I.K FILS
roniié. Gomment la mère n'eùt-elle pas été touchée de ce naïf roman familial deviné chez son enfant? Comment la femme qui projetait de donner un autre chef à ce foyer n'eiit-elle pas été épouvantée à se raj)peler cette mâle ferveur du premier-né? Et, à l'instant de la résolution suprême, elle luttait contre cette épouvante...
— Il En quoi l'entrée dans notre maison d'un homme de cœur contredirait-elle cette résolution de Charles, s'il l'a vraiment prise? G est dans l'intérêt de son frère et de sa sœur qu'il souhaite si passionnément de devenir quelqu'un. Il sent donc lui-même qu'il leur faut qnelqu un. Ce quelqu'un^ je le leur donne en leur donnant Georges pour second père. . , C'est trop hésiter. .. Tout à l'heure, quand il rentrera du collège, il voudra m'emhrasser comme chaque matin, .le lui parlerai. Je me jure de lui parler... »
Le temps avait passé à travers ce va-et-vient de ses idées, et l'aiguille allait mar(juer dix heures. Encore cinquante minutes, et Charles, qui sortait du lycée à dix heures et demie, serait là. Encore quatre heures, et Georges Foucault apparaîtrait à son tour. Comme il arrive dans ces moments de désarroi intime où les très petites résolutions trompent l'attente, Mme Ligier se fit honte à elle-même de sa paresse. Elle commença de vaquer à sa toilette avec autant i\Q
diligence que si elle eût été pressée par une obligation impérieuse. Elle achevait de passer à son cou la chaîne à laquelle était attachée sa montre, et à ses poignets ses bracelets abandonnés depuis deux ans, lorsqu'un coup frappé à la porte lui fit battre le cœur, en lui annonçant la présence de celui qu'elle ne pouvait pas s'empêcher de considérer comme un juge. Et, cependant, elle n'était pas coupable!... C'était Charles, en effet, qui s'arrêta une seconde, comme saisi, la porte ouverte, au lieu d'entrer.
— « Qu'as-tu ? ') lui demanda-t-elle, toute anxieuse, devant l'expression soudain altérée de son visage.
— « Rien, » répondit-il. « Sur le moment, j'ai été étonné... Je suis si habitué à vous voir en noir... Mais, c'est vrai... Notre deuil est fini... »
Involontairement, la mère se regarda dans la grande glace. Elle vit sa silhouette d'un gris tendre et clair, si joliment harmonisée à ses cheveux blonds, et, par contraste, le costume toujours sévèrement sombre du collégien. Sa voix tremblait pour lui répondre, détournant aussitôt la conversation :
— « Es-tu content de ton professeur, ce malin? Comment était ton devoir.'... »
Et tout bas, elle se disait :
— « J'attendrai encore un peu. Il a été trop ému de me voir ainsi... Après le déjeuner, il sera encore temps... »
Ce qu'il y a de particulièrement poignant dans les drames domestiques, c'est qu'ils se déroulent parmi des occupations si simples, si paisibles, dans un décor tout d'habitudes, à travers cette monotonie des choses que l'argot bourgeois définit par cette expression vulgaire, — mais qu'elle est exacte ! — le train-train de l'existence. Bien que l'avocat eût laissé derrière lui, grâce à d'heureux placements et à une grosse assurance, une fortune considérable, Mme Ligier ne s'était jamais départie, pas plus depuis son veuvage qu'auparavant, de cette surveillance méthodique de sa maison, traditionnelle dans la classe moyenne française. Tout angoissée (ju'elle fût par la perspective de cet entretien avec son fils, maintenant impossible à remettre, elle avait, suivant sa coutume, aussitôt sortie de sa chambre à coucher, commencé
de circuler de pièce en pièce, rangeant ellemême dans le salon un bibelot déplacé, soulevant de ses doigfts fins les feuilles des plantes vertes pour vérifier leur arrosement, donnant, d'un geste attentif, un meilleur pli à un rideau. Elle revenait ainsi par la salle à manger où le domestique achevait de mettre le couvert. Depuis ces deux ans que le chef de famille était mort, la place qu'il occupait à table était toujours restée vide. C'avait été, d'abord, une espèce de piété toute naturelle; et comme, dans les premiers temps, Mme Ligicr ne recevait que des parents très proches, ce rite de deuil s'était maintenu sans difficulté. Elle avait voulu l'interrompre quand elle avait eu à dîner quelques amis, et c'avait été une occasion d'une petite scène avec son fils Charles, justement. Il lui en avait parlé le premier, la veille du jour où ce dîner bien intime devait avoir lieu, lui prouvant ainsi l'obsession de sa pensée :
— « Comme pauvre papa aurait été content, demain, lui qui aimait tant ses amis !... Mais je suis sur qu'il voit de là-haut que nous ne touchons pas à sa place, et que cela le console un peu. C'est comme s'il ne nous avait pas quittés... »
La mère n'avait rien répondu, et la contagion de ce scrupule l'avait empêchée de saisir une
occasion tout indiquée pour modifier une habitude qui décelait une exaltation dans le regret, très différente de ses véritables sentiments. Elle avait donné l'ordre que le siège du mort ne fût pas occupé, à ce premier dîner. Qu<el prétexte trouver, ensuite? Comment interrompre une tradition évidemment de plus en plus sainte pour l'enfant, de plus en plus pénible pour la mère, à mesure que l'image de Foucault s'insinuait davantage dans son cœur? Mais, ce matin, et à si peu de distance de ces nouvelles fiançailles auxquelles elle continuait d'être résolue, l'aspect de ce fauteuil posé devant la nappe blanche lui fut soudain intolérable, d'une manière toute physique. Cette disposition des couverts sur la table, avec ce vide, à l'endroit où le mort s'asseyait autrefois, lui fut un reproche muet contre lequel elle trouva tout d'un coup en elle la force qu'elle allait être ol)ligéo d'avoir, dans quelques instants, contre les reproches parlés de son fils. Dans un de ces élans de volonté spontanés et presque irréfléchis qui sont, dans l'ordre moral, l'équivalent des réflexes dans l'ordre animal, elle dit au domestique :
— (i Louis, vous ne mplliezplus, dorénavani, le fauteuil de Monsieur à table. Vous y mettre/ Mlle Monneron. »
Elle n'eut pas plus tôt donné cet ordre qu'elle
sortit de la pièce, du pas rapide d'une personne qui vient de faire une exécution nécessaire et trop douloureuse, pour y rentrer toute tremblante, une demi-heure plus tard, avec MlleMonneron, l'institutrice, Hélène, René et Charles. De quel visage celui-ci allait-il accepter ce petit coup d'État exécuté par la mère? Oui, bien petit, mais gros de quelle signification ! C'était la première scène de l'acte final : celui qui clorait le veuvage de Mme Ligier. Elle le sentait si bien qu'elle se tenait volontairement en arrière, caressant, de ses mains frémissantes, les anneaux blonds des cheveux de son petit René... Charles s'arrête. Il regarde la table. Il regarde sa mère. Il est devenu tout pâle, puis tout rouge. Mme Ligier le voit, avec un étonnement qui lui met à elle-même le sang aux^oues, se diriger vers la chaise mise à la place autrefois réservée au père. Elle n'a pas le courage de lui répéter, à lui, la phrase qu'elle a dite au domestique, ni d'installer, par ce second coup d'État, l'institutrice sur ce siège, en face d'elle, — le siège du chef, et qui revient de droit à l'aîné. Un détail redouble sa confusion : en prenant de sa main le dossier de la chaise afin de l'écarter pour s'y asseoir, Charles lui a jeté un regard d'une tendresse passionnée. Il a des larmes au bord des yeux, qui ne viennent ni de lindignation, ni de
m- LE FILS
la colère. G est la reconnaissance qui Témeut ainsi. Mais de quoi? De ce qu'il imag^ine, sans soupçonner la réalité. Il ne remarque pas la surprise du domestique, qui consulte du regard sa maîtresse. Il ne fait pas attention que la serviette qu'il déploie n'est pas la sienne. Il croit que sa mère lui a donné cette place à table, avec une intention dans laquelle il voit une réponse à ses doutes les plus intimes. A peine s'il peut manger, tant son cœur palpite, tant sa gorge est serrée. La mère non plus ne peut pas manger. Ce malentendu, provoqué par ellemême, lui apparaît comme une sorte de fatalité, presque une défense du destin. Elle appréhende et elle désire, tout à la fois, la fin de ce repas et les paroles que va lui dire Charles, qu'elle devine, qu'elle lit sur ses lèvres. Le déjeuner finit. Ils ne s'expliquent pas encore. Le jeune homme attend que l'institutrice ait emmené son frère et sa sœur. Enfin, Mlle Monneron et les deux enfants sont partis. La mère et l'aîné sont seuls. Charles prend Mme Ligier dans ses bras, et il lui dit, avec des pleurs qu'il ne cherche plus à réprimer et qui mouillent de leur tiède humidité le visage de la pauvre femme :
— «Oh! merci, maman, merci encore... »
— (i Mais de quoi? " , dit-elle...
— «Oui,» reprend-il sans lui laisser le temps
de continuer. « Merci de m'avoir donné cette place de mon père à table, aujourd liui que nous sortons de deuil... Vous ne savez pas quel bien vous m'avez lait, maman. Ah! il faut que je vous parle en toute franchise, » insiste-t-il. » Depuis quelque temps, j'avais si peur... Oh! pardonne-moi... »
Et, dans ce passage du vous au tu, le violent garçon mettait la sauvage ardeur de sa religion filiale, rassurée, hélas! par une équivoque.
— « Oui, j'avais peur, peur qu'un jour l'idée ne te vînt — tu ne m'en voudras pas si je te dis tout, puisque ce cauchemar est fini — de te remarier... Tu es si jeune, si belle, et j'ai vu trois des mères de me^ camarades, cette année, leur donner un second père... Alors, quand tu m'as mis là, tout à l'heure, en face de toi, à table, j'ai compris que tu avais lu en moi. Tu as voulu me dire : « Remplace-/e vis-à-vis de ta " sœur, de ton frère, de moi... » Le remplacer, lui, si intelligent, si bon, si généreux, je ne pourrais pas. Mais je te jure d'essayer... »
Et, tandis que l'adolescent, si réservé d'habitude, découvrait ainsi, dans un transport de gratitude, la plaie secrète de son cœur, ce culte idolâtre pour son père mort, cette terreur qu'un étranger s'msinuat au loyer, la mère sentait comme un froid de glace se répandre dans ses
veines. L'éclair d'une affreuse évidence lui dévoilait tout l'avenir. Si elle cédait à la passion que le charme épanoui de ses trente-cinq ans avait inspirée à Georges Foucault, si, dans quelques minutes, elle répondait « oui » à sa demande, elle brisait pour toujours avec son fils. Jamais cet enfant, aux sentiments trop intenses et pour qui son père demeurait si vivant, n'admettrait l'intrusion du second mari. L'inévitable conflit était comme symbolisé dans cette humble incident de la place à table. La mère devrait, si elle passait outre à cette révolte de son fils, asseoir le nouveau venu aux repas, en face d'elle, dans ce fauteuil dont Charles s'était emparé avec une si frémissante ferveur pour la mémoire de l'ancien occupant. Elle éprouva soudain qu il lui serait impossible de supporter les yeux du jeune homme, expulsé de ce siège qui était de droit le sien, puisqu'il était 1 aîné, l'héritier du nom, et digne de l'être!... A ce moment, et comme elle se débattait, déchirée ainsi entre l'avenir et le passé, entre ses aspirations de femme amoureuse et ses tendresses de mère, un coup de sonnette, deviné plutôt que perçu à travers les portes, la fit se détacher des bras de son fils qu'elle tenait étroitement serré contre son sein. Elle ne s'était pas trompée. Quelques secondes plus tard, le domestique venait demander si Madame pouvait
recevoir M. Georges Foucault. Charles esquissa le geste de se retirer avec une brusquerie qui, à elle seule, était un aveu.
— " Reste, " lui dit Mme Ligier en lui prenant le bras, impérieusement et douloureusement. Puis, s'adressant au domestique :
— Il Dites à M. Foucault qu'il m'est absolument impossible de le recevoir et que je lui écrirai. «
Et, quand son fils et elle furent de nouveau seuls :
— " Non, " gémit-elle en l'embrassant de nouveau avec emportement, «je ne me remarierai jamais. Je ne vous donnerai pas un autre père. Je ne veux pas que tu souffres par moi. Je ne le veux pas... Vous me suffisez et je vous suffirai. "
Quoique les fibres les plus secrètes de son être lui fissent bien mal, elle n'avait jamais ressenti une joie plus profonde. A voir les yeux de son fils pendant qu'elle lui parlait, elle se rendait compte que l'instinct de cet enfant avait tout compris !
LINDICATRICE
... A Paris, par une douce et tiède aprèsmidi du premier printemps, sous les arcades de la rue de Rivoli, à l'angle de la place où se dresse la statue de Jeanne d'Arc. Il est cinq heures. La foule va et vient le long des devantures, bazar cosmopolite, autour duquel ondoie une mêlée incessamment renouvelée d'automobiles et de fiacres, de bicyclettes et de coupés de maîtres. Cette cohue est si confuse, tant de faces se pressent et se croisent que le plus fin limier de police ne saurait suivre quelqu'un dans cette foule. Yoilà pourquoi Jules Bélière avait fixé ce lieu et cette heure à sa maîtresse. Il était là, contre la vitrine d'un confiseur, occupé en apparence à considérer de grands œufs coloriés qui annonçaient le voisinage de Pâques, et il n'avait de regard que pour l'énorme glace où se reflétaient des centaines de silhouettes mou-
vantes. L'impatience contractait son visage de joli homme. Il avait des traits menus, de larges prunelles brunes sur un teint pâle . Ses lèvres fines , qu'ombrait l'or d'une moustache légère, découvraient des dents d'une blancheur admirable. La sveltesse de ses vingt-cinq ans sauvait l'élégance un peu soulignée de sa mise. C'était celle d'un jeune homme riche et oisif. Mais un je ne sais quoi d'équivoque se dégageait de cette physionomie. Immobile ainsi et aux aguets, l'aventurier transparaissait sous le boulevardier, avec une évidence qui devint effrayante quand Bélière aperçut, dans la glace, l'approche de la personne qu'il attendait. Un frémissement souleva les coins de sa bouche. Il se retourna et, avant d'aborder la jeune femme qui venait à lui, ses yeux plongèrent dans la foule un regard circulaire, dont l'inquiétude cruelle ne ressemblait guère au trouble amoureux appréhendant une curiosité indiscrète, et sa première phrase à la retardataire ne trahissait non plus aucune sorte d'émotion tendre:
— n II y a vingt minutes que je t'attends, Adèle!... Et les mouches P .. . Tu sais ce que je t'ai dit. Si jamais l'on me chauffe, tu seras servie avant... On ne me charrie pas, moi. "
Il avait prononcé d'une voix dure et sourde ces mots de l'argot des voleurs, qui à eux seuls
dénonçaient sa profession. Les amants s'étaient mis à marcher l'un à côté de l'autre sans se donner d'autres signes de reconnaissance.
— « Je ne peux pas faire la femme de chambre, » répondait Adèle, « et aller et venir comme je veux. Ma patronne m'a sonnée quand je sortais... Tiens-tu à ce qu'elle prenne des soupçons?... Et puis, si tu crois que j'ai peur de toi, tu te trompes. C'est le neuvième coup que je monte, pour vous. Ils ont tous réussi, et toujours pour être traitée comme une marmite!... J'en ai assez. Jeté répète, j'en ai assez... »
La malheureuse s'était exaltée en parlant ainsi. Les éclats de sa voix et les véhémences de son g^este firent sans doute peur au bandit.
— « Es-tu gosse, mon amour! ...» dit-il càlinement. Son masque s'était transformé comme son langage. Un charme émanait de lui maintenant qui expliquait trop cet affreux esclavage de complicité. Les lignes délicates du visage d'Adèle, sa façon de porter la toilette démentaient si évidemment cet ignoble rôle d'indicatrice ! C'était le dernier chapitre d'un tragique roman que cette dégradation et d'un roman qui tenait encore au plus intime du cœur de la pauvre femme, car le changement d'accent de son redoutable compagnon la fit tressaillir. Il
continuait : « J'ai eu un moment de colère, c'est vrai. Mais je t'aime. .. J'ai vu queje t'avais fait de la peine et cette colère a passé... SI j'ai peur d'être arrêté à présent, tu ne comprends donc pas que c'est pour toi?... As-tu oublié notre projet de nous en aller tous deux dès que cela sera possible... loin, bien loin?... Tu ne te souviens plus de ce queje t'ai raconté de mes souffrances ni comment je suis prisonnier de cette horrible vie?... Quelles paroles tu as employées, mon Adèle, pour me punir d'un moment d'énervement ! Dis-moi que tu les reg^rettes. . . Dis-le ! » Puis, comme la jeune femme se taisait toujours, il lui prit la main qu'il serra d'une étreinte douce, lui infusant ainsi la sug^gestion de sa volonté. Avec cette espèce de flair animal des hommes qui savent se faire aimer, il comprit que ce pauvre être, dont il sentait depuis quelque temps se réveiller, se débattre la conscience, était toujours à lui. Elle l'avait tant aimé! Il avait exigé d'elle et obtenu tant de sacrifices, depuis l'abandon de son foyer jusqu'à cette aide donnée à ses crimes ! Adèle avait eu la jeunesse que sa jolie et fine physionomie annonçait : elle était la fille de petits bourgeois, d'une parfaite honorabilité. Son père était mort sous-chef dans un ministère. Ellemême avait épousé un commerçant, un M . Baron.
g^ros marchand de toiles de la rue Bertin- Poirée. Disons, non pas pour excuser, mais pour expliquer les aberrations de cette destinée, que ce mari avait été brutal pour sa femme, qu'elle n'avait pas été mère et qu'elle n'avait rien soupçonné du véritable métier de Jules Bélière, alors modeste employé dans une banque, officiellement. Le hasard d'une visite à la campag^ne, chez des amis communs, les avait fait se connaître. Le jeune homme avait raconté à la jeune femme une histoire à moitié vraie : sa vocation d'artiste contrariée. Elle était devenue sa maîtresse. Une dénonciation anonyme, dont Adèle ne devait jamais savoir qu'elle émanait de Jules lui-même, avait averti le mari, qui avait chassé sa femme. Huit jours après, Jules lui annonçait qu'il avait commis un détournement à son bureau et perdu sa place. Soi-disant, il avait volé pour elle. Et elle l'avait cru! En réalité, le scélérat faisait dès lors partie d'une association de malfaiteurs auxquels il fallait des complices femelles pour opérer d'une façon plus sûre. On aura l'idée de la nature de cette complicité quand on saura que le «coup » auquel il avait été fait allusion dans cette conversation des deux amants était le suivant : Adèle s'était placée, par une ag^ence, chez une Américaine, en qualité de femme de chambre,
SOUS un nom supposé, avec des certificats dérobés à une vraie domestique. Le rendez-vous pris sous les arcades de la rue de Rivoli avait pour motif une indication définitive à fournir à Bélière, dit le Fionneur, pour le cambriolage du coffret à bijoux de cette dame. Adèle en était descendue là, en deux années. Quoi d'étonnant si l'indigne amant qui l'avait avilie à ce degré croyait à sa souveraine puissance sur ce cœur faible? Aussi un sourire de triomphe errait-il sur ses lèvres mauvaises, tandis qu'elle répondait :
— (1 C'est moi qui t'aime, Jules. Tu as trop abusé de mes sentiments pour ne pas les connaître. Tu te plains d'être prisonnier de ta vie. Qui nous empêche de nous en aller dès maintenant? Je te l'ai proposé vingt fois. Passons aux États-Unis. Personne ne saura qui nous sommes. Tu travailleras et moi aussi. . . »
— " C'est impossible, " interrompit-il, «en ce moment du moins et tu le sais bien... n
— « Quand alors? " implora-t-elle.
— « Quand notre fortune sera faite, » répliqua-t-il âprement. « Elle peut l'être cette nuit, si cette affaire des bijoux de Mme Risley réussit. As-tu essayé sur la serrure de la boite les doubles clefs que nous avons fait fjibri([uer? »
— « Je les ai essayées, » répondit-elle.
— « Et tu es sûre que le collier de perles y est et qu'elle ne le mettra pas ce soir? «
— a J'en suis sûre. Elle dîne à Neuilly, comme je te l'ai écrit, chez son ancienne institutrice, et elle m'emmène. Nous partirons à sept heures. Voilà ce que je suis venue te dire. Nous ne rentrerons pas avant minuit. Le bon moment, c'est huit heures, huit heures un quart. . . »
— " C'est compris, » repartit le Fionneur. » A huit heures j'arrive à la porte de V Hôtel
Beausiie qui donne sur la rue Saint-Honoré. Si l'on me demande où je vais, je nomme Mme Risley. On me dit qu'elle est dans la succursale, rue de Rivoli. Je prends le passag^e intérieur, le premier couloir à droite. Je monte deux étages. J'arrive devant la porte du 67. Elle n'est pas fermée. Il y a une antichambre, un petit salon. Le coffret à bijoux est dans l'armoire de la chambre à coucher. Tu as mis la clef sous le tapis du lit. C'est bien cela?. . .
— «C'est cela," répondit-elle. Et, tremblante : K Promets-moi... Si tu rencontrais quelqu'un, par exem()le une des filles de l'hôtel... Tu t'en irais. .. Tu trouverais une explication. Tu ne. . .» Et plus bas : « Je ne supporterais pas d'avoir été mêlée à un meurtre... Le reste est déjà si dur... »
— » Sois bien tranquille, » répondit le brigand avec une bonhomie sinistre. « Tu ne risqueras pas d'être encore raccourcie pour cette histoire-là. Tout se passera en douceur. C'est notre manière... Et, d'ailleurs, une supposition que nous ayons un mauvais coup à donner, mon costaud ou moi-même, ce ne serait que pour nous défendre, et nous nous ferions couper le cou sans plus te nommer que tu ne me nommerais, moi, si tu étais prise. Tu me nommerais, moi? Réponds. .. »
— « Jamais, " dit-elle en le reg^ardant avec une expression où se lisait cette fidélité dans le dang^er, honneur dernier des complices d'infamie. Bélière parut éprouver un soulag^ement à cette protestation ainsi provoquée. Puis, comme s'il jugeait qu'un plus long entretien n'aboutirait qu'à éveiller de nouveaux et inutiles scrupules chez une femme déjà lasse de son esclavage, il la quitta brusquement :
— " Je vois au coin de la place deux lascars à têtes de casseroles... Quand le chopin sera fait, il faudra que tu ouvres l'œil et le bon... Mais on s'écrira comme on doit s'écrire... Et cette fois, c'est la dernière affaire... Allons, mon Adèle, un bécot et du courage. . . »
Il l'avait entraînée en parlant ainsi du côté de l'église Saint-Roch, dans la ruelle déserte qui
longe le chœur. Il la prit dans ses bras, d'une vive étreinte. Leurs lèvres s'unirent. Cette caresse de deux secondes suffit pour que la jeune femme, en s'en retournant du côté de la rue Saint-Honoré, sentit courir dans sa chair ce venin de passion qui depuis ces deux mortelles années faisait d'elle la chose de cet Apache élégant, aussi implacable, aussi vil sous son harnais de fils de famille que les souteneurs de barrière avec leurs hautes casquettes, leurs accroche-cœurs et leurs vestes courtes sur leurs pantalons bouffants.
. . .L'indicatrice était à peine rentrée à V Hôtel Beausite et elle n'avait pas eu le temps d'ôter son chapeau, qu'elle entendait sonner le timbre qui faisait communiquer sa chambre et l'appartement de sa maîtresse :
— » Il n'est que cinq heures trois quarts, » se dit- elle en se hâtant... « Madame ne voulait s'habiller qu'à six et demie. Pourvu qu'elle n'ait pas changé d'avis, . . Mon Dieu ! . . . »
Ce fut le cœur étreint par cette anxiété que
la pspudo-camériste se dlrig^ea vers le petit salon où l'attendait cette patronne aupiès de qui elle ne s'était placée que pour la voler. Et maintenant!... Mrs Edith Risley était étendue sur une chaise long^ue dans cette banale pièce d'hôtel que son séjour d'un hiver avait transformée en une espèce de home. Toutes les choses autour d'elle portaient l'empreinte de sa g^racieuse personnalité dont le charme aurait seul expliqué pourquoi la complice de Bélière avait hésité tant de semaines. Edith était de ces Américaines qui semblent apporter dans le raffinement cette volonté que les hommes de leur pays apportent dans la conquête de la tortiuie. Ce n'étaient,* dans ce salon, qu'étoffes anciennes jetées sur les meubles, bibelots de style posés sur les tables. Des orchidées s'échcvelaient dans les vases. Deux tableaux, l'un de Maës, représentant une fillette mangeant une gaufre auprès d'un chat, — l'autre, un hallebardier du Bronzino, étaient posés sur deux chevalets. La dame de cet asile improvisé les avait disputés à coups de chèques dans une vente retentissante, quelques jours auparavant. Des livres anglais et allemands, italiens et français se pressaient dans la bibliothèque. Cet autre signe attestait le cosmopolitisme de cette exquise créature, dont la beauté fragile était comme dévorée
par un excès d'intellig^ence et de sensibilité. Edith Risley était très blonde, d'un blond pâle et cendré. Elle avait des yeux d'un brun clair, dans un teint de fleur, un teint délicat, à peine coloré. A la minute où la femme de chambre entra, elle ressemblait, dans sa robe d'intérieur de souple soie mauve et de dentelles, avec la minceur long^iie de sa taille, ses bras frêles sortant du volant lég^er des manches, ses mains aux doigts fuselés, ses pieds exig^us, à une infante du musée du Prado. Quoique l'on ait beaucoup raillé, et à bon droit, les Américains sur leur snobisme ancestral, il n'en est pas moins vrai qu'un g^rand nombre d'entre eux revendiquent justement des atavismes peu démocratiques. Edith était de son nom de famille une Van Alstyn. Elle descendait d'un émig^ré, venu des Pays-Bas au dix-septième siècle et qui passait pour être le bâtard d'un des derniers g^ouverneurs espagnols. Les amis d'Edith, qui tous avaient, en classiques millionnaires yankees, des galeries regorgeant de chefs-d'œuvre plus ou moins authentiques, l'appelaient volontiers le Velnsquez. Elle était surtout, malgré les bonheurs d'une existence trop comblée, ou peut-être à cause d'eux, une de ces femmes comme il y en a aussi beaucoup outre-mer, qui veulent que toutes les personnes autour d'elles soient aussi
gâtées, aussi comblées qu'elles-mêmes, tant elles sont profondément, intimement kind. Le mot est intraduisible. Il signifie une bonté, une bienveillance plutôt, toujours éveillée, toujours active , qui . va des choses importantes aux petites, qui ne se permet pas un geste trop vif, un son de voix brutal, qui met partout une atmosphère de douceur. Cette grâce du cœur avait été — ô ironie ! — la cause que Mrs Risley avait pris auprès d'elle la maîtresse de l'Apache. Sa maid habituelle, une iVllemande, à son service depuis dix ans, avait été appelée par télégramme auprès de sa mère malade. Mrs Risley, pour donner à cette fille la liberté d'un congé illimité, avait cherché une remplaçante, un peu hâtivement. Adèle s'était présentée sous le nom d'Aurélie Brissaiid, avec les certificats dérobés. L'Américaine l'avait engagée à première vue.
— « Je crois à la sympathie ou à l'antipathie, » disait-elle, «' et j'y cède aveuglément, »
Il y avait tantôt trois mois que cet engagement avait eu lieu, et la femme de chambre arrêtée ainsi avait continué de tant plaire à Mrs Risley, qu'elle projetait de l'emmener en Amérique avec l'autre qu'elle laissait s'attarder dans sa famille. C'était l'une des deux causes de sa prolongation de séjour à elle-même — la
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vente où elle avait acheté les deux tableaux avait été l'autre. Et voici qui paraîtra d'une ironie plus forte encore ! Depuis ces derniers quinze jours, un scrupule tourmentait cette charmante femme au point de lui faire battre à elle aussi le cœur, chaque fois qu'elle revoyait la fausse Aurélie. Gomment lui demanderaitelle d'accepter de devenir seconde femme de chambre après avoir rempli les fonctions de première si parfaitement — et cela sans la froisser? L'Allemande annonçait son très prochain retour, et Mrs Rrsley en était à n'avoir pas encore osé aborder ce sujet avec la remplaçante, tant elle s'en croyait déjà aimée. Elle ne se trompait pas tout à fait. Si l'abominable Jules Bélière avait observé, depuis quelques semaines, un secret changement dans sa complice, une irrésistible gratitude pour la patronne y entrait pour beaucoup. Si, depuis des semaines, Adèle imaginait sans cesse un prétexte nouveau pour reculer l'instant du « coup " projeté, c'est que les procédés toujours plus caressants, toujours plus doux de l'Américaine allaient réveiller sans cesse de nouveaux remords dans la conscience de la petite bourgeoise devenue la chienne de chasse d'une bande de voleurs. Ces remords n'avaient pas été assez puissants pour avoir raison du
funeste amour qui la liait au brigand, puisqu'elle s'était enfin décidée à tout org^aniser pour le cambriolag^e de ce soir. Elle l'avait fait, dans ces dernières ving^t-quatre heures, avec une véritable fièvre, sur une menace de Bélière. Il avait dit : " Je vais ju'endre une chambre dans l'hôtel. Ce sera plus sur. » L'éclair de son regard avait été trop aigu. Adèle avait pris peur. On a vu par quel procédé elle avait cru pouvoir s'arranger pour que sa maîtresse fût loin pendant que le vol aurait lieu. Elle avait pensé l'assurer du moins contre un autre dang^er. A l'appel du timbre, elle avait eu un pressentiment que ce calcul allait être déjoué. Qu'on juge de son saisissement épouvanté, lorsque, arrivée dans le salon, l'autre l'accueillit par ces paroles :
— « Je ne sortirai pas ce soir, ma pauvre Aurélic. iMme Renaud (c'était le nom de la vieille institutrice chez laquelle Edith avait passé deux ans quand elle en avait quatorze), Mme Renaud me télégraphie qu'elle est souffrante. Moi aussi j'avais un peu de migraine... Je dinerai dans mon salon, tout simplement. . . ">
Sur le moment, Adèle ne répondit pas. Une vision venait de surgir devant elle : la porte qui donnait accès dans la chambre à côté s'ontr'ouvrant et le voleur entrant, persuadé que l'ap-
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parlement était vide. Mrs Risley entendrait du bruit, elle irait ref}arder. Et alors?... Alors, ou bien elle avait le temps d appeler et Jules était perdu, ou bien... ou bien, il tuerait... Dans deux heures, cette vision serait une réalité. Le cœur de la femme de chambre se serra d'une telle force qu'elle pâlit et se mit à trembler. La maîtresse, qu'avaient déjà surprise son extraordinaire immobilité et son silence, ne put pas ne pas remarquer cette pâleur.
— « Mais, qu'avez-vous\ Aurélie?» demandât-elle. « On dirait que vous vous trouvez mal ! . . . »
Elle s'était levée de sa chaise longue pour aller vers Adèle, qui l'arrêta d'un g^este :
— « Ce n'est rien, madame. C'est un tout petit étourdissement. Il est déjà passé. »
— " Il y a déjà plusieurs jours que je vous trouve singulière, 1» reprit Mrs Risley. «Quelque chose vous déplaît dans mon service? » insistat-elle, avec cette voix amie qu'elle avait si naturellement et qui était comme un « toucher » à peine appuyé, quasi craintif. On eût dit qu'elle avait peur de faire de la peine à ceux auxquels elle parlait ainsi, et elle continua : a J'en serais bien ennuyée. J'ai été si contente de vous, que je pensais ces temps derniers à V0U8 faire une proposition. Vous m'avez dit
que VOS parents n'avaient que vous et votre sœur. Croyez-vous qu'ils répugneraient à vous laisser aller en Amérique?... »
— " En Amérique? « répéta la complice de Jules Bélière. « Madame voudrait... »
— " Vous emmener avec moi? Oui. » Et, rougissante : <i II y a une légère difficulté à cela, et c'est ce qui m'a fait beaucoup hésiter à vous en parler... Répondez-moi franchement : vous êtes bien sûre que je ne voudrais pour rien au monde vous froisser?. . . »
— "Oh, madame!... » fit Adèle. «Madame n'a toujours été que trop bonne pour moi, que trop indulgente. . . »
— «Vous le méritez, » répondit la maîtresse. « Que serais-je devenue sans vous, ces moisci? » Et, avec plus d'embarras encore et de timidité : « Mais vous devez comprendre que l'on n'a pas vécu des années avec une femme de chambre sans s'y attacher et que je ne puisse pas quitter ma vieille Millier. . . Elle va revenir... J'ai reçu une lettre d'elle, avant-hier... C'est vrai qu'elle commence à être vraiment vieille et qu'elle aurait besoin de (|uelqu'un pour l'aider. . . C'est un peu au-dessous de vous, d'être seconde... 8i je vous offrais pourtant cette place chez moi en vous donnant les mêmes gages, avec la promesse qu'un jour
VOUS succéderez à Millier, accepteriez-vous? » Il y avait, dans l'espèce d'imploration avec laquelle cette femme si riche formulait cette offre à une inférieure, une grâce de cœur étranglement touchante. Un si puissant effluve de bonté émanait d'elle que cette très petite chose, un peu enfantine, en prenait une véritable noblesse. C'était une humble charité, mais qui révélait de si riches trésors de sensibilité, une si humaine façon de comprendre et de pratiquer les rapports avec les déshérités de l'existence! Adèle, qui s'était tant meurtrie depuis ces deux années aux brutalités du monde abject où la faisait vivre son indigne liaison, éprouva de nouveau l'émotion si souvent ressentie depuis qu'elle se mouvait dans le cercle d'influence de cette charmante âme : une honte affreuse de lui mentir, et cette honte se doublait en ce moment d'un sursaut de remords plus intolérable encore. Le contraste entre cette offre et les discours de son amant tout à l'heure était trop fort. Elle regardait presque avec égarement cet être si frêle, si bon, si tendre, qui allait dans quelques instants, et par sa trahison, être la victime d'un hideux guet-apens, qui sait? d'un assassinat, et elle s'écoutait balbutier des phrases incohérentes :
— « Madame est si bonne. . . Je remercie Ma-
dame de sa bienveillance pour moi... Madame comprendra aussi que je ne peux pas répondre comme cela... Le service de Madame a été si facile toujours... Comment Madame peut-elle penser que je serais froissée qu'elle ne veuille pas sacrifier son ancienne femme de chambre à une nouvelle?... Première ou seconde, auprès de Madame, je serais toujours bien... Mais. .. »
— " Mais vous ne voulez pas vous décider sans avoir parlé à vos |iarents. . . » reprit Mrs Ri.sley. " Et ce n'est pas moi qui vous donnerai tort. Où je vous donne tort en revanche, » ajouta-t-clle, « c'est quand vous faites des mystères avec moi comme maintenant... » Elle insista avec un sourire d'affectueuse malice, sur un geste que son interlocutrice n'avait pu réprimer : Il Oui, c'était la fête de votre mère aujourd'hui, la Sainte-Emilie... » Adèle se souvenait à peine d'avoir, en parlant à Mrs Hisley, donné ce prénom à cette mère imaj^yinairc ! a Pourquoi ne me l'avez-vous pas rappelé? Je vous aurais dit plus tôt de prendre votre soirée et d'aller la passer auprès des vôtres... Allons, ne soyez plus triste. Vous ave/ encore le temps, si vous partez tout de suite, d'arriver chez votre sœur pour le diner. . . D'ici à (Jrcnollc il n'y a pas si loin, et je n'ai aucun besoin de vous avant
onze heures. Dites-moi seulement que vous êtes contente. . . "
— (I Oh! marlame, très contente... » La femme de chambre prononça ce remerciement d'une voix si basse que la maîtresse l'entendit à peine, et elle s'échappa du salon pour cacher les larmes qui lui venaient au bord des yeux.
— « Gomme ces filles du peuple sont sensibles! » se dit Mrs Risley demeurée seule. « J'ai deviné. C'était l'idée de diçtte fête passée ainsi qui la rendait triste. Quel bonheur que j'aie regardé le calendrier et que j'aie remarqué le nom de la sainte du jour ! . . . »
... Deux heures ont passé. Il va en être huit. Adèle Baron est toujours dans sa chambre, assise sur la chaise où elle s'est laissée tomber au sortir de cette conversation. Oui, ces deux heures ont passé ainsi, sans qu'elle s'en doute, dans la tourmente de trop de sentiments contradictoires : — la reconnaissance passionnée d'un cœur qui vaut mieux que sa vie et qui, pour la première fois, vient d'être traité comme il eût
voulu mériter d'être traité toujours ; — l'ardeur d'un amour encore accru par la complicité dans le crime et par le commun avilissement; — la terreur de l'événement tout proche et la fièvre de l'incertitude... Que faire"? Où retrouver Jules, maintenant? Aller l'attendre sur le trottoir, devant l'hôtel, pour l'empêcher d'entrer, en l'avertissant que le projet de Mrs Risley a changé? C'avait été la première pensée d'Adèle. Et le profil du Fionneur s'était dessiné devant son esprit, si dur, si défiant, avec ce rejjard froid, chargé de menaces. Jl ne la croirait pas. Il voudrait passer outre, monter, vérifier par luimême... Essaierait-elle de l'arrêter? Elle avait distinctement aperçu cette scène : Jules la repoussant, la frappant peut-être, les passants attroupés, un sergent de ville s'interposant, la conduite au poste. Et sa moelle s'était glacée dans ses os à l'idée de l'arrestation, alors qu'elle savait la police déjà en éveil sur les agissements de leur bande. — IN on. jNoii. Ce moyen n'était pas possible... Si elle restait dans l'hôtel tout simplement et qu'elle guettât dans le couloir 1 arrivée du malfaiteur? Une dispute entre eux serait impossible là. Trop de personnes traversaient les corridors. " Oui, » s'était-elle dil, " c est la chose à faire. » Et puis une autre épouvante l'avait saisie, non plus des violences
de son amant, mais de sa propre faiblesse. Une autre image avait surgi dans son cerveau : celle de cet amant, non plus cruel, non plus menaçant, mais tendre. S'il lui demandait de le recevoir dans sa chambre, de le cacher, pour tenter ensuite, dans la nuit, le cambriolage projeté? S'il exigeait d'elle, puisqu'il était là, tout placé pour les emporter, qu'elle volât les perles elle-même? Il s'en irait avec ce butin, sans qu'on pût la convaincre, »elle, d'y avoir participé... Oui. Mais faire cela, elle, de ses mains, à cette personne qui venait de nouveau lui montrer cette affectueuse sollicitude?... Non! non! Et encore non!... Quoi alors? Adèle avait mis ses coudes sur une table, sa tête dans ses doigts et elle s'abîmait dans cette méditation affolée, lorsque la pendule de la cheminée ayant sonné huit heures, elle se leva brusquement. Il ne s'agissait plus d'atermoiements. D'une minute à l'autre, Jules pouvait être là.
Dans cette crise de suprême détresse, une idée, à laquelle l'infortunée n'avait pas songé, apparut soudain devant son esprit, et aussitôt les forces intimes de cette àme malheureuse se précipitèrent vers ce projet, qui n'était que son émotion attendrie de tout à l'heure mise en acte. Gomment n'y avait-elle pas pensé plus tôt?... C'était à Mme Risley qu'il fallait aller,
oui, à Mme Risley, et tout lui dire, en lui demandant qu'elle ne dénonçât pas le {juetapens dont elle avait manqué être la victime et dont elle serait sauvée et pour toujours! Elle était si g-énéreuse qu'elle ne voudrait pas faire arrêter la complice de Jules Bélière après cet aveu, ni Jules Bélière, puisque la dénonciation du bandit supposait celle de l'indicatrice... Mais parler, mais dire en face à cette bienfaitrice le détail de l'infâme machination qui avait fait d'elle une femme de chambre, et pourquoi? Ah! Quelle honte!... Une minute, cette impression fut la plus forte. Adèle prononça le : « Non! Non! » qu'elle avait jeté déjà à ses précédents projets. .. Et tout de suite elle y répondit par un : u Hé bien! si ! » crié à haute voix. L'ancien cœur de la bourjjeoise élevée pour être une honnête femme s'était réveillé, et elle trouvait dans cet excès d'humiliation cette souffrance expiatoire qui devient un besoin presque physique quand nous avons cessé de nous estimer... (i Que ce sera dur! » g-émit-ellc encore, et tout haut de nouveau : » Tant mieux!... » Haletante, elle s'élança hors de sa chambre. Elle courait pour ne pas se donner le temps de rélléchir... Et déjà elle avait frappé à la porte du salon. Dieu! Que la douce voix qui lui ré|)ondit " Entrez. . . » lui fit mal à entendre ! Mrs Risley
était toujours étendue sur la chaise lon^s^ue. Elle avait auprès d'elle, sur une petite table, les restes de son Irug^al repas : une soupière d'argent avec un peu de consommé et des raisins sur un plateau... A la vue de sa femme de chambre — et en proie à quelle agitation! — elle poussa un léger cri de surprise :
— "Vous êtes déjà revenue, Aurélie?... Que se passe-t-il? »
— (i II se passe que j^ vous ai trompée, madame, que je ne suis pas une femme de chambre, que je ne m'appelle pas Aurélie, que je suis la maîtresse d'un voleur qui, dans cinq minutes peut-être, entrera ici... Il se passe que j'ai fait faire une fausse clef pour ouvrir votre coffret à bijoux, qu'il sait où sont vos perles... Il se passe que je ne peux pas supporter l'idée que cette chose ait lieu, après que vous m'avez traitée si délicatement, si généreusement, là encore tout à l'heure. . . Ah ! n'appelez pas!... » Mrs Rislev s'était levée, en effet, tandis qu'Adèle lui parlait, d Vous n'avez rien à craindre de moi, vous le voyez bien... Et lui... Ah! lui! je ne peux pas l'avoir livré. . Je ne peux pas.. Fermez seulement les portes à clef, avec le verrou en dedans. . . S'il veut entrer, il lui faudra appuyer sur le battant... Vous parlerez. . . Il saura que vous n'êtes pas sortie. . .
Il s'en ira. . . S'il ne s'en va pas, alors vous vous échapperez par l'autre pièce. Vous irez chercher du secours. . . Tenez. Laissez-moi faire. . . » Rapidement, le geste suivant les paroles, Adèle avait couru vers la porte de l'antichambre. Elle l'avait fermée en effet de deux tours de clef, puis elle avait poussé la gâchette du verrou intérieur. Non moins rapidement, elle avait passé dans la chambre à coucher et exécuté la même opération. Une porte donnait, de la salle de bains attenante, sur l'escalier de service. Elle la verrouilla de même. Ensuite, elle revint auprès de l'Américaine, qui demeurait paralysée de surprise devant cette scène d'une effrayante signification dans sa hâte silencieuse. Comme les deux femmes se tenaient ainsi, l'une près de l'autre, et avant qu'elles n'eussent repris assez de force, dans leur trouble respectif, pour recommencer de se parler, un bruit venu de l'antichambre les fit tressaillir jusque dans la fibre la plus secrète de leur être. Une main tournait le bouton de cette porte. La résistance inattendue de la serrure étonna le malfaiteur qui secoua le battant, mais d'une pression encore faible.
— (I Parlez, madame, parlez!... » supplia Adèle à voix basse.
— « Qui est là? » cria Mrs Risley. Sa voix
déjà ne tremblait plus. Elle se retrouvait la fille d une race d'énerg^ie en présence d'un danger réel « Oui, » répéta-t-elle plus haut, " qui est là? » Et marchant hors du salon, vers la porte. « Si vous ne répondez j)as, je sonne. . . »
Elle avait tendu son oreille en menaçant ainsi. Elle perçut distinctement le souffle qui trahissait le battement de cœur du bandit. Elle eut le courage de mettre elle-même la main sur la poignée et de tournercomme si elle se préparait à ouvrir. Un bruit de pas qui s'étouffaient sur le tapis lui apprit que l'homme s'éloignait.
— « Il est parti, » dit-elle. « Je vais sonner maintenant et prévenir que quelqu'un a voulu entrer dans la chambre, pour qu'on place un gardien cette nuit dans le corridor. . . Et vous, » ajouta-t-elle, en prenant la main de sa compagne, (1 je veux que vous ne me quittiez pas maintenant. Il faut que vous me racontiez votre vie. Je veux tout savoir, tout. . . »
. . . Au lendemain de cette aventure, Mrs Risley se réveilla tard. Elle s'était endormie vers
aâ6 L'INDICATRICE
quatre heures du matin, après une longue conversation avec la misérable femme, à laquelle elle devait de ne pas avoir été assassinée par le cambrioleur. La confession d'Adèle, faite à travers des sanglots, l'avait touchée à une telle profondeur qu'elle lui avait dit, en proie à cette ivresse de la pitié, naturelle aux âmes généreuses :
— « Vous m'avez sauvée de cet homme, et moi je vous en sauverai à mon tour. Je vous g^arde. Vous viendrez avec moi en Amérique. Vous changerez de nom encore. Il ne vous suivra pas et vous referez votre existence. »
Adèle avait répondu à cette offre par des larmes versées à genoux, les lèvres sur la main de celle qui lui représentait dans son abime le salut inespéré, unique, surnaturel. Il avait été entendu qu'elle continuerait son service, sans plus sortir de l'hôtel, jusqu'à l'arrivée de la femme de chambre allemande, et qu'alors elle irait en avant à Liverpool attendre Mrs Hisley. L'on juge de l'étonnemeut de celle-ci quand, à ce réveil, elle eut pressé en vain à trois reprises sur le bouton qui correspondait avec la pièce où dormait Adèle ! Elle se décide à sonner la femme de chambre de l'étage. Cette fille va savoir pourquoi l'autre n'a pas répondu et revient dire qu'elle a trouvé la chambre vide
et, sur la table, une lettre au nom de Mme Risley. Une lettre? Non. Quelques lignes tracées fiévreusement :
« Madame, pardonnez -moi. Je sens que je " ne peux pas quitter cet homme. Je sens que <i je ne peux pas vivre sans lui. J'ai pu agir hier « comme j'ai agi, parce que vous m'aviez pris « le cœur. Maintenant, je le regrette presque, « tant j'ai peur qu'il ne Quille plus de moi « après cela. Vous voyez que je ne suis pas ce " que vous croyez. Je ne suis pas bonne. Je « suis, je serai ce qu'il veut que je sois. C'est « mon destin. En essayant de concevoir une « nouvelle existence loin de lui j'ai éprouvé le Il froid de la mort. Adieu, madame. Je vous « demande de faire plier mes effets dans ma « malle et de faire déposer cette malle à mon « nom d'Aurélie chez le concierge. Je sais que a vous ne chercherez pas à me faire arrêter ni « à me faire suivre, quand je viendrai prendre « les choses. Si vous mettez votre portrait dans « la malle, vous serez, une fois de plus, très « bonne pour votre servante reconnaissante, (i mais qui ne peut plus se reprendre,
« Adèle. »
Cette anecdote, où les curieux de nature humaine retrouveront un étrange exemple, après
tant d'autres, des inexplicables détours du cœur, a son épilogue : Mrs Risley a naturellement fait faire la malle demandée. Elle y a mis son portrait et, dans une enveloppe, cinq billets de mille francs. Ceux qui la connaissent la reconnaîtront à ce trait. Mais reconnaîtrontils l'indicatrice des voleurs, la maîtresse d'un apache professionnel, dans cet autre trait? Adèle a renvoyé les cinq mille francs sous la même enveloppe. Ce désintéressement dans une telle fange — et si complaisamment acceptée, puisqu'il n'a tenu qu'à elle d'en sortir — s'accorde pourtant bien avec le remords, qui lui a rendu insupportable un crime commis contre sa bienfaitrice. C'est le cas de dire, avec Molière : « Où diable la délicatesse va-t-elle se nicher '' "
Cette histoire fut raconi^e devant moi, voici bien des années, à la table hospitalière d'une excellente femme, morte aujourd'hui, et dont c'était la passion de traiter la littérature grande et petite, l'Académie et la Bohême, les triomphateurs de la Comédie-Française et ceux du Théâtre-Libre, les auteurs à gros tirages et les raffinés à plaquettes sur papier de Chine. Ces messieurs se pressaient à ses succulents dîners, et ils drapaient la patronne dès l'escalier. Les Parisiens de 1880 — c'était hier et qu'il en reste peu! — la reconnaîtront à ce détail : elle servit de modèle ou soi-disant, à une pièce fort malicieuse, qui eut son heure de vogue. En réalité, cette émule attardée de Mme Geoffrin était une personne d'un cœur très chaud et d'infiniment d'esprit. Elle en fit preuve dans la circonstance en demandant au dramaturge en question :
— " Puisque vous vouliez peindre un salon
littéraire, pourquoi n'avez-vous pas choisi le mien?. . . »
Avec cela elle avait un pittoresque de grande bourgeoise, peu commun chez les amphytrionnes de sa sorte. Je la vois encore, avec son visage de commère de l'ancien répertoire, et ses yeux brûlants d'intelligence, s'asseoir à sa table et installer devant elle une grosse sonnette. Elle la saisissait à pleines mains et la secouait comme un bourdon, quand un convive de marque allait parler. Une légende prétendait qu'un jour un mauvais plaisant lui avait fait la farce de répondre, après l'avoir invitée par sa mimique à imposer ainsi le silence :
— « Oh! madame, ce n'était pas la peine. Je voulais simplement redemander des épinards. »
Une autre de ses habitudes consistait à poser au commencement du dincr des thèmes sur lesquels la conversation devait s'exercer, d'où cette autre légende, aussi peu exacte que la précédente :
— " Que pensez-vous de l'inceste?» auraitelle demandé à un illustre romancier.
— " Mon Dieu! madame, je ne m'étais préparé aujourd'hui que stir l'adultère. . . »
Le mot est gai. Encore un coup, il n'a jamai.s été prononcé. Les sujets imaginés par cette
affamée de causerie étaient moins ^ suggestifs » , comme on dit aujourd'hui. Us se ressentaient, hélas! du pédantisme de l'époque. On en jugera par celui qui servit d'occasion à l'anecdote que je vais rapporter : La moralité de La Fontaine! Mânes de Ghamfort et de Rivarol, du prince de Ligne et de Boufflers, de tous les conversation* nistes délicats du dix-huitièrne siècle, frémissez d'horreur! Le choix était une flatterie pour un Universitaire récemment reçu sous la Coupole. Vous devinez la suite des propos : convient-il de mettre les fables du Bonhomme entre les mains des enfants? Et les érudits de citer Jean- Jacques... N'y a-t-il pas une leçon d'égoïsme dans la Cigale et la Fourmi, de brutalité dans le Loup et l' Agneau, de désenchantement dans les Animaux malades de la peste?... Et d'autres érudits de citer Kant et i Impératif catégorique pour flétrir ce vers, autour duquel finit par se concentrer le débat :
Et c'est double plaisir de tromper un trompeur.
Bref, ce dîner des célébrités parisiennes eût tourné comme tant d'autres à la conférence sorbonnique, n'eût été l'intervention — faut-il le dire? — d'un coulissier, invité là, bien par hasard, et qui parla comme il suit, ou à peu près. De cette discussion, je n'ai retenu que son
récit. Tant il est vrai que vingt théories n'ont jamais valu un petit fait.
... « Me permettrez-vous, madame, de vous soumettre une aventure à laquelle je me suis trouvé mêlé, et à vous, cher maître? » — Il s'était tourné vers le héros de cette académique agape. Puis, sur un geste d'acquiescement, souligné encore par un coup de la sonnette : » Gela se passait à Nice, l'hiver dernier, dans un grand cercle de là-bas. Quand j'y arrivai, il n'était question que de la veine insolente d'un prince Russe en train de gagner une fortune au baccara. Il avait levé — c'est l'argot du lieu — plus d'un demi-million aux membres du Club. Aussi les visages étaient-ils mornes autour du tapis vert, malgré le beau temps et le Carnaval. Non. Pas tous. Assis au milieu de ces pontes infortunés, un certain personnage me frappa dès le premier soir où j'assistai à cette fabuleuse partie, par une joie mal dissimulée. C'était et c'est encore un des citoyens brillants de cette Cosmopolis errante qui se promène, suivant les mois, d'Aix-les-Bains à Saint-Moritz, de Londres à Rome, de Biarritz à Paris, du Caire à Monaco, enfin dans toutes les villes de plaisir où il y a une saison, autant dire des dîners fins, du luxe élégant, de la société galante et du jeu. Pour-
quoi ne vous nommerais-je pas le monsieur? Il s'appelle Bobert Darsy, très authentiquement, paraît-il, pour la joie de ceux qui croient à la prédestination des noms. Robert Darsy? Gela ne vous a-t-il pas un air de scandale et d'élégance? Quel pseudonyme d'escroc du monde, avec la sonorité de l'ensemble, l'équivoque du Da, qui invite à l'apostrophe, l'aristocratie de l'/grec! Et l'homme a la physionomie de l'emploi. Pas d'âge. Entre trente-cinq très usés et cinquantecinq très conservés. Un masque flétri, maigre et arrogant de grand seigneur... ou d'enfonceur. Une politesse de diplomate... ou d'aigrefin. Mais je ne tiens pas à vous intriguer. Sachez donc que le métier de ce dilettante de la haute vie est tout bonnement l'usure. Darsy est une variété très moderne de cette espèce, immortelle comme la prodigalité et l'imprévoyance : le prêteur à quinze, à vingt, à soixante et au delà. Chez lui, la hideuse profession est si bien dissimulée sous le plastron à perles du viveur, que, même avertis, quand vous le rencontrerez, vous n'y croirez pas tout à fait. Vous vous direz ce que je me disais ce soir-là, en le regardant avancer d'un geste indifférent de modestes louis que les « abatages " du banquier ratissaient les uns après les autres :
— " C'est drôle!... Un vieux routier de
casinos comme ce Darsy qui s'obstine à jouer contre une pareille veine ! Et Ton raconte qu'il prête à la petite semaine... C'est un snoh, voilà tout, et qui veut pouvoir parader demain devant des badauds. Je l'entends d'ici : n Je jouais hier " au Club avec Boris. Ce que j'ai perdu!... » Et il ajoutera : « Gomment! Vous ne connaissez il pas Boris? Le cousin de la grande-duchesse (1 Véra?... 1) Et les titres ronfleront. C'est le fond imbécile de ces existences d'Engadine et de Riviera : la vanité de la relation princière.. . »
" Je raisonnais de la sorte, comme un enfant, malgré mon quart de siècle de Bourse et du Boulevard. Je pus m'en convaincre presque tout de suite. Parmi les figures de connaissance installées à cette table de baccara, j'avais remarqué aussi celle d'un charmant jeune homme, le fils d'un de mes collègues de la Coulisse. Celui-là, vous me permettrez de ne vous dire que son prénom : René. Il est à marier, et ce que j'ai à vous raconter lui ferait avoir une « mauvaise presse » chez les mères et les grand'mères. Ce n'était pas des louis qu'il avançait sur le tapis vert, comme l'autre. C'étaient de beaux et bons billets. A chaque nouvelle retourne du banquier, son visage exprimait une mauvaise humeur grandissante qui s'exaspéra jusqu'à la
rage quand il n'eut plus devant lui qu'un seul de ces précieux papiers bleus. Il le poussa sur le tableau et ne put retenir une exclamation devant l'inévitable râteau agrippant cette dernière mise. Il s'était levé. J'eus peur de son état d'excitation et je m'arrangeai pour l'arrêter au passage.
— « Seize passes de suite, hier, » me dit-il sans montrer le moindre étonnement de notre rencontre, sans me demander de mes nouvelles ni de celles de son père. «Sisize, vous entendez, et dix-neuf aujourdhui... J'en suis pour trente mille francs en deux séances. »
— « Vous avez joué trente mille francs contre cette main? » m'écriai-je.
— " Vingt mille, " rectifia-t-il, « mais je devais les jouer. On n'a jamais eu dix-neuf passes de suite, jamais, jamais... Dix mille francs hier, dix mille francs tout à l'heure. Je vous ai dit trente mille, parce que pour les avoir, ces dix mille francs qui m'assuraient ma revanche, j'ai dû signer des billets, juste pour le double... Ah! l'argent est cher à Nice... »
— « Du bon cent pour cent, " fis-je. « Vous allez bien... "
— a Et encore Darsy s'est fait prier, » me répondit-il. « Car c'est cette canaille à qui j'ai dû m'adresser... )» Il me montrait son élégant
Gobseck, avec la pointe de son cigare — mais prudemment, d'un geste où il y avait un singulier mélange de rancune et de respect, d'indignation et de déférence. Le joueur le plus irrité ménage toujours dans le plus âpre préteur une ressource possible pour la prochaine « culotte » . Et il conlinuait, en m'attirant plus loin et à voix basse : " Il reste là, le requin, à guetter d'autres victimes. Il a l'air de jouer. Il surveille ses proies. Savez-vous qu'il a commencé cette infâme spéculation avec cent mille francs de capital, il n'y a pas plus de dix ans, et qu'il est quatre fois millionnaire?... Son calcul est simple. Il ne prête sur signature qu'aux gens comme moi, dont il est bien sûr qu'ils payeront. Des autres, il exige un gage. Par exemple, aux femmes il n'avance rien que sur quelque solide bijou, et s'y connaît. Il commandite une grande maison de la rue de la Paix... Tout le monde ici sait à quoi s'en tenir sur son compte, et tout le monde fait semblant d'ignorer qu'il n'est qu'un ignoble usurier. Moi, tout le premier... Ah! si j'arrive jamais à me guérir des cartes, je vous promets qu'il ne connaîtra plus mon coup de chapeau ! En attendant, il va falloir rentrer à Paris gagner de quoi faire honneur à ma signature. Quatre effets, un tous les trois mois, d'ici à un an! Vous ne me
vendrez pas à mon père, au moins?... Je vous affirme que je ne m'emballe pas. Je sais le baccara... Mais seize abatages hier, dix-neuf aujourd'hui, non, ça ne s'est jamais vu... Si je ne savais pas que le Boyard qui tient la banque a un million de roubles de rente, je croirais à une portée... Adieu. Je pars cette nuit. Le sieur Darsy exigerait du deux cents pour cent si je lui redemandais une avance... La Côte d'Azur n'est plus dans mes prix cette année. Je cours retenir mon fauteuil-lit et je prends le premier rapide... »
" Trois jours après cette conversation où vous aurez reconnu l'incohérence du jeu et de la jeunesse, je me retrouvais dans la même salle, à la même heure. Darsy était là, qui jouait encore. Cette fois ses yeux bruns, d'un éclat si vif et si mobile dans son mince visage figé, avaient pour moi leur vraie signification. Le Boyard — comme avait dit mon jeune ami — tenait toujours la banque. Maintenant il perdait tout ce qu'il voulait. Retournait-il un six, les deux tableaux avaient sept, — un sept, ils avaient huit, — un huit, ils avaient neuf. Demain, dans une heure peut-être, il aurait, lui aussi, recours à l'implacable prêteur. Il emprunterait au même taux que cet étourneau de René,
non pas dix mille francs, mais cent mille, mais deux cent mille. Je lisais cette certitude du {jros coup très prochain dans les prunelles de l'avide Darsy, qui continuait — quel trait de caractère! — à ne ponler, contre la plus év'idente déveine, que son minime louis. Mon intérêt devant cette petite scène de mœurs était si fort surexcité que je ne pus m'empêcher d'y associer mon compagnon de ce soir-là, qui se trouvait être Léon Bordin, le peintre. Vous savez ou ne savez pas qu'il possède un don de caricature supérieur, s'il est possible, à son talent comme portraitiste. En attirant son regard sur l'usurier, j'avais une vague idée de venger René et les autres victimes de cet affreux homme. C'était inciter Léon à quelqu'une de ces charges qui stigmatisent les laideurs secrètes d'une àme à travers celles d'une physionomie :
— a On m'avait raconté cela de ce Darsy, » s'écria-t-il, « et je n'y avais pas trop cru. Alors c'est vrai? D'ailleurs quand il ne se surveille pas, tiens, en ce moment, quelle tête! Quelles mâchoires ! Et quels yeux ! . . . »
<i Puis, après une minute de silence durant lequel il demeurait immobile comme s'il photographiait mentalement le bonhomme :
— « Tu me dis qu'il prête volontiers sur bijoux? Gela me donne envie d'essayer sur lui
un tour que j'ai lu dans de curieux Mémoires, ceux d'un M. d'EstourmeL.. Tu ne les connais pas? Il y a là l'histoire d'une escroquerie à Rome qui m'a toujours fait regretter d'être honnête homme, tant c'est du joli travail de mystificateur... Voilà une occasion ou jamais... Je vais... Non. Je ne te raconterai pas la chose. Je veux te ménager la surprise. Promets-moi de ne pas m'interroger d'abord, de m'aider ensuite!... Sois tranquille, cela ne t'engage pas à beaucoup, et moi, je te promets que d'ici à pas bien longtemps, vers la fin de la semaine, avant peut-être, si je réussis, ce benêt de René X... aura retrouvé pour dix mille francs des effets que ce coquin a eu l'infamie de lui faire souscrire. Les dix autres mille francs, Darsy les a versés. On les lui doit et ils seront payés. Oui, je vais lui faire cracher son cent pour cent d'intérêts. Mais je t'avertis qu'il s'agit de lui servir une farce un peu sévère. »
— « Sévère? Avec un pareil brigand?... Va de l'avant et compte sur moi. Je m'engage à ne pas te poser de questions, et à t'aider tant que tu voudras. Es-tu content?... »
— « Et à ne pas m'embêter de morale ensuite?... " insista-t-il.
— « Et à ne pas t'embêter de morale ensuite, » répondis-je en riant.
242 LE PIEOE
« Vous avez vu Bordin jouer dans les petites revues des Mirlitons. G est là que nous nous sommes liés à nous tutoyer. Vous savez comme il excelle à se grimer. Il a d'ailleurs du sang polonais dans les veines. Sa grand'mère était une comtesse Gorka, — rien de moins! — Il doit à cette hérédité ce génie de simulation qui fait qu'il se déguise pour un rien, avec délices. Il avait parlé de farce. J'allais sans doute assister à une de ces bouffonneries à froid où le rapin reparaît dans Farliste arrivé. Il y avait bien ce mot d'escroquerie qui aurait dû m'inquiéter, et cette insistance à m'interdire d'avance tout reproche. Ma curiosité n'en fut que plus intriguée. J'avais promis de ne pas interroger le mystificateur. Je n'avais pas promis de ne pas le deviner. J'allai donc, aussitôt que nous nous fûmes quittés, demander dans une librairie, puis dans une autre, ces Mémoires de d'Estourmel dont il voulait mettre un épisode en action. Je ne trouvai point le volume. Je n'étais donc pas renseigné davantage sur les intentions do mon camarade, lorsque je me retrouvai en face de lui, le lendemain, à déjeuner.
— «J'ai bien travaillé, » commença-t-il. «Je me suis fait présenter à ce Darsy, pas jdus tard que ce malin, sur la promenade des Anghiis... Oh! Je ne suis pas fier... Nous sommes déjà lee
meilleurs amis du monde. Je lui ai confié ma terreur des jeux de hasard, le trente et quarante notamment, qui m'ont, lui ai-je raconté, trop échaudé — ça, c'est trop vrai ! — et mon goût des jeux de commerce, du whist en particulier. Inutile de te dire que j'avais pris mes informations. Mons Darsy a l'habitude de venir au cercle toutes les après-midi à cinq heures, et il y fait le whist — comme par hasard, — jusqu'à sept. C'est avec nous, si tu le vètix bien, qu'il jouera aujourd'hui... »
— « Tu ne vas pas me proposer de le plumer pour rendre au petit René ses dix mille francs? » fis-je en riant.
— « Et ta promesse de ne pas m' interroger? " répondit-il, du plus grand sérieux. « Tu joueras comme tu l'entendras. Je te demande seulement, vers le milieu de la partie, de me dire : — Mais je ne te connaissais pas cette bague, mon cher Bordin . — Et tu me prieras de te laisser regarder de plus près ce rubis que j'aurai au petit doigt. . . »
« Il avait sorti de sa poche une bague ancienne dans l'or de laquelle était enchâssée, en effet, une pierre d'une grosseur et d'une eau admirables.
— « Elle me vient de ma grand'mère polonaise, » me dit-il, tandis que je l'examinais. « La
bonne femme, en véritable Slave, a eu dans son temps la folie des bijoux... J'ai à peu près brocanté tout ce que nous avions hérité de ses écrins, dans mes jours de dèche, avant les portraits à cinq mille francs l'un dans l'autre. .. J'ai gardé ce rubis, à cette époque, comme une poire pour la soif... Je suis joliment content aujourd'hui de ne l'avoir pas vendu. On m'en a offert deux mille louis pourtant!... Et puisque nous avons commencé à parler argent " , continua-t-il, « veux-tu compter s'il y a bien là dedans dix billets de mille? "
" Il me tendait une enveloppe dont je vérifiai le contenu, et, sur ma réponse affirmative :
— « C'est ici le point le plus délicat de ta complicité... Il faut que tu ailles porter ces dix mille francs à Darsy, cotte après-midi même. — Il est chez lui, je le sais. — Tu lui diias que tu as été chargé par le père de René de retirer immédiatement deux des effets signés par son fils.. . »
— (1 Je ne comprends pas, » répondis-je après quelques secondes d'un débat inlcricur où la curiosité l'emporta sur ma répugnance à mentir même à M. Darsy. » Mais j'ai promis. Je feiai la commission. »
(1 L'usurier était habitué, de par sa profes-
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sion, à de pareils règlements. Ce que celui-ci avait d'indirect et de hâtit" ne parut point Tétonner. Si quelque scrupule me fût resté, je l'aurais perdu à l'entendre médire, en me remettant les deux effets :
— « Répétez-le bien à M. X... » — il me nomma le père de René, — « je n'ai prêté cet argent à son fils que pour l'empêcher de tomber dans certaines griffes... Et j'étais bien décidé à lui donner du temp^tout le temps qu'il aurait voulu. Je lui en donnerai pour le petit reliquat, s'il le désire, encore un coup, tant qu'il voudra. . . »
« C'était le ton du viveur aimable et facile que le compagnonnage de fête rend indulgent pour les folies de la jeunesse. Cette hypocrisie me fit une telle horreur que je désirai passionnément le succès de la « farce un peu sévère » , proposée par mon camarade. Ce fut donc sans la moindre hésitation qu'assis à la table de xvhisi — - quelques heures plus tard — je prononçai la phrase convenue sur la bague. Tout s'était passé comme le peintre l'avait annoncé. Nous avions retrouvé Darsy au cercle, et nous avions organisé avec lui et un quatrième comparse la partie projetée :
— « C'est un bijou de famille, v répondit Bordju à ma question, et en riant : " c'est bête
comme chou. Je ne porte cette bag^ue que pour jouer, et comme fétiche... Elle est trop voyante pour se promener avec elle... Mais ne t'extasie pas sur la pierre. Elle est fausse... »
— " Fausse? » s'écria presque involontairement Darsy, « avec cet éclat, ce n'est pas possible... »
« Je continuais à ne voir goutte dans le plan de mon ami. Pourquoi dépréciait-il de la sorte, et contre l'évidence, un objet dont il m'avait dit lui-même l'énorme valeur? En tout cas, s'il avait voulu piquer au vif la curiosité de l'exploiteur des victimes de Monte-Carlo en même temps que la mienne, il avait réussi.
— " Oui, fausse, " répéta-t-il avec son flegme d'imperturbable comédien. » Parfaitement fausse. ))
« Il avait ôté l'anneau de son doigt et me l'avait tendu. Je le tendis à mon tour à Darsy dont les yeux avaient repris leur expression si particulière de la veille, alors qu il assistait à leffondrement de la chance du Boyard.
— (i Pour une pierre fausse, >> dit-il, « ce rubis est monté d une façon extraordinaire. »
— (1 Aussi, mon père a-t-il toujours pensé, » reprit Bordin, " que 1 on avait donné à réparer ce bijou chez un joaillier infidèle qui a substitué ce faux rubis au véritable. Ce n'est pas de
l'ouvrage français, cette orfèvrerie, vous le voyez bien. Ah! il a été très étonné quand, après la mort de ma grand'mère, nous avons trouvé, parmi des objets de valeur, un faux rubis de cette taille... Le testament ne nous laissait pas de doute.. . "
— u En effet, » iniondit Darsy, après avoir considéré l'anneau de tout près et dans tous les sens, « c'est un travail fait par un très habile artiste... très habile, » reprit-il, en rendant la bague, et la partie de ivhist continua. Mais les distractions de l'usurier prouvaient combien il restait préoccupé. De quoi? Ses continuels coups d'œil du côté du rubis le disaient assez. Bordin semblait i e pas s'en apercevoir. Moi qui savais ses intentions, j'observai qu il se comportait avec sa bague comme le chasseur d'alouettes avec le miroir. Ses mains allaient et venaient au milieu des cartes, présentant sans cesse le rubis sous un angle, sous un autre, et la pierre jetait ses feux, à croire qu'elle était un talisman conscient de sa besogne vengeresse. Quand nous nous levâmes de la table à jeu, le charme avait opéré. Darsy s'approcha du peintre avec un embarras dont j'eus 1 explication dix minutes plus tard, — le temps que dura leur a parie.
— " Ça prend, " me dit mon ami avec un rire gai. « Ce d'Estourmel n'avait pas menti. Le
coup est sûr. Le Darsy vient de me demander si je voulais lui confier ma bague pour vingt-quatre heures. Il désire faire dessiner la monture. »
— " Tu la lui as prêtée?... Alors, c'est exact, le rubis est faux. "
— « Le rubis est vrai. Je t'ai déjà dit qu'on m'en a offert quarante mille francs. "
— « J'y suis. Il va le porter chez un joaillier. On lui dit sa valeur. Il revient demain te raconter qu'il l'a perdu, persuadé que tu ne bougeras pas pour une pierre que tu crois fausse... Tu le menaces de le faire arrêter, et tu profites de sa terreur pour lui arracher les deux billets que lui a signés René. Darsy rentre dans les dix mille francs qu'il a réellement avancés, — mais plus d'intérêts. Et comme disent les gens de loi, ce sera justice. »
— « Puissamment raisonné ! » me répondit Bordin avec une ironie dont je ne me fâchai j)oint. J'étais trop intéressé par l'énigme. « Tu me dispenseras de te répondre, » coutinua-t-il, il ce sont nos conventions. Je te demande seulement d être très e.xuct au cercle demain à quatre heures et demie. Uarsy sera |à. Moi j arriverai à cinq heures. Il emploiera ces trente minutes à l'interroger sur mon compte. Tu lui diras de quelle famille je sors et (jui sont les Gorki, si, j/îH hasard, il en ignore. 11 te denTandera si je
suis riche. Tu lui raconteras que je l'ai été, mais que je vis très cher, et que le jeu me coûte gros. Enfin, arrange-toi pour qu'il me croie besogneux ...»
« Vous pensez que je ne manquai pas au rendez-vous. Darsy s'y trouvait en effet. J'admirai que mon camarade eût deviné avec cette exactitude les questions que me poserait l'usurier, évidemment mordu d'im frénétique désir d'acheter ce rubis, qu'il savait vrai, et dont il supposait que son possesseur le croyait faux. L'énormité du gain l'attirait au point de lui donner une fièvre d'impatience.
— « Vous êtes bien sûr que votre ami viendra aujourd'hui? " finit-il par me dire après avoir regardé plusieurs fois sa montre.
— K Bien sur, » lui répondis-je, anous dinons ensemble. »
— «J'ai à lui rendre le rubis qu'il a bien voulu me confier. " — Il me regardait, tout en tirant de sa poche la bague soigaeusemeut ejiveloj)pée et la soupesant. Je ne bronchai pas sous ce regard où je pouvais lire la tentation du vol à coup sùj\ — '< C'est une curiosité qu une pierre fausse de cette beauté. . . Et la monture i J'en reviens à ce que je disais hier. C'est une merveille... Il faut que cette comtesse Gorka ftitété bien riche pour
s'amuser à des fantaisies aussi coûteuses et aussi inutiles... Je connaissais M, Bordin comme peintre. Je ne le connaissais pas comme millionnaire... )'
— « Aussi ne Test-il ni peu ni prou, " répondis-je, et je continuai mon rôle de compère en débitant sur les prodigalités de l'artiste et sa manie du jeu des phrases passablement embarrassées. Ce pouvait être le remords de ma médisance à l'égard d'un ami. D'ailleurs Bordin se chargea de justifier ce racontage en surgissant d'un salon, la mine sombre, l'œil irrité, le geste nerveux. Jamais acteur consommé n'a mieux joué, au naturel, le célèbre personnage de Begnard :
Le voici ! ses malheurs sur son front sont écrits ; Il a tout le visajje et l'air d'un premier pris...
— « Ah! Vous m'avez rapporté ma bague, monsieur, d dit-il à Darsy brusquement après un bonjour à peine poli. "J'ai eu bien tort de vous la prêter. Je ne l'avais pas et c'est cela qui m'a porté la guigne... Est-ce grotesque, mon cher? » ajouta-t-il en s'adressant à moi. " Je vais après déjeuner entendre un peu de musique à Monte-Carlo. On n a qu'à ouvrir les yeux quand on est là, pour se convaincre qu'il ne faut pas y jouer. Qui a payé ce luxe prodigieux de
bâtisses, de terrasses, de fleurs? Qui? Les perdants du Tapis Vert... Hé bien, mon cher, tu en vois un... J'ai joué, j'ai perdu... Ne me demande pas combien... Vrai, je suis trop mécontent de moi-même... »
« Il s'était approché du feu, en se lamentant ainsi, après avoir passé à son doigt la bague restituée; et, le dos tourné à la flamme, les mains dans les poches de derrière de sa jaquette, il commença de chauffer ses semelles en levant ses pieds l'un après l'autre, sans plus paraître prendre garde ni à Darsy ni à moi. Au lieu de s'en aller comme il eût été naturel après cette algarade, l'usurier demeurait immobile. Il avait aux lèvres des mots qu'il n'osait pas prononcer. Il alluma un cigare pour se donner une contenance, tout comme avait fait mon jeune ami René, sa victime, dans la pièce voisine, l'autre soir, et, comme René encore, il m'attira un peu à l'écart pour me parler à mi-voix :
— a M. Bordin a l'air bien ennuyé, » me ditil. « Vous savez, s'il a besoin d'une petite avance, je me trouve être en fonds. J'ai gagné par hasard au baccara... Et comme j'admire beaucoup sa peinture, mais beaucoup... Enfin, je serais trop heureux... Mais j'y songe. Je fais collection de bagues anciennes. Je lui achèterais très volontiers la sienne. »
— (i Nous y sommes, » pensai-je, « mais du diable si je vois où nous allons... » Et tout haut : « Pourquoi ne le lui demandez-vous pas vous-même, cher monsieur?... » Puis, comme Bordin relevait la tête du geste de quelqu'un qui entend qu'on cause de lui : u M. Darsy me parlait de ta bague. Elle lui fait envie pour sa collection. Il désirerait savoir si lu serais disposé à la lui céder. »
— « Vendre ma bague?. . . Celle-ci ?. . . » fit le peintre en levant sa main et regardant le rubis. Il eut sur son expressive physionomie l'élonnement du décavé qui aperçoit soudain une chance de recommencer qu'il n'espérait pas. Ce fu ensuite un froncement de sourcils, un frémissement de la lèvre, le remords de l'enfant prodigue devant une relique sacrée ! — Oh ! le merveilleux comédien! — Le tout achevé par un haussement d'épaules, un rictus amer, la mimique du découragement devant l'absurde. Et se tournant vers Darsy : « Mais vous savez aussi bieii que moi (jue cette bague n'a aucune valeur, aucune, puisque le rubis est faux... .le sais, il y a la monture. Ce que vous me donneriez serait insignifiant par rapport aux souvenirs que cette verroterie me représente... »
— " Je suis collectionneur, monsieur, n répliqmi simplement l'usurier. Cet autre corné-
dien, mais moins inoffensif, esquissait, lui, le sourire bonhomme de l'amateur sur le point de faire une folie, qui se l'avoue, mais qui va la faire. « Par conséquent, » continua-t-il, " cette bague, avec sa pierre fausse, a pour moi, rien que par son style, autant de prix qu'elle en a pour vous... plus peut-être. Vous avez d'autres bijoux de famille, et cette monture est unique dans son genre... Que dirièz-vous si je vous en offrais, » et sa voix se fit hésitante, « quatre mille francs? »
— (I Quatre mille francs? » répéta Bordin, comme abasourdi par l'énormité du chiffre. Il regarda de nouveau la bague et, hochant la tête... " Ma foi non! C'est plus de dix fois ce qu'elle vaut... Mais qu'est-ce que je ferais de quatre mille francs?. . . Et puis cette bague n'est pas seulement un souvenir. Je vous ai déjà dit que c'est mon fétiche.. . »
— (t Cinq mille, alors? " insista Darsy.
— « Cinq mille?... » répéta encore le peintre, et, renouvelant son manège, il se remet à regarder la bague. Derechef, son sourcil se fronce, sa lèvre frémit, son poing se crispe... Enfin la plus étonnante simulation d'un. débat de conscience que j'aie jamais vue! Et brutalement, hachant ces mots : » Puisque vous avez une telle envie de cette bague, monsieur, au point
de vouloir la payer un prix absurde, je consens à vous la vendre. — Ce sera dix raille francs ou rien... Donnez-les-moi, et ce rubis faux est à vous... Moi aussi, je tiens à cette bague, beaucoup. Mais du moins, ça aura valu la peine... »
" Il avait retiré l'anneau de son petit doigt en formulant cette offre, avec une espèce d'égarement et en détournant les yeux. Les paupières de Darsy battirent sur ses prunelles, tant son émotion était intense. Il prit, sans mot dire, dans ses poches, son portefeuille, dans son portefeuille une liasse de billets de banque — sans doute ceux que je lui avais comptés la veille, ô ironie! pour ravoir les deux effets de mon jeune ami. — Il tendit le paquet à Bordin, qui lui tendit la bague. Puis, comme s'il eût eu honte de ce honteux marché, le petit-fils de la comtesse Gorka me saisit le bras et m'entraînant comme un forcené du tapis vert qui court prendre sa revanche.
— " Il faut battre le fer pondant qu'il est chaud ! " me dit-il. u H est cinq heures et demie. A six, nous sommes à Monte-Carlo. Avant diner, je me suis refait de tout ce que j'ai perdu. Que veux-tu parier? »
« A peine étions-nous sortis du cercle qu'il éclata du même rire gai que je lui avais vu la
veille en répétant : « Ça y est! Ça y est! . . . " Et solennellement : a Laissez passer la justice du Roi!... Tiens, » continua-t-il, » comprends-tu maintenant?... " Et il retira de sa poche une bague exactement, absolument pareille à celle que je lui avais vu remettre tout à l'heure à Darcy contre la liasse des billets de banque. Puis, gouailleur : » C'est la même bague. Seulement celle-ci est la vraiev=-Ma chère grand'mère Gorka avait la folie des bijoux, je te l'ai déjà dit. Elle ne quittait jamais ses pierres, même en voyage. Son mari, lui, était un avare. C'est invraisemblable, en Pologne. Mais ça est. Il imagina de faire faire un double des plus belles parures de sa femme, avec des diamants, des saphirs et des rubis faux, et chaque fois qu'elle se mettait en route, c'étaient ces bijoux en toc qu'il la forçait à porter sur elle, par peur d'une mauvaise rencontre... Voilà comment je me trouve avoir ces deux bagues. Si tu regardais dans l'intérieur, tu verrais que celle-ci a une très petite croix. C'est réellement la seule différence entre les deux... J'avais au doigt ce vrai rubis hier, et je l'ai laissé emporter à Darsy en lui disant qu'il était faux. Le digne homme a couru tout droit chez un joaillier faire examiner la pierre. Le joaillier la lui a garantie vraie. Darsy m'a pris pour un bon jobard. Le lui ai-je
bien posé, le personnage du fils de famille qui n'a jamais vérifié un compte, à plus forte raison un bijou? Réponds... Il jubile, le drôle, en ce moment. Pense donc. Il est persuadé que, par bêtise, et pour n'être pas allé moi-même chez un expert, je lui ai vendu dix mille francs ce bijou qui en vaut quarante... Je l'attends à demain... Mais avoue que c'est bien manœuvré. Je n'ai pas le mérite de l'invention. Encore une fois, j'ai pris l'idée dans ces Mémoires dont je te parlais. Il reste qu'il y a la manière... »
— « Ainsi le rubis que tu viens de lui vendre était faux?... » m'écriai-je, littéralement stupéfié par cette révélation.
— « Faux, tout ce qu'il y a de plus faux, comme j'ai eu l'honneur de le déclarera Darsy lui-même. Je te prends à témoin que je ne lui ai pas menti : Ce riihis faux est à vous. Sont-ce mes propres termes, oui ou non? >'
— (1 Oui, mais tu venais, tout en affectant de chauffer tes maitis au feu, de remplacer la bague vraie par l'autre, et il croyait acheter la bague vraie. "
— (I Et par conséquent, m'escroquer. Où veux-tu en venir? »
— (1 A ceci, que je ne peux pas supporter d'avoir participé à ce que tu appelles une farce un peu sévère et qui est quelque chose de plus... »
— <i J'avais ta parole que tu ne ferais pas de morale, » interrompit Bordin sans cesser de rire. « J'étais sûr que tu ne la tiendrais pas. Mais ce que je voulais, moi, c'était de mystifier un coquin. Je 1 ai tait. Il m'est pariaitemenl égal que ce nigaud de René X... emprunte son argent à cent pour cent. Donc libre à toi de rétablir la situation en l'état. Tu as les deux eilets de ce jeune lou en poche. Rentre au cercle. Va raconter au seigneur Darsy le procédé, vif, j'en conviens, que nous avons employé pour les ravoir. Restilue-les à notre victime, et rapporte-moi le faux rubis... »
— « J'y vais, » répondis-je, et je marchai en effet dans la direction du cercle. Puis, je m'arrêtai et retournant brusquement, je vis Bordin qui me regardait, toujours en train de rire : « INon, » hs-je, " non. Je ne peux pas. C est toi qui a.s peutêtre raison. Ce brigand a voulu te voler, après avoir volé René. Il n a que ce qu'il mérite... »
— « Et pour finir de lever tes scrupules, je me charge de lui faire accepter à lui-même la leçon, » dit Bordin. « ïu n'as qu'à te trouver de nouveau au cercle demain à la même heure. Grois-moi, les canailles seraient moins triomphantes si les honnêtes gens leur prouvaient quelquefois qu'ils savent se servir des mêmes armes... »
« Vous avouerai-je qu'en dépit de mou acquiescement j'éprouvai une g^éne singulière, lorsqu'en entrant au cercle, le lendemain, avec mon ami, je vis, dans la pièce où s'était jouée la scène de la veille, Darsy qui surveillait la porte. Le brigand avait sur son visag^e une arrogance qui passa dans sa première phrase.
— « Je vous attendais, messieurs, " nous ditil en nous associant, son mystificateur et moi, dans un même impertinent bonjour. " Vous avez g^agfué votre pari. Car c'était un pari, n'estce pas?... »
— "Quel pari?" demanda le peintre, avec un air! Dieu, que je voudrais que vous l'eussiez vu, et ce regard d'enfant étonné ! Et que vous eussiez entendu ce son de voix!
— (i Quel pari? Mais celui de votre bague, » répéta l'usurier avec une colère grandissante. <i Ne continuez pas cette comédie, monsieur, ou
je croirais... »
— " Que croiriez-vous, monsieur? » dit Bordin, » Il vous a plu de m'acheter un prix déraisonnable une pierre fausse, que je vous avais déclarée fausse, devant témoins. » Il me nomma et aussi le quatrième partner de notre table de ivhist . (t Auriez-vous cru par hasard me payer dix mille francs un rubis vrai, qui en aurait valu quarante mille?... Mais alors, monsieur, qui
ètes-vous? » Et, le mépris aux yeux, l'outrage à la bouche : " Lorsqu'on fait le métier que, vous faites et qu'on prête à de pauvres petits garçons décavés comme — » — il nomma René — « dix mille francs, en leur extorquant leur signature pour vingt mille, on doit s'estimer trop heureux de n'être obligé à des restitutions que de temps à autre, et par des procédés aussi doux. .. Si vous considérez que vous avez à vous plaindre de nous dans cette affaire, nous prendrons comme juges les membres du comité du cercle, puisque tout s'est passé ici... Vous ne voulez pas?... Alors renoncez aux attitudes indignées et consolez-vous en pensant que vous rentrerez dans les dix mille francs que vous avez réellement déboursés à M. X..., — et que vous aurez cette bague, comme intérêts. Je vous la laisse... pour votre collection. C'est du bon sept pour cent, je vous assure, car la monture est très curieuse. »
« Avez-vous, dans votre vie, écrasé de votre canne une vipère? iSa hideuse tète plate n'exprime pas plus de rage impuissante que le masque convulsé de 1 élégant Darsy, pendant que 1 exécuteur lui parlait. Car c'était vraiment, à cette minute, un exécuteur et devant lequel l'autre ne put pas tenir. Il quitta la pièce brusquement, et Bordin me dit, non sans une petite
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imploration dans l'arrière-fond de ses prunelles :
— Il II ne répond rien. Tu l'as vu. Ne me dis plus que j'ai peut-être eu raison, mais que j'ai eu raison, tout court... "
— « Oui, » lui répondis-je, « tu as eu raison... »
... La Fontaine, le peintre et le coulissier avaient-ils en effet raison, — ou tout au contraire le maréchal de Turenne qui tenait parole à des voleurs? " Ce sont des voleurs, »> disait-il, « mais moi je suis Turenne... « H y a de quoi fournir matière à des disputes plus interminables que celle qui s'agita, cette anecdote une fois contée, autour de la table de Mme.. . — J'allais la nommer. — Décidez vous-même, lecteur.
J'étais entré à l'hôtel Drouot cette aprèsmidi-là, croyant assister à la vente d'une bibliothèque où figurait un volume que je cherchais depuis longtemps : un bien modeste volume et qui n'a rien de commun avec les Aides et les Elzéviers des grandes collections! Il s'agissait simplement du La Fontaine en un seul tome, imprimé par Rignoux en 1826 et qui porte, sur le verso de sa feuille de garde, cette inscription : H. Balzac, éditeur-propriétaire, rue des Marais-Saint'Germain, n" 17, le premier livre publié par le romancier quand il imagina de s'établir! Je m'étais trompé de jour. Mais il était dit que ma dévotion pour le grand Honoré serait récompensée d'une manière où mon ami M. de Lovenjoul, — le Ferragus des balzaciens, — n'eût pas hésité à reconnaître une mystérieuse influence du Maître. Gomment expliquer
sans cela, que, venu dans ce rendez-vous de toutes les épaves, pour y chercher une relique de l'ordre le plus humble, j'y aie recueilli une de ces anecdotes comme Balzac les aimait, où il y a du parisianisme et de la pitié, de la fantaisie et de l'humanité, un peu aussi de ce doux g^énie féminin dont l'auteur à' Honorine eut l'adoration. Il n'y manqua même pas ce point d'ironie que la Vie s'amuse à mettre en marge de tous nos délicats souvenirs. Mais voici l'histoire.
Ayant constaté l'erreur de date qui rendait ma course inutile, je cherchais à gagner l'escalier. Arrêté un instant par la foule qui se pressait contre la porte d'une des salles, j'eus la curiosité de demander à un gardien quelle vente attirait ce concours de peuple. « Celle de Mme Manon Lescaut, » me répondit cet homme. Je me souvins en effet d'avoir vu annoncée dans les journaux la mort de la fille galante qui avait osé prendre cet étonnant pseudonyme. Ne l'ayant connue que de nom, je n'avais aucun motif de pénétrer dans cette salle où sa défroque était mise à 1 encan. Cn machinal in.stinct d imitation me fit pourtant me mêler aux badauds en train de s'étouffer là, et, quelques minutes plus tard, je me liouvai poussé par le remous dans un coin d'où je pouvais voir dis-
tinctement et les lots à vendre et les acheteurs. Qui ne connaît cette sorte de spectacle? C'est toujours le même étalag^e de robes tapageuses et de ling^erie équivoque, de meubles criards, d'objets d'art douteux, de bijoux de réclame, et autour de ces débris d'un luxe à la fois triomphant et méprisé, quels commentaires et quel public : d'içnobles marchandes à la toilette, des demi-mondaines envieu<§es et gouailleuses, des brocanteurs avides, des rastaquouères fatigués!... Aussi demeurai-je étonné jusqu'à la stupéfaction de reconnaître, au premier rangde cette cohue, une des femmes les plus distinjj^uées, les plus « gratin » , diraient les malveillants, de ce Paris qui compte encore quelques Dames dignes de ce nom, grâce à Dieu : la comtesse de Mégret-Fajac. Que Mme de Mégret fût entrée dans cette pièce, sachant quelles dépouilles on y vendait, c'était déjà bien extraordinaire, mais qu'elle suivît la mise à la criée de ces élégances infâmes avec un intérêt non dissimulé, c'était à ne pas y croire, pour ceux qui connaissent son caractère et sa susceptibilité de sensitive. Tout son être en porte la trace : la Bnesse de sa physionomie délicate et comme consumée, sa silhouette mince, ses gestes menus, la gracilité de ses mains et de ses pieds. Depuis dix ans tantôt qu'elle m'a fait l'hon-
neur de m'admettre dans son intimité, — j'ai raconté ailleurs à la suite de quelle rencontre (1) — j'ai toujours trouvé chez elle tant de réserve dans les manières, un tel frémissement, presque morbide, devant le moindre mot trop vif, une surveillance si stricte de tous ses gestes, de tous ses discours! Oui, qu'elle fût assise sur une chaise, tout contre la barre, à suivre les allées et venues du marteau dispersant les trésors frelatés d'une Impure célèbre, c'était prodigieux. Plus encore qu'elle disputât elle-même, et à quels concurrents, un des objets ayant appartenu à cette fille ! C'est pourtant ce qu'elle fit, à un certain moment, devant moi qui la regardais et Técoutais avec hébétement. Le commissaire-priseur avait mis aux enchères un petit éventail ancien monté sur ivoire et garni de point d'alençon.
— " Cinquante francs, " avait-il glapi. " Y a-t-il acheteur pour cinquante francs?... "
— " Soixante francs, " avait répondu une voix presque imperceptible, celle d'Alice de Mégret-Fajac. L'excentricité de l'action qu'elle osait commettre lui secouait le cœur au point de lui ravir presque le souffle.
— » Soixante-dix, » avait répliqué une voix
(1) V. Clinrite (le Feinme dans Voyarjcuses.
d'homme que je crus — chose singulière — reconnaître aussi, mais sans l'identifier. Je cherchai à distinguer le visage de celui qui disputait à la fine comtesse ce colifichet, déshonoré par sa provenance. Un mur d'épaules et de têtes m'empêcha d'apercevoir le compétiteur dont Mme de Mégret-Fajac avait déjà dépassé l'offre.
— « Cent francs, " av^-elle dit, du ton de quelqu'un qui accroît subitement l'enchère pour en finir.
— " Cent vingt, " avait riposté la voix, et la lutte avait continué entre ces deux fantaisies.
« Deux cents francs... Deux cent cinquante... » jusqu'à ce que la comtesse Alice eût laissé tomber, d'un accent devenu plus ferme à mesure, le chiffre de mille francs, énorme pour un bibelot de cette insignifiance. Cette fois, la surenchère n'a pas lieu. Le marteau du commissaire retombe, adjugeant l'éventail de la courtisane à la grande dame. Le temps de remettre à qui de droit un billet bleu et de glisser l'éventail dans son manchon — déjà l'acheteuse s'était levée. Comme si elle ne fût venue que pour cette emplette, elle se coulait à travers la foule vers la porte, où je la rejoignis. Elle ne m'avait pas Vu, et peut-être (avait-elle'ses raisons pour préférer que son étrange achat n'eût pas été remarqué. Le désir de tirer au
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clair une énig^me dont je n'entrevoyais même pas le mot, l'emporta en moi sui' le scrupule, et je l'abordai à la seconde même où elle s'engageait dans l'escalier.
— " Il faut que je vous avoue que vous venez de bien m'étonner, ' lui dis-je, après les deux ou trois phrases obligatoires de politesse banale.
— « Ah! " répondit-elle, «vous étiez là?... » Une rougeur passa sur ses joues pâles. Nous descendîmes plusieurs marches en silence, moi, très honteux de mon indiscrétion, elle, visiblement hésitante. Puis, redressant sa petite tête d'un gracieux mouvement un peu altier qu'elle a quelquefois, elle m'interrogea :
— « Et pouvez-vous me dire si vous avez trouvé une explication à ce que vous m'avez vu faire, et laquelle?. .. »
— " Vous connaissant, " répliquai-je, >' et s il s'agissait d'une autre vente que celle d'une Manon Lescaut, je parierais pour une charité... "
— i. On ne peut pas tomber moins juste, » interrompit-elle avec un joli rire. Certaines femmes , comme elle , très malheureuses et demeurées très honnêtes, ont de ces passages de gaieté enfantine qui décèlent tant de jeunesse d'àme derrière leur habituelle mélancolie! Ce ue fut qu'un éclair, et, redevenue songeuse,
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elle montra l'étroite boîte de satin fané qui contenait l'éventail, et elle reprit : " Vous parlez de charité... Hé bien! ce que ce bibelot me représente, c'est justement une charité que je n'ai pas faite.. . J'ai tenu à l'avoir à cause de cela... "
Elle se tut de nouveau. L'énigme était un peu plus obscure. Ces quatre derniers petits mots avaient cependant leur sensy Cette charmante et fine comtesse est de celles qui g^ardent à travers les frivolités du monde les ardentes ferveurs d'une piété bien voisine d'être mystique. C'est * ce que j'appelle le cilice porté sous la soie. Je n'en doutai pas : le souvenir suscité par cet éventail lui était douloureux, et elle tenait à se le rendre plus présent, plus réel, pour se meurtrir la conscience à un remords. Quel remords? Aurais -je osé insister pour le savoir?... Elle m'épargna cette nouvelle et pire indélicatesse. Nous étions au bas de l'escalier. Elle me dit:
— " Oix allez-vous?... » Et sur ma réponse : « Je vais vous jeter là en passant. J'ai mon automobile... Et je vous raconterai tout, » ajoutât-elle avec sa douce ironie, « pas pour vous donner un sujet de roman, comme les correspondantes inconnues des écrivains. . . » Et, grave, derechef, après cette mutine et innocente taquinerie : «' mais parce que cette aventure est une
leçon. Elle peut vous servir comme elle m'a servi et me servira... »
— u 11 y a de cela quinze ans, » commençât-elle, tandis que la voiture allait, tantôt lancée à toute vitesse, tantôt arrêtée presque brusquement — mais toujours trop vite à mon gré, puisque sa rapidité me mesurait les confidences de cette belle àme, si vraiment digne de son rang par l'aristocratie de sa sensibilité. — « Je passais l'iiiver à Cannes. La saison était particulièrement brillante, à cause de la présence de plusieurs princes étrangers. Même les habitués de la Croisette se plaignaient qu'il y eût trop d'Altesses impériales et royales. Jugez du nombre... Le hasard fit qu à l'un des bals donnés pour une de ces Altesses chez Mme de Garlsberg, la femme morganatique de l'archiduc Henri-François, je me trouvai assise à côté d'une jeune femme qui m'intéressa aussitôt paiticulierement. Elle était toute jeune, très jolie et habillée avec une extrême simplicité, presque une pauvreté qui faisait un contraste saisissant au luxe des toilettes étalées
tout autour de nous par les Américaines et les Russes dont les salons étaient remplis. Cette modestie de sa mise lui donnait un charme de sauvagerie qu'augmentait encore l'expression effarouchée de ses yeux. Visiblement elle ne connaissait personne dans cette assemblée. Recroquevillée et comme paralysée dans un ang^le de banquette, elle regardait 1^ danses succéder aux danses, sans qu'aucun des beaux jeunes gens qui allaient et venaient parmi les groupes, — la fine fleur de Nice et de Monte-Carlo, — daignât seulement l'inviter à un quadrille. Il y avait, dans cette physionomie de vingt ans, un mélange ingénu de déception et de tentation, d'ironie et de timidité. L'énervante musique des tziganes lui mettait une fièvre dans les prunelles. On la devinait dévorée du désir, si naturel à son âge, d'être aussi une des heureuses de la fête. En même temps on la sentait si humble et qu'elle se faisait toute petite dans sa pauvre robe de mousseline, pour passer plus inaperçue. Enfin, elle m'intéressa tellement que je me mis à la recherche de Mme de Carlsberg. L'ayant trouvée, je lui demandai qui était cette inconnue et de nous présenter l'une à l'autre... »
— " Avais-je donc si tort tout à l'heure?" , interrompis-je, « et n'était-ce pas là une charité? "
272 L'EVENTAIL DE hENTELLE
— "Non, » répliqua Mme de Mégret. "Une curiosité. C'est presque toujours le contraire... Laissez-moi continuer. Mme de Garlsberg eut besoin d interroger le secrétaire de son mari pour répondre à ma question. Je finis par savoir que mon inconnue s'appelait Mme Journault. Elle était la femme d'un officier de l'escadre et mariée depuis deux mois à peine. Son mari avait été, huit jours auparavant, en service commandé auprès du prince en l'honneur de qui se donnait la réception du soir. Ce hasard était la cause que sa femme et lui avaient été inscrits sur la liste des invités. Il s'était trouvé souffrant à la dernière minute. Elle était venue seule. J'appris quelques-uns de ces détails par Mme de Carlsberg^, les autres par Mme Journault elle-même, lorsqu'elle m'eut été conduite par notre hôtesse, et que j'eus commencé de la faire causer. Je crois la voir encore, en ce moment, craintive d'abord, puis apprivoisée, levant vers moi ses grands yeux bruns ou je pouvais lire la reconnaissance émue d'une petite fille qui a rencontré une protectrice inattendue... Elle s'enhardit. Quelques hommes de ma société viennent me saluer. Je les lui présente. Sa grâce un peu primitive et gauche, que pas un d'eux n'avait remarquée, les séduit, maintenant qu'elle cause avec une personne de leur monde.
LÉVENTAII, T)F DENTELLE 273
On l'invite à danser et on s'aperçoit qu'elle danse à ravir, avec une souplesse exquise. Elle a du succès. Elle le sent. Elle s'épanouit. A chaque intervalle entre les danses, elle revient auprès de moi, comme pour m'offrir sa joie et son succès, et ce sont des bouts de confidence sur son enfance, passée tout entière à Brignoles, dans une petite ville des montag^nes>4u Var, sur sa vie de couvent à Marseille. Elle en est sortie, il n'y a pas six mois, pour se fiancer. Elle finit par me parler de son mari, qui est « très bon, i> me ditelle, « très bon " . Elle avait dans le reg^ard, en répétant ces mots, une nuance de mélancolie qui me fit m'intéresser à elle davantag-e. Tout un roman se dessina devant ma pensée : celui d'une enfant trop fine pour son sort, qui n'a plus ni père ni mère — elle m'avait dit qu'elle était orpheline — et que des alliés, désireux de s'en débarrasser, marient au pins vite, n'importe comment. La seule fausse note de cette soirée fut le rappel d'une grand'mère qui était, me ditelle, une demoiselle noble avant la Révolution. A son accent je crus deviner qu'il y avait dans ma petite amie un peu de vanité, mais si enfantine! Je devinai aussi un éveil dangereux de son imagination à ce qu'elle me confia de ses lectures. Elle n'aimait que les romans, et elle en avait, disait-elle, encore si peu lu. Le croiriez-
VOUS? Celui dont elle venait d'achever la lecture et dont elle m'entretint avec enthousiasme, c'était cet immoral chef-d'œuvre de l'abbé Prévost, auquel elle devait plus tard, une fois déclassée, emprunter son nom de guerre... »
— (i Alors, Manon Lescaut et Mme Journault?... » demandai-je.
— « Ne sont qu'une seule et même personne , " répondit Mme de Méçret-Fajac.
» Écoutez maintenant de quelle touchante et déconcertante manière j'ai appris cette métamorphose de la naïve épouse du petit officier de marine, en une des princesses du demi-monde. Très peu de jours après cette soirée, je quittai Cannes précipitamment, à cause d'une maladie grave de ma belle-mère, sans avoir revu ma protégée du bal Carlsberg. Elle m'avait dit que le bateau de son mari stationnait à Villefranche. Je ne m'étonnai donc pas qu'elle ne fût pas venue me rendre visite le lendemain. J'avais compté rentrer aussitôt ma belle-mère rétablie. 8on indisposition se prolongea. Je ne reparus pas à Cannes de la saison. Les circonstances voulurent que je restasse trois hivers sans retourner sur la Riviera et sans plus avoir aucune nouvelle de Mme Journault. Je ne l'oubliais pas, cependant; mais en vain avais-je prononcé son nom à des gens qui tenaient à la marine : « Jour-
nault? » m'avait répondu un amiral, » Journault?. . . Attendez donc. Je ne connais que cela. Un excellent officier. Il est en Chine. » Et quelqu'un d'autre : « Journault?... Attendez donc. Il est à Terre-Neuve. " — « Journault? » m'avait dit un troisième interlocuteur, « je crois bien me rappeler qu'il y a un Journault à Brest. Je me renseignerai... » Ghaqïle fois j'avais insisté pour savoir quelque chose sur la jeune femme aussi. Personne ne la connaissait. Imaginez donc mon saisissement à retrouver cette trace perdue, et de quelle façon!... C'était exactement le quatrième hiver après fcelui où avait eu lieu la scène du bal. J'étais à Nice, en visite chez des amis, pour quelques semaines. Un mien cousin, que vous avez rencontré, Jacques de Brèves, vient me rendre ses devoirs. Il nous avait beaucoup négligés, M. de Mégret-Fajac et moi. Ce n'était pas de quoi justifier l'embarras que je constatai en lui dès le début de notre entretien. Tout d'un coup et comme un homme qui fait un grand effort sur lui-même : « Alice, « me dit-il, «promettez-moi que vous ne vous offenserez point... Je suis chargé pour vous d'une bien étrange commission, » — « Laquelle? » interrogeaije, étonnée de son air, mais à mille lieues de soupçonner le moindre rapport entre ce préambule gêné et l'ancienne pensionnaire
du couvent de Marseille. « Encore une fois, " insista-t-il, » vous me promettez de ne pas vous froisser?,.. » — « Je vous le promets! " fis-je en riant. " C'est donc très grave?... « — « Très g^rave, non, mais si bizarre ! . . . Enfin j'ai eu la sottise d'eng^ag^er ma parole et je suis de l'avis de cet autre : il faut tenir sa promesse, même à des voleurs.. . Et puis j'ai un peu d'intérêt à savoir si quelqu'un m'a dit la vérité... Vous ne me gronderez pas non plus de ce que je vais vous avouer?... J'étais hier à souper avec une très jolie personne qui est connue dans le demi-monde sous le nom de Manon Lescaut. A-t-elle surpris une phrase échangée entre un des convives et moi où je disais que vous étiez à àNice? S'est-elle renseignée d'une autre façon? Toujours est-il qu'elle m'a pris à part à un moment pour me dire : « Vous êtes le cousin de Mme de Mégret-Fajac? » — « Oui, » ai-je répondu. — « La voyez-vous souvent? » at-elle insisté. — « Pas aussi souvent que je le devrais et que je le voudrais, " lui ai-je dit. — « Enfin, vous pouvez la voir... Alors, donnezmoi votre parole que vous ferez auprès d'elle une démarche qui ne vous engage en rien, mais qui me sera, à moi, un grand bienfait... n — « Mon Dieu, ma cousine, » continua Jacques, u j'ai eu tort. J'ai été faible. J'ai promis... Manon
m'a dit alors : « Je n'ai pas toujours été ce que je suis. J'ai été mariée. J'ai été reçue dans le monde. Je m'appelais Mme Journault. C'est un secret que je confie à votre honneur. A cette époque-là, et dans une certaine circonstance que Mme de Mégère t-Fajac se rappellera si vous lui dites mon vrai nom, elle a été bonne pour moi, très bonne. Je ne l'ai jamais remerciée... Je voudrais qu'en souvenir de cette sympathie qu'elle m'a montrée un soir, elle me permît de lui offrir un objet dont je ne peux plus me servir maintenant que je suis devenue ce que je suis. Ce n'est rien de bien précieux. C'est un éventail en ivoire et en point d'Alençon qui me vient de ma grand'mère. Elle sait. Je lui en ai parlé... Enfin, demandez-lui, puisqu'elle a eu pitié, un soir, de la pauvre abandonnée, dans ce bal qu'elle se rappellera, d'accepter et de garder cette relique de ce que j'étais, de ce que je ne serai plus jamais. . . »
— « Vous avez refusé ce cadeau naturellement, " m'écriai-je, « et voilà ce que vous vous reprochiez en me parlant d'une charité que vous n'avez point faite?... Mais il est inouï que M. de Brèves ait seulement osé vous transmettre cette commission d une fille, à vous ! . . . 5>
— Il II s'intéressait à elle passionnément déjà, » répondit Mme de Mégret. « Gomme il
me l'avait dit, il voulait savoir si elle lui avait menti. L'histoire de la chute de Mme Journault, que j ai apprise depuis, avait été très simple. Ravissante comme elle était, coquette, habitant dans le voisinage de Nice et de Monte-Carlo, elle s'était laissé faire la cour par un des innombrables grands seigneurs étrangers qui viennent s'amuser sur la côte, de décembre à mai. Elle avait succombé, comme tant d'autres, à l'attrait du luxe. Elle avait été enlevée, puis abandonnée. Bref, elle était une femme entretenue à présent, mais qui gardait une nostalgie poignante de son honneur perdu. J'aurais dû le comprendre et que la folle idée de me faire offrir cet éventail, à moi (jui avais été bonne pour elle, signifiait cela : une supplication de la plaindre, une prière de lui conserver, dans ma mémoire, une place un peu à part, une affirmation (jue tout n était j)as mort eu elle, et (jneUe valait mieux que sa vie. ,ie ne compris pas Je refusai l'éventail, non sans un remords. Il y a\"ait dans cette démarche, faite par Finterinédiaire d un autre, un appel de la femme a la femme qui, malgré tout, m'avait émue. Pourtant je refusai. — Écoutez la conséquence. — Quelques jours plus tard, j'étais à dîner avec mon mari et un ménage ami dans une des salles d'un grand restaurant de Monte-Carlo. Une table
avec six couverts était préparée, à deux pas de la nôtre. Je vois arriver, accompagnée de deux femmes et de trois hommes, dont mon cousin de Brèves, celle que j'avais connue Mme Journault. La petite femme modeste et sauvage qui m'avait tant intéressée au bal Carlsberg était devenue ce que vous devinez^Outrageusement maquillée, l'œil hardi, la bouche provocante, dans une de ces toilettes audacieuses qui sont une atfiche, elle s'assied à sa table. Elle regarde autour d'elle. Elle me voit... Après tant d'années, je n'ai pas oublié l'impression de malaise que m'infligea son sourire amer. Il passa dans ses prunelles de la haine et du défi, une espèce d'arrogance insultante et une colère à peine contenue. Elle commence tout de suite de parler et de rire si haut que tout le monde se retournait. Je l'entendrai toujours interpeller le garçon qui avait apporté un plat dont elle n'était pas satisfaite : « Allez dire au maître d'hôtel que s'il nous sert encore comme cela, Mme Manon Lescaut lui jette le plat par la figure. » Ce n'était ni jeter ni figure qu'il y avait dans son texte. Et elle continuait de me regarder fixement. C'était comme si elle m'eût crié, par sa voix, par tous ses gestes, par son port de tète : « Vous ne voyez plus en moi qu'une fille. Vous me l'avez fait sentir en me refusant mon
pauvre hommagfe. Hé bien! oui, je suis une fille et je me conduis comme une fille!... » Ce qu'il y avait de particulièrement pénible dans cette attitude, c'était la présence de mon cousin à côté d'elle. Vous savez, hélas ! que ce coudoiement du monde et du demi-monde est la règle dans cet abominable caravansérail du vice cosmopolite. J'avais eu la faiblesse de venir là, sous la conduite de M. de Mégret, il est vrai, et parce que l'on a mauvaise g^râce à trop faire sentir à ses amis et amies qu'ils ont tort de vivre d'une certaine vie. J'en étais bien punie, par ce voisinage... Mon cousin était partagé, — il s'en est tant excusé depuis, — entre la honte de ce scandale et la passion qu'il commençait de ressentir pour cette créature. Elle n'était pas sa maîtresse. Elle était celle d'un des hommes qui dînaient avec eux. La malheureuse s'imaginat-elle qu'en prenant Jacques pour amant elle me mortifiait? Fut-ce pour flétrir davantage la délicate idée qu'elle avait eue, en entraînant dans sa fange avec elle celui qui avait été son messager malheureux, en l'y roulant? Toujours est-il que, le soir même, elle rentrait de Monte- Carlo reconduite par Jacques, ot ayant ouvertement rompu avec l'autre. Le résultat fut un duel au pistolet entre ce garçon et Brèves, le lendemain, où, heureusement, personne ne
fut touché, et, ce qui est beaucoup moins heureux, une haison de mon pauvre parent et de cette fille, où elle fut systématiquement, obstinément terrible d'exploitation froide... Hé bien, » continua la comtesse Alice, après un silence, «j'ai toujours pensé que si j'avais eu la charité d'accepter ce petit^éventail de point d'Alençon, comme Mme Journault me l'avait offert, tout simplement, elle n'aurait pas fait à mon cousin, d'abord, le mal qu'elle lui a fait, et puis qu elle ne se le serait pas fait à ellemême... Quand j ai lu sa mort et l'annonce de sa vente dans les journaux, je me suis procuré le catalogue. Ayant constaté que cet objet s'y trouvait, j'ai voulu l'acheter pour l'avoir toujours là, et me rappeler qu'il ne faut jamais repousser aucun mouvement délicat d'aucune àme. On peut toujours aider les meilleurs à devenir encore meilleurs, et les pires à ne pas devenir pires. »
En parlant ainsi, la charmante femme tirait de son étui et me tendait le petit éventail asso-
cié pour elle à ce joli et noble regret d'une charité refusée. J'ouvris les fragiles branches d'ivoire où se voyaient des pagodes et des oiseaux dans le délicat style chinois du temps de Louis XV. Les fleurs de dentelle s'ouvraient doucement sur le tissu de tulle jauni. Un fin arôme d ancien parfum s'en dégageait. Je rendis cette relique à Mme de Mégret-Fajac, avec une émotion dont je ne peux pas sourire, même après l'épilogue que le hasard a donné à cette confidence, et que je vais dire dans sa brutaHté. Je n étais pas descendu depuis une heure de l'automobile de la comtesse Alice, qu'une dépêche bleue m'arrivait, signée d'un nom qui me fit aussitôt reconnaître rétrospectivement la voix dont le timbre m avait frappé à l'hôtel des Ventes. C'était le concurrent de Mme de Mégret dans sa paradoxale enchère, qui me demandait lin rendez-vous pour le lendemain. Je passe les détails pour rappoi'tcr simplement le discours qui me fut tenu par ce visiteur — \\\\ ofticier de marine démissionnaire et que j ;nais lencontré au cercle :
— u Je vous ai vu partir de l'Hôtel des Ventes avec Mme de Mégret-Fajac, hier... La connaissez-vous assez pour lui dire qu'un pauvre diable d'ancien lieutenant de vaisseau lui deniande humblement de lui céder, à moins qu'elle
n'ait des raisons pour y tenir, le petit éventail de dentelle qu'elle a acheté aujourd'hui à la vente de Manon Lescaut?. . . Un mot vous apprendra tout : Manon s'appelait Mme Journault de son vrai nom. J'ai été son amant alors, le premier, je crois. Je lui avais donné cet éventail. Je voudrais bien le ravoir, cortMne souvenir de Manon... Je n'ai pas pu le pousser davantag^e, mais je suis prêt à en donner le prix que Mme de Még^ret l'a payé. Si vous saviez comme elle était jolie !... »
Ai-je besoin de dire que j ai imajjiné un prétexte pour décliner cette mission, je n'ai jamais fait à Mme de Mégret-Fajac le messag^e qui lui aurait montré dans sa protégée du bal de la villa Carlsberç une comédienne que l'on ne pouvait pas empêcher de devenir pire. Qui sait, pourtant? En racontant celte histoire d'une relique léguée par sa grand mère et qu elle ne voulait pas profaner, peut-être la pauvre Manon Lescaut n'avait menti que dans les faits? Peut-être at-elle cru au rôle qu'elle jouait, le temps de le jouer. Ainsi s'expliquerait sa colère du restaurant. Peut-être aussi n'a-t-elle voulu qu'aguicher davantage Jacques de Brèves? Quoi qu'il en soit, la comtesse, elle, n'a pas joué de rôle et à quoi bon lui flétrir l'imagination par le récit d'une vilenie? A quoi bon toucher à
la chapelle d'illLision où elle garde l'imag^e de cette fausse Madeleine — laquelle lui a peutêtre aussi rendu hommage à sa manière, en Tabusant.
Tous ceux qui s'intéressent aux études médicales connaissent de nom le professeur Courrioles. l'auteur de ce •• Traité de Psvchiàtrie " . qui est pour la France ce qu est pour l'Allemagne le livre de Krœpelin ou celui de Krafft- Ebing, pour la Russie celui de Korsakoff. et pour l'Italie celui de Morselli — le tableau le plus complet des doctrines françaises sur les maladies de l'esprit. Moins élégant dans sa forme que Gilbert Ballet, moins original dans ses intuitions qu'Ernest Dupré. moins encyclopédique que Grasset. Courrioles a cela pour lui d avoir ramassé un nombre d observations cliniques réellement prodigieux. Il ne restera peut-être rien des théories qu'il a édifiées — par exemple, de son hvpothése sur ce qu'il appelle les " demi-psvchoses - . Mais ses descriptions sont si vivantes, si ^ graphie « , pour
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employer un intraduisible mot anglais, qu'elles dureront comme celles de Trousseau. Ce qui durera aussi, pour ceux qui l'ont approché, c'est le souvenir d'un des personnages les plus singuliers de ce temps-ci- Au physique, Gourrioles est une espèce de géant taillé en force, à qui son poil roussâtre et ses lunettes d'or donneraient un aspect de savant allemand, n'était la précision si latine de son regard. Été comme hiver, il est, dès huit heures du matin, sanglé dans une redingote noire, où la rosette de la Légion d'honneur met la seule note un peu claire. Été comme hiver, à la même heure, sa voiture autrefois, son automobile aujoiird'liui, l'emporte à la clinique d'un asile de banlieue, dont il est le médecin en chef. Il en sort vers midi, pour rentrer au quai de la Mégisserie, où il habite, juste en face du Palais de Justice. Là est en effet un des centres de son activité. On v a créé pour lui une Infirmerie spéciale connue dans le monde de la médecine légale sous le nom de « Clinique du Palais » . Il y arrive à deux heures, pour en sortir à cinq — à si.x, quelquefois. Sa fonction consiste à examiner les individus arrêtés sur la voie publique qui ont commis un délit et qui sont soupçonnés d'aliénation. Deux fois par semaine, il y donne une leçon de psychiatrie à laquelle ne sont admis
que des élèves en nombre très restreint et quelques collèg^ues. A six heures il rentre chez lui ; il dine seul, comme il a déjeuné. Son hygiène alimentaire est réglée avec une minutie et une sobriété toutes monacales. Avhuit heures il se met au travail et rédige ses observations de la journée, jusqu'à une heure du matin. Son cabinet est tapissé de la plus étrange et de la plus sinistre collection de photographies : toute une série de psychopathes — anxieux, mélancoliques, déments, paralytiques généraux, alcooliques, dégénérés. Ce musée d'horreurs, soigneusement catalogué, se prolonge dans la chambre à coucher, dans la salle à manger, dans le corridor. Courrioles n'est vraiment heureux qu'au milieu de ces documents des plus lamentables infirmités humaines. On ne lui connaît aucun amour, aucun goût, aucun vice, que la Psychiatrie. Il n'existe que pour elle, pour cette Science encore à son début, et dont il a été, depuis tantôt trente ans — il en a cinquante-cinq — un infatigable ouvrier. Il ne fait pas de clientèle. A peine si, de loin en loin, il se laisse appeler en consultation quand il s'agit d'un cas vraiment extraordinaire. Il se fait payer alors assez cher, pour qu'avec ses petites rentes, auxquelles se joignent ses modestes appointements de médecin d'asile et du
Palais, il puisse vivre. Il n a occupé qu'une année la chaire créée pour lui à la Faculté. Il en a trouvé la besogne incompatible avec ses recherches, qu'il poursuit passionnément, et il a réduit son enseignement à cette conférence bi-hebdomadaire. Quelques travaux d'expertise judiciaire achèveraient au besoin de lui permettre l'équilibre de son budget, réduit systématiquement à une vingtaine de mille francs. Sa dépense la plus importante est cette automobile du matin, qui lui économise du temps. Il n'est pas moins économe de paroles, de gestes, de toute manifestation de sa pensée. Quand j'aurai ajouté que son intégrité scientifique fait de lui un maître, au plus beau sens de ce mot, on comprendra la réputation dont il jouit parmi les étudiants. Ceux-ci considèrent comme une faveur inestimable d'être admis à suivre régulièrement les examens qu'il faii de ses malades, à l'asile et surtout au Palais. Il est extrêmement avare de cette autorisation, et il n'a guère plus de deux élèves à la fois, dans l'étroite .salle où on lui amène les arrêtés de la nuit cl du malin.
Elle est toute petite, cette salle, ménagée dans la j)artie du Palais de Justice qui touche à la Conciergerie et au rez-de-chaussée. Un bureau et six chaises la meublent. Sur le mur.
un tableau noir, réservé à des épreuves d'écriture pour des malheureux que l'on amène là, et qui ne savent plus faire une addition juste, ni tracer dix lettres de suite. Deux fenêtres à barreaux projettent un jour douteux. La porte s ouvre sur un couloir qui dessert une suite de cellules à judas. Sur le bureau, une lampe électrique est posée. On l'emploie à vérifier le degré de réaction que conservent les pupilles. Un petit marteau tout auprès est destiné à provoquer des réflexes. L'en-téte du papier préparé dans le casier, "Parquet delà Seine. Infirmerie spéciale, » résume bien la double impression de prison et d'hôpital qu'inflige, au visiteur, ce coin tragique. Et c'est celui où Gourrioles a passé d'innombrables heures d'ivresse intellectuelle. Il faut l'avoir vu, à cette table, interrogeant un de ses clients, pour comprendre à quel degré d'exaltation intérieure l'amour des idées peut porter un homme. Tout son visage creusé de rides est tendu par l'attention. Une flamme brille dans ses prunelles claires. La fièvre de la découverte anime son corps, dont on devine, sous les vêtements, la crispation nerveuse. Il y a du chasseur, ou mieux, du détective, dans cet éréthisme du savant, pour qui l'individu assis devant lui, mâle ou femelle, est une expérience tentée par la nature, et qu'il s'agit de
déchiffrer. Cet individu a été arrêté parce qu'il a volé, parce qu'il a tiré un coup de revolver, parce qu'il a tenté de se jeter à la Seine, parce qu'il a épouvanté son entourage par des cris, ameuté des passants dans la rue, où ses allures ont paru si étranges que les agents l'ont dirigé sur l'infirmerie. Qui est-il? Un vulgaire malfaiteur ou un malade? Si c'est un malade, quelle est sa maladie? La responsabilité de cet interrogatoire est redoutable. Quelques lignes griffonnées par Courrioles, et cet être sera envoyé à l'hôpital des fous ou rendu à la liberté. La première hypothèse est celle qui comporte les moins graves conséquences. Dans un hôpital, on l'examinera de nouveau, et peut-être le diagnostic du célèbre psychiatre sera-t-il réformé. C'est la seconde, celle de la libération, qui plisse d'angoisse le front du médecin. Quel cas de conscience ! Qu'il ait devant lui un aliéné dont il ne sache pas distinguer la folie, et que, demain, après-demain, dans huit jours, cet aliéné se transforme en assassin, en incendiaire? Ce souci du devoir social se mêle, chez le savant, à la joie intense de la curiosité professionnelle. Car enfin, pour lui, cet individu est surtout un cas. Et les inflexions de la voix de Courrioles traduisent, malgré lui, l'ardeur de cet intérêt. Cette voix ausculte littéralement
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le patient. A coups de petites questions, si l'on peut dire, le psychiatre tàte cette intelligence et cette sensibilité. Tout d'un coup, il se tourne vers un des deux élèves assis à côté de lui. Il n en admet jamais un troisième a ces séances.
— « Hé bien, Portehaut, votre diagnostic? " L'élève intimidé hasarde, hésitant :
— a C'est un Pé-Gé » (les deux syllabes qui désignent un Paralytique Général, en argot d'hôpital) .
— « Et vous, Groulebois? »
— « Un Paranoiaque (1) avec appoint éthylique, " répond Groulebois, d'un ton plus affermi .
— a Ni l'un, ni l'autre, » rectifie Courrioles. En quelques phrases, il pose ses conclusions, à lui, qu'il commente en analysant le malade. Celui-ci quelquefois, souriant, plus souvent farouche, assiste avec hébétude à cette dissection de sa personnalité. Dans ces tableaux improvisés, où il fait tenir en raccourci toute une destinée humaine, Courrioles est incomparable. Aucun romancier ne l'égale en inventions pittoresques, aucun policier en déductions subtiles sur les données les plus élémentaires. A chacun
(i) Terme repris du grec par Kraepelin. Il indique un individu qui pense à côté, de « itapà, » « à côté, » et « vooç, n « intelligence. »
de ses mots on sent la maîtrise, la sûreté du visionnaire, qui choisit, avec une certitude divinatoire, le détail sig^nificatif. Le g^ardien, debout derrière le malade, — ou lag^ardienne, si c est une malade, — ne peut se retenir d'écouter cette parole si lucide dans sa technique. Et cette magnifique leçon, qui sera perdue comme tant d'autres, s'achève par un sec résumé de dix ou douze lignes, écrit par le professeur de son écriture délinéée — comme dessinée avec le stylograplie qu il porte toujours sur lui — sur un des papiers administratifs. L'arrêt d'internement ou d'élargissement du personnage est libellé. Son gardien ou sa gardienne le font lever, tandis que le psychiatre dit tranquillement : « A un autre. »
Tranquillement? Non. Sa ferveur est trop vive. Cet autre sera peut-être un délirant d'espèce nouvelle, l'échantillon unique dont tous les collectionneurs sont friands. N'y a-t-il pas du collectionneur dans Courrioles? Aussi ses yeux ont-ils un regard d'attente toujours un peu impatient quand la porte s'ouvre pour donner passage à un nouveau gardien introduisant un nouveau sujet.
Au commencement de l'hiver dernier, ce savant passionné eut une des joies les plus fortes de son existence professionnelle. Il fut chargé, comme expert, d'examiner un criminel dont le nom eut quelque retentissement, voici quatre années. Qui donc, aujourd'hui, se rappelle Guillaume Ribier, et cet assassinat commis à Grenoble sur un horlog^er, auquel le jury, on n'a jamais compris pourquoi, trouva des circonstances atténuantes? Ribier, condamné à dix ans de travaux forcés, était devenu fou presque aussitôt après sa condamnation. Enfermé dans un asile, il en était sorti guéri, pour reprendre le chemin de la prison. Depuis lors, il avait commencé d'écrire aux médecins, aux magistrats, aux ministres, au chef de l'État, suppliques sur suppliques. Il prétendait avoir commis l'acte, pour lequel il a été condamné, dans une crise d'aliénation dont il ne s'est rendu compte que depuis sa grande crise. Le hasard avait voulu qu'une de ces lettres tombât entre les mains d'un des membres du cabinet, ancien
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Interne criiopital, lequel s'est intéressé dans sa jeunesse aux études psychiatriques. Ce politicien avait été frappé par le ton de sincérité du placet. Il avait cru reconnaître un caractère de vraisemblance aux arguments allégués par le plaignant. Il en avait parlé à son collègue de la Justice. Celui-ci avait eu la même impression. Le résultat était cette expertise confiée à Gourrioles.
— « J'ai lu tout le dossier, " avait-il dit à Portehaut. « Je suis très curieux de voir l'homme. Les détails qu'il donne sur son état mental avant le crime sont très précis. Seul un aliéniste pourrait les inventer. Or Ribier, avant d'assassiner l'horloger, était un ouvrier menuisier. Il n'avait jamais fait d'études de médecine. Comment donc aurait-il construit toute une fable si exacte, si spécieuse? Cependant un point m'intrigue. »
— " Le retard apporté à cette réclamation?» avait insinué Portehaut, comme le maître se taisait.
— <i Non, )i dit Courrioles. " Il est toujours possible qu'une première crise de manie passe inaperçue de celui qui l'éprouve, si elle n'est qu'ébauchée. Mais il y a trop de cohérence dans les svmptômes apportés par Ribier. Cela sent la construction — je reprends le mot — réfléchie
et volontaire. Je me souviens de ce que me disait un antiquaire que j'ai soig^né : a Ce qui distingue l'objet faux de l'objet authentique, c'est presque toujours que l'objet faux est trop parfait... " Nous verrons bien. . . >- ^
Il prononçait cette sage parole. . . — la devise de tous les expérimentateurs — en «'asseyant à son bureau, dans la petite salle de l'Infirmerie du Palais, et tout en feuilletant le paquet de fiches sur lesquelles étaient notés les malades du jour.
— « Il n'y a rien d'urgent? « interrogea-t-il. Et comme Portehaut lui répondait :
— « Je ne crois pas, monsieur. »
— « Commençons donc par Ribier, " continua le professeur. « Habert, amenez-le. »
Le gardien Habert était un ancien soldat, un athlète, à la face rougeaude et joviale, — il restait gai dans cet affreux métier. Il porta le revers de sa main à son front, geste de caserne dont il était coutumier et que Gourrioles commentait régulièrement, d'un mot technique, en s'adressant à son élève : « Sléréotypie du salut militaire." Deux minutes après, il revenait, introduisant un jeune homme de vingt-cinq ans, revêtu d'un uniforme brun de maison centrale, que le docteur invita, d'un geste, à s'asseoir sur la chaise préparée de l'autre côté de la table.
Le jeune homme y prit place, simplement, posément, comme il était entré. Il regarda le savant qui le reg^ardait de son côté. Quoique Guillaume Ribier fût assez joli g^arçon, avec des traits menus, l'absence absolue de toute expression donnait à sa physionomie un caractère sinistre. Les muscles de son visage étaient complètement immobiles. L'extrême ag^ilité des prunelles brunes, toujours en train de bouger dans ce masque bistré, comme sculpté dans une matière insensible, bois, cire ou pierre, donnaient l'idée de l'aguet. C'était l'animal traqué qui tend toute son énergie à ne pas perdre une seule chance d'échapper ou d'attaquer. Quand lejeune homme parlait, la bouche remuait d'un mouvement si surveillé que la ligne des lèvres se déplaçait seule, comme si cette partie du visage eût été actionnée par un mécanisme absolument indépendant. Les mots sortaient un ])eu hâtifs, prononcés de la pointe des dents , sans aucun accent, dans un débit automatique que jamais émotion ne nuançait. Cotte impassibilité totale ne devait pas se démentir une seconde durant l'interrogatoire qui avait commencé par les questions d'usage.
— « Yous vous appelez Guillaume Ribier? '>
— « Oui, monsieur le docteur. »
— <i Vous avez été condamné pour Tassas-
sinat de Thorloger .Tacquin, à Grenoble, et enfermé ensuite comme aliéné? »
— « Oui, monsieur le docteur. »
— « Et vous prétendez qu'au moment où vous avez commis l'assassinat, vous étiez déjà aliéné, et qu'à cause de votre état, vous n'avez pas pu vous défendre lors de votre procès ? »
— « Oui, monsieur le docteur. "
— " Pouvez-vous me dire ce que vous sentiez alors? »
— " Oui, monsieur le docteur. D'abord, il faut que je vous dise que ma mère a toujours été très nerveuse. C'est même elle qui est cause que je le suis devenu. Mon père était mort. Elle me faisait coucher dans sa chambre. Un matin, vers les six heures, je suis réveillé par un cri. Je la vois, — c'était au printemps, — qui se tordait en gémissant, les yeux ouverts et tournés en l'air, un bras, le droit, ramené sur la poitrine, comme ceci, l'autre, le gauche, secoué de mouvements convulsifs. J'essaie de lui parler pour la réveiller. Elle ne m'entend pas. Puis elle est devenue immobile, avec un ronflement. Et quand elle a rouvert les yeux, elle ne me reconnaissait pas. »
— « C'était une crise hystérique ou comitiale? » demanda le médecin.
— " Je ne sais pas, » répondit Ribier, sans
avoir Tair de comprendre les termes scientifiques dont Courrioles s'était servi pour désigner ce phénomène nocturne, si clairement décrit par ce soi-disant ignorant, n Cette attaque de nerfs de maman m'a tellement effrayé que j en ai été malade. Elle est morte pas bien longftemps après, mais pas de cela, de la poitrine. J'ai toujours été très nerveux depuis, très impressionnable. Six mois avant l'affaire de Grenoble je commençai par être triste, sans motif. J'étais chez un bon patron. Je réussissais bien. J'ai eu des maux de tète. Je ne mang^eais plus. Je ne dormais plus. Ça s'est dissipé. Pendant la semaine qui a précédé la chose, j'ai éprouvé un sentiment de bien-être extraordinaire. Je disais à un camarade que Grenoble était à moi. Puis, un jour, je me suis trouvé en proie à une excitation dont je n'étais pas le maître. Je ne tenais pas en place. Je changeais d idées malgré moi, avec une rapidité qui m'étonnait moi-même. Je me sentais attiré invinciblement par des choses qui m'étaient indifférentes autrefois, le petit verre, par exemple. Cela ne me faisait pas plaisir. C'était un besoin, auquel je ne pouvais pas résister. C'était comme pour les femmes. J'avais une maîtresse qui n'était presque qu'une bonne camarade. Je me mis à éprouver [)our elle une passion que je ne
comprends plus aujourd'hui. C'est pour elle que j'ai commis le crime. J'ai voulu lui donner une montre avec une chaîne, dont elle avait eu la fantaisie, un jour, en passant devant la boutique de Jacquin. Jacquin a refusé de me céder le bijou à crédit. J'ai vu rouge. Je Tai frappé sans savoir. A partir de ce moment, jusqu'à ma sortie de l'hospice, tout est comme un rêve dans mon esprit. Mon arrestation, ma prison, le jugement, ce sont des images que j'aurais vues en dormant. Il y a quelque chose entre elles et moi. L'asile, alors, c est la nuit complète. Et je me retrouve, me réveillant un matin, aussi lucide que je le suis aujourd hui. Le médecin m'a dit que j'étais devenu fou en prison, et il a fallu m'apprendre ma propre histoire. Je me rends bien compte que l'accès avait commencé auparavant. Voilà pourquoi je demande la revision de mon procès. »
— « Comment expliquez-vous, » interrogea Courrioles, " si tout s'est passé ainsi, que vous ayez forcé le coffre-fort de l'horloger et mis à part ce qu'il contenait, des bijoux et des valeurs pour une somme que les documents trouvés chez Jacquin permettent d'évaluer à soixante ou soixante-dix mille francs ? »
— (i On m'a dit cela aussi, » répondit Guillaume Ribier, « qu'une grosse somme avait dis-
paru. J'aurais pu la prendre dans un état d'inconscience. Mais je n'étais pas inconscient à ce moment-là. Je ne le suis devenu qu'à l'hôpital. Je me le rappellerais. "
— il Vous supposez donc qu un autre que vous a pris cette somme? "
— i' Oui, monsieur le docteur. En lisant les détails de mon procès, vous remarquerez que je suis venu chez le malheureux Jacquin à cinq heures du soir. C'est établi. Les voisins ne se sont étonnés de voir la boutique rester ouverte et sans lumière qu'à huit heures du soir. Entre cinq heures et huit heures il s'est écoulé du temps. Je suppose qu'un passant est entré. Il a vu le comptoir vide. C'était un voleur, et qui a jugé l'occasion propice pour faire un coup, soit qu'il ait aperçu le corps de Jacquin, soit qu'il ne 1 ait pas vu. C'est possible aussi. Je l'avais porté dans la soupente. »
— u Mais les clefs? Comment ce voleur se sera-t-il procuré les clefs, s'il ne les a pas prises sur le mort? »
— " Il peut les a\oir prises sur le mort, » répondit Ribier. « Il peut aussi les avoir trouvées sur le coffre-fort. Qui vous dit que Jacquin, (juand il est sorti de l'arrièrc-boutifjue au bruit de la sonnette pour venir au-devant de moi, n'était pas occupé à serrer un objet dans
ce cofire-fort? Qui vous dit, tout simplement, qu'il n'avait pas laissé son trousseau de clefs dans la poche du veston que Ion a trouvé pendu dans cette arrière-boutique ? A cause de la chaleur, il s'était mis en oras de chemise. Mais ce n'est pas à moi d'expliquer une coïncidence qui n a rien à voir avec la thèse que je soutiens et qui est la justice même. Monsieur le docteur, vous en conviendrez, un aliéné ne peut pas être considéré comme responsable. J'étais malade. On ne le savait pas. La preuve en a été faite depuis par mon internement. Je demande que mon procès soit revisé en vertu de ce fait nouveau, et que je puisse me défendre, maintenant que j'ai retrouvé mes facultés. »
Tout ce discours a> ait été prononcé de cette même voix blanche, sans intonations ni hautes ni basses, qui donnait l'idée de syllabes émises au métronome, et toujours avec cette même immobilité des traits, qui pouvait ég^alement traduire une surveillance étonnante de soi, ou bien l'anomalie du maniaque. Courrioles n'était pas resté moins impassible.
— « Reprenons tous les symptômes dont vous m'avez parlé, » dit-il. " Ces attaques de nerfs de madame votre mère, ont-elles eu d'autres témoins que vous? "
— « Mon père, » répondit Ribier, u mais
personne d'autre. Elles n'ont jamais eu lieu que la nuit. "
— « Elles ne remontaient donc pas à l'enfance?» demanda le médecin.
— " Elle m'a toujours dit qu'elle n'en avait eu que trois, » répondit Ribier, « et la première à vingt-sept ans. »
— Cl Elle savait donc qu'elle les avait eues ? » interrogea Courrioles.
Ce n'était rien, ces quelques répliques. G était le duel qui commençait, avec deux témoins, dont un seul, Portehaut, pouvait comprendre le détail du combat. Le gardien Habert ne savait pas assez de pathologie pour apercevoir le piège tendu, dès ce début, par le psychiatre au forçat. Ce qui distingue les crises d'hystérie et d'épilepsie, diurnes ou nocturnes, c est que le malade en sort sans garder aucun souvenir de ce qu'il a traversé. Il est rare que l'hystérie et Fépilepsie se déclarent d'emblée, après la vingtième année, très rare que les accès soient exclusivement nocturnes. Cela est pourtant possible. Au contraire, l'inconscience est de règle absolue. Qu'à cette question sur la mémoire de sa mère, Ribier répondit affirmativement, il était convaincu de simulation. Il serait certain qu'il avait inventé ces crises pour charger sou hérédité d'une tare.
— « Mon père le lai avait appris, » réponditil, « car elle ne se rappelait rien au réveil. »
— a Et elle n'avait aucun autre symptôme nerveux? » demanda le médecin, après une minute de silence. .
Pendant que son interlocuteur ripostait ainsi, quel perçant regard il lui avait jeté! Mais était-il possible qu'un ouvrier eût acquis des notions d'une telle précision scientifique sur les maladies de l'encéphale.' Où? Quand? Gomment? A cette seconde question, plus insidieuse encore que la première, Ribier fit, de nouveau, une réponse qui supposait ou bien qu'il disait la vérité, ou qu'il possédait une connaissance singulière de la pathologie nerveuse, car il commença de raconter une série de petits faits qui démontraient que sa mère avait été réellement atteinte du « mal sacré » .
— « Elle avait quelquefois, « fit-il, « des besoins de sommeil impérieux, et qu'il lui fallait satisfaire où qu'elle fût. Elle en sortait avec des maux de tète terribles... D'autres fois elle avait de grands tremblements... C'est tout? Non. .1 oubliais. Il lui arrivait de garder une attitude très fatigante, indéfiniment, si on ne réveillait pas son attention, .te l'ai vue, ayant levé une carafe pour se servir, demeurer ainsi, la tenant à la main et penchée, au moins une demi-henrc.
Sauf cela, elle était comme tout le monde. » Sur cette réponse le médecin avait brusquement changé la direction de son interrogatoire. Il avait quitté la mère pour passer au séjour de Ribier dans l'asile. Ses questions devenaient rapides, brèves, presque incohérentes en apparence. L'autre répondait posément, avec un rien de lenteur qui laissait bien deviner une volonté tendue. Ce pouvait être aussi un sincère souci de défense, très légitime chez le personnage qu'il prétendait être. S'il avait été réellement fou, il était trop naturel qu'il tint passionnément à le démontrer, pour reconquérir sa liberté. Quand enfin, après une heure d'examen, Courrioles dit au gardien : « C'est fini ; vous pouvez l'emmener, » l'impassibilité du forçat parut se détendre.
— V- Vous ne me ferez pas JangLiir trop longtemps, monsieur le docteur ? » dit-il, en se retirant. " Vous savez, c'est dur d être en prison pour un crime dont on n'est vraiment pas responsable. C'est bien assez de l'avoir commis, quand on n'était pas soi. "
— " Eh bien? « demanda Courrioles à Portehaut, quand la porte se fut refermée, et que le maître et l'élève se retrouvèrent seuls.
— « Hé bien, mon cher maître, » répondit l'étudiant, « c'est le simulateur le plus extraordinaire que j'aie encore rencontré. »
— « Vous allez un peu vite, " fit Courrioles, en hochant la tète. « Vous avez vu comme il a été exact, classique même, dans ce qu'il nous a dit des convulsions de sa mère. Il ne peut pourtant pas avoir inventé ce qu'il nous a raconté sur la tendance qu'elle avait à conserver les attitudes prises. C'est de la catatonie, dirait Kahlbaum. Il faudrait supposer que ce gaillard-lù, dans son cachot, a eu entre les mains quelque livre de vulgarisation sur les maladies nerveuses, et qu'il l'a pioché comme un candidat à l'internat. C'est possible, mais bien invraisemblable. Et le tableau de sa propre manie, cette période d'invasion marquée par des souffrances vag^ues, avec tous les signes somatiques de rigueur : céphalalgie, insomnie, inappétence? Puis ce
bien-être, cette ag^itation si caractéristique, et le reste, jusqu'à cette brusque cessation des phénomènes, un matin, au réveil. Je ferais l'aliéné, moi, que je ne m'appliquerais pas à simuler d'autres symptômes. Mais, encore une fois, ce Guillaume Ribier n'est pas un aliéniste. . . D'ailleurs, " ajouta le savant, après un silence, « aujourd'hui, je l'ai seulement tâté... Demain je lui pose une question à laquelle aucun livre n'aura pu le préparer. Vous savez laquelle. Il s'ag^it de ma loi inédite, celle de l'hyperesthésie dissociée. »
Cette loi, que le psychiatre revendiquait avec cet orgfueil naïf, Portehaut la connaissait pour avoir vu son maître la chercher et la découvrir tout récemment. Gourrioles avait été frappé de constater, parmi les malades amenés à ses deux cliniques, un contraste sinj^ulier, celui de leur insensibilité (générale avec l'excès de leur sensibilité particulière. Un maniaque, à demi nu, erre dans les rues, par un temps glacé, sans s'aperievoir du froid. Voilà l'insensibilité g^énérale. Un bruit très faible, et qui ne vou« arrive pas, à vous, sera saisi, par lui, avec une finesse d'ouïe qui traduit, au contraire, une surexcitation extraordinaire de l'orfjane. Voilà pour l'excès de sensibilité particulière. C'était là ce que le médecin, dans son langag^e si technique qu'il
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en devenait barbare, appelait 1 hyperesthésie dissociée.
— Il Oui, » contiuua-t-il, » $i Kibier a étudié les symptômes de la manie dans les livres, il n y a pas trouvé ce symptôme-là, puisque je ji'ai pas encore publié mon mémoire là-de§§us. il en est donc à l'idée classique que les fous ne sentent rien. Vous comprenez. IS'il est un simulateur, il nous racontera que tous ses sens étaient également diminués. Ce ne sera qu'un tout petit signe, mais indiscutable, et nous le tiendrons.. . Seulement est-il un simulateur.'*... Bon. Voilà Croulebois. Vous arrivez en retard, mon ami. Vous vous êtes puni vous-même. Portehaut vous racontera ce que vous avez manqué... Ah! Mme Suzanne nous amène un sujet intéressant. »
Mme Suzanne, une forte gaillarde moustachue, l'aide féminin de Habert, entrait, en effet, en même temps que Croulebois. L'étudiant retardataire prit une place, en s'excusant, de l'autre côté du maitre. L'infirmière portait presque, en la soutenant sous les bras, une loque humaine, une femme de quatre-vingts ans, le chef branlant, les yeux noyés de démence, que les agents avaient ramassée dans la rue, ne sachant })lus ni son domicile, ni son nom.
— " Remarquez ce que je vous ai dit si sou-
310 l'expert
vent, " fit Courrioles, quand la malheureuse fut assise sur la chaise occupée tout à l'heure par Ribier, « comme les vieilles femmes gardent dans tous leurs traits, dans leur regard défiant, dans leur bouche rentrée, un air de méchanceté que n'ont pas les vieux hommes. Elles avouent enfin! » continua-t-il, en riant. « Et nunc erudimini, jeunes gens ! »
— " Est-ce que Groulebois est amoureux? » demandait le Psychiatre, deux heures plus tard, à Portehaut, en sortant avec lui du Palais de Justice. C'était l'habitude que les deux Wagner de ce Faust d'un nouveau genre accompagnassent leur maître jusqu'à son domicile. « Oui m , continua-t-il, " tout à l'heure il est arrivé en retard. Maintenant il nous quitte. Il y a plusieurs jours que je le remarque : il n'est plus à son affaire. Et quand j'ai parlé de la méchanceté des femmes, à propos de la vieille démente, vous n'avez pas vu? Il a tiqué. . . comme cela. . . » Le minutieux observateur fit avec ses paupières un mouvement, celui qu'il avait surpris chez son élève, attestant ainsi à quel degré l'exercice quotidien avait aiguisé sa faculté d'attention.
— " Je ne vous l'aurais pas dit, monsieur, » lépondit Portehaut. « Mais c'est vrai. Il a une
maîtresse, une femme du Quartier, tout simplement. Elle s'appelle Juliette. Elle est extrêmement jolie, et elle le rend très malheureux. » — Il Psychose sexuelle élective ! » reprit Courrioles, haussant les épaulas. « C'est tout l'amour. Nous essaierons de le tirer de là. Vous avez bien fait de m'en parler. Commençons par le faire travailler. Allez le trouver tout de suite. Vous lui direz que vous êtes pris ce soir et demain matin, et que vous ne pouvez pas suivre Ribier . Vous lui rapporterez en détail notre scène d'aujourd'hui, et vous lui demanderez de ma part d'observer cet homme ce soir et demain matin. Vous lui répéterez que je compte sur lui. Je le connais. Il obéira. »
Sous ses apparences rudes, le misogyne Courrioles cachait cette sensibilité délicate et profonde qui est celle de tant d'hommes d'étude. Si intéressé qu'il fût par le cas de Guillaume Ribier, la confidence du brave Portehaut sur son camarade Groulebois le préoccupait encore davantag^e, car sa première parole en arrivant à
%lt L'EXPERT
l'Infirmerie du Palais le lendemain tut pour son interne.
— it M. (Jroiilebois est venu et puiîi^ il est reparti, " lui répondit Habert.
— ti Reparti? » fit Gourrioles.
— « Oui, monsieur le professeur, en laissant cette note. »
Le Psychiatre prit la feuille de papier sur laquelle l'étudiant avait noté son observation de la matinée concernant Guillaume Ribier. Cette observation était rédigée en une dizaine de lignes, il J'ai visité Ribier hier soir, " y était-il dit. « Je l'ai trouvé très calme. Nous avons parlé de son affaire. Il continue à prétendre qu'il est victime d'une véritable erreur judiciaire. ISa sincérité me parait évidente. J'y suis retourné ce matin. Je lui ai trouvé une suractivité de lassociation automatique des représentations mentales. La terminaison d'un mot l'amène à prononcer immédiatement un autre mot d'une terminaison analogue. Il conclut des phrases entières par assonances ou par rimes (manie rémittente ou intermittente?). La seconde hypothèse concorderait bien avec la théorie de Doutrebente, qui rattache les manies intermittentes au mal sacré. L'hérédité maternelle expliquerait le cas. » Et Groulebois avait signé d'une manière qui parut sans doute re-
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marquable :i Counioles, tai il tiemeura loajjtemps à considérer les lettres de cette signature, avec une expression si concentrée et si sévère à la fois de ^on visage, que le jovial Rabert dit tout bas au fidèle Portehaut :
— « Quand M. Groulebois reparaîtra, il en prendra pour son grade. ..Je connais le patron. Il est en colère. "
— (i Laissez donc, " répondit Portehaut, en étouffant sa voix, lui aussi. » Je lui parlerai. C est un si brave homme. »
L'étudiant se vantait. Il n'osa pas parler à son maître, tant la physionomie de celui-ci s'était assombrie. C'était un garçon de vingtquatre ans , avec une face rose et blanche qu'encadraient des cheveux blonds bouclés naturellement. Cet air poupin de grand enfant de chœur contrastait presque comiquement avec le genre des travaux auxquels s'était voué le jeune homme. C'est le disciple soumis, attentif, docile, tandis que Groulebois, l'absent, avait un masque tourmenté , presque verdâtre de bile, qui convenait bien au sinistre décor de l'étrange laboratoire psychologique que présidait l'àpre Gourrioles. Il était l'élève préféré du maître, ce qui suffisait à expliquer la mauvaise humeur de celui-ci, dont Portehaut fut aussitôt la victime expiatoire.
— « Qu'on fasse venir Guillaume Ribier. » Cette première parole fut en effet suivie de
cette autre :
— il Vous n'avez donc pas bien transmis mes ordres à Croulebois?. . . "
— « Mais si, monsieur, » balbutia Portehaut. Puis rougissant d'une dénonciation qu'il faisait pourtant dans l'intérêt de son collèg^ue : « Juliette est venue le chercher. . . Et alors. . . "
— - « Alors, vous l'excusez, vous? Ne le défendez pas. Montrez-moi plutôt votre travail. "
Le temps de lire du bout des yeux le compte rendu de l'interrogatoire de la veille, et Ribier était de nouveau introduit dans la pièce par le gardien Habert. L'assassin avait sa même figure impassible où ses yeux continuaient de remuer si étrangement. Tels ceux d'une béte de proie. Ce fut de la marge des lèvres, comme la veille, qu'il répondit à la question de l'expert.
— " Je vois, Ribier, que vous avez passé une bonne nuit! "
— « Bonne? Enfin, j'ai dormi, mais j'ai toujours bien de Vennui. »
— » De l'ennui? » demanda Gourrioles, faisant lui-même écho à la rime : nuit, ennui. « Mais vous voyez bien que personne ne vous veut de mal, puisque l'on m'a chargé de vous examiner. Nous ne voulons que la justice et la vérité. »
— H Je n'ai plus confiance, monsieur le docteur. On m'a traité avec trop de sévérité. »
— « Vous avez lu la note de Croulebois? " demanda en allemand Gourrioles à son interne. — Tous deux parlaient couramment cette langue. — Et sur la réponse négative de Portehaut : — « Lisez-la, » fit le maître en indiquant du doigt à son élève la phrase sur la suractivité de l'association automatique.
Ribier venait de la justifier, en répondant de nouveau par une assonance, vérité et sévérité, à la seconde phrase qui lui avait été adressée. Durant le nouvel interrogatoire, qui ne dura pas moins d'une autre heure, il ne cessa pas, avec une souplesse de langage réellement surprenante, de redoubler ainsi en écho, par la terminaison de chacune de ses répHques, la finale de chaque question. Portehaut demeura étonné de constater que ces questions se maintenaient, contrairement aux habitudes du professeur, dans le même cercle que le jour précédent. Il semblait que Gourrioles voulût faire repasser exactement son interlocuteur de la veille par les mêmes chemins . Le plan de l'expert était très simple. Mais sa simplicité même faisait sa profondeur, que l'étudiant n'était pas encore de force à comprendre. Enfin, au terme de cet
su; L'EXPERT
iiitei'iogaloire, le piège annoncé commença de se dessiner.
— .' Le jour de ce que vous appelez votre accident, il faisait très chaud?" demanda Courrioleii.
L assassin s'était servi de cette expression.
— " Je ne sais pas, monsieur le docteur, • répondit-il. « Pendant tout le temps qu'a duré ma crise, je n ai jamais eu ni froid ni chaud. "
— .1 Voulez-vous dire, >' demanda Gourrioles, i que vous aviez les sens comme engourdis:
voyons, un peu comme si quelque chose en vous avait dormi ''. »
— (i C'est bien cela, - répondit Ribiei « comme si quelque chose avait do?^mi. «
■— « Vous n'y voyiez plus aussi bien, naturellement? » continua le docteur, de la même voix, la voix de quelqu'un qui abonde dans le sens d'un autre. « Vous n'entendiez plus si distinctement? »
— « Mais au contraire, monsieur le docteur, » répondit l'assassin, qui parut se recueillir pour faire appel à des souvenirs, et, de nouveau, avec une assonance qui faisait rime aux demandes de son questionneur : « Jamais mon oreille n'a été plus aiguë, jamais mes yeux n ont été ^{perçants, je ne sais pas comment. »
— » C'est bien, » dit Gourrioles, après un silence.
Et il fit sigfne à Habert de reconduire son prisonnier qui se leva, un peu étonné de cette soudaine interruption d'interroxjatoire. Il parut vouloir lancer une phrase. Puis, se ravisant, il ne la prononça pas. Il dit simpleiçient :
— « Bonsoir, messieurs les médecins. »
— « Vous aviez raison, mon cher maître. Ce n'est pas un simulateur, " dit Portehaut, quand la porte se fut refermée. D'ailleurs, cette espèce d' " écholalie « (1), cette rime à la fin des phrases... Je n'avais pas remarqué cela, hier. Et puis, il ne peut pas connaître votre loi d'hyperesthésie dissociée... Il l'avait, cette hyperesthésie, jointe à une anesthésie générale. Évidemment, c'est un maniaque cyclique. »
— " C'est ainsi qu'a conclu Groulebôis. . . Savez-vous où il peut être, en ce moment? >
— « Chez sa maîtresse, monsieur; j'en ai bien peur, « dit Portehaut.
— «Eh bien, » répondit Courrioles, o vous allez prendre un fiacre et me l'amener tout de suite. S'il ne veut pas venir, vous lui direz simplement que son observation a décidé mon diag^nostic, et que j'ai besoin de lui pour rédig^er mon rapport, qui doit être remis dès demain matin. Qu'il vienne chez moi. Je rentre pour le
(1) Terme technique qui signifie : parole k écho.
rédiger, ce rapport. Avec votre voiture, vous n'en aurez pas pour longtemps. Vous serez de retour dans une demi-heure. Où habitet-elle, cette femme? »
— " Rue Monge. »
— « C'est parfait. Vous achèverez ensuite la visite des malades. Il n'y en a que quatre aujourd'hui. Allez et faites vite. »
Quand, une demi-heure plus tard, en effet, Groulebois, averti par Portehaut, entra dans le cabinet de travail du quai delà Mégisserie, où Gourrioles était retourné, comme il l'avait dit, il rencontra aussitôt fixés sur lui les yeux du célèbre maître. Ces prunelles étaient si perspicaces que le jeune homme sentit s'arrêter les battements de son cœur. Courrioles lui fit signe de s'asseoir, et, continuant à le percer de ce redoutable regard :
— " Croulebois » , lui dit-il, » vous avez une maîtresse qui vous a menacé de vous quitter. Vous avez voulu vous procurer de l'argent à tout
prix pour elle . Vous avez su que Ribier , l'assassin , que j'ai examiné aujourd'hui et hier, avait volé près de soixante-dix mille francs à l'horloger Jacquin, et qu'on ne les avait pas retrouvés. Vous avez su, par Portehaut, la question que je voulais lui poser, pour déjouer sa simulation. Vous êtes entré en rapports avec cet homme, ainsi que je vous en avais chargé, d'ailleurs, et vous lui avez offert de l'aider à redevenir libre, s'il voulait vous céder une part du magot caché. Il a accepté. Vous lui avez dit ce que je lui demanderais et ce que je lui répondrais. Vous lui avez ensuite appris un autre signe de manie intermittente qu'il ne connaissait pas, cet écho à la fin des phrases. Mais vous n'êtes pas fait pour le crime, mon pauvre Groulebois. Vous n'avez pas pu supporter d'assister à l'interrogatoire du bandit dont vous vous êtes fait le complice. Vous m'avez écrit, sans vous souvenir que je fais métier, depuis trente ans, de lire, dans les écritures, le mouvement de la main du scripteur. La vôtre a tremblé, en traçant ces caractères. Votre agitation intérieure a passé dans vos doigts. Vous n'avez pas réfléchi, non plus, que je recommencerais par poser à Ribier les mêmes questions qu'hier, et vous ne lui avez pas recommandé de varier un peu ses réponses. Cet automatisme l'a trahi, lui... Ai-je raison,
3iO L'EXPERT
Groulebois? Répondez. 5) Et sa voix s'était faite aussi impérieuse que son regard. « Répondez. Il est encore temps d'avouer et de vous repentir. »
— « Aliî monsieur, » fit l'étudiant, dont le visage s'était décomposé à mesure que l'autre parlait. Puis, éclatant soudain en sanglots : « C'est vrai. J'ai perdu la tête... Je suis un misérable. Il ne me reste plus qu'à me jeter à l'eau en sortant d'ici. »
— « Non, " répondit Gourrioles, d'une voix où tremblait une pitié maintenant, « mais à vous repentir, je vous le répète, et à me le prouver, en quittant cette femme. Gela tout de suite. Je mets à mon silence cette condition, » continua-t-il. « Je vais vous conduire à la gare de l'Est ce soir même et vous embarquer pour Munich, avec une lettre pour le professeur Kraepelin. Je vous avancerai dix mille francs, qui vous suffiront pour un séjour de dix mois là-bas. Vous savez autant d'allemand que Portehaut. Vous pourrez suivre cette clinique, dont vous me rapporterez un compte rendu, tenu jour par jour. Estr-ce promis? "
— « Vous êtes trop bon, monsieur, " reprit le jeune homme, continuant de sangloter. " C'est promis. Je ferai tout ce que vous voudrez. "
Pans un geste de leconnaissance passionnée
L'EXPERT SJl
et de remords il voulut prendre la main du savant, qui le repoussa, comme s'il ne voulait pas se laisser aller à l'émotion, et qui lui dit :
— » Aidez-moi, plutôt, à préciser un point qui reste obscur, et que je dois élucider dans mon rapport. Gomment et où ce Ribier a-t-il appris assez de médecine pour feindre ainsi la manie? »
— il II a rencontré en prison un docteur, condamné pour avortement, qui lui a tracé ce rôle. »
— « Savez- vous son nom? » demande Courrioles.
Et sur la réponse nég^ative de l'étudiant ;
— « Il faudra que je le sache, et que je voie cet homme, " conclut-il. « il doit être joliment fort pour avoir dressé cet élève. Oui, très fort. . . D'ailleurs, quelles belles observations il a dû recueillir dans ce milieu ! "
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LA
Certains coins de nature, d'une beauté si douce qu'elle en est humaine, si délicate qu'elle en est tendre, semblent avoir été faits comme exprès pour recueillir les g^randes douleurs et les envelopper d'une atmosphère d'apaisement. Pour ma part, aucun peut-être ne m'a donné cette impression d'un asile consolateur plus fortement que cette extrémité du lac de Thoune où se trouve la vieille ville de ce nom. Que de fois, assis au bord de l'Aar qui débouche du lac avec un élan déjà si fougueux, j'ai senti un esprit de repos émaner de ce paysage ! Là-haut, et par-dessus les contreforts à larges cassures des premières llpes Bernoises, la Jungfrau et la Bliimlisalp dressent leurs pics éternellement neigeux. Tout près, la rivière, qui a pris aux glaciers le reflet
pers de son eau rapide, court entre ies énormes
troncs d'arbres séculaires, noyers lustrés, frênes
argentés, tilleuls embaumés, dont les branches
colossales, courbées en arceaux sous le poids du
feuillage, laissent retomber leur pointe extrême
vers l'eau murmurante. Un pont de bois ferme
l'horizon de l'étroite vallée que surplombe le
joli château de Thoune. Les toits en éteignoir
de ses quatre sveltes tourelles sont revêtus de
tuiles brunes dont la nuance s'harmonise avec
la couleur des madriers de ce pont couvert. Un
clocher voisin, celui de la petite église de Scherz-
ligen, ennoblit de piété la rive verdoyante,
d'où se détachent des îles. Sur l'une d'elles, une
maison basse apparaît. Son balcon vitré touche
presque à la pointe d'un immense massif de
roseaux, où glissent des cygnes. C'est là que
vécut le poète allemand Henri de Kleist, charmé
sans doute parles aspects intimes tout ensemble
et grandioses de cette approche de l'Oberland.
Le voyageur qui traverse cette contrée pour
aller à Interlaken n'échappe pas à son prestige.
Pour peu qu'il ait suivi le longdel'Aar la divine
promenade de la Bœchimatt, il a certainement
rêvé, s'il est jeune, de venir cacher ici ses
bonheurs, y ensevelir ses peines. S'il a passé
l'âge des douces et des tristes chimères, il aura
éprouvé, parmi ces vénérables arbres, devant
cette onde emportée comme la vie et d'une fuite si rapide, cette nostalgie du recueillement à la veille du g^rand départ que nos pères exprimaient de ce mot si sag^e : la Retraite. Nous apprenions au collège les célèbres vers : .
Tircis, il faut songer à faire la retraite...
Nous les trouvions naïfs alors. La lassitude de la vie nous a révélé leur profondeur. Ils nous reviennent parmi des horizons tels que celui-ci. Nous concevons, en les contemplant, la mélancolique volupté de finir, de nous renoncer à jamais, de sentir notre personne se dissoudre dans la sérénité des choses, entre ces pentes boisées, ces eaux dormantes ou courantes, ces hautes montagnes, cette grise et brune petite ville, où les morts d'il y a cinq cents ans reconnaîtraient encore, s'ils pouvaient se dresser hors de leurs tombes, les terrasses de leur Schlossberg, celles de leur grande rue, et là-bas, au bord du ciel, la ligne de leurs glaciers, teintés de rose au soleil couchant.
C'était cette douceur caressante, ce repos endormeur autour d'une blessure trop saignante, qu'était venue chercher l'été dernier, au bord du lac de Thoune, une de nos compatriotes dont le nom eut, pendant quelques semaines, la triste célébrité du malheur. Elle s'efface comme les
autres. Bien peu de g^ens se rappelleront, en lisant le nom de Mme de Bessay, le drame affreux qui la rendue veuve. Il se rattache aux premiers incidents de la révolution russe. Le commandant de Bessay venait de quitter Tarmée, il y a deux ans. Il se trouvait à Moscou, par suite d'un sing^ulier hasard, celui d'un héritage considérable à recueillir. Son arrière-grandpère avait, pendant Témigration, épousé une princesse Wérékiew, et les Bessay n'ayant jamais cessé de cousiner avec leurs parents des rives de la Neva, un de ceux-ci, vieux garçon sans enfants, avait, par testament, laissé sa fortune à l'officier français. Le commandant avait jugé plus sage de régler sur place cette succession un peu compliquée. Il était à Moscou depuis six jours, et dinait au club. Sa table était voisine de celle du comte Serge Ivomow. Thomine d'Etal le plus impopulaire de cette époque, un de ces martyrs de l'autorité auxquels l'ingratitude du peuple qu'ils ont essayé de sauver n'accordera jamais les couronnes que sa sottise prodigue aux imposteurs ou aux insensés qui le perdent. Une bombe, jetée par un assassin demeuré mtrou vable. éclate dans ce paisible salon de cercle. Komow est tué, et avec lui six des convive.'«, dont lîessav. Une circonstance particulièremenl sinistre avait augmenté pour la veuve l'horreur
de cette catastrophe. Elle faisait, au même moment, une tournée de visites, avec son fils unique, chez d'autres cousins, français ceux-là, dans le Bourbonnais. Elle avait appris la terrible nouvelle par un journal acheté à J'étalapfe d'une ^are. La secousse avait été si forte qu'après dixhuit mois elle était encore la victime de phénomènes nerveux d'un caractère assez prononcé pour avoir résisté à tous les traitements. Sur le conseil d'une amie et poussée aussi par l'inquiétude naturelle aux malades de cette espèce qui les fait essayer sans cesse de nouveaux régfimes, elle était venue consulter un des plus célèbres neurologues d'Europe, le professeur D***, à Berne. Le médecin lui avait prescrit une cure de demisolitude et de campagne. C'est ainsi qu'ayant visité Thoune elle avait décidé de s'y établir pour plusieurs mois. Une maison s'était trouvée libre qui remplissait les conditions requises, et dont le pittoresque l'avait séduite aussitôt. Elle s'v était installée avec son fils, et quelques semaines avaient suffi pour que l'influence émanée de cette tranquille et sauvage nature commençai de calmer un peu cet organisme dévoi'é par le.^ chagrins, ravagé d'insomnies et de cauchemars, chez lequel l'idée fixe exerçait le ravage d'un véritable empoisonnement.
Cette demeure, située sur l'étroite presqu ile
qui sépare le fond du lac et la sortie de l'Aar, s'appelait et s'appelle encore le château Stockhorn, à cause de l'A^lpe de ce nom qui le surplombe. La maison a été construite au milieu du dernier siècle, pour servir d'habitation de vacances à une famille de Lausanne, moins fortunée aujourd'hui, et qui a pris le parti de la louer après l'avoir laissée longtemps inoccupée. Ce demi-abandon a permis une extraordinaire et libre poussée de tous les végétaux plantés dans le vaste parc; si bien que la bâtisse, déjà revêtue de lierre, disparaît littéralement derrière des rideaux d'arbres énormes. Une marge de fleurs très simples, des roses trémières, des soleils, des dahlias, est le seul luxe de jardinage qu'entretienne le gardien. Ces plantes égayent de leurs couleurs vives le parapet qui longe la rivière. Leurs bouquets brillants attirent les regards des passagers du bateau qui fait le service entre Thoune, Oberhofen, Spiez, Saint-Beatenberg. L'été dernier, ceux à qui l'on avait raconté la tragique aventure de Mme de Bessay usaient en vain leurs yeux à percer la barrière d'opulentes frondaisons à l'abri desquelles se dissimule la silhouette du château, rendue si élégante par la longueur de ses toits d'ardoise en poivrière. Cette particularité dénonce l'abondance des neiges qui, dès novembre, s'épaississent sur
cette frontière de l'Oberland. D'ailleurs, quand bien même les {ji.^antesques ramures se fussent écartées devant la curiosité des touristes, qu'auraient vu ceux-ci ? Des chemins à peine tracés entre des massifs ou sur déi§ pelouses, et, à de certaines heures du jour, les lentes allées et venues, sur ce sol rarement ratissé, d'une femme de quarante-cinq ans, en j^rand deuil, accompagnée tantôt d'un domestique, tantôt d'un jeune homme. Les médecins s'étaient tous accordés sur ce point : elle ne devait jamais rester seule. Il V a dans de telles prescriptions la trace d'un diag^nostic trop menaçant pour que leur fjravité échappe même aux indifférents. A plus forte raison la sollicitude d'un fils ne saurait-elle s'v tromper. Cette calme maison et ce parc silencieux cachaient un drame moral aussi pathétique dans sa durée monotone qu'avait pu l'être dans sa foudroyante rapidité celui où l'officier avait trouvé la mort : l'angfoisse d'un enfant de dix-sept ans, mûri avant l'âge par le chagrin et la responsabilité, anxieux des moindres gestes, des moindres regards, des moindres impressions d'une mère dont il s'est constitué le garde-malade, et il sait qu'à chaque seconde un funeste projet peut surgir dans cette pensée à peine convalescente, un autre malheur se produire, plus irréparable que l'autre!
Pour qu'une crise sentimentale de cet ordre éclate et dure dans un jeune cœur, les événements ne suffisent pas. Il y faut la qualité de ce cœur. Tout petit, François de Bessay avait été un de ces gfarçons chez qui l'application à leurs devoirs, l'ordre dans leurs habitudes, la propreté dans leurs vêtements, la mesure dans leurs jeux, révèlent une discipline innée et aussi ce besoin d'une harmonie avec le milieu, — - le plus sûr indice d'une sensibilité très profonde. A l'époque de l'adolescence, la révolte, c'est-à-dire le désaccord entre nous et notre entourage, traduit, neuf fois sur dix, l'égoïsme foncier, l'orgueil dominateur, toutes les chances, pour l'avenir, de la sécheresse et de la dureté. L'enfant consciencieux jusqu'au scrupule, et qui ne discute pas les siens, est presque toujours très tendre. 11 sera un homme très aimant. F'rançois avait idolâtré son père et sa mère, ({ui avaient d'ailleurs épargné à leur fi^ls unique la cruelle épreuve de léducation en commun. Sa famille avait été son seul horizon La tragédie de Moscou avait donc eu sur lui un retentissement non moins grand que sur sa mère. Ses nerfs n'avaient pas été ébranlés d'une secousse moins forte et le résultat n'était pas moins morbide. L état de santé de Mme de Bessay était devenu pour le fils, comme la |mort du commandant pour la veuve, une
obsession très voisine de la manie. Mais François était encore à l'âge des forces intactes. 11 avait pu s'organiser autour de cette anxiété une existence suftisamment active pour y trouver de quoi résister à l'envahissement de^l idée fixe. Il avait, de lui-même, continué ses études et passé avec succès le premier de ses deux baccalauréats. Son séjour en Suisse n'avait pas interrompu son travail. (Quatre lois par semaine, il allait à berne par le train qui part vers le milieu du jour et revient à la fin de l'après-midi, prendre des leçons chez un professeur de l'Université. Cette patiente préparation à ses examens se coiilondait, dans les naïvetés de sa terveur, avec son culte pour sa mère, il avait résolu de faire sa médecine afin de ne jamais la quitter et de la guérir si elle devenait plus malade. Tel était le roman dont ce jeune homme blond, aux yeux clairs et bleus comme des yeux de jeune tille, promenait le rêve sous les tilleuls embaumés du parc de Stockhorn. il se voyait, dans un hôpital, sur les bancs d un cours de la faculté, apprenant une science qu'il consacrerait à la femme prématurément vieillie dont il surveillait dés maintenant les gestes avec le regard d un clinicien. Les bateliers de 1 Aar, qui le connaissaient tous et qui le saluaient quand il passait, se rendant d'un pas rapide à la station de Scherzligen, 1 ap-
pelaient, dans leur dialecte suisse : « Der^Jung Doctor — le jeune docteur » . — Ils ne savaient pas si bien dire. Il était occupé à se demander, tout en marchant sur le quai de la petite gare : « Gomment la trouverai-je à mon retour? Je n aurais peut-être pas dû m'en aller. Elle était plus pale ce matin... » ou encore : » JNe me trompé-je pas? Elle va mieux. Elle a causé presque gaiement. Mon Dieu ! si elle pouvait redevenir ce qu elle était avant cet horrible jour!... " Alors, une autre vision s évoquait qui le forçait de baisser ses paupières, pour essayer de la chasser : cellfe de son père assassiné dans des conditions où la brutalité du hasard prenait un caractère plus cruel par son absurdité même. Le commandant de Bessay avait parlé au comte Komow, pour la première lois, dans ce salon de cLub, un quart d'heure avant le dîner! Et dans le cœur du fils de l'ofticier, une haine s'éveillait, si violente que, durant ses voyages à Berne, s il lui arrivait de se trouver en face d un étudiant ou d'une étudiante russe, — ils abondent dans cette Université, — il lui fallait changer de compartiment. 11 se disait avec remords, car sa rencontre précoce avec une si tragique surpri&e du sort n'avait pas atteint en lui la foi religieuse :
— " Et l'Évangile ordonne de pardonner à ses ennemis ! . . . Moi, je ne pourrai jamais. . . »
LA PAROLEïDONNEE 33^
On jugera, par la brève^ esquisse de icette situation et de ce caractère, quel tressaillement de cœur dut donner à François de Bessay, une après-midi qu'il revenait précisément d'une de ses leçons de Berne, la conversation suivante, tenue à très haute voix par deux de ses compagnons de wagon :
— « il faudra pourtant que l'Europe tout entière finisse par se liguer contre ces gens-là... » avait commencé l'un, brave et paisible bourgeois suisse, dont la large main tendait à son voisin, un homme carré du même type, un numéro de journal. > Ils se croient partout en Russie... Encore un attentat politique, commis dans un hôtel à Murren ! Un coup de revolver tiré par une Russe. Et vous allez voir : de nouveau une erreur sur la personne... Nous n'avons, vous et moi, qu'à ressembler pour notre malheur à un grand-duc ou à un général condamné à mort par un de leurs comités, et nous ne pourrons même plus prendre notre tasse de café tranquillement dans un lieu public... Je vous répète qu'on devrait les expulser tous. »
— a Et le moyen? « répondit lautre après avoir lu l'article que son ami lui désig^nait. u Ils ont l'habileté d'employer des instruments qui déconcertent la surveillance. 8i ce que raconte ce journal est vrai, allez donc dépister une nihiliste dans une jeune femme de vingt-cinq ans, inscrite à Ihôtel sous un nom danois, qui se tient parfaitement, ne parie à personne, paye sa note d'une iaçon régulière, et parait inoflensive comme vous et moi? »
— « En attendant, » interrompit le premier des deux interlocuteurs, " cet infortuné tsteenackers est mort, et cette prétendue Mme jNœtsved s'est échappée. Les vingt-cinq témoins de cette scène n ont pensé qu à fuir, et elle a eu le temps de disparaître... 11 y a quelqu'un qui ne dormira pas tranquille, ces nuits-ci, c'est le général Gorka, lorsqu'il saura qu'il a eu une pareille gaillarde à ses trousses... Vous avez vu, aux dernières nouvelles, que le patron de l'hôtel a reçu une lettre d'elle, où elle lui demandait pardon du dérangement qu'elle lui causait, en expliquant que M. Steenackers n était pas M. Stecnackers, mais le général... Et ce pauvre Steenackers était vraiment un innocent rentier belge, venu à Murren, comme tous les ans! Pourvu que nous apprenions demain qu'elle est arrêtée... "
LA PAROLF DONNER 337
— « J'ai trouvé la lettre, » reprit le second bourgeois. » C'est inouï, inouï — Et elle envoie un billet de cinquante francs pour un reliquat de note et les pourboires aux garçons! Elle a eu l'audace d'entrer quelque part sur sa route, d'écrire ce mot, et de le jeter à la poste ! . . . Des assassins qui ont de ces scrupules, qui se croient honnêtes, qui le sont — jusqu'au pistolet ou à la bombe, exclusivement!... Et celle-là qui garde quatre balles dans son revolver, puisqu'elle n'en a tiré qu'une! C'est pourtant naturel que l'on n'ait pas été tenté de l'arrêter.. , »
— " Pourriez-vous me prêter votre journal une minute, messieurs? » interrogea une voix timide, celle de François.
Lui, qui d'habitude accomplissait ces voyages à Berne sans échanger une parole avec qui que ce fût, n'avait pas résisté au désir de connaître par le menu une tragédie si pareille à celle où son père avait trouvé la mort. Le digne citoyen suisse regarda une seconde l'inconnu en grand deuil qui l'interpellait. Son honnête visage traduisit une hésitation, comme s'il appréhendait de rencontrer un coreligionnaire de la fausse Mme Nœtsved. L'évidente candeur comme répandue sur toute la physionomie de l'orphelin eut aussitôt raison de ce sursaut de défiance, et
il donna le journal demandé avec une phrase aimable :
— « Mais gardez-le tant que vous voudrez, monsieur. Je l'ai fini, et mon intention était de le laisser dans le train. Il donne le signalement de cette anarchiste russe. Qui sait si quelqu'un, ayant lu ces lignes, par hasard, pour avoir trouvé le journal dans ce wagon, ne la reconnaîtra pas?... Et j'espère bien qu'il la dénoncera!... Ah! je voudrais que ce fut moi!... Si les étrangers ne sont pas en sûreté en Suisse, où le seront-ils?. . . »
Cette remarque naïve résumait la psychologie d'un pays où le touriste est l'industrie nationale. Le jeune homme n'était pas capable d'en percevoir l'égoïsme à la fois si légitime et si comique, tant il avait été bouleversé par une des phrases qui avaient précédé celle-là : « Ayant lu ces lignes par hasard... » Tandis qu il parcourait lui-même le récit de ce sanglant fait divers, sa pensée s'était soudain transportée dans le salon où il savait que sa mère se tenait à cette heure.. . Mme de Bessay prenait le thé. Il lui arrivait souvent, après ce petit goûter, de faire quelques pas au-devant de son fils, lorsque celui-ci rentrait de Berne, et, si le train avait du retard, elle poussait sa promenade jusqu'à la station de Scherzligen. Si elle faisait cela aujourd'hui, elle
pouvait entendre des voyageurs parler du crime de Murren. Peut-être achèterait-elle unjournal, comme elle avait fait dans la petite gare du Bourbonnais où elle avait appris la mort de son mari. Elle lirait toute cette histoire, et elle subirait un de ces contre-coups que les médecins et en particulier le professeur D*** avaient tant recommandé d'éviter. Tout le progrès accompli depuis les dernières semaines serait compromis.
— Il Oui, " songeait le fils en poursuivant sa lecture, » ce monsieur a raison. Il faudra que l'Europe se ligue tout entière contre ces monstres. Ils ne connaissent pas toute la portée de leurs crimes. Si maman retombe, à cause de. cette secousse inattendue, ce sera l'œuvre de cette misérable... Ce monsieur a encore raison de dire : je voudrais que ce fût moi!... Chacun devrait se faire le justicier de pareils forfaits... Maman était si bien ce matin, quand je suis parti. Je m'en réjouissais et que le temps fût beau... J'avais tort. On a toujours tort quand on n'a pas peur de ses désirs. Mes livres disent cela, et la vie le prouve trop. Mon père considérait comme un bonheur cet héritage Wérékiew. Il en est mort... Il en est de même du grand au petit. S'il pleuvait, je serais sûr que maman n'aurait pas l'idée de venir à la gare. Elle aura cette idée certainement, avec ce
340 I, A PAROLE DOXNF.K
ciel bleu. Klle voudra savoir les détails. Elle les sait à cette minute. . . »
Ces réflexions, dont quelques-unes étaient audessus de son âg^e, — comme l'épreuve qu'il traversait, — avaient, on le voit, aussitôt abouti chez le jeune homme à une certitude. Qui donc a pu aimer passionnément un être frag^ile sans admettre comme vraies les pires possibilités, dès qu'il s'agissait de cette tête trop chère? Poui' François, à l'instant où l'employé cria le nom de Scherzlig^en, la présence de Mme de Bessay sur le quai ne faisait pas doute, non plus que le reste de ses ima^^inations. Ce cauchemar anticipé s'évanouit à la descente du wag^on. La silhouette de la veuve, avec son visage anxieux, creusé de chagrin sous son voile de crêpe, n'était pas là. Le fils ne fut pourtant rassuré entièrement qu'à son arrivée à Stockhorn, et quand il eut causé avec leur domestique :
— K Maman n'a pas été souffrante, Pierre? » demanda-t-il; et son cœur battait, à coups plus forts, comme toujours.
— " Madame est dans le salon, qui écrit des lettres, » répondit Pierre. " Elle n'est pas sortie, parce qu'elle a été fatiguée par la chaleur. "
— Il Elle n'a pas reçu de courrier de France ou d'ailleurs?... Non? Tant mieux!... » reprit
le jeune homme. " D'ici à quelques jours vous aurez soin qu'il ne traîne dans la maison aucun journal, vous entendez, aucun... »
Et il commença d'expliquer en quelques mots le motif de cet ordre absolu. Fierre, qui avait été ordonnance chez le commandant de Bessay avant d'épouser la femme de chambre de la veuve, écoutait le récit du drame de Murren avec une consternation épouvantée. Son cri de vieux serviteur fit écho à celui qu'avait poussé le bourgeois suisse dans le compartiment du train de Berne :
— >i On ne se décidera donc pas à chasser ces brigands de partout? Si j en tenais un, je le pendrais de mes mains, sans remords, à ce grand arbre... Soyez bien tranquille, monsieur François, je ferai la recommandation à Louise, et Madame ne connaîtra pas cette nouvelle horreur... Vous avez bien raison. Dans son état, elle s'agiterait. Tout son chagrin lui reviendrait. Il ne faut pas... »
Bien tranquille? Hélas! le fils passionné ne devait pas demeurer longtemps dans cette sécu-
rite que le fidèle domestique lui promettait. Le pressentiment dont il avait été aussitôt saisi en apprenant l'assassinat de M. Steenackers allait trop vite se réaliser dans des conditions autrement terribles. Il semble vraiment qu'il se produise dans certaines destinées, et sans que nous puissions d'aucune manière comprendre pourquoi, un phénomène analogue à celui que les joueurs expriment par les mots très vulgaires et très mystérieux, très puérils et très exacts, de chance et de malchance. Les plus humbles, les plus modestes personnalités se trouvent tout d'un coup subir comme des passes d'événements tragiques. Ajoutons, poui" réduire à une proportion exacte ces énigmes déjà si déconcertantes du sort, que ces séries noires ne sont d'ordinaire qu Une suite assez logique du premier do ces événements. Sans laccident de Moscou, François n aurait eu à redouter aucun contrecoup sur sa mère de 1 attentat commis par la prétendue Mme Nœtsved. Surtout il n'aurait j)as eu à traverser la crise cruelle i\e conscieuce et de sensibilité (jiii se prépai'ait pour lui à son insu. Persuadé que la surveillance de Pierre et de Louise ne laisserait rien passer qui apprit à leur maîtresse ce crime trop pareil à Tautre, il avait pu aborder sa mère avec une physionomie enjouée, et il l'avait trouvée elle-même dans son
humeur des meilleurs jours. Il l'avait promenée comme à l'habitude, avant le dîner, le long de l'Aar et du lac. Assis sur leur tronc favori, ensemble ils avaient admiré la pourpre et l'or du calme soir reflétés dans les nuages légers du ciel, sur les crêtes aiguës des glaciers, au miroir frissonnant des eaux. Rentrés, ils avaient dîné en tête à tête dans la salle à manger du rez-dechaussée, s'abandonnant au charme apaisé du long crépuscule, la mère plus gaie, plus causante qu'elle n'avait été depuis des mois, le fils observant avec une joie, émue encore de crainte, le regard plus vif de ces yeux bruns dont il avait tant redouté la sombre flamme, l'effacement, sur ce front encadré de cheveux gris, du pli sinistre qui l'avait tant préoccupé, le sourire enfin revenu sur cette bouche crispée d'amertume. Après le repas, ils s'étaient retirés dans la bibliothèque qui %e trouvait, elle aussi, de plain-pied avec le parc. Mme de Bessay, étendue sur une chaise longue, avait pris un ouvrage dont ses aiguilles continuaient automatiquement le tricot, dans le demi-jour tout près d'être l'ombre. Elle ne laissait apporter des lampes qu'à la dernière extrémité, par goût de mélancolique pour la tristesse de cette heure. F'rançois, assis à un bureau, rangeait ses notes de l'aprèsmidi. Il se croyait bien à l'abri, certes, et bien
à l'abri sa mère, quand un premier petit fait, presque immédiatement suivi d'un second, lui serra tout à coup le cœur de cette angfoisse que Robinson éprouva lorsqu'il aperçut, imprimées sur le sable humide du rivage, des traces de pas humains. Ce fut d'abord l'apparition, devant la porte-fenêtre, du domestique, venu là évidemment pour attirer l'attention de son jeune maitre, en trompant celle de Mme de Bessay. C'était l'heure du diner des grens :
— «i Monsieur, » dit-il à François, quand celui-ci fut sorti de la chambre sous le prétexte d'aller chercher un livre oublié chez lui, » le batelier Hartmann a couru depuis Scherzligen pour nous prévenir que la police de Tlioune y fait une descente... On va fouiller les maisons et les jardins... La femme de Murren, celle qui a tué ce monsieur belge, en se trompant, esl par ici. Elle a été vue... Hartmann sait le malheur de Madame, et comme elle est restée impressionnable... Alors il a cru devoir nous avertir pour qu elle ne soit pas trop surprise. " " Vile/ à la porte du parc tout de suite, " répondit le jeune homme. . Aussitôt que Ic^ aj*ent& se présenteront, vou^ leur direz simple ment la vérité. Ils doivent le savoir, eux aussi, d'ailleurs, qu il v a dans la maison une dame très souffrante, à tiui les médecins détentloiil
les émotions. Ils n'ont qu'à me faire appeler et je leur servirai moi-même de g^uide... »
Il n y avait pas cinq minutes que cette menaçante nouvelle lui avait été apportée, et François, revenu auprès de sa mère, était en train de combiner dans sa pensée le plan à suivre pour Tabuser, même si les gens de la police passaient outre à ses supplications et pénétraient brutalement dans le château. Tout d'un coup, il crut que son cœur s'arrêtait de battre. Il lui sembla que, du fond d'une des allées du parc et dans ce crépuscule maintenant tombé, quelqu'un débouchait en hésitant... Une forme de femme se dessinait, avançait lentement... Elle s'arrêtait, se dissimulait... Soudain, et comme si elle en avait assez de tant reculer devant l'inévitable, cette personne se mit à marcher délibérément du côté de la maison en continuant à raser les massifs des arbres. A cette seconde, le sang de Françoi.s se glaça littéralement dans ses veines. Sa mère, dont la chaise longue tournait, par bonheur, le dos à la fenêtre, s'était levée. <> Il commence à faire tout à fait noir, » disait-elle, " je vais sonner pour la lampe. " Qu'elle regardât derrière elle, et elle auss) apercevrait la visiteuse, sur l'identité de laquelle le jeune homme avait déjà plus qu un soupçon. .. Les policiers étaient sur les traces de la nihiliste de
Murren... Celle-ci était dans les environs... Cette femme ne pouvait être qu'elle... Dieu ! Que le geste de Mme de Bessay secoua d'émotion son fils ! . ..Une autre bonne chance voulutqu'une fois le timbre pressé elle remarquât un petit dérangement dans un des rayons de la bibliothèque :
— " On n'habituera jamais ce pauvre Pierre à avoir de l'ordre, » gémit-elle. « Quand il époussette les volumes, il ne peut pas les remettre comme ils étaient... En voilà toute une série qui ont les titres en bas — Mais où vas-tu, François?...
— « Marcher un peu dans le parc, maman, » répondit-il, " avant que l'on n'apporte les lumières. "
Le son de sa voix était si altéré qu il en demeura surpris lui-même. La merc n'y prit pas jjarde. Bien souvent le fils s'était inquiété de ce rétrécissement du champ de la pensée qui faisait que la malade s absorbait tout entière, et avec une fièvre anxieuse, dans des soins d'Mitéricui' aussi minuscules. Dans la ciiconslauce, c'était une possibilité de plus pour la réussite du projet tjue l'apparition de la criminelle de Murren, — si c'était elle, pourtant? — coïncidant avec l'imminente arrivée de la police, venait de faire surgir devant son esprit dans un spasme de ter-
reur. Toute la question était qu'il put aborder cette femme sans qu'elle fit un acte qui décelât sa présence d'une façon indiscutable. Avec cette rapidité et cette précision quasi somnambuliques que prennent nos pensées et nosVmouvements dans ces crises où la moindre erreur serait d'une incalculable conséquence, François était sorti de la bibliothèque par la porte-fenêtre ouverte sur l'allée même par où s'avançait la visiteuse suspecte. Il était sûr — et son calcul se trouva juste — qu'elle aurait pour premier instinct de se cacher, à la vue d'un des habitants du château venant droit sur elle. Il n'avait pas fait deux pas que la silhouette de la fugitive se dérobait en effet dans les massifs. Il continua de marcher, d'un pas qu'il eut le courage de ne pas accélérer. Si elle était vraiment la Mme Nœtsved qui avait tué l inoffensif Steenackers,l inconnue était certainement armée, et non moins certainement elle n'hésiterait pas à tirer sur quelqu'un qui voudrait l'arrêter. Il s'agissait donc pour l'rauçoisde se comporter dans ses allures comme s'il ne l'avait pas vue. 8es manières d'être à elle indiquaient assez qu'elle était arrivée dans le parc avec l'intention de s adresser aux hôtes de Stockhorn, pour leur demander — quoi ? Un asile? Un secours? Qu'importait! L'imploration qu'elle se préparait à faire sur le seuil de la
porte, elle la formulerait sans aucun doute dès maintenant, pourvu qu'elle ne prit pas peur. L'héroïque g^arçon se rendait bien compte de ce qu'il lisquait. Mais il n'était pas pour rien l'enfant d'un soldat, et si le pouls lui battait de nouveau plus fort à mesure qu'il approchait de
I endroit où s'était cachée la femme, celle-ci ne pouvait certes pas soupçonner cette émotion. Ils étaient maintenant à cinq pas l'un de 1 autre. Brusquement, le jeune homme s'arrêta. La femme dut croire qu'il venait de l'apercevoir. Elle mit la main dans la poche de sa robe pour y chercher son revolver. Comment faire pour qu'elle ne tirât point? Tout d'un coup, François se souvint d'avoir lu, dans des récits de voyage, qu'aux États-Unis les voleurs crient à ceux qu'ils abordent : « //a?i<^5 «/>.'... Les mains en l'air !.. ."
II leva les siennes, d'un geste répété, pour lui démontrer qu'il n'avait pas d'arme, et il osa s'avancer davantage en disant d'une voix dont l'accent à demi baissé révélait le danger tout proche :
— «Madame!... Madame!... Voyez. Vous n avez rien à craindre de moi... Mais ne criez pas ! . . . Ne bougez pas ! ... Ne sortez pas de ce taillis!... Que rien ne trahisse votre présence, ou vous êtes perdue ! . . . La police vous cherche dans tout notre village. An moment où je vous parle.
LA PAROr,F, DOMNF.F, 3i'.i
peut-être les a^^eiits sont-ils déjà an château... Vous devez me croire. Je vous en supplie, croyezmoi !... J'étais dans une des chambres d'en bas, tout à l'heure, quand vous avez débouché dans cette allée. Je vous ai observée quelques instants. J'ai compris que vous vous cachiez et, avec ce que je savais de cette battue delà police et votre signalement dans les journaux, j'ai deviné qui vous êtes... Vous venez de Murren, où vous vous faisiez appeler Mme Noetsved. Vous voyez que je suis renseig^né... Ne me répondez pas. Je vous dis cela pour bien vous prouver dans quelles intentions je viens vers vous. Je sais ce que vous avez fait. Je n'avais qu'à vous laisser vous approcher du château, vous étiez prise. Si je suis ici, c'est que j'ai une raison pour vous aider à vous sauver... Mais suivez-moi. Il faut que vous me suiviez... "
Il était tout près de Mme Nœtsved, maintenant. Ses craintes filiales ne l'avaient pas trompé. C'était bien l'assassine de l'infortuné Steenackers que les hasards de sa fuite avaient amenée dans ce coin, l'un des plus sauvages et des plus solitaires des bords du lac. Son silence seul devant ce discours du jeune homme constituait un aveu qui, dans une autre circonstance, l'aurait soulevé, lui, d'un frisson d'horreur. Toutes ses
puissances de sentir étaient comme anéanties par cette idée que l'arrestation pouvait avoir lieu dans le parc, si près de sa mère, dans le château peut-être, si l'anarchiste russe s'échappait de ce côté-là Il y aurait un combat si elle
se défendait, des coups de feu tirés, du sang répandu, des morts. Mme de Bessay entendrait les détonations. Elle voudrait en savoir la cause. Elle la saurait. Si François avait tremblé de l'effet que produirait sur cette raison ébranlée la simple lecture d'un journal, tout était à redouter d'une scène pareille, jouée peut-être devant la malade elle-même. .. Ah ! peu lui importait que cette femme eût assassiné et que lui-même, en l'aidant, devînt son complice! A tout prix, cette nouvelle épreuve serait évitée à sa mère, et il répéta, joipjUant les mains cette fois, sa supplication :
— « Oui, il le faut le vous donne ma parole d'honneur que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous sauver... Ma parole d'honneur » , répéta-t-il. « Ah! croyez-moi !... "
— "Je vous crois, monsieur, " répondit la fugitive. " Montrez-moi le chemin. Je vous suis. "
Cette fin du crépuscule était assez transparente encore pour que, dans la demi-pénombre, les deux jeunes gens pussent distinguer les traits
l'un de l'autre. Mme Nœtsved — gardons-lui ce nom emprunté, dont le mystère n'a pas été pénétré, même après cette av^enture et son dénouement, — Mme Nœtsved avait pu reconnaître à la physionomie si expressive de François la sincérité d'une offre, pour elle absolument énigmatique; mais comment ne pas l'accepter, dans l'état d'épuisement où elle se trouvait? Elle venait de passer ces trente-six heures à courir, comme une béte traquée, n'ayant pas dormi, n'ayant pas mangé, entre Murren, d'où elle s'était échappée d'une façon quasi miraculeuse, et ce château isolé près du lac de Thoune qu'elle avait abordé en se disant : « Je vais demander là un morceau de pain. Si on me le refuse, je me tuerai » , L'énergie des résolutions suprêmes était empreinte sur ce visage de vingt-cinq ans dont la grâce avait un caractère presque féroce. C'était un masque à demi mafflu, avec des lignes très fines. Sur la pâleur fatiguée, comme ternie, du teint, se détachaient deux yeux gris qui dardaient un regard aigu. La bouche mince, entr'ouverte par excès de lassitude, comme si l'air allait lui manquer, découvrait des dents petites, très blanches, un peu séparées. La nuance cendrée des cheveux et des cils achevait de lui donner, même dans ce désordre de toilette, inévitable après ces deux jours dans les bois, un air de dis-
J-A PAROLF, DONNER
tinction. Visiblement cette femme était d'uu rang social qui rendait plus effrayante l'audace du crime qu'elle avait commis, avec cette même main, gantée d'une peau écaillée et déchirée, pour s être accrochée aux ronces et aux pierres. Elle était petite de taille, frêle, de cette fragilité résistante où il y a toute la force d'im système nerveux très intact. La souplesse de son pas, pour suivre la marche hâtive de François, malgré son effroyable harassement, le prouvait assez. Ils allèrent ainsi quelques minutes, sans qu'un mot lût échangé entre eux, le long d'un des sentiers du parc, le jeune homme épiant, d'une tête tendue, si aucun appel de Pierre ne lui arrivait, pour l'avertir de la présence de la police, la jeune femme étreignant la ciosse du revolver caché dans sa poche, en cas de surprise. La nuit tombait de plus en plus, et l'épuississement de l'ombre ajoutait à 1 impression sinistre de cette course silencieuse. Ils arrivèrent à une sorte de pavillon en bois, situé précisément à la pointe qui sépare la rivière du lac. Ce kiosque se composait de deux étages, dont chacun n'avait cju'une chambre. Celle du rez-de-chaussée possédait deux cabines, destinées aux baigneurs : elle était encombrée d'instruments de pèche, et elle ouvrait sur un embarcadère auquel était amarré un bateau. La pièce du premier était
arrangée pour que Ion put, durant les jours très chauds, y passer l'après-midi et prendre le thé. Le pavillon termait avec une ciel. François, qui venait là souvent avec sa mère, se rappelait avoir laissé cette clef sur la porte^ l'avant-veiUe. Le jardinier Taurait-il enlevée? La réussite de son pian dépendait de ce détail. Aussi eut-il un réel accent de soulagement pour dire, toujours à voix basse :
— "La ciel est là... Entrez, madame... Prenez garde. U y a une marche. Je n'ose pas faire flamber une allumette... Vous allez vous mettre dans cette cabine. Je placerai les filets devant. Je fermerai ensuite la porte du pavillon, et, comme la clef sera dehors, quand les gens de police auront constaté qu'un double tour a été donné, ils ne supposeront pas que vous ayez pu entrer par là. Il y a bien l'endroit des bateaux, mais il a une grille cadenassée... »
— u Merci, monsieur, » répondit Mme Nœtsved. Elle avait cette simplicité particulière aux fanatiques, et qui contraste si fort avec l'éclat de leurs actes. Ils semblent n'avoir plus la faculté de s'étonner, préparés qu'ils sont, par l'excès de la tension intérieure, aux résolutions les plus extraordinaires... u D'ailleurs, » ajouta-t-elle, « si vous ne réussissez pas à les éloigner d'ici,
ces brigands de la police ne m'auront pas
»oA LÀ PAaOL£ OOMNËb
Vivante. Auparavant, je leur aurai fait payer cher ma mort. . . »
£11 prononçant ces mots, elle tirait de sa poche son revolver qu elle serra contre sa poitrine avec la sauvage énergie d'une outlaw pour laquelle sa propre existence ne compte pas plus que celle des autres. François en Iremit jusqu'à la plus prolonde racine de son être, et, la saisissant par le bras avec une violence qui démentait toute son attitude précédente :
— " Madame, » s ecria-t-il, « non, vous ne ferez pas cela. Jurez-moi que vous ne terez pas cela... Mais, c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre... Ecoutez... Dans cette maison vers laquelle vous vous dirigiez tout a 1 heure habite une pauvre iemme, ma inere. C est une vieille dame maintenant. 11 y a deux ans, elle était jeune encore. Elle était heureuse. Elle avait un inari qu'elle adorait et qui 1 adorait, mon père, des deux êtres n'avaient jamais vécu que pour le bonheur des autres, le mien, celui de leurs parents, de leurs amis, de leurs miérieurs, des pauvres... Mon père a du aller en Kussie. 11 se trouvait a Moscou lors de 1 attentat dirige contre le comte ixoinow. Un de vos coreligionnaires a tait comme vous. Il a trappe au hasard, au risque d'atteindre des innocents. Mou père était un de ces innocents.
LA PABOLE DONNÉE 8ô»
Il a été tué, tout comme M. iSteenackers... »
— " M. Steenackers n'était pas un innocent, » dit-elle. <' Il s'appelait... »
— " Gorka? » interrompit François. " Vous l'avez cru. Vous vous êtes tronif^ée. »
— " Je ne me suis pas trompée, » insistat-elle. «J'avais le porlrart. .. u
— .' Vous vous êtes trompée, » répéta-t-il avec une exaltation grandissante, « lamentablement trompée. Et voulez-vous savoir les résultats de ces sinistres erreurs? il y a deux ans, je vous l'ai déjà dit, i^ue ma mère a appris la terrible nouvelle, et nous en sommes a nous demander si elle gardera sa raison, tant son chagrin a été, tant il est proiond... Voilà pourquoi je suis sorti du château comme j'en suis sorti, pourquoi je me suis précipité au-devant de vous quand je vous ai aperçue dans 1 allée du parc. Au premier regard, je vous le répète, j'avais devine qui vous étiez, (je que j ai voulu, ce n'a pas été de vous sauver, je vous aurais arrêtée de mes mains, plutôt. jNoii. Ça été d'épargner à ma pauvre maman 1 horrible secousse de votre présence chez elle, après que mon père est mort, assassiné par les vôtres, l'horrible secousse aussi d un combat à quelques pas d'elle, devant elle, qui ne doit pas avoir une émotion. Elle n'en a plus la iorce.
Oette scène, ^ce seiaiL la tolie pour elle, peul-
étre la mort Je vous ai douué ma parole, je
la tiendrai. Je ferai tout ce que je pourrai humainement pour que vous ne soyez pas prise maintenant, et pour que vous vous échappiez. Mais SI je ne réussis pas, vous me devez de ne pas être la cause d'un ailreux malheur... Oui... 8 il y a un combat ici, des balles tirées, comment voulez-vous que ma mère n entende pas le bruit? Je vous parle à voix basse, même dans cet instant où la terreur me bouleverse. iSous ne sommes pas à cinquante mètres du château. Ma mère voudra venir. Elle viendra... »
Il s'arrêta, épouvanté lui-même devant l'image qu il évoquait. Il était si jeune, si nouveau à la vie, malgré la précoce épreuve qui 1 avait rendu orphelin, si peu mùr pour la violence d incidents comme celui ou il se trouvait pris. Ses nerfs furent les plus faibles. 11 éclata en sanglots. Sa compagne le regardait sans lui répondre. Elle paraissait, elle aussi, en proie à un trouble dont elle n'était pas tout à fait maitresse, car elle se laissa tomber sur une des chaises, comme si elle n'avait plus la force de se tenu- debout... Soudain, un appel traversa 1 air. Ce signal, convenu une fois pour toutes entre b'rançois et le domestique, afin que celui-ci put avertir celui-là, à distance, sans éveiller l'atten-
tion de Mme de Bessay, consistait dans le simple chantonnement des premières paroles de la Marseillaise. A peine le jeune homme eut-il entendu ces notes charg^ées pour lui d'un si redoutable sens qu'il se redressaV^
— « Les jfifens de police approchent, s'ils ne sont pas déjà là, " dit-il. ' Pierre me fait savoir qu'il faut que je rentre... J'ai besoin de toute ma force... Madame, me laisserez-vous m'en aller avec cette angoisse? »
— « Non " , répondit la fuf^itive.
Elle répéta, comme se parlant à elle-même :
— " Non. Ce ne serait pas juste. Il a 'un droit sur nous. Il l'a. . . '
Puis, brusquement, elle tendit son revolver au jeune homme :
— « Prenez, prenez, » insista-t-elle. « Je vous promettrais, et, si j'avais cette arme, je n'aurais sans doute pas la force de tenir ma promesse. Nous avons une dette envers vous, je vous la paye. . . Mais faites ce que vous pourrez pour qu'ils ne m'arrêtent pas. . . Je serais sans défense, et subir cela, ce serait trop dur ! . . . »
Il y avait deux heures que François avait senti ces floi.'Tts crispés de l'assassine j^rlisser dans ses doififts à lui. tremblants et affolés, ce revolver, outil de meurtre — tout chaud encore d'une étreinte fiévreuse — deux heures que Mme Nœtsved s'était enfermée dans la cabine de bains. Le jeune homme avait dressé par devant un amas d'enf^ins de pêche. Il avait retiré la clef de cette porte, et laissé au contraire sur la porte du pavillon la clef au dehors, après avoir donné un double tour. Pour peu que la recherche se fit hâtivement, les policiers devaient raisonner ainsi : « Ce kiosque est fermé du dehors. L'assassin n'est donc pas là. « Gomment auraientils soupçonné la complicité que ce détail supposait ? S'ils entraient, un raisonnement analof^ue leur ferait nèfjVir^er l'examen de la cabine. Quelle terrible preuve contre François, en revanche, si une perquisition plus minutieuse découvrait ces ruses ! Il n'y avait mêrhe pas pensé. Et tout avait été exécuté si vite qu'il était arrivé à temps pour rencontrer les quatre policiers do
LA PAROLE DONNÉF 3nfl
Thoime h mi-chemin entre la «rrille du parc et Te château .
— a Nous savons le m^lhenr qni vons est arrivé, monsie»ir de Ressav. " avait rénonrln à ses premières explications le chef ^e l'esconarle. «Vons aussi, vous avez été une victime de ces brif^ands. Vous devez donc comprendre, mieux que personne, qu'il faut A tout prix faire des exemples. Cette femme est dans ce coin dti lac. Nous devons tout fouiller, c'est notre consi^^ne. Cependant, puisque madame votre mère est si malade, nous n'entrerons pas dans la chambre où elle se trouvera. Nous sommes bien sûrs que l'assassin n'y sera pas... C'est tout ce que nous avons le droit de vous accorder. »
Quels moments Te fils avait passés après cette réponse, on le devine! Tl avait décidé de rester auprès de Mme de Ressav, dans la bibliothèque. IT lui avait proposé, comme cela lui arrivait quelquefois, de jouer aux cartes, par terreur qu'elle n'eût l'idée d'une promenadedans Te parc ou qu'nnefantaisie ne Ta fît entrer dans une autre pièce du château. ETle avait accepté. Il avait eu rénerffie de suivre le détail d'une partie de besi^ue, le cœur étouffé à chaque bruit venu de la. maison d'abord. C'avait été pire, ensuite, quand il avait compris que les ajjents fouilTaient Tes massifs du i dehors. Mais rien. Grâce à l'épais-
seiir des murs, et sans doute aussi à la dilif^ence du fidèle Pierre, aucun écho de la visite intérieure n'aA^ait troublé le calme de la bibliothèqne. Aucune rumeur n'était venue par les fenêtres ouvertes, sinon la palpitation du feuille jCfe des grands arbres par delà les volets hermétiquement clos. La partie de besif^ue avait fini. Mme de Bessay était remontée dans sa chambre. D'ordinaire François s'opposait à ces retraites d'avant onze heures. Il savait trop qu'elles avaient pour conséquence un réveil vers minuit. Alors, pour exorciser les tristesses de son insomnie, la malade avait recours à ces stupéfiants dont les médecins avaient sifj^nalé le daUjO^er. Ce soir-ci, le fils aurait volontiers versé à sa mère la potion de cbloral, moins dan^o^ereuse que la secoussedontl'eussentbouleversée descris de détresse, perçant soudain la nuit. Il les avait épiés, ces cris, avec une anxiété poip^nante, tout en prononçant les formules banales du jen, les " cent d'as " , les « qnatre-vinffts de rois » , les « denx cent cinquante " . 11 avait crn, par instants, les entendre... Mais non!... Et puis, à peine seul, il avait vu entrer le domestique qui lui avait annoncé une issne pins complètement heureuse qu'il n'eût même osé la désirer. Après avoir fouillé la maison et battu le parc, les policiers s'étaient retirés. Ils allaient en hâte pren-
LA PAKOLK DONNÉE 361
dre le dernier train que l'on avait fait attendre pour eux en o^are de Thoune. Un exprès était venu leur annoncer une nouvelle piste.
— « Ce sont les voya^^eurs qui n'ont pas dû être contents de ce retard, " avf^t conclu Pierre philosophiquement. « On se fâche souvent de ce qui est pourtant votre intérêt. Et nous avons tous intérêt que l'on abatte un chien enrag^é... Il paraît que cette femmea été vueà MCinsin^fen. On se sera trompé dans le renseif^nement d'ici. N'était Madame, je le regrette. J'aurais trouvé cela juste qu'une de ces abominables anarchistes russes vînt se faire prendre au pièj^e dans la maison de mon commandant. J'aurais eu comme ridée qu'il est enfin venj^é -
Ces quelques mots de l'ex-ordonnance étaient bien simples. Ils étaient trop dans la lof^i^ique de ses idées et de ses sentiments. Ils produisirent cependant sur François un tel effet de bouleversement qu'il demeura lon^ytemps immobile, une fois parti celui qui les avait prononcés, comme si le fantôme de son père se fût tout d'un coup dressé devant lui, avec la pauvre chair en lambeaux que la bombe de Moscou avait laissée à la piété d'un fils et d'une veuve. Depuis la minute où il avait aperçu la silhouette de Mme Nœtsved dans l'allée du parc et deviné son identité par une de ces infaillibles intuitions
comme ea ont les cœurs vraiment dévoués, il n'avait plus eu qu'une pensée : écarter de sa mère un péril dont l'imminence l'avait littéralement afFolé. C'avait été un de ces accès où une seule réalité ex:iste pour l'iiomme possédé par la phobie : la chose qu'il craint. Cette menace une fois écartée, nous nous réveillons de cette possession. Le plan intérieur de notre conscience se reconstitue. Nous retrouvons l'intégrité de nos facultés, et nous demeurons preqne aussi étonnés de nous-mêmes qu'un épilcptique après une crised'impulsion irrésistible. Les agents de police étaient partis sans avoir découvert la présence de la meurtrière. Mme de Bessayne courait plus aucun danger. La frénésie de cette après-midi, de ces deux dernières heures surtout, était dissipée. La situation apparaissait au jeune homme dans sa vérité. La remarque du domestique .ivait suffi pour en préciser la doul)le misère : lui, François de Bessay, le fils du commandant de Bessay, d'un innocent assassiné par les révoluiionnaires russes, il venait de donner asile <à un de ces révolutionnaires! Lui. François de Bessay, le fils croyant d'une mère pieuse et pour quj une mauvaise pensée, la plus passagère, était une occasion de scrupule, lui qui se confessait d avoir seulement commis une négligence dans ses devoirs, parlé vivement à un
serviteur, éproavé trop de plaisir à un repus, il avait aiflé uu assassin à tromper la justice, un « chien enrao^é " , corn me avait dit brutalement mais exactement Pierre, à s'échapper! Et les imiffes affluaient dans son cerveau, lui montraient et ce qu'il avait fait et ce qu'il allait faire, avec une netteté presque concrète qui le paralysait de remords :
— « Ce Steenackers que cette femme a tué " , se disait-il, « a peut-être un fils. Que penserait de moi ce fils, s'il savait cela? Qu'aurais-je pensé, moi, de celui qui aurait caché l'assassin de mon père? Que penserais-je de quelqu'un dont j'apprendrais que, connaissant l'auteur d'un vol, il ne l'a pas dénoncé? Et qu'est-ce qu'un vol à côté d'un meurtre?... J'avais tant de moyens d'empêcher que ma mère ne s'aperçût de rien!... Faire fermer les portes de la maison, dire à Pierre qu'il allât tout de suite avertir les af^i-ents que cette femme était dans notre parc. Ils venaient. Elle les voyait s'approcher. Elle fuyait. Où? Loin de la maison, naturellement. S'il y avait des coups de pistolet, c'était à distance. Nou.s parlions» à maman d'une rire sur la route. . •
Ces possibilités chimérique* devenaient des certitudes pour cet esprit délivré de son cauchemar de tout à l'heure, qu'une autre crise allait
364 LA PABOLE DONNEE
saisir, moins imaginaire etplnspoignante encore. A uneminute, ces visions rétrospectiveslui furent si intolérables qu'il secoua sa tête d'un mouvement de révolte comme pour les chasser. II pressa ses mains sur ses veux, et, marchant dans la chambre, il dit à voix haute : " Je ne suis qu'un enfant!... " Puis, ses idées s'aiguillant sur une autre direction : a Oui, - se prit-il à répéter
mentalement, a qu'un enfant Il est trop tard
pour penser à tout cela. Cette femme est encore ici. Elle ne doit pas y rester. Je lui ai enfr^pré ma parole. Voil.à le fait. Une parole ne se discute pas, me disait toujours mon père, elle se tient. J'ai promis à cette femme que je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir pour la sauver. J'ai commencé, je dois finir. " De nouveau, il se répéta ces mots tout haut : " Je dois finir. " Et ils se traduisirent dans le sens d'action immédiate et précise : » Cela signifie, " son^ea-t-il, que je dois lui demander à elle-même comment elle entend quitter Stockhorn et la protéf^^erdans ce départ. Oui, la proté^^er. Il le faut. Pierre a parlé d'un ton qui m'a prouvé comment il la traiterait, s'il savait sa présence... La première chose est donc de me débarrasser de lui d'abord . Je vais envoyer tous les domestiques se coucher. » A plusieurs reprises, il lui était arrivé de rester ainsi à lire et à écrire seul, tard dans la
LA PAROLE DONiMEE 365
nuit, dans la bibliothèque. Sa veillée ne pouvait donc provoquer aucun soupçon. Quand il eut sonné et rendu aux gens la liberté de se retirer, il demeura un certain temps à écouter le bruit des pas dans l'escalier et des portes refermées. Ce lut alors, et dans cette attente, qu'une nouvelle idée commença de pointer dans sa réflexion. Elle n'eut qu à y apparaître pour tout envahir. Elle correspondait à des éléments trop profonds de sa nature et de son éducation :
— « Oui. J'ai engagé ma parole. Mais la parole donnée, est-ce que cela compte avec des êtres qui se sont mis eux-mêmes hors la loi?... Alors si cette femme m'avait fait promettre, sut l'honneur, de l'aider à retrouver ce Gorka qu'elle a cru tuer et qu'elle a été certainement chargée d'exécuter, comme ils disent, par un de leurs comités d'assassins, je devrais le lui livrer.'' Evidemment non. Un homme ne peut pas promettre sur l'honneur d'agir contre l'honneur... Une fois sortie d ici, grâce à moi, supposons qu elle rejoigne un de ses camarades de crime, qu elle dépiste les recherches et qu elle recommence, qu elle le tue, ce Gorka, tout simplement. J aurai ce sang sur les mains. Je serai vraiment son complice. Je n'ai pas pu promettre cela sur l'honneur. Je ne l'ai pas promis. J ai eu un instant d aberration. J'y vois clair
dans mon devoir. ^JVlon devoir est de réparer ma faiblesse d'il y a deux heures. Une faiblesse .^ Non. J'ai accompli un premier devoir, celui d'épargner à ma mère une secousse qui risquait d eUe ialale. Ce devoir primait tout. Ma mère repose. EUe ne se réveillera pas. Je suis libre pour l autie devoir : celui d abattre le cbien enragé. Je la tiens là sous ciel, la mauvaise béte. J'appelle Pierre. Je lui dis tout. A nous deux nous allons là-bas. Elle n a plus d'arme. 2sous la lions. 11 la garde, pendant que je cours à Tlioune avertir les gendarmes. 11 y en a pour une heure, et c est hni... »
il éprouva un tel soulagement à la pensée de son remords de tout à Iheure exorcisé à jamais que rexécution suivit le projet, presque automatiquement. Sortir de la bibliothèque, monter l'escalier, arriver à la porte de la chambre où dormait le domestique lut laiïaire de quelques minutes. La, au heu de frapper, il s'arrêta. Le silence du château endormi était si profond qu il entendait son cœur sauter à coups redoublés dans sa poitrine. A voix basse, comme s'il lui fallait absolument parler son émotion trop iorte, il répéta ;
— " jNon. Je ne peux pas Cette femme me
mépriserait et elle en aurait le droit. »
LA PAROLE UOiNNEE 367
Il s'était assis, la tête dans ses malus, sur cette dernière marche de l'escalier. Le débat eu^a^é en lui absorbait les énergies de sa personne au point de lui avoir lait oublier où il était et qu il pouvait être surpris par quelqu un de la maison. Alors les dilticullés morales de la situation se compliqueraient de dilticultés matérielles. La fugitive était toujours dans le pavillon, ^ue 1 éveil fût donné par des singularités de son attitude, à lui, aussi prodigieuses que celte méditation, la nuit, dans ce coin du château, et l'on pouvait le suivre, découvrir son secret, le dénoncer. 11 s'agissait bien de prudence humaine pour cette âme où toutes les virginités de la conscience n'avaient même jamais été etlieurées par la tentation, et qui se trouvait aux prises avec des scrupules d un ordre tragique. Les minutes passaient — ces minutes pourtant comptées — et il continuait de se tenir ainsi, en proie au va-et-vieut de sa volonté. Tout d un coup il releva la tête. L'horloge à gaine de bois, placée au bas de l'escalier, son-
368 LA FAKOLE DOISNEK
uait les douze coups de minuit qui montaient dans la grande paix de la campagne avec une solennité singulière. François les compta, 1 un après 1 autre, ces implacables appels de métal. La perception de la luile des heures achevait de le déterminer à un nouveau projet qui s'élaborait dans sa pensée, à travers les conllits de sa promesse et de son ressentiment hlial, de son serment et de sa moralité. 11 y a toujours, dans ces luttes intérieures, un instant où nous croyons entrevoir la solution conciliatrice, et nous nous réfugions en elle comme le pilote d'un vaisseau battu de la tempête entre dans un port, avec la sensation du salut :
— « C est cela, » disait de nouveau François à voix basse. » Comment n'y ai-je pas songé plus tôt?. . . Il n'y a pas d'autre moyen de mettre d'accord l'honneur de la parole donnée et l'autre, le véritable. Si elle reluse, je n'aurai plus rien à me reprocher... Si elle accepte, du moins cet attentat de Murren aura été son dernier crime. Elle acceptera. Elle ne peut pas ne pas accepter... Mais si elle doit encore marcher cette nuit, il est nécessaire qu elle ait mangé. Elle paraissait si iaible... »
Et déjà, il descendait à tâtons, dans 1 obscurité, les marches de l'escalier. Il allait, dans la bibliothèque, prendre une petite lampe élec-
trique dont il se servait pour ses promenades nocturnes dans le parc. Il entrait dans l'office. Il y prenait du pain, delà viande froide, du vin, et, moins d'un quart d'heure plus tard, sorti de la maison par la porte-fenêtre qu'il avait déjà franchie une première fois pour marcher au-devant de la fugitive, il arrivait au pavillon. Il s'attendait qu'au grincement de la clef sur le pêne, l'emprisonnée bougerait, qu'elle demanderait : » Qui est là? » Rien... S'était-elle échappée de son côté, ne le voyant pas revenir?... Les engins de pêche toujours amoncelés devant la porte de la cabine attestaient qu'aucune main ne les avait touchés depuis lui. Il essaya d'ouvrir cette porte. Elle était fermée en dedans par un loquet de bois que son effort fit sauter. Il tremblait maintenant que Mme Nœtsved ne fût morte, — morte de terreur, d'épuisement, d'excès d'émotion. Que savait-il?... Elle s'était tout simplement endormie à même la banquette, comme un animal recru de fatigue après une poursuite acharnée qu'il a fini par tromper. Sa tête s'appuyait sur l'angle de bois blanc, et la détente du repos lui rendait une expression toute juvénile, presque enfantine. Ses vingt-cinq ans en paraissaient à peine dix-huit. Si pressé fût-il d'aboutir à une conclusion positive qui mît fin au malaise de ses incertitudes, François de Bessay ne put
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s'empêcher de regarder, avec une curiosité où la pitié se mélan^jeait à l'horreur, ce visage aux traits déliés. L'atroce action de l'avant-veille semblait n'y avoir pas laissé de trace. La main, qui avait tué, — tuer, quelle mystérieuse et terrible chose! — pendait, inerte, molle, comme celle d'une petite fille. La respiration allait et venait, paisible, régulière. Le contraste entre la tranquillité de ce sommeil et ce qu'il savait de cette femme irrita si vivement les nerfs troublés du jeune homme qu'il la réveilla en lui secouant le bras presque avec brutalité. Elle sursauta. La tension d'une créature en guerre avec la société contracta du coup cette physionomie. Elle reconnut François, et, reprenant son sang-froid :
— " Ah! c'est vous, » dit-elle. « Ces gens sont partis?... Je les ai entendus qui causaient devant la porte du pavillon. Ils ont tourné la clef. Ils ne sont pas entrés... C'est ensuite que je me suis endormie. Je me sentais si lasse. J'avais si faim. .. »
— « Ils sont partis, » répondit-il, « et je vous ai apporté de quoi manger. )'
— » Je ne bois jamais de vin, » reprit-elle en repoussant la bouteille et le verre que le jeune homme lui tendait. « Donnez-moi de cette eau tout bonnement. " Elle lui indiquait le bassin où le Ilot du lac clapotait contre les barques.
Quand il lui eut apporté le verre rempli, elle le vida d'un trait, puis elle commença de manger le pain et la viande avec une avidité animale qui dénonçait l'intensité du besoin. Ce repas fini, elle alla elle-même vers l'embarcadère, descendit les quelques marches' de bois, prit de l'eau entre ses mains avec laquelle elle lava son visag^e à plusieurs reprises, et, s'étant essuyée avec son mouchoir, elle se retourna du côté de François. Sans s'attarder à des remerciements, de l'accent de quelqu'un pour qui chaque minute perdue est une chance de salut enlevée :
— " Je suis prête, » dit-elle. « 11 faut que j'aille... Je dois g^agner Strœttligen, où Ton m'attend... Avec la barque, nous y serons vite, si vous voulez m'aider à ramer jusque-là. .. "
— « Et si je ne veux ni vous aider, ni vous laisser prendre la barque?... » répondit-il.
Sa voix avait changé pour prononcer ces paroles si différentes de celles que la fugitive attendait. Elle remonta l'escalier de l'embarcadère avec une extraordinaire agilité, et, venant droit à lui, elle le regarda, les yeux dans les yeux, à la clarté de la petite lampe électrique posée sur une table :
— " Si vous ne voulez pas? » demanda-t-elle. <i Qu'est-ce que cela signifie?... »
— a Cela signifie que j'ai réfléchi et que je ne
me prêterai à votre fuite qu'à une condition. J'ai le droit de vous l'imposer. Vous allez me jurer qu'à partir d'aujourd'hui vous abandonnerez l'exécrable secte de révolutionnaires à laquelle vous êtes affiliée, que jamais plus, entendez-vous, jamais plus vous ne participerez à aucun complot, que ce crime contre l'innocent Steenackers aura été le dernier, que si vous avez reçu l'ordre de tuer le général Gorka, vous n'exécuterez pas cet ordre. Vous allez me jurer de changer votre vie enfin. Sinon.. . >
— « Sinon, vous ma'nquerez à votre parole, » interrompit-elle. Une amertume insultante avait passé dans sa voix. " Manquez-y donc tout de suite, monsieur, " continua-t-elle. "Vous m'avez pris mon arme. Je ne peux pas me défendre, et je n'ai plus la force de m'échapper. . . Arrêtezmoi. Puisque vous avez l'àmc d'un policier, faites-en la besogne... Jamais je ne jurerai ce que vous dites... Jamais... Je n'ai pas commis de crime. J'ai fait mon devoir... Il est possible que je me sois trompée et que j ai pris ce M. Steenackers pour le général Gorka. J'ai agi de bonne f©i. Nous sommes dans une bataille, et toute bataille fait des victimes. Non. Je ne jurerai pas d'épargner ce Gorka, si je le rencontre. Je ne sais pas ce que c'est que de manquer à un engagement, moi. Quand je vous ai
promis de ne pas me défendre, si j'étais surprise, par pitié pour vos larmes, alors que vous m imploriez au nom de votre mère, j étais sincère. Je vous en ai donné la preuve... Vous, vous me jouiez une comédie. Vous jetez le masque. Tant mieux... Manquez à votre parole, je vous le répète. Oui, j'aime mieux que vous y manquiez. Cela me prouve une fois de plus ce que valent ces hautes classes auxquelles vous appartenez. J'ai failli avoir des remords pour notre œuvre, à cause de ce que vous m'aviez dit de votre père. Vous me les enlevez. On l'a tué. Vous me livrez. Nous sommes quittes. "
— " Madame," s'écria le jeune homme, a ne me parlez pas de mon père. Ne me tentez pas. "
— u Je vous donne des excuses pour commettre l'infamie que vous avez décidée. De quoi vous plaignez-vous? 1) répondit-elle; et elle continua sur un ton d'ironie plus acre, révélant par cette allusion l'étudiante qu'elle avait dû être, qu'elle était peut-être encore : « Vous ne serez pas un simple Judas. Vous pourrez vous appeler Oreste ou le Gid. "
— « Alors vous n'acceptez pas mes conditions? " reprit-il.
— « Non. M
— Il Vous ne voulez pas me promettre que vous ne commettrez pas de nouveaux meurtres? »
— « Non. »
— « Eh bien, vous ne sortirez d'ici que pour aller où vous méritez d'aller... » dit-il. D'un bond, comme s'il avait eu peur qu'elle ne le suivît et ne cherchât à s'échapper dans le parc, il fat à la porte du pavillon. Il l'ouvrit et la referma derrière lui, comme l'autre fois, d'un double tour de clef, pas assez vite pour ne pas entendre sa prisonnière éclater d'un rire outrag-eant, et elle dit :
— (i Je i)Ous donne ma parole (T honneur que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous sauver... Ah! croyez-inoi. . . Je vous ai donné ma parole, je la tiendrai. Je ferai tout ce que je pourrai humainement. »
François les écouta tomber, un par un, ces mots qu'il avait prononcés lui-même, si peu d'heures auparavant, dans cette même pièce du même pavillon. Mme Nœtsved mettait à en détailler les syllabes une lenteur cruelle. Un mépris si insultant émanait de chacune de ses intonations que le fils de l'officier sentit le pourpre de la honte lui monter au visagfe. Ce fut en lui une réaction instinctive et passionnée comme s'il avait reçu un soufflet en plein visage. Impulsivement, emporté par un vertige plus fort que toutes ses réflexions, que tous ses principes, il rouvrit la porte fermée, et, sans une
nouvelle parole d'explication, sans un reproche, sans une plainte, il marcha droit au bateau, en disant :
— " Eh bien, soit!... Vous voulez aller à Strœttligen. Allons-y. » .
Mme Nœtsved ne parut pas étonnée d'un retournement dont elle ne le remercia pas non plus. Il était occupé à chercher les rames. Elle se mit à l'aider, comme s ils ne venaient pas d'avoir l'un avec l'autre une discussion de vie ou de mort. Lui, non plus, ne manifesta aucune surprise d'une attitude qu'il accepta comme si son auxiliaire dans cette manœuvre était Hartmann, le batelier. En cinq minutes, la barque fut garnie de ses avirons. La lune, débarrassée des nuag^es qui l'avaient voilée toute la soirée, éclairait ce départ Cette lueur permit à François d'éteindre sa lampe électrique, après qu'il eut trouvé et décroché la ciel de la grille du débarcadère. Si la proscrite eût gardé quelque doute sur la sincérité de son compagnon, ce petit détail l'eût dissipé. Le jeune homme prenait toutes les précautions qui pouvaient assurer leur fuite. Us montèrent dans la barque, et ayant saisi chacun une paire de rames, ils commencèrent d aller, longeant le rivage d assez près pour que l'ombre des montagnes leur permît de passer inaperçus. Ils con-
tinuaient de se taire tous les deux, elle se coutentant de suivre la direction qu'il imprimait au bateau. De temps à autre, il s'arrêtait, retournait la tête, et essayait de percer la nuit du regard pour retrouver des points de repère qui lui permissent de bien gouverner. Autour d'eux, le lac développait sa nappe immense, que cette lumière comme surnaturelle teintait de nuances d'argent et de perle, de nacre et d opale. Les lignes neigeuses de la Bliimlisalp, de la Jungfrau, du Mœnsch, de l'Eiger, se profilaient, avec des blancheurs fantomatiques, sur le velours sombre du ciel, où brillaient maintenant les étoiles, et les autres montagnes, plus rapprochées, qui cernent le lac, montraient des alternances d'ombre et de demi-jour qui sculptaient en relief toutes les cassures de leurs sauvages pentes. La plongée des rames dans celte eau comme morte et leur sortie étaient les seuls bruits distincts qui animassent ce vaste paysage dont la beauté sereine faisait une antithèse si étrange aux pensées des deux rameurs. Ils arrivèrent ainsi, en trois quarts d heure peut-être, à l'endroit où la rivière Kander débouche dans le lac de Thoune.
— " Nous devons aborder là » , dit le jeune homme. « Vous irez jusqu'au grand pont et vous reconnaîtrez Strœttligen à sa vieille tour. »
C'étaient exactement les premières paroles qui eussent été prononcées depuis ces cinquante minutes qu'ils s'étaient assis dans le bateau. Mme Nœtsved ne parut pas les avoir entendues. A la manière dont elle donnait maintenant ses coups de rame, son compagnon pouvait deviner combien elle était fatigfuée. Pourtant, lorsque la pointe de la barque eut touché la terre, dans une toute petite crique entre deux rochers, qui permettait une facile descente, elle retrouva son énergie pour se lever et sauter dehors sans accepter la main que François lui avait tendue afin de l'aider à franchir les bancs. Il était, lui, resté dans la barque. Une fois sur le rivage, elle ne lui dit pas merci. Elle 1 interpella brusquement, avec l'impérieuse brièveté qu'un créancier peut avoir pour réclamer le payement d une dette à une personne avec laquelle il est brouillé :
— « Vous avez une arme qui m'appartient. Voulez-vous me la rendre? "
— « La voici, " répondit le jeune homme.
Il sortit de sa poche le revolver que l'anarchiste lui avait remis dans le pavillon. Elle tendit le bras pour le saisir, d'un geste si frémissant que tous les remords du jeune homme se réveillèrent soudain.
— « Non, " dit-il en retirant lui-même sa
main et sans avoir abandonné l'arme à ces doigts avides, i Je ne vous donnerai pas ce pistolet si vous ne me jurez pas ce que je vous ai demandé là-bas. '!
— « Rendez-moi cette arme, » répéta-t-elle. « Vous n'avez pas le droit de la garder. Je vous l'ai confiée et non donnée. Elle est à moi. Rendez-la. ')
— u Vous ne l'aurez pas, » dit-il, et comme il vit qu'elle s'élançait pour lui arracher le revolver des mains par surprise, il le lança dans le lac. L'audacieuse femme ne put retenir un cri de colère. Son poing se leva comme pour frapper. Puis éclatant de ce même rire strident qu'elle avait eu une fois déjà :
— » Il y a des armuriers et des chimistes partout, " vociféra-t-elle. » Vous n'aurez rien empêché, entendez-vous? rien. Vous aurez seulement commis une lâcheté et une infamie, et tout cela parce que vous avez eu peur!... Malheureux, vou.s n'êtes pas un gibier pour nous. Vous ne valez pas la balle qui vous tuerait. "
Et, saisissant des deux mains le bord de la barque, elle la repoussa vers le lac avec une force extraordinaire. Avant que François, qui avait saisi les rames, eût pu atternrde nouveau, elle avait disparu en courant. Cette dernière insulte l'avait si complètement exaspéré lui-
même qu'il ne se possédait plus. Il voulait la forcer du moins à rétracter ce qu'elle avait dit, exiger qu'elle lui en demandât pardon. Il descendit sur le rivage et se mit à la chercher derrière les arbres et sur le chemin .qui longe le lac, — vainement. Il finit par remonter dans le canot et il recommença de ramer dans la direction de Stockhorn. A mesure qu'il avançait sur cette eau toujours caressée par la brise et sous ce ciel palpitant de larges étoiles, la majesté souveraine de cette nature à laquelle il n'avait pas pris garde l'enveloppait, l'envahissait. Le délire qui l'avait saisi sous l'insulte de la jeune femme s'apaisait, pour laisser la place à une espèce de pitié révoltée. La férocité de l'anarchiste indignait en lui le chrétien pour qui le respect de la vie humaine est la première des vertus, en même temps qu il ne pouvait se retenir d'un étonnement, presque d'une admiration, devant le courage dont il avait vu cette créature si jeune animée. Cette sensation du monstre moral lui infligeait un inexprimable malaise. Il appréhendait de se retrouver de nouveau en face d elle, et, en même temps, il sentait qu'il le désirait, qu'il aurait voulu se justifier, expliquer les raisons qui lui avaient interdit de rendre l'arme. Le scrupule de conscience se mêlait à toutes ces impressions. Cette arme refusée et
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jetée dans l'eau ne lui donnait aucun remords, mais il se reprenait à se poser le problème de la parole donnée, et quand, plus tard, la barque une fois rentrée, toutes les traces de cette expédition nocturne effacées, il se retrouva dans sa chambre, couché dans son lit à quelques pas de sa mère endormie, c'était encore ce problème qui le tenait éveillé, malgré la fatigue :
— u J'ai tenu ma parole. Ai-je eu raison? Où était le devoir?... Quand on a bien agi, disent tous mes livres, on le sent à la paix de sa conscience. La mienne est si troublée, au contraire. Devais-je agir autrement?... Je sens aussi que je neseraispas moins troublé, alors... Mon Dieu ! Faites que je n'apprenne pas que cette femme a commis un autre assassinat ! . . . »
Il était écrit que du moins cette terreur d'un nouveau crime commis par la faute de sa clievar leresque fidélité à un engagement insensé serait épargnée à ce noble enfant et aussi que l'épilogue de cette dramatique aventure donnerait à
LA PAROLEgDONNEE 381
cette conscience un juste enseignement, de quoi compenser le dang^ereux prestige émané de la fugitive et de son atroce héroïsme. Le lendemain de cette terrible nuit était pour François de Bessay jour de leçon, de nouveau. Bien qu'encore ébranlé par tant d'émotions et de si fortes, il n'eût voulu pour rien au monde y manquer, de peur d inquiéter sa mère. Il avait donc fait le trajet de Thoune à Berne, et il descendait le grand escalier intérieur, dans la gare de cette dernière ville, lorsqu'un remous de peuple attira sa curiosité. Il frémit. Il venait d entendre parler de Murren et d une femme arrêtée. Était-ce possible que sa compagne de la veille eût déjà été prise, malgré l'aide des complices qu'elle semblait espérer à Strœttligen?... Jouant des coudes, poussant celui-ci, poussant celui-là, au risque de s'attirer des mots désagréables, il s'insinua de force dans la muraille mouvante que faisaient maintenant les curieux empressés sur le quai de la gare, — autour de quoi?... Arrivé au premier rang, François put voir, sortant d'un wagon, entre quatre policiers habillés en civil, la lausse Mme ^œtsved elle-même, les mains liées, les vêtements déchirés, comme si elle s'était défendue avec acharnement. Sa jolie tête restait fière sous ses cheveux en désordre. Elle la portait
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haut et fixait la foule de ses yeux arrog^ants avec un défi qui, soudain, se chang^ea en un indicible mépris. Elle reconnaissait François de Bessa^ Elle passa tout auprès de lui, sans le quitter du regard, et, crachant à terre, presque à ses pieds, elle jeta simplement cette parole : " Judas! " inintelligible pour tous, mais très claire pour le jeune homme à qui elle s adressait. Et voici qu'au lieu d'éprouver la furieuse colère de la veille, sous Taffront de cette insulte, celuici sentit une détente de tout son être s'accomplir en lui. comme une libération. Évidemment, pour lui avoir adressé ce suprême outrage, Tanarchiste russe était persuadée qu'aussitôt rentré à Thoune il avait couru la dénoncer et mettre la police sur sa véritable trace. Il semblait qu une telle erreur dût réveiller, chez celui qui en était la victime, ce désir, ce besoin de s expliquer, de se justifier, qu'il avait eu si fort durant sa rentrée solitaire en bateau. Eh bien, non! Cette fausse image de lui, dans cette pensée et cette sensibilité de révolutionnaire, c'était toute relation rompue entre eux, à jamais, quoi qu'il arrivât, non seulement en fait, mais en idée, et, reprenant le chemin qui devait le conduire à la maison de son professeur, le fils du commandant de Bessay, le descendant de toute une longue lignée de civi-
lises, comprenait cette vérité profonde : l'effroyable crise morale traversée par lui autour de la parole donnée venait d avoir fait société avec une ennemie de tout cet ordre social auquel lui et les siens tenaient par toutes leurs fibres. Vis-à-vis de ces barbares le dev(kr absolu est de se considérer comme étant toujours à létat de guerre. François n'avait pas été coupable de tenir sa parole, mais de l'avoir donnée, d'avoir pactisé, fût-ce une minute et pour le plus tendre des motifs, l'amour filial, avec un soldat de l'anarcbie. Cette totale méconnaissance de sa personne par la criminelle rompait à jamais ce pacte, et ce lui était presque une joie de sentir qu'elle le méprisait, qu'elle le haïssait.