I. — Augmentation des dettes publiques depuis
Dans cette longue énumération de chiffres, ce qui frappe tout d'abord l'esprit, c'est l'augmentation considérable de la dette publique des Etats Européens depuis 1870. Cette dette s'élevait à 75 milliards en 1870 environ ; elle [atteint 115 milliards en 1886. L'augmentation n'est pas moindre de 40 milliards (1).
Nous avons pris à dessein cette date de 1870 qui nous rappelle
(l) D'après le journal de la Société de statistique (avril 1867), la dette publique d'Europe s'élevait, en 1865-1866, aux chiffres suivants :
Dépenses totales des budgets 10 milliards 508 millions.
Capitalisation des dettes 66 — 013 —
Intérêt et amortissement 2 — 438 —
La population de l'Europe était évalué à 291.733.379 habitants; la dette par habitant représentait 226 fr. 30.
M. Paul Boiteau, dans son article sur le budget général de l'Etat, inséré dans le Dictionnaire des finances de AI. Léon Say, a réuni sous le titre de : « Budgets Européens » la plupart des budgets du continent, et pour en faciliter l'étude, il a placé en regard du montant des dépenses prévues pour l'exercice 1885, le montant des dettes consolidées et autres qui grèvent l'actif des différents Etats ainsi que le montant des dépenses militaires et celles du service de la Dette et de l'amortissement. Il obtient les chiffres suivants :
Prévisions totales des dépenses
budgétaires annuelles 18 milliards 848 millions.
Capitalisation des dettes consolidées, des dettes amortissables, annuités diverses, etc lOS — 431 —
Dépenses du service des dettes et
de l'amortissement 4 864 —
Dépenses militaires, guerre et marine 4 439 —
On pourra comparer ces chiffres à ceux que nous donnons plus loin.
RéSUMÉ GÉNÉRAL ET CONCLUSION 87
les plus grands malheurs que notre pays ait jamais supportés, les lourdes charges qui ont été la conséquence de la guerre, le fardeau qui pèse sur nous tous. La guerre de 1870 a coûté à la France plus de 10 milliards : sans elle nous ne serions pas grevés d'impôts écrasants et aucun peuple ne supporterait plus facilement que nous le poids de sa dette publique.
Aucun pays n'a, en effet, subi des désastres aussi grands que les nôtres ; aucun n'a eu une indemnité de 5 milliards à payer à l'étranger; aucun n'a dû reconstituer sa puissance militaire, son matériel de guerre; aucun n'a eu à refaire, pour ainsi dire, la patrie elle-même tout entière. Et cependant que voyons-nous ? A l'exception de l'Angleterre qui, par suite de divers remboursements d'annuités, a pu diminuer sa dette de 1.350 millions; à l'exception du Danemark qui, par suite de conversions heureusement effectuées, a pu réduire sa dette de 20 millions, tous les pays se sont endettés depuis 1870 dans des proportions énormes. Voici sur ce point quelques chiffres précis. Nous rangeons les Etats par ordre d'accroissement de leurs dettes depuis 1870.
AUGIIK.MATIO.N DU CAPITAL :<01ILNAL DE PLUSIEURS DETTES PUBLIQUES DEPUIS 1870
France 12 milliards
Russie (1) 11 —
Prusse 3 — 217 millions
Italie 3 — 132 —
Hongrie 2 — 249 -»-
Autriche 1 — 770
Espagne 1 — 300 —
Belgique 1 — 089 —
Roumanie G — 701 —
Allemagne 0 — 526 —
Saxe 0 — 388 —
Grèce 0 — 270 —
Serbie 0 — 244 —
Wurtemberg 0 — 194 —
Suède 0 — 181 —
Hambourg 0 — 24 —
Finlande 0 — 20 —
Cette augmentation du capital nominal des dettes publiques européennes qui atteint, depuis 1870, 40 milliards environ, a eu pour conséquence l'augmentation des intérêts
(l) Augmentation depuis 18«36.
igS BÉSUMÉ GÉNÉRAL ET CONCLUSION.
et des amortissements annuels pour les emprunts contractés, l'accroissement des dépenses totales des budgets, une surchage dans les impôts. Combien ne serions-nous pas allégés si nous n'avions pas à payer chaque année les lourds impôts qui grèvent -notre commerce et notre industrie, et qui, s'ajoutant aux frais de production, ont rendu la concurrence à nos produits d'autant plus facile? Toutes proportions gardées, les pays d'Europe souffrent, comme nous, de ces lourdes charges qui, dans tous les pays, obèrent les contribuables. C'est la guerre, toujours la guerre, qui redoit aux budgets. Depuis seize ans, les budgets de la guerre et de la marine ont coûté à la France plus de 11 milliards, c'est-à-dire plus de 700 millions par an; l'Allemagne et la Russie n'ont pas dépensé moins de 10 milliards chacun pendant la même période, l'Autriche et l'Italie presque le même chiffre. Voilà donc cinq grands pays qui, en vue d'une .guerre probable, dépensent tous les ans, de 500 à 900 millions, depuis seize ans. Que coûterait donc la guerre elle-même?
Les Etats européens paient annuellement pour leurs dépenses de la guerre et de la marine à peu près les mêmes sommes que pour l'intérêt et l'amortissement de leurs dettes. D'après les derniers budgets, ainsi que le prouvent les chiffres que nous publions plus loin, la guerre et la marine. coûtent à l'Europe 4 milliards 528 millions, alors que l'intérêt et l'amortissement des dettes publiques réclament 5 milliards, 343 millions. En voici le relevé :
II. — Dépenses de la guerre, de la marine, capital nominal et intérêts des dettes.
Etats
Exercices financiers.
Capital nominal de 1& dette.
Intérêts
et amort-
ann.
Milliards-Millions. Millions.
Dépenses
ann.
Guerre et
marine.
Millions.
Prusse i^-^ avril 1886
.Ulemagne .... 31 déc. 1886.
.Autriche 31 déc. 1884.
Hongrie —
Wurtemberg. . . 31 déc. 1885.
Saxe —
Hambourg 31 déc. 1883.
Bavière 1" avril 1886
Bade 31 déc. 1885.
Etats allemands —
Italie —
Suède —
Norwège 30 juin 1885.
Danemarck 31 déc. 1885.
Pays-Bas —
Belgique —
Espagne 1" j uillet 1886.
Portugal —
Angleterre (1).. 31 mars 1885.
Suisse l"^ janvier 1886.
Serbie 13 juin 1886.
Roumanie l""" avril 1887.
Grèce 1*' janvier 1886.
Turquie 1880-1881.
Bulgarie 1*' janvier 1885.
Finlande 31 déc. 1885.
Russie —
France 31 déc. 1886,
Totaux
Dans quelles proportions énormes les dettes publiques de toute l'Europe ne pourraient-elles pas être réduites si les dépenses de la guerre n'absorbaient pas tous les ans plus de 85 0/0 de ces mômes dettes? Toutes les puissances européennes ont des embarras financiers ; toutes ou presque toutes augmentent ou ont besoin d'augmenter leurs impôts. Toutes, sans exception, font des armements considérables. Cette situation présente les plus graves dangers et plus que jamais cependant, le maintien
(1) D'après une note de l'honorable M. Hangcosck, de la Société de statistique de Londres, de fin mars 1884 à fin mars 1885, l'Angleterre paie comme intérêt 22.000.000 £ et 7.000.000 £ comme amortissement, soit au Otal 29.500.000 £.
de la paix est nécessaire à l'Europe pour consolider son crédit, améliorer l'état de ses finances, donner de l'essor et de la confiance au commerce et à l'industrie.