HEURE AI
11 Mars 1860.
Je vous écrivais dernièrement qu’au fond de l'expédition de l'Espagne au Maroc il y avait l'esprit de la croisade; j'ajoute aujourd'hui qu’il n’y est pas seul, et la meilleure preuve que l’on puisse en donner, c’est qu’en entrant à Tétuan, en prenant possession de la ville au nom de la reine et du christianisme, ces croisés du xix° siècle y ont respecté la religion des vaincus. L’élément moderne est donc aussi là. Mais voici quelque chose qui l’atteste avec une égale
évidence : c’est le premier numéro d’un journal imprimé à Tétuan. Quoi de plus significatif que cette première apparition de la presse dans l'empire du Maroc?
L'Écho de Tétuan est un petit in-folio , imprimé sur beau papier et en caraclères itrès-nets. Voici la note que la rédaction adresse, non à ses souscripleurs, elle n’en veut pas, mais à ses lecteurs:
« Ce journal se publie gratis; il paraît «quand il peut et se répand partout où il «lui est possible d'atteindre. Il n’admet « point de souscripteurs, voulant s’épargner « toute espèce d’ennuis et d'engagements, et «il remercie les personnes généreuses qui, « d’un bout de l'Espagne à l’autre, lui ont «Offert leur souscription et leurs bons of- «fices. Il rend grâce également à M. le duc « de Téluan, au général Garcia et à M. Car- « 10s Navarro, directeur de l'imprimerie vo- «Jante, de la part qu'ils ont prise dans sa «{ondation, en meitant la presse de cam-
« pagne à la disposilion de ses rédacteurs, «et en accueillant l’entreprise avec la plus « bienveillante sympathie. »
La circonstance donne ici du piquant aux moindres détails.
Le nouveau journal est intitulé l’Echo de Tétuan; il a pour rédacteur en chef don Pedro Antonio de Alarcon, et pour secrélaire de la rédaction M. Annibal Rinaldi.
Quelques mots à propos de ces deux noms.
Don Pedro Antonio de Alarcon (le nom esl d'heureux augure pour ua poëte) est un jeune écrivain de talent dont les Chroniques (la presse espagnole a aussi ses chroniqueurs) avaient été remarquées à Madrid.
Qu'il fût allé fonder un journal à Tétuan, rien de plus simple assurément; qu'il eût suivi l'armée en obcervateur, cela aussi se voit tous les jours; le Journal des Debais a bien trouvé tout naturel d'envoyer M. Amédée Achard en Italie, et ce dernier
s’en est tiré, comme on sait, en homme d'esp]
prit qui ne craint pas l'odeur de la poudre.
La presse française et la presse anglaise peuvent se passer ces royales fantaisies.
L'une et l’autre envoient de leurs écrivains sur les champs de bataille, de la même manière que les gouvernements étrangers y entretiennent des officiers. Mais la presse, en Espagne, n’en est pas encore à se permettre de pareilles prodigalités. Un écrivain qui veut voir la guerre n’a ici qu'une chose à faire, c’est d'imiter Cervantes, et, comme lui, de se faire soldat. Voilà le noble exemple qu'a suivi don Pedro Antonio de Alarcon, et cela dès le début de la campagne. Vous croyez peut-être qu’il a profité de la notoriété de son titre d'écrivain pour servir en amateur. Point du tout : il a pris si fort au sérieux ses devoirs de soldat, que les bonnes gens de Guadalajara, ne voyant pas venir le récit qu'il avait promis de publier de la guerre d'Afrique, écrivaient dernièrement au général Ros de Olano pour le prier d’em-
pêcher que le jeune soldat ne s’exposât, en s’aventurant trop, à manquer un jour de parole à ses nombreux souscripteurs.
La réponse du général mérite d’être rapportée; c’est aussi un poëte que Ros de Olano :
« Tétuan, le 20 février 1860.
« Messieurs, je saisis le premier moment « de loisir et de santé dont je puis profiter « pour répondre à la lettre que vous avez «eu la bonté de m'écrire dans l'intérêt de « mon cher soldat, don Pedro Antonio de « Alarcon. Il a Iu lui-même avec autant « d'émotion que moi vos nobles recomman- « dations, et nous en apprécions tous deux « la valeur. C’est tout ce que je puis dire, « Comme militaire et général d’Alarcon. J'ai «envoyé mon propre fils au plus fort du « danger, et n’ai tenu aucun compte de ma « profonde et secrète douleur, en le voyant
« disparaître dans la fumée du combat. J'ai « éprouvé quelque chose de semblable quand « j'ai vu en péril la vie de l'écrivain auquel « vous vous intéressez, et que j'admire pour «ma part autant que je l'estime et que je « l'aime. Mais ici tout appartenait à Ia pa- «trie, et je ne pouvais lui dérober l’aide d’un « seul de nos soldats. Ne m'accusez pas de « cruauté, Qui a été cruel, c’est Alarcon, « quand il s’est fait soldat. Mais au lieu de «l'en blèmer, admirons en lui le soldat, «comme auparavant nous admirions en lui «le poëte, et confions-nous en Dieu qui « veillera sur sa vie, quand ce ne serait que «pour le tendre intérêt qu'il inspire à tant «de cœurs généreux, Rendez-moi donc en- « tière justice et recevez les assurances, elc.