III. — Les conversions de rentes à T étranger et en France
Et cependant, malgré les charges de toute nature qui pèsent sur les Etats, les rentes de ces mêmes pays se sont négociées pendant l'année I88j presque toutes aux plus hauts cours qu'elles aient cotés depuis 1870. Non seulement, grâce à l'abondance des capitaux et à l'abaissement du taux de l'intérêt, les fonds publics ont haussé, mais il a été réalisé, en matière de finances, des progrès considérables.
Les Etats, non plus que les villes et les sociétés industrielles ou financières, n'hésitent pas à efîectuer, sur une très large échelle, des opérations qu'on eût à peine osé concevoir il y a moins de trente ans.
Aujourd'hui des Etats, dont la puissance financière a toujours été relativement restreinte, peuvent contracter des emprunts qui dépassent de beaucoup ceux que naguère encore des nations riches n'eussent tentés qu'avec appréhension.
Toutes les combinaisons auxquelles peuvent prêter les finances d'Etat qui étaient si longtemps restées dans le domaine de la théorie, sont pleinement entrées dans la pratique et se réalisent couramment. Bien des préjugés économiques et financiers se sont dissipés; bien des principes, encore contestés naguère, ont triomphé et se sont imposés.
Le crédit a acquis une force d'expansion inouïe; les fonds publics, les valeurs mobilières se sont de plus en plus répandues, vulgarisées, démocratisées en quelque sorte. Leur grande facilité de circulation, leur mobilité, leur diffusion, leur accessibilité à toutes les fortunes, petites ou grandes, leur ont assuré une faveur, que l'on peut trouver excessive, mais qui est, à divers points de vue, très justifiée. Cet essor de la fortune mobilière a déterminé une véritable révolution dans les conditions financières de l'existence des peuples.
Emprunts, unifications de dettes, conversions, sont des opérations devenues familières même aux moindres Etats. Et, chose assez étrange, c'est la France qui, après avoir été, avec l'Angleterre, l'initiatrice des grandes réformes financières, a été depuis quelques années, parmi les nations, la plus timide à réaliser les
combinaisons heureuses, légitimes, profitables, que la puissance et la solidité de son crédit lui rendent si faciles.
Rien, en effet, de plus curieux à observer, autour de nous, que les nombreuses opérations de conversion déjà accomplies avec succès ou en voie de préparation. Si on peut reprocher à certains Etats une propension trop grande à emprunter, il faut bien reconnaître qu'ils se préoccupent aussi, pour la plupart, de n'emprunter qu'au plus bas prix possible. Dès que leur crédit s'étend et s'améliore, ils s'efforcent de remplacer les anciennes dettes coûteuses, onéreuses, par des dettes plus légères, contractées à un taux moins élevé. Ce sont maintenant des puissances financières de second et de troisième ordre qui nous donnent l'exemple. Dans cet ordre d'idées et de faits, il n'est certainement pas inutile d'examiner comment se sont effectuées les conversions récentes et d'indiquer les divers procédés, jusqu'ici employés.
Depuis 1870. deux fonds d'Etats français ont été l'objet d'une conversion : l'emprunt Morgan et la rente 5 0/0. On se rappelle comment elles s'effectuèrent : on offrit aux porteurs d'obligations Morgan 6 0 0, le môme revenu en rente 3 0; 0, moyennant une soulte de 124 fr. par obligation. Les porteurs de rentes 5 0/0 eurent à opter entre le remboursement à 100 fr. de leurs rentes et l'échange contre un nouveau titre de rente 4 1/2 0/0 non-convertible avant un délai de 10 ans qui expire en 1893.
La Belgique a opéré trois conversions : son 4 1/2 est devenu du 4 0/0, puis du 3 0/0. Pour la première opération, elle eut immédiatement recours à un syndicat de banquiers, qui se chargeait du placement de la rente nouvelle, tandis que l'Etat opérait le retrait de la rente convertie. Pour la seconde conversion, le gouvernement belge voulut opérer seul et émettre directement sa rente nouvelle; il n'obtint pas tout le succès désiré et dut, après des essais peu favorables, accepter le concours qui lui avait été donné précédemment.
Tout récemment, ainsi qu'on l'a vu dans le cours de celte étude, la Belgique a réalisé une troisième conversion en convertissant ses rentes 4 0/0 contre du 3 1/2 0/0. Cette opération, effectuée directement par le Trésor, obtint un plein succès.
La Suède a, elle aussi, transformé successivement son 4 1/2 en 4 0 0 et en 3 1/2 OyO en recourant à l'intermédiaire des grandes maisons de banque. Celles-ci émettaient sur les marchés étrangers la nouvelle rente suédoise, tandis que l'État restait chargé du retrait des anciens titres.
On conçoit que l'intenvention des syndicats et des groupes financiers soit, pour ainsi dire, l'unique moyen des petits États qui n'ont pas de marché national. Il est certain que la Roumanie, par exemple, n'a pu effectuer la conversion de sa dette 6 0/0 que grâce au concours de puissantes maisons auxquelles elle s'est adressée. Ce sont ces dernières qui plaçaient la nouvelle rente tandis que l'État remboursait l'ancienne.
L'Espagne, lors de la récente conversion de ses emprunts de l'île de Cuba, s'est adressée à un groupe de banquiers : elle s'entendait avec eux pour le prix de la nouvelle rente à créer, et avec le produit du nouvel emprunt, remboursait des dettes anciennes contractées à plus gros intérêt.
Les grands États qui ont, presque tous, d'importants marchés financiers ne se croient cependant pas toujours assez sûrs de leurs propres foroes pour dédaigner le concours des banques et des institutions de crédit. Sans ces hautes influences, aucune opération de crédit importante ne pourrait, sans doute, acquérir un caractère international et obtenir la participation des marchés extérieurs. Aussi toutes les conversions opérées dans de larges proportions ne l'ont-elles été qu'avec la participation des syndicats.
La Hongrie a effectué la conversion de sa rente 6 0/0 en rente 4 0/0 en or et elle prépare, en ce moment même, une opération du même genre sur d'autres dettes. Ici, les banquiers, groupés en vue de cette transformation, se sont chargés à la fois et du placement de la rente nouvelle et du retrait de la rente ancienne. Le remboursement au pair n'est devenu obligatoire pour les porteurs de 6 0/0 hongrois qu'à l'issue de l'opération qui s'est effectuée par fractions échelonnées. La loi, qui a fixé les conditions dans lesquelles cette conversion fût autorisée, était conçue presque dans les mêmes termes que le projet que nous formulions nous-même dès le mois d'août 1876 (1) en vue de la conversion éventuelle du 5 0/0 français.
En Allemagne, les conversions de fonds prussiens, bavarois et wurtembergeois se sont opérées par l'émission d'emprunts dont le produit a servi au remboursement des anciennes rentes.
A l'étranger, il nous reste à citer, au-dessus de tous, l'exemple des États-Unis qui ont accompli avec une habileté et un esprit de suite merveilleux des conversions successives dans les
(l) Voir notre étude : La Conversion de la Rente 5 0/0. Paris, Dentu, édit.,
condition» les plus heureuses et les plus favorables, sans que les particuliers aient jamais eu à souffrir des conséquences de ces transformations répétées. Grâce à la prévoyance avec laquelle l'Amérique du Nord avait créé ses rentes par séries, des conversions partielles ont pu se succéder rapidement ; et l'on a vu en peu d'années du 6 0/0 se transformer en 5 0/0, puis en 40/0, puis en 3 00. Ces opérations nombreuses, les États-Unis les ont effectuées directement sur leurs propres marchés et à l'extérieur avec le concours de grandes maisons de banque.
Mais, en dehors des exemples que nous ont donnés les autres nations, nous pourrions rappeler ceux que, sous des formes diverses, nous ont offerts nos départements français et nos propres villes. Là, encore, nous trouvons des efforts très louables et des combinaisons très variées. Nous avons vu des villes recourir au remboursement au pair d'anciennes dettes et à des emprunts plus avantageux pour alléger leurs charges, les unes s'adressant au public, les autres s'assurant l'appui de syndicats, d'autres enfin traitant, sans autre intermédiaire, avec le Crédit Foncier de France qui leur garantissait à un taux maximum les capitaux dont elles avaient besoin pour rembourser la dette antérieure contractée à un taux plus élevé.
Nous avons vu enfin, plus près de nous encore, le Crédit Foncier de France profiter, pour son propre compte, et au grand profit de sa vaste clientèle d'emprunteurs, de l'abaissement du prix de l'argent, et convertir des obligations entraînant une annuité élevée par des titres n'exigeant qu'une annuité notablement inférieure. On sait avec quelle simplicité s'est effectuée cette opération : les porteurs des obligations à convertir avaient un droit de préférence dans la souscription des obligations nouvelles : ils restaient libres de n'en pas user, mais étaient dûment avertis du remboursement prochain et obligatoire des titres anciens.
Ainsi les nations qui nous entourent et, chez nous-mêmes, les provinces, les villes, les institutions de crédit, ont pratiqué avec empressement et avec succès, sous les formes les plus diverses, des conversions qui, toutes, ont été profitables. En ce moment même, de grandes opérations de ce genre sont à prévoir. Il n'est pas douteux, en effet, que l'Angleterre ne se prépare à une nouvelle conversion de ses Consolidés dont les cours sont au-dessus du pair; dès que l'occasion sera propice, la transformation sera faite. En Italie, la conversion de la rente 5 0 0 est à l'ordre du jour, et il ne s'écoulera pas beaucoup de temps
avant qu'elle ne soit réalisée. Déjà le gouvernement a préparé un projet pour convertir plusieurs dettes rachetables et offre du 4 1/2 à la place du 5 0/0.
Il est à remarquer que toutes ces conversions de rentes, qui ont diminué l'intérêt payé par les États à leurs prêteurs, n'ont nullement diminué les charges de ces divers pays. Pour être juste, équitable, toute conversion de rentes doit avoir pour conséquence une diminution d'impôts. Il n'en a rien été. Prenez tous les budgets des pays qui ont effectué des conversions ; comparez les chiffres des dépenses publiques et des impôts à ceux qui étaient inscrits avant et après les conversions, vous trouverez partout des augmentations de dépenses et d'impôts.
Il faut remarquer, d'autre part, que presque toutes ces conversions n'ont pu être réalisées avec succès qu'autant que la haute banque est intervenue et leur a donné son concours. Il convient enfin de dire que toutes ces opérations ont été facilitées par l'abondance toujours croissante des capitaux disponibles, et par la baisse du taux de l'intérêt, conséquence de cette abondance des capitaux.
lY. — Abaissement du taïujc de t intérêt de l'argent depuis 1870.
Depuis 1870, et surtout depuis le jour où, pour la première fois depuis la guerre; la rente 5 0/0 fut cotée au pair, c'est-à-dire à 100, le 4 septembre 1874, des changements profonds se sont produits sur les marchés français et étrangers dans le taux de capitalisation. Successivement, d'année en année, lentement d'abord, puis par étapes vigoureusement franchies, les valeurs de premier ordre, de première sûreté, descendirent de 5 0/0 d'intérêt à 4 1/2 0/0 ; les valeurs de second ordre, qui rapportaient 6 1/2, 7 et 8 0/0, descendirent à 5 0/0 et même au-dessous. A mesure que le capital de ces valeurs augmentait, leur revenu devenait naturellement moins élevé.
Au lendemain de la guerre, un capital de 100,000 placé en rentes 5 0/0 aurait produit 5.500 à 6.000 fr. de rentes. Le même capital, placé aujourd'hui en rentes françaises 3 0/0 produirait à peine 3.700 francs.
Depuis 1870, le 6 0/0 Américain a disparu ; converti d'abord en 5 0/0, puis en 4 0/0, le voilà maintenant en 3 0/0 en attendant une nouvelle conversion en 2 1/2.
Le 4 .1/2 Belge, les fonds Allemands, tels que les 5 0/0 Badois,
Bavarois, Wurtembcrgeois, etc., ont, sur la cote, cédé la place à des titres de moindre rapport, à des rentes de 3 1/2 et 3 0/0 qui atteignent le pair.
Dans l'Europe entière, les rentes 4 0/0 qui ont été créées en remplacement de rentes 5 0/0 sont au pair et même au-dessus, ou ont été échangées contre du 3/12 ou du 3 0/0.
Des fonds étrangers, exotiques, comme l'on dit en Bourse, arrivent maintenant au taux moyen auquel se négociaient anciennement de bons crédits européens de second ordre. Les cotes anglaises nous donnent, à cet égard, de curieux exemples.
Il y a dix ans seulement, voici, notamment, le 7 0/0 Japonais qui valait 100 fr. fin 1876 et qui maintenant vaut 113; à pareille date, le 6 0/0 Argentin 1868, coté aujourd'hui 101 à 102, valait 60; le 5 0/0 Brésihen valait fin 1876, 87 à 88; il est maintenant à 103, trois points au-dessus du pair.
Le 5 0/0 Italien qui ne donne net que 434, valait, fin 1876, 72 fr. : il était dans ces derniers temps à 102 fr. et même audessus, c'est-à-dire 20 fr. plus cher que le prix auquel' nous émettions en 1871 notre rente française 5 0/0.
Le 5 0/0 Roumain, qui valait 40 fr. fin 1876, et qui rapportait conséquemment 8 0/0, se négocie au-dessus de 90. On évalue donc aujourd'hui le crédit de la Roumanie à un taux bien supérieur à celui auquel notre propre crédit était estimé en 1871 et 1872, puisque, dans ces deux années, la France émettait ses rentes 5 0/0 à 82,50 et 84 fr. 50.
La rente Autrichienne 4 0/0 or, cotée 89 à 90 fr. et qui, il y a peu de temps, s'est négociée même à 96 et 97 fr., est encore plus haut que nos rentes françaises en 1871. La rente Hongroise 4 0/0 or, a valu jusqu'à 88 dans ces derniers mois, alors que nous avons émis du 5 0/0 français 5 et 6 francs plus bas.
Voici, pour les principaux fonds d'États, la différence des cours cotés au 31 décembre 1869 et au 31 décembre 1886.
3 0/0 Français
4,34 ItaUen
6 0/0 Américain
4 1/2 Belge
5 0/0 Russe 1862
3 0/0 ConsoUdés anglais 92 5/8 401 1;2
31 déc.lS69
31 déc. 1886
134 (le 4 0/Oj
95,40 (le 3 0/OJ
V. — Modes d'émission et types de rentes employés par les gouvernements emprunteurs.
Nous venons de montrer comment les conversions de rentes effectuées par les principaux États avaient été réalisées et comment la baisse du taux de l'intérêt et l'abondance des capitaux avaient facilité ces opérations. Il n'est pas sans utilité de faire remarquer aussi comment les divers pays effectuent leurs emprunts. On voit, d'après cette étude comparative des dettes européennes, combien est variée la diversité des types de rentes émises. L'Angleterre a du 3 0/0, du 2 1/2 0/0, des anuités terminables; l'Autriche, du 4,20 0/0 métallique, du 4 0/0 or, du 50/0 papier, du 5 0/0 argent, des lots à primes sans intérêts. La Belgique a eu du 4 1/2, du 4 0/0, du 3 0/0. La Russie a émis des emprunts sous forme de rentes 6 0/0, 5 0/0, 4 0/0 ; la Hollande a des rentes 3 1/2, 3 0/0, 2 1/2 0/0 ; l'Italie a du 5 0/0, du 3 0/0 et vient de décréter du 4 1/2 0/0; la Norwège a du 4 1/2, du 4 0/0, du
3 1/2 ; le Portugal a du 5 0/0 et du 3 0/0; la Prusse a du 4 0/0 et du 3 1/2 0/0 , la Roumanie a du 7 0/0, du 6 0/0, du 5 0/0 ; la Saxe, du 3 1/2 et du 3 0/0 ; la Suède, du 4 1/2 0/0, du 4 0/0, du 3 1/2 0/0; le Wurtemberg, du 4 1/2, du 4 0/0, du 3 1/2 0/0, etc. Parmi les fonds coloniaux, nous trouvons du 5 0/0 de la Nouvelle Zélande, du 5 0/0 Québec, du 6 0/0 Queensland, du 4 1/2, 4 0/0 et 3 1/2 0/0 des Indes, du 4 0/0 du Canada, de la Jamaïque, de Tasmanie du 5 0/0, 4 1/2 0/0, 4 0/0 Victoria. Quel enseignement tirer dé ces faits? C'est qu'on ne peut dire d'une façon absolue, c'est qu'il n'est pas scientifiquement ni pratiquement prouvé qu'il soit préférable pour un État de n'emprunter que sous un môme type de rentes, et que la diversité de ces types de rentes peut nuire à leur plus-value. La vérité est qu'il en est des États comme des particuliers : le meilleur mode d'emprunt est celui qui coûte le moins cher et procure la plus grande somme des capitaux. Il peut être utile d'emprunter sous forme d'obligations ou sous forme de rentes; en 4 0/0 ou en 3 0/0; en 5 0/0 ou en
4 1/2 0/0. C'est une question d'opportunité et d'appréciation. Tous les gouvernements ont choisi la forme d'emprunt la plus avantageuse aux intérêts de tous, sans s'astreindre à n'émettre qu'un type de rentes déterminé à l'avance.
Il en est de même pour le mode d'émission des emprunts. C'est la France qui, lors de la guerre de Crimée, généralisa le système des souscriptions publiques. Avant 1852, les emprunts
(l'Etat étaient soumissionnés par de grandes maisons de banque qui plaçaient ensuite les titres de rentes dans leur clientèle : plus tard, les gouvernements firent appel directement aux capitaux du public sans se ser^^r de l'intermédiaire des banquiers. Cependant, des modifications sérieuses se sont produites dans le système des souscriptions. Nous voyons l'Angleterre pour ses emprunts coloniaux, pour ses emprunts de villes, effectuer des appels au crédit sous forme d'adjudication publique. Elle offre 4 0,0 d'intérêt, par exemple ; elle s'engage à servir d'abord les demandes de ceux qui se contentent d'un intérêt moindre. Ce système favorise les souscripteurs les moins exigeants, ne décourage pas le public par des mécomptes immérités à la répartition et permet à l'emprunteur d'obtenir les conditions les plus favorables; ce genre de souscription rend les emprunts moins onéreux pour les emprunteurs. Les autres modes d'emprunts employés par les gouvernements sont des ventes fermes ou à option à des banquiers et à des établissements de crédit. Plusieurs États se sont bornés à charger des maisons de banque d'émettre les emprunts qu'ils désiraient effectuer, moyennant une commission. A l'exception de l'Angleterre et de la France, presque tous les gouvernements européens traitent encore avec des syndicats de banquiers pour leurs émissions.
VI. — De la répartition des fonds publics étrangers dans les porte-' feuilles français.
Dans le cours de cette étude, nous avons essayé de connaître le montant approximatif des valeurs étrangères appartenant à nos nationaux. Les chiffres que que nous avons cités nous ont été donnés par les ministres des finances et les directeurs de statistique des gouvernements étrangers; mais ils auraient besoin d'être complétés, et aucune autorité ne pourrait mieux que notre conseil supérieur de statistique obtenir et grouper des indications plus nombreuses sur ce sujet important.
A de rares exceptions près, et sauf des circonstances particulières telles que la hausse ou la baisse du prix du change sur des valeurs internationales, les capitalistes français qui possèdent des valeurs étrangères ne font pas recevoir le montant de leurs coupons d'intérêt à l'étranger : ils s'adressent à des banquiers et desjétablissements de crédit français, pour encaisser leurs coupons échus.
Nous sommes convaincus que MM. de Rothschild, la Banque de Paris, la Société Générale, le Comptoir d'Escompte, le Crédit Lyonnais, le Crédit industriel et tous les banquiers — qui paient Une patente spéciale comme effectuant des paiements de coupons étrangers, — répondraient sans difficultés à un questionnaire que le Conseil supérieur de statistique leur adresserait.
Ce n'est pas par simple curiosité que des documents semblables auraient besoin d'être mis au jour. Les questions financières et fiscales doivent, plus que jamais, prendre le pas sur les questions politiques. Or, ce que nos législateurs et la plupart de nos hommes politiques connaissent le moins, c'est l'exacte situation de la fortune publique de la France, le montant et la puissance de son épargne, la nature et le chiffre de ses placements soit sur des valeurs françaises, soit sur des valeurs étrangères. C'est à ce défaut de connaissances qu'il faut attribuer, pour beaucoup, les erreurs fiscales, économiques et financières qui ont été commises dans l'établissement, l'augmentation et la suppression de tel ou tel impôt de préférence à tel ou tel autre. A une époque oii il est question d'impôt sur les rentes, d'impôt sur les valeurs étrangères appartenant à des Français, d'impôt sur le revenu, etc., ces renseignements sont indispensables si l'on veut éviter de dangereuses erreurs. Le Conseil supérieur ne doit pas hésiter, à notre avis, à faire la lumière sur ces questions spéciales : c'est du côté des statistiques financières, nous ne saurions trop insister sur ce point, que doivent porter les efforts et les travaux des hommes éminents qui font partie delà Commission.
VH. — De la cote et de la négociation des rentes françaises auco bourses étrangères.
Nous devons aussi signaler une réforme que nous avons bien souvent réclamée et qui paraîtra sans doute utile à obtenir quand on se sera rendu compte de l'importance des emprunts étrangers contractés en France. A l'exception des fonds allemands, tous les fonds d'Etat étrangers, toutes les principales valeurs étrangères sont cotés à notre bourse ; tous les gouvernements étrangers ont fait appel aux capitaux français. Or, aucune de nos rentes françaises n'est cotée ni à Vienne, ni à Saint-Pétersbourg, ni à Stockolm, ni à Christiania, ni à Rome, ni à Florence, ni à Madrid, ni à Lisbonne, ni à Athènes. Notre 3 0/0 est coté à Londres, Bruxelles et Amsterdam. Et c'est tout. Cette situation mérite qu'on y porte attention
L'affluence des fonds d'État étrangers 'sur le marché français, la facilité avec laquelle ils s'y placent et s'y négocient, sont des faits financiers qui révèlent une tendance des capitaux contre laquelle il serait peut-être à la fois très difficile de tenter une réaction soudaine et violente.
Il est certainement regrettable que nos nationaux deviennent les créanciers d'Etats dont la solvabilité et le crédit sont douteux. Il est non moins fâcheux qu'aux capitaux lentement formés par les hommes d'épargne de notre pays se substituent des titres étrangers dépourvus de garantie sérieuse.
Mais, d'autre part, il ne saurait être mauvais et il est même nécessaire et utile, au point de vue financier et économique, que les nation s honnêtes et notoirement solvables soient débitrices de la nôtre. Il ne saurait être mauvais qu'à un moment donné il y ait entre les mains des capitalistes français une certaine quantité de bon papier étranger, bien et dûment garanti, et facilement réalisable.
On conçoit cependant qu'il'y a un certain équilibre financier international qui ne saurait être rompu sans inconvénient. On conçoit le péril qu'il y aurait pour la France à ne compter au dehors que des débiteurs et point de créanciers, à toujours absorber le papier et ne jamais en céder, à se saturer de valeurs étrangères tandis qu'elle ne placerait point dans les autres pays une quantité à peu près équivalente de valeurs françaises. On peut enfin mesurer le danger que notre pays pourrait courir le jour où les nations qui nous entourent gagneraient plus à notre ruine qu'à notre prospérité. Même au pointde vue politique, ces considérations ne sont pas sans consistance.
Politiquement, aussi bien que financièrement, il estdonc sage et désirable d'intéresser l'Europe à nos progrès, à notre développement national, à notre avenir économique.
Un des moyens les plus efficaces d'atteindre ce but est de placer parmi les capitalistes étrangers la plus grande quantité possible de rentes et de valeurs françaises.
Mais, dira-t-on, cette expansion des titres français s'opérera naturellement, grâce à la confiance si grande que le crédit de la France inspire aux autres peuples. Si bien qu'il n'y aurait qu'à laisser faire au temps, aux capitaux étrangers et à la sagesse des nations pour assurer un résultat si souhaitable pour notre avenir.
Ce raisonnement est d'une logique excellente et peut] paraître
très solidement fondé en théorie. Il est absolument vain, s'il n'est pas justifié par la pratique. Or, il ne l'est malheureusement pas.
Ce n'est pas tout de dire aux autres nations : « Moi, France, j'émets de la rente, offrant toutes garanties, pleine sécurité. Prenez-la; il n'y a rien de meilleur. Vous connaissez ma richesse, ma puissance de production, mon amour du travail, ma probité reconnue. Vous savez que j'ai toujours payé et bien payé ; vous savez combien, même dans les circonstances les plus critiques, j'ai été ponctuelle à remplir mes engagements. Prenez de ma rente ! Quels meilleurs titres avez-vous chez vous ? Quels meilleurs placements? Quel emploi plus productif et plus sûr. »
Un tel discours n'aurait rien que de juste et d'exact. Tout le monde est pénétré de ces vérités et nous n'aurions à prêcher que des convertis.
Mais, pour que l'étranger prenne beaucoup de nos fonds d'État, encore faut-il qu'il sache où aller les prendre, oii aller les acheter, et même où aller les vendre, le besoin échéant. Il faut les rendre accessibles à tous les capitalistes de l'Europe, et négociables facilement partout.
Or, c'est ce dont on ne nous paraît pas s'être suffisamment occupé.
Gomme nous l'avons dit plus haut, nos rentes françaises ne sont pas cotées aux bourses étrangères. Dans ces dernières années, de grands emprunts ont été effectués chez nous notamment en rente 3 0/0 amortissable. On peut dire, qu'à l'heure où nous sommes, cette rente est presque inconnue sur les grandes places financières de l'Europe. Il y.a là une faute commise, une grave négligence qu'il faut se hâter de réparer. On doit faire pour nos rentes ce que les autres nations font pour leurs fonds d'État qu'elles prennent tant de soin de nous faire connaître et auquels elles ouvrent accès sur tous les grands marchés européens.
VIII. — Guerre, ruine ou révolution industrielle et économique.
Mais ce qui, à notre avis, ressort jusqu'à l'évidence du travail auquel nous nous sommes livrés, c'est que l'Europe entière, avec le poids de ses dépenses militaires, avec la surcharge des dettes publiques et d'mpôts qui l'écrasent, marche, si elle persévère dans cette voie, à la guerre, àlaruine,à une véritable révolution industrielle et économique. Quel que soit le pessimisme
(l'une telle conclusion, nous ne pouvons taire nos impressions. La paix de l'Europe n'est, à vrai dire, qu'un état de guerre latent, et celte situation qui semble la condition ordinaire du vieux continent pèse de deux manières sur le monde civilisé : elle lui enlève, d'une part, une bonne partie des capitaux constitués par l'épargne annuelle, par le travail de tous, pour entretenir des soldats, acheter des fusils, des canons, des munitions, construire des forteresses, des navires; d'autre part, elle l'empôche de se servir de ces capitaux énormes pour développer le commerce, Tindustrie, le matériel de la production, diminuer.les frais généraux de la nation. L'appréhension et les préparatifs de guerre deviennent aussi nuisibles et aussi coûteux que la guerre elle-même. Les finances de l'Europe sont tellement obérées qu'on peut craindre qu'elles ne conduisent fatalement les gouvernements à se demander si la guerre, avec ses éventualités terribles, ne doit pas être préférée au maintien d'une paix précaire et coûteuse. Si ce n'est point à la guerre que doivent aboutir les préparatifs militaires et les armements de l'Europe, ce pourrait bien être, ainsi que le disait, il y a vingt ans, lord Stanley, à « la banqueroute des Etats ». Si ce n'est ni à la guerre ni à la ruine que doivent conduire de semblables folies, c'est assurément à une révolution industrielle et économique.
La vieille Europe lutte contre la concurrence de pays jeunes, riches, produisant à meilleur compte. Il est, au-delà de l'Océan, une République puissante, l'Amérique, qui a su éteindre une dette que les nécessités d'une grande cause lui avaient fait contracter; elle offre au monde entier le spectacle d'une prospérité sans exemple. Tout récemment, le message du président Cleveland à l'ouverture du Congrès a traduit le sentiment d'un véritable embarras de richesses. En Asie, tous les peuples commencent à profiter des découvertes et des progrès que l'Europe a accomplis, et comme dans ces pays le prix de la main-d'œuvre et les charges publiques sont presque nuls, l'Europe entière éprouvera chaque année, déplus en plus, les effets de l'apparition sur la scène commerciale et industrielle, de tous ces peuples qui n'ont pas à payer, tous les ans, ni quatre milliards et demi pour les dépenses de la guerre, ni plus de cinq milliards pour les intérêts de leurs dettes publiques.
Le maréchal de Moltke disait récemment au Reichstag « qu'à la longue les peuples ne pourront plus supporter les charges militaires ». Il aurait pu ajouter que le jour où les peuples se rendront compte de tout ce que leur coûte la guerre, même
lorsqu'elle demeure à l'état de simple risque, lorsqu'ils considéreront la masse croissante d'intérêts que le progrès jette chaque jour du côté de la paix, les gouvernés sauront ce jour-là dicter leurs volontés à leurs gouvernants. Les 41 milliards d'augmentation des dettes publiques de l'Europe, depuis 1870, mis en regard des milliards de diminution de la dette de l'Amérique offrent un puissant enseignement. Non, les peuples ne pourront plus à la longue supporter de tels fardeaux ; non, ils ne pourront plus continuer à travailler, à peiner, à souffrir, à élever péniblement leurs familles pour que leurs biens, leurs ressources, leurs épargnes, les êtres qui leur sont chers, soient sacrifiés et détruits par la guerre dans des luttes gigantesques. Ils veulent la paix, profiter des bienfaits qu'elle procure, échanger paisiblement leurs produits, commercer, travailler ; ils veulent tous une administration économe, des diminutions d'impôts.
A ces désirs, les gouvernements répondent en augmentant tous les ans les charges militaires, les préparatifs de guerre, les charges publiques.
Les peuples finiront par se lasser du maintien d'un tel état de choses qui nous ramène aux temps barbares : la civilisation qui a abattu les barrières entre les pays et les individus, rendu les communications plus rapides et plus faciles, établi des chemins de fer et des routes, creusé des canaux, percé des montagnes et des isthmes, imposera la paix aux sociétés modernes d'une façon aussi irrésistible que la guerre s'imposait aux sauvages et aux sociétés anciennes.
Janvier 1887. Alfred Neymarck.
49« Année TV RENTIER ^^ ^^^^
Journal Financier Politique
FONDÉ EN 1869 Directeur-Propriétaire : M. Alfred NEYMARCK
Chevalier de la Légion d'honneur. Officier d-Académie,
Membre de la Société d'Economie politique de Paris, de la Société
de Statistique, de la Société de l'Histoire de France, etc.
LE RENTIER, fondé en 1869 et publié depuis cette époque sous la direction de M. Alfred Neymarck, paraît tous les dix jours, les 7, 17 et 27 de chaque mois, en grand format de 8 pages et de 24 colonnes. 11 publie en outre des numéros supplémentaires. Dans chacune des livraions se trouve un premier article sur la question d'actualité, économique, financière ou industrielle.
Il publie de nombreux articles de fond sur les grandes affaires d'intérêt général, et, en outre :
P Une Chronique politique résumant à grands traits les faits principaux qui se sont produits ;
2<' Une Chronique financière, «'occupant principalement des valeurs et des affaires qui ont influencé ou peuvent influencer le marché ;
3° Des Informations financières, faisant connaître les principales opérations qui sont à la veille de se produire.
A la suite de ces travaux, qui forment pour ainsi dire la partie théorique, économique et flnancière du Journal,
LE RENTIER publie des articles spéciaux et pratiques qui ont le plus grand intérêt pour les capitalistes et les porteurs de valeurs mobilières.
Ainsi le Rentier contient d'ordinaire un article intitulé :
1" Que faire de son argent ? Valeurs à acheter. ^ Valeurs à vendre. - Arbitrages. — Renseignements ;
2° Une Revue détaillée des Valeurs cotées et non cotées. Dans chacun des numéros du Rentier, toutes les valeurs en vue sont ainsi indiquées ;
S» Un Guide du Rentier, renfermant la nomenclature exacte des coupons à payer, l'indication de leur échéance, taux brut et net ; le remboursement, etc. ;
4° Les Tirages des valeurs françaises et étrangères ;
S*» Les Cours des valeurs au parquet et en banque ;
6° Les Annonces, Communications, Avis, Emissions des Sociétés; les Rapports des principales Compagnies, in extenso ; les Comptes rendus des assemblées d'actionnaires.
Prix de l'abonnement : 6 fr. par an.
On s'abonne sans frais dans tous les bureaux de poste.
Paris. — Imp. h- Pakent, A. Davy, Suce, 52^ rue Madame.
Librairie GUILLAUMÏN et C% rue Richelieu, 14. JOURNAL DES ÉCONOMISTES
REVUE DE L.A SCIENCE ÉCONOMiaUE HT DE LA STATISTIQUE
(Fondé en 1841.)
Paraît le 15 de chaque mois par livraisons de dix à douze feuilles (160 à 192 pages), format grand in-8, dit grand raisin, renfermant la matière d'un Yolume in-8 ordinaire.
Chaque trimestre forme un volume et l'Année entière quatre beaux volumes.