LA CAMPAGNE DU MAROC
La croisade dont il est ici question est la récente campagne des Espagnols au Maroc.
Je n'ai pas dû songer à en donner, dans ce court travail, une relation régulière et complète: les journaux de la Péninsule l'ont racontée à l’Europe entière. Mais tout le temps qu’elle a duré, je me suis trouvé à Madrid, et en mesure d'observer chez ce peuple qui, plus que pas un autre, a gardé son carac-
tère original, le contre-coup des nouvelles que le courrier d'Afrique apportait chaque jour, J’essayai alors, et sans penser le moins du monde à faire œuvre littéraire, de rendre dans quelques lettres, réellement écrites, l'impression que laissaient dans les âmes et dans les esprits les phases d’un événement d’où va dater pour l'Espagne, il n’est plus permis d'en douter, une ère de sérieux rajeunissement et de renaissance nationale. En Espagne et en France, on a bien voulu trouver que ces letires, accueillies par le Journal des Débats, avaient l'accent de la sincérité. C’est ce qui m'engage à les réimprimer comme l'introduction naturelle d’un nouvelouvrage de Fernan Caballero, inspiration directe d’une heure admirable dans l'histoire de l'Espagne contemporaine.
CERBRE::E.
8 Février 1860.
Madrid offrait hier un de ces spectacles vifs et entraînants auxquels nous ne sommes plus trop accoutumés chez nous : celui d'un peuple qui se réjouit spontanément, et à sa façon, d’une victoire remportée sur un ennemi séculaire. Le matin, à six heures, il avait été réveillé en sursaut (on se lève tard à Madrid) par une salve de cent coups de canon. À la première décharge, toutle monde s’est écrié : Tétuan est pris! Et, en effet, une dépêche du maréchal O’Donnell, arrivée dans la nuit, avait apporté cette grande nouvelle.
On s’y attendait bien un peu. La victoire décisive du 4 permettait d'espérer dans un avenir très-rapproché la chute de Tétuan.
D'heureux combats avaient préparé et annoncé cette victoire. Les Maures, presque toujours les premiers à attaquer, avaient été partout etconsitamment repoussés avec grand dommage pour eux, et deux drapeaux arrachés à l'ennemi avaient été envoyés à la reine. Mais le 4, il y avait eu bataille d’une armée contre une armée; les hauteurs où se retranchaient les Marocains avaient été enlevées avec un entrain admirable, cinq camps avaient été emportés, 800 tentes, 12 pièces de canon étaient tombées aux mains des Chrétiens, et deux frères de l’empereur du Maroc avaient encore ajouté à l'éclat et à la portée de la victoire en prenant part à Ja bataille. Deux jours auparavant, l’arrivée de ces deux chefs à Tétuan avait été dans cette ville l'occasion de salves et de démonstrations qu'on ne savait trop comment s’expli-
quer dans le camp espagnol. Depuis on avait su à quoi s’en tenir, et comment la population ébranlée avait élé raffermie, el même, dit-on, un peu châtiée par ses deux terribles hôtes. Tout annonçait donc une lutte nouvelle et plus acharnée, Dans cet état de choses, connu à Madrid dès le 2 février, la victoire du surlendemain avait produit une émotion profonde, mais n'avait amené aucune démonstration bruyante. Célait comme le troisième acte d’un drame dont on entrevoyait nettement la fin, mais le dénoûment seul devait ôter le poids qui pesait sur les cœurs.
D'ailleurs, il faut bien Ie dire, le maréchal O'Donnell avait accoutumé les esprits à ces glorieux bulletins, et comme chacun d’eux était naturellement et invariablement suivi d’un autre qui apportait la liste des morts et des blessés, on commençait à trouver que celte gloire était trop payée d’un sang si précieux, À mesure que les malheurs privés
frappaient les familles, un peu d’impatience gagnait aussi les masses.
La journée du 4 est venue à propos, non pour relever les courages qui n’ont pas fléchi un moment, mais pour rendre à l’enthousiasme public toute la vivacité des premiers jours. On le tenait donc enfin cet ennemi insaisissable ; l’armée, une fois dispersée, on aurait bientôt bon marché de Tétuan, et Tétuan, ce n'était pas seulement la victoire, c'était aussi, hâtons-nous de le dire, c'était pour beaucoup l'espérance d’une paix glorieuse et prochaine. La nouvelle de la prise de Tétuan a amené l’explosion de ces sentiments.
Au bruit du canon est venu aussitôt s’associer celui des cloches de toutes les églises de Madrid, et comme en Espagne (demême qu’au Maroc), il n’y a point de bonnes fêtes sans fusils et sans coups de fusil, Les détonations de toute nature ont suivi de près le bruit des cloches et du canon.
J'assistais de ma fenêtre à ce premier élan de l'enthousiasme populaire. Le soleil se levait avec une splendeur incomparable dans un ciel d’une pureté éclatante auquel un froid très-vif n’enlevait rien de sa radieuse beauté. Je voyais les fenêtres s’ouvrir et se tendre d’étofles de toutes les couleurs. Les boutiques entre-bâillées se refermaient brusquement avec un bruit dans lequel on sentait le frémissement de l'ivresse publique. Peu à peu des groupes se formaient, au milieu desquels on lisait à haute voix la Gazette extraordinaire, qu'on “arrachait des mains de ceux qui la débitaient. Ces groupes devenaient bientôt des processions qui, avec un drapeau improvisé, parcouraient les rues, précédées et suivies de décharges de mousqueterie qui provoquaient aussitôt des vivats à l’armée d’Afrique, à la reine, à O’Donnell, à l'Espagne. Ces processions se portaient sous les fenêtres de la comtesse de Lucena, qui se présentait à son balcon pour
$ LETTRES DE MADRM.
remercier la foule. Le général Zavala, récemment revenu d'Afrique avec une jambe paralysée, la comtesse de Reuss, dont le mari, le général Prim, est encore à l’avantgarde de la glorieuse armée, avaient aussi leur part de ces ovations populaires ; mais c'était surtout du côté du palais que se portaient les masses. Ce peuple d'Espagne est si profondément monarchique, que, dans ses joies comme dans ses peines, il s’en va toujours d'instinct du côté de la royauté.
Entre toutes ces prosessions improvisées qui venaient saluer la reine, on remarquait surtout celle de l'Université. Plus de mille étudiants s'étaient réunis pour venir en bon ordre présenter à la reine les étendards rapportés d'Afrique en 1509 par le grand cardinal Ximenès de Cisneros. Ce souvenir était d’un heureux à-propos. Ges étendards, déposés par le pieux conquérant d'Oran dans son université d’Alcala, ont suivi à Madrid,
LETTRE 1. 9 en 1835, ceite Université elle-même. Ils étaient placés tous dans une calèche ouverte; mais lorsque la reine a daigné paraître au balcon, un jeune homme s'est élancé dans la voiture et a déployé ces glorieux débris. C’a été le signal des plus vives acclamations adressées à la reine, au nom de laquelle les étudiants, en repassant sous l'arc de l'Arméria, ont associé, et c'était justice, celui du noble fondateur de l'Université d’Alcala, le cardinal Cisneros.
Toutes les processions, je dois le confesser, n'avaient pas ce caractère sérieux; mais personne ne semblait trouver à redire à celles qui flattaient, dans la foule, des inslincts moins élevés. On riait beaucoup, enire autres, d’une bannière sur laquelle le «Lion de Castille,» assez grossièrement peint, prenait à l'égard du Croissant certaines libertés qui ne sauraient s'exprimer que dans la langue de Rabelais. On trouvera peut-être que la victoire aurait pu se mon-
trer plus généreuse; mais il y a des siècles, et cela se voit déjà dans les drames les plus héroïques de Calderon, que l'Espagne est en possession de se moquer des Maures. Peutêtre y avait-il une exception à faire le jour où elle les a battus.
Je me suis mêlé à ces groupes, j'ai couru tout Madrid à leur suite. Ils associaient quelquefois à leurs vivats des noms qu’on eût mieux aimé sans doute ne pas entendre, et qui sont d’une autre époque. Les mauvaises passions trouvaient çà et là l’occasion bonne pour se soulager un peu; mais au fond, ce qui occupait surtout la foule, c'était Tétuan, c'était l’armée d'Afrique, et on le voyait à la manière sympathique dont elle accueillait, entourait, entrainait les soldats qui se trouvaient sur son chemin, et aux coups de fusil dont on leur faisait hommage. Il y avait telle rue où on ne respirait que l'odeur de Ja poudre, et je doute que la prise de Tétuan en ait autant coûté qu’il en a été brûlé à
Madrid en son honneur. Ce goût de la poudre est particulier aux peuples du Midi, et ici ce n’était pas seulement le peuple qui se donnuit carrière. Quandlegouvernements’en mêle, il fait noblementles choses. Gent coups de canon le matin, à midi cent autres, et cent autres encore au coucher du soleil.
Au surplus, ces groupes bruyants se perdaient eux-mêmes dans la foule immense qui remplissait les rues et qui s’en allait pacifiquement, mais la joie dans le cœur et l’oroueil de la victoire sur le visage, d’un bout de la ville à l’autre.
Le soir , toute cette ville a paru illuminée comme par enchantement, et les promenades, les détonations, les acclamations joyeuses ont recommencé de plus belle, et, chose étrange ! je n’ai pas oui dire qu'il y ait eu un accident à déplorer.
Ce matin, Madrid a une tout autre physionomie. Autant la journée d’hier a été animée, autant celle qui commence paraît de-
voir être calme. Je n’ai pas entendu un seul coup de fusil. 11 est vrai qu'un bando du gouverneur de Madrid, affiché sur tous les murs, interdit cette forme un peu irrégulière de la satisfaction publique. M. le marquis de la Vega Armijo est dans son droit, et il a raison d’en user aujourd’hui; mais hier peutêtre eùt-il eu tort d'en agir ainsi, et il est permis de douter qu'ileûtréussi. Hier, les gens paisibles eux-mêmes éprouvaient le besoin de brûler leur poudre, Le peuple n’en ayant plus aujourd'hui, et las par-dessus le marché, se soumet de bonne grâce. Aujourd’hui il ira voir passer la reine et la famille royale se rendant à Atocha dans toute la pompe de la royauté espagnole. Il enverra à sa gracieuse souveraine ses vivats enthousiastes ; il se montrera reconnaissant envers la royauté qui a voulu, elle aussi, et de la seule manière qui lui convint de le faire, célébrer la victoire de son armée d'Afrique, en donnant au maréchal O'Donnell Le titre de duc de Tétuan. I y :
avait longtemps, et c'est une bonne habitude à reprendre, que la noblesse d'Espagne n'allait plus là chercher ses nouveaux titres.
Je parlais de paix en commencant et des légitimes espérances que la prise de Tétuan pouvait faire concevoir. Mais il est probable que le nouveau duc n’attendra pas tranquillement les propositions qui pourraient lui être adressées au nom de l’empereur du Maroc, et ses amis espèrent que, mettant à profit le découragement des Maures, il est déjà sur le chemin de Tanger. Là comme devant Tétuan, il sera vigoureusement secondé par le commandant de lescadre, le digne général Bustillo.
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DECTRE IT.
14 Février 1860.
Puisque l’on commence à parler de la paix, puisqu'un envoyé du frère de l’empereur du Maroc s’est présenté au camp du maréchal O’Donnell, puisqu'il est permis d'espérer que le noble sang versé devant Tétuan hâtera la fin de la guerre, il doit être permis aussi de dire une fois tout ce que cette belle campagne, dans l’effort de la lutte comme dans la joie de la victoire, a présenté de profondément espagnol. Disons-le tout de suite, parce que c’estla vérité, etune vérité qui peint l'Espagne, le drapeau de ce noble pays
eût été partout ailleurs tenu d’une main aussi ferme. On eût trouvé chez le soldat la même constance, lamêmeintrépidité, chez les chefs la même ardeur, le même élan; mais c’est l'esprit, c’est le souffle dela croisade, qui ont surtout fait de cette guerre un épisode à part dans l'histoire de ce siècle de raisonnement et de prudent calcul. Pendant trois mois, la mer a été horrible; tous les braves soldats qu'on embarquait à Algésiras, à Malaga, au port Sainte-Marie, à Cadix, à Barcelone, à Bilbao, savaient tous qu'avant la guerre ils auraient affaire à la tempête ; qu’à peine débarqués sur la plage africaine, avant de rencontrer l’infidèle (on l'appelle toujours de ce nom), ils trouveraient le choléra ; qu’il leur faudrait dormir dans la boue, et, dès le premier pas, faire des chemins pour leurs canons. Qu'importe ? ils partaient gaîmentau cri de vive la reine ! quelques-uns la guitare au dos pour charmer les ennuis du bivouac ; c’est qu'ils savaient qu'au delà des marais les
attendaient les descendants de ceux qui, au commencement du vin‘ siècle, détruisirent en Espagne, au bord du Guadalete, la monarchie des Goths. Gertes, je ne veux pas dire que le soldat espagnol connaisse à fontl l’histoire de son pays; mais il y a deux choses que tout le monde sait en Espagne, c’est le catéchisme et cette guerre de huit siècles contre les Maures, et on m’assure que dans le camp d'O’Donnell pas un soldat n'ignore qu'il est venu en Afrique pour rendre aux Arabes la visite que l'Espagne en reçut, ily a plus de mille ans. Voilà ce que sentait confusément toute l’armée espagnole, et c'était assez pour l’animer d’un élan irrésistible.
On ne peut que conjecturer la part que Ia politique va faire à la victoire ; mais ce que personne ne contestera, c’est l'éclat de cette victoire, c’est le prestige qu'elle rend aux armes espagnoles, c’est le noble orgueil qu'elle a réveillé dans toutes les âmes, c’est l'impression générale qui restera de cette
trêve de Dieu, durant laquelle les passions politiques ont désarmé et fait silence. Cet apaisement convenu des partis dans un pays libre sera une des belles pages de l'histoire du gouvernement constitutionnel en :Espagne, et pourra être donné en exemple à tous les pays qui en Europe ont gardé leur foi à cette noble forme de gouvernement. Le système de conciliation tenté, et jusqu'ici avec succès (car durer, c’est réussir), par le maréchal O’Donnell, avait excité contre cet homme d’État des haines violentes et passionnées. Demain elles pourront renaître; aujourd’hui pas une voix qui ne s'élève pour applaudir au décret royal qui ouvre au vainqueur de Tétuan les rangs de la Grandesse. |
Tout le monde en Eufope a lu les bulletins de l’armée expéditionnaire, enchaînement de combats heureux couronnés par une éclatante victoire qui, sous plus d’un rapport, aura rappelé en France notre belle journée
, LETTRE Il. 19
d’'Isly. Mais il faut avoir lu les journaux espagnols pour se faire une idée de toutes les formes héroïques, poétiques, imprévues, que, durant cette campagne de trois mois, a revêtues le courage individuel. Ge n’est aussi que dans ces journaux qu'on pourra voir avec quel enthousiasme attendri on accueille partout le passage des blessés, Je vous ai dit comment avait été recue à Madrid la nouvelle de la prise de Tétuan. Trois jours entiers n'avaient point épuisé l'ivresse populaire. Les mêmes scènes se sont reproduites dans les moindres villages de la Péninsule, avec les mêmes acclamations à la reine, à l'Espagne, à l’armée d'Afrique et à son chef. Mais partout le sentiment religieux s’emparait de la première place; car le Maure n’est pas seulement l'éternel adversaire de l'Espagne, c’est surtout l'ennemi éternel de sa religion. Aussi partout a-t-on vu les populations entrer dans les églises, prendre l’image de la Vierge et la promener en triomphe avec des cris et
des larmes ; le clergé et les magistrat suivaient pêle-mêle avec le peuple, la foi tenant lieu de l’ordre, l'enthousiasme de Ia discipline.
Je me représentais tout à l'heure ces manifestalions naïves du patriotisme espagnol, en me mêlant à la foule qui, par un froid trèsvif, attendait sous le balcon de la reine les trophées de la bataille du 4, amenés l’avantveille par un aide de camp du général en chef, le colonel Garcia Rizo. Peu à peu la cour immense qui sépare le palais de l’Armeria se remplissait de monde. A deux heures un quart, la reine a paru au baicon, entourée de Ia famille royale, et en même temps les trompettes ont annoncé l’arrivée du cortége. Toute la garnison de Madrid a défilé en bon ordre, et dans une tenue magnifique, aux cris de vive la reine! que Ia foule répétait avec enthousiasme. Mais quand on a vu apparaitre les artilleurs chargés de conduire les canons pris sur les Maures, il
s’est fait tout à coup un grand silence qui n'était pas sans émotion. Tous les yeux cherchaient à la tête de l'artillerie le jeune colonel Rizo, dont l'habit usé ressortait noblement au milieu de tant de brillants uniformes. Il fallait entendre hier ce sympathique officier, échappé la veille aux balles des Arabes, raconter avec une grâce émue et avec la modestie du soldat non ce qu'il avait fait, mais ce qu’il avait vu faire. Il aimait surtout à parler d’un jeune sous-lieutenant &e hussards, qui continuait à charger seul après que la trompette avait donné le signal de la retraite. « Où allez-vous donc ? lui criait le général en chef. — Mais, général, tuer des Maures, » répondait le jeune homme en bon castillan, mais avec un accent tout français. Et il fallait qu’on se jett, pour le retenir, sur la bride de son cheval.
Mais j'oublie que le cortége passe. Après les canons, dont le premier était en fer, les autres en bronze et tous d’un assez beau ca-
libre, est venue la tente avec les drapeaux.
Cette tente m’en rappelait une autre toute pareille, que nous avons vue, il y a vingt ans, dans le jardin des Tuileries, tente marocaine aussi et qui avait été celle du fils de l’empereur.
Aux trophées a succédé l’Université en corps, précédée d’une calèche dans laquelle . quatre docteurs en théologie portaient les étendards d'Oran. C'était justice que Ia bannière du cardinal Cisneros fût confiée aux maîtres vénérables de l’Université qu'il a fondée, et personne n’a paru étonné de la voir en pareilles mains. Toutes les facultés ont défilé après elle, drapeaux en tête et en bon ordre.
On ne devra pas m'accuser de futilité ou de préoccupation trop littéraire, si, à propos de cette noble et sainte joie de toutun peuple, je parle vers et poésie. La poésie, en Espagne, s'associe naturellement à toutes les manifestations publiques. Il y a des jours,
dans ce pays, où tout le monde est poëte, et ces jours-là, ceux qui font profession de l'être, le sont à peine un peu plus que les autres. Depuis huit jours, d’un bout de l’Espagne à l’autre, on lit, on chante, on applaudit des vers sur tous les théâtres; les journaux en sont remplis. M. le marquis de Molins à noblement oublié qu’il est un des chefs de l'opposition, pour célébrer le triomphe d’O’Donnell dans une petite pièce qu’on croirait une page retrouvée du Romancero.
Tous, à son exemple, ou presque tous, Hartzembush, le célèbre auteur des Amants de Terruel ; Ventura de la Vega, Camprodon, Antonio Arnao, Thomas Rodriguez Rubi (Zorilla est à la Havane, mais M. le duc de Rivas, qui n’y est pas, pourquoi se-tait-il?), tous, disais-je, ont eu à cœur de saluer ce brillant réveil de la gloire espagnole. Je n’attache pas à ces rapides improvisations plus d’importance que n’y en mettent leurs auteurs euxmêmes ; je me borne à noter le fait comme
caractéristique, et pour donneruneidée de ces compositions, dont le principal mérite est de bien rendre l'émotion de tous, j'en choisirai une, qui me paraît empreinte d’un sentiment sincère et profond. Elle répond d’ailleurs à Ja pensée de ceux qui, même dans la victoire, se souviennent de ceux qui l'ont payée de leur sang. Ces vers sont signés Juan Garcia, mais j'ai lieu de croire que c’est un pseudonyme et qu'ilfaut lire Amos de Escalante ; l’auteur lesmet dansla bouche d’un soldatblessé :
«Dans votre ardente allégresse, dans vo- «tre émotion joyeuse, frères, prêterez-vous « oreille à ma voixaffligée? Pendant quela cla- «meuruniverselleéclateen chants de victoire, « etquedesonores applaudissementsexaltent « la gloire du nom espagnol, il y a, sur la «terre d'Espagne, plus d'un coin obscur où «si l’on entend un écho, c'est l'écho des « larmes, où si l’on entend un cri, c’est le «cri de la douleur. Non, tous ceux qui vin- « rent avec nous, lorsque la patrie nous ap-
« pela à verser notre sang pour laver son «blason; non, tous ceux qui combattirent « avec nous contre le fier musulman, n’ont « pas vu fleurir le laurier qui vous couronne , aujourd'hui. Un souvenir pour ceux à quila « Providence a refusé l'honneur du triomphe!
« un souvenir à ces soldats, modèle éclatant « de l'honneur, qui, à défaut de la fortune, «ont eu #intrépidité du cœur! Ensemble
« nous passâmes la mer, la même tente nous « abrita ; ensemble nous courrions à eux, à « Pappeldumême clairon. Maismoi,jereviens « Au combat, je vais revoir le soleil de mon « Espagne, je vais retrouver mon village, ma « maison,ma mère..., et eux, non! Ils nere- « viendront plus! les sables sont leur « pierre et leur tombe, tombe et pierre que « d’un souffle enlève Le vent orageux. Ils ne «reviendront plus !... Ah! malheureux celui « qui reste à les attendre! Père, qui attends «un fils! Jeunefille, quiattendstes amours !.…
«ils dorment sur la plage lointaine, au picd
“« d’un rocher nu, où la mer seule Les pleure «de son incessante rumeur! Mais ils sont «tombés en gens de cœur, sous les plis de « leur drapeau, en combattant sans relâche «pour leur patrie et pour leur Dieu... Que :
« la lame qui baigne le sable qui les couvre «leur apporte du moins de leurs frères « d'armes un souvenir, une prière! »
Touchants regrets, avouons-le, ®t noble exemple, trop peu suivi, que donne ici le poëte espagnol, de se souvenir, dans les joies du triomphe, de ceux qui ont versé leur sang pour « ajouter à l'éclat de ces fêtes où ils ne devaient pas paraître. » M. Guizot disait ces derniers mots, ou à peu près, en mémoire des glorieux morts de notre dernière campagne d'Italie. Les nobles cœurs s'entendent et reproduisent les mêmes accents dans tous les pays.