encore discret. Entre les lignes, ses doux yeux bleus avaient deviné une nouvelle imploration, si respectueuse toujours, et si pressante. Elle avait, d'un geste involontaire, et qui l'avait surprise elle-même, porté à ses lèvres ce papier que cette écriture rendait vivant pour elle, comme une personne. Elle avait dit tout haut :

— " Oui. Ce sera oui. C'est oui. »

Pourquoi donc se réveillait-elle, dans cette matinée du 17, si troublée, si frémissante? Que

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s'était-il donc passé, entre le moment où sa bouche se posait ainsi sur ce billet de Foucault, et celui où, accoudée sur l'oreiller de son lit, elle regardait, avec des prunelles fixes que la flamme joyeuse de l'espérance n'éclairait plus? Quand sa femme de chambre avait tiré les rideaux et ouvert les volets, un flot de lumière gaie avait envahi l'appartement, il était situé rue Vaneau, et les fenêtres donnaient sur cet immense jardin de l'ambassade d'Autriche qui va de la rue de Varenne à celle de Babylone. L'azur du ciel brillait. Les oiseaux chantaient. Le renouveau des choses s'harmonisait si bien à la situation où se trouvait la jeune femme qu'il semblait que tout son être dût s'épanouir! La robe même, de nuance claire, que la camériste avait apportée, l'invitait à des pensées heureuses. Pourcjuoi son front s'assombrissait-il, à mesure que raiguillc avançait sur le cadran de la pendule? Pourquoi demeurait-elle à songer, au lieu de se lever, comme si elle eût eu peur de ce que cette journée allait lui apporter de redoutable et d'inconnu?

Quand Mme Ligier avait parlé de ses devoirs envers ses enfants, elle n'avait pas tout dit à l'homme qui lui demandait si tendrement, si sérieusement aussi, de remplacer auprès d'eux leur père. Elle ne lui avait pas confessé qu'un de ces enfants, l'aîné, Charles, était pour elle, depuis des mois, le principe d'une appréhension qui touchait sans cesse à la douleur. Jamais le fils et la mère n'avaient échangé une seule parole au sujet de Georges Foucault. Celui-ci tutoyait ce grand garçon qu'il avait vu naître, comme il tutoyait le petit frère, René, et la petite sœur, Hélène. Mais, tandis que les cinq ans du garçonnet et les dix ans de la fillette répondaient à cette affection de l'ami du père mort avec une simplicité de sympathie où il n'y avait place pour aucune ombre, les seize ans de Charles gardaient un je ne sais quoi d'impénétrable et d'hostile dont Foucault paraissait ne pas s'apercevoir. Tout au contraire, il avait, ces derniers temps, redoublé de sollicitude affectueuse envers cet adolescent taciturne et pâle.

Mme Ligler avait bien remarqué ce procédé de Georges à l'égard de son fils. Elle lui en avait su gré, mais en y voyant un sig^ne de plus que son instinct ne la trompait pas; et, par cette gaie matinée de ce jour d'avril, le jour de ses fiançailles, déjà certaines dans sa pensée, le discours qu'elle se prononçait mentalement n'était qu'une prise et une reprise de cette même idée : comment annoncerait-elle à son fils ce mariage avec Foucault?

— « J'aurais dû lui parler, depuis ces six semaines, le sonder... Je n'ai pas pu... Devant lui, c'est comme avec son père auquel il ressemble tant : je me sens nouée, paralysée... Georges a pourtant raison. »

Qu'elle appelât cet homme ainsi dans son cœur, c'était bien la preuve qu'elle l'aimait. Oui. Elle l'aimait, d'un de ces demi-sentiments, hélas ! qui sont les plus douloureux. Ils ont assez de force pour que les combattre nous soit un supplice, pas assez pour que tout cède à leur ivresse souveraine. Et elle continuait :

— « Oui, Georges a raison. J'ai le droit de refaire ma vie. Je ne prends rien à celui qui n'est plus. Je ne prends rien à ces enfants qu'y/ m'a laissés, puisque Georges les aime... Les deux petits sentiront cela, tout naïvement. Charles aussi, quand il aura réfléchi. En ce mo-

ment, il a cette intransig^eance des êtres jeunes qui croient que l'on peut s'immobiliser dans le passé. On ne peut pas... Ah! j'ai eu tort de ne pas lui parler hier... Mais nous étions allés au cimetière. Nous venions de mettre des fleurs sur la tombe de son père. Gomme il l'aimait!... C'est vrai qu'il est devenu un homme, d'un instant à l'autre, par miracle... »

Dans un éclair, elle aperçut dans son souvenir le lit où reposait son mari mort. Elle n'aurait eu qu'à ouvrir la porte pour le revoir réellement dans la chambre qui communiquait avec la sienne. Elle revit le fils aîné, debout, à côté, tenant les mains des deux autres orphelins. Un pli se creusait sur son jeune front qui ne s'était pas effacé depuis ces deux ans. Une résolution s'était fixée autour de^ ses lèvres précocement g^raves qui n'avaient plus jamais ri de ce rire insouciant, privilège heureux de son âge. Certainement, il avait fait, devant ce lit funèbre, un vœu qui expliquait son assiduité à ses devoirs, l'effort visible de son travail. Dans la classe qu'il suivait au lycée Saint-Louis, son rang était monté de mois en mois. 11 était dans les tout premiers, maintenant. Sans aucun doute, il avait pris avec sa conscience l'eng^agement de remplacer auprès des siens le protecteur disparu, d'être le chef du foyer décou-

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