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Les deux abbés de Fénelon [microforme]

L'été dernier (1), la Correspondance Littéraire (2), s'appuyant sur un passage du cardinal Bausset et sur une lettre de Louis XIV, affirmait que Fénelon, avant de travailler à l'éducation du duc de Bourgogne, s'était consacré aux missions du Canada; mais qu'il s’y était rendu coupable d’une faute, sur laquelle elle demandait à être édifiée, parce que les documents où elle puisait ne donnaient pas assez de détails.

Ce serait sans doute pour nous un juste sujet de gloire que de compter parmi les apôtres de notre pays l'auteur de Télémaqnue ; malheureusement, il y a longtemps que nous aurions dû abandonner cette prétention, si nous l’avions eue, car, disons-le pour la justification de la Correspondance, ce n’est pas la première fois que nous voyons cette erreur :

depuis le P. Hennepin jusqu’à l'abbé Brasseur, de Bourbourg, tous deux de véridique mémoi-

(1) J'écrivais bec en 1864.

(2) Correspondance Littéraire, Paris, 25 pet 1863. “€ Un fait ifconnu de la jeunesse de Fénelon.”

re, elle a souvent été reproduite ; mais aussi ce n’est pas la première fois qu'elle est refutée,

Quant à l'espoir de rentontrer un scandale, si léger qu’il puisse être, il faut absolument ÿ renoncer.

Voici ce que dit le cardinal Bausset : … “Des pièces originales qui nous ont été communiquées semblent indiquer que le zèle de Fénelon le portait alors, malgré sa jeunesse et sa faible santé, à se consacrer aux missions du Canada ..…. L'abbé de Fénelon s'était rendu auprès de son oncle pour lui faire part de sa résolution et lui demander son agrément.

L'évêque de Sarlat fut effrayé avec raison d'une résclution qui était absolument incompatible avec la santé si délicate de son neveu. Il lui refusa son consentement et lui ordonna de retourner au séminaire de Saint-Sulpice, etc.” (1)

De l’autre côté, on a trouvé aux Archives de l4 marine un document où il est question d’un abbé de Fénelon : t'est une lettre de Louis XIV à M. de Frontenac:

‘ J'ai blasmé, dit le roi, l’action de l’abbé de Fénelon, et je luy ay ordonné de ne plus

(1) Vie de Fénelon, par le cardinal Bausset, t, 1, p. 37, 3e édition, Versailles, 1817.

retourner au Canada. Mais je doibs vous dire qu'il estait difficile d’instruire une procédure criminelle contre luy, ny d'obliger les prestres du Séminaire Saint-Sulpice qui sont à Montréal, de déposer aussy contre luy; il fallait le remettre entre les mains de son évesque ou du grand vicaire pour le punir par les peines ecclésiastiques, ou l’arrester et le faire repasser ensuite en France par le premier vaisseau.” (1)

De là, la Correspondance, ignorant l’existence d’un autre abbé de Fénelon, croyait pouvoir accuser le cardinal Bausset d’avoir méconnu un fait important de la vie du futur archevêque de Cambrai: celui-ci aurait réalisé son pieux dessein; maïs les forêts de la Nouvelle-France ne l’auraient pas mis à l'abri d’une première disgrâce du grand roi. Après un temps assez long (2), un correspondant timide ‘‘ passablement irrité de l’indiscrète curiosité des chercheurs,” se recrie enfin contre l’idée d’une tache dans la vie de Fénelon, et réclame au nom de la gloire si pure du

(1) Cette lettre manque parmi celtes que le gouvernement canadien a fait copier à Paris : elle est aux Archives de la marine, Registre des ordres du roy fonr les compagnies des Indes orientales et occidentales, fol. 10 et suivant.

(2) Correspondance Littéraire du 25 octobre 1863.

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| | reste de son existence et du témoignage flat-

{| teur que lui a donné Louis XIV en le nom-

| | mant précepteur d’un des enfants de France.

(1 Si un Fénelon est coupable, ce ne peut être

| celui-ci, mais un de ses frères, car l'écrivain a

cherché et il a découvert à l’auteur de T'élé-

| maque un frère, obscur abbé mort à l'âge de

| trente-huitans ; c’estsur lui que doit retomber toute la haine des gens de bien.

pas dû s’en tenir là : sacrifier au ‘‘Minotaure de la critique” une victime parce qu'elle est obscure, no paraît pas un procédé très logique, ni surtout très juste. L’accusé, qu’il soit perdu au bout du monde parmi les tribus sauvages, ou qu'il brille sur le siège d’une ja grande église, ne doit jamais être condaimé j den légèrement. Ce correspondant semble redou- |. ter la critique historique : il a tort. Abordonsla franchement, remontons aux sources premières : ces études ont réhabilité la mémoire | d’un plus grand nombre de personnes qu'elles Le n’en ont flétri. C’est ce qu’a compris M. Alfred ue Lemoiïne. (1) Ii a ouvert Charlevoix et il a à trouvé que M. de Frontenac accusait l'abbé

| de Fénelon ‘d'avoir prêché contre lui, et

| | | L'écrivain a trouvé juste; mais il n'aurait

(1) Correspondance Littéraire du 25 décenibre 1863.

LES DEUX ADBÉS DE FÉNELON ÿ d'avoir tiré des attestations des habitants de Montréal en faveur de M. Perrot leur gouverneur que le général avait fait mettre aux arrêts.” M. Lemoine pouvait aussi consulter aux Archives de la marine, toute la correspondance de M. de Frontenac sur cette affaire,

Voilà pour le scandaie : nous exposerons plus loin les causes de ces difficultés et nous les apprécierons. Pour le moment, reste toujours la première question : cet abbé de Fénelon et l'archevêque de Cambrai sont-ils un seul et même personnage ?

Pour la résoudre, les écrivains de la Correspondance n'avaient qu’à consulter les précieuses annotations de l’abbé Gosselin dans la belle édition qu’ila donnée des œuvres complètes de Fénelon,et reproduites dans l'édition in 4to de 1852. Ils pouvaient encore se renseigner au séminaire de Saint-Sulpice,auprès de M.l'abbé Faillon dont l’érudition est certainement connue à Paris.

Ici, en Canada, il y a longtemps que M. l'abbé Ferland, dans ses Votes sur l'histoire du Canada de Brasseur de Bourbourg, et le commandeur Viger, dans sa Liste du Clergé

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ont répondu négativement à cette question.

L'abbé de Fénelon et l’archevêque de Carabrai étaient frères consanguins, leur père s'étant marié deux fois (1). Le premier naquit en 1641, et fut appelé François, tandis que le second ne vint au monde que le 6 août 1651, et reçut les prénoms de François-Armand. A l’âge de vingt-quatre ans, François renonça au monde ct au brillant avenir que lui promettaient la noblesse de sa naissance, et les alliances nombreuses et puissantes de sa maison (2). Il entra au séminaire de Saint-Sulpice le 23 octobre 1665.

Ame ardente, pleine d'énergie et de religion, au témoignage de ses amis et de ses ennemis, il ne tarda pas à s’enthousiasmer pour les missions du Canada. MM. de Tracy et de . Courcelle venaient de forcer le pays des Iroquois ; ces fiers ennemis humiliés demandaient lx paix et des missionnaires ; on publiait en

(1) 1ole 20 février 1629 à Isabelle d’'Esparbez de Lussan ; 20 le Ier octobre 1647, à Louise de la Cropte de Saint-Abre. C’est par le premier mariage que le nom et la famille de Fénelon se sont perpétués jusqu’à nous.

(2) ‘‘ Nous avons eu dans notre famille plusieurs gouverieurs de province, des chambellans des rois, des alliances avec les premières maisons de nos provinces, un chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, des ambassades dans les principales cours, et presque tous les emplois de guerre que les gens 2 condition avaient autrefois. ”— (Œuvres de Fénelon, Paris, le Clerc, t. 2, p. 42).

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France le martyre de MM. Vignal et Le Maistre ; le roi désirait que le supérieur de Saint- Suipice de Paris envoyât à Montréal de nouveaux ouvriers évangéliques ; il n’en fallait pas plus pour l'abbé de Fénelon : il quitte tout à coup le Séminaire, dans les premiers jours de 1667, afin de se préparer à son lointain voyage. Mais son oncle, l’évêque de Sarlat, se montra mécontent d’une résolution qui contrariait ses projets : il s’en plaignit assez vivement à M. Tronson, comme on peut voir par quelques passages de la réponse de celui-ci : nous les citons, parce quils confirment ce que nous avons dit plus haut. ‘ Monseigrour, je ne doute pas que le dessein de votre neveu ne vous ait fort surpris. Le droit que vous avez sur lui par toutes sortes de titre, et les vues raisonnables et très saintes que vous donnent les besoins de votre diocèse, ne peuvent que vous fournir en cette rencontre un fonäement de peine bien légitime de la privation de ce secour8...Mais sa résolution est d’une nature que je ne vois pas ce que je puis faire à présent, après ce que je lui ai dit avant son départ de cette ville....J’ai tâché, dans les rencontres, d'éloigner autant que j'ai pu cette résolution. Je lui ai parlé plusieurs fois pour le porter à ne pas se précipiter ; je lui ai dit nettement

que s’il pouvait modérer son désiret de- | meurer en paix, il pourrait en continuant ses | études et ses exercices de piété se rendre plus | capable de travailler un jour dans l’église. Lu: Enfin, Monseigneur, j'ai tâché de mettre sa . fermeté à l'épreuve, en lui représentant ce | que j'ai cru le plus capable de l’ébranler,mais | après ces épreuves son inclination se trouvant toujours également forte, et ses inclinations | paraissant désintéressées, je me suis vu hors fe d'état de passer outre...

P. S.—J'ai cru, Monseigneur, devoir ajouter ici un mot sur le silence que nous avons gardé -n cette affaire, que j'ai appris depuis ma lettre écrite vous avoir fait quelque peine...

‘Vous jugerez de Sa vocation mieux que je ne pourrais faire. Son inclination forte et permanente, la fermeté de sa résolution, la pureté de ses intentions et de ses vues est ce qui m'a paru bien considérable pour y faire attention. Et c'est ce que j'ai cru devoir exposer ici pour vous rendre compte avec toute l’exactitude qui m'est possible de notre conduite en cette affaire, qui nous donnerait un sujet de mortification considérable si elle vous laissait le moindre soupçon que nous

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“car ils reçurent la prêtrise l’année suivante,

eussions voulu manquer au respect que nous vous devons.”

C’est cette lettre qui # trompé le cardinal Bausset ; il a pensé, comme nous l'avons vu plus haut, qu'il y était question de François- Armand. Maisiln'a pas remarqué qu'elle est datée du 19 février 1667; qu’à cette époque François-Armand n'avait p.s encore seize ans, et qu'il fréquentait bien probablement encore le collège de du Plessis où le zardinal nous le montre prêchant, comme Bossuet, à l’âge de quinze ans.

Quoi qu’il en soit, l’abbé François de Fénelon fut aussi inébranlable auprès de son ancle qu'auprès de M. Tronson. Dès le commencement du printemps, il s'embarquait avec un condisciple et ami, M. Trouvé, et débarquait avec lui à Québec le 21 juin 1667. I] est probablequ'ils se rendirent au séminaire de Montréai pour se préparer aux ordres sacrés,

M. Trouvé le 10 juin, M. de Fénelon, le lendemain (1).

À cette époque, le champ des missionnaires s’agrandissait de tous côtés. Au fond du lac

(1) Archives de l’archevêché de Québec, Manuszrits du commandeur Viger.

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Supérieur, où il s'était rendu en 1665, le P. Allouez ren contrait une vingtaine de nations, Ja plupart nouvelles, qui lui apportaient leurs mœurs et leurs langues différentes, depuis les Illinois doux et hospitaliers, jusqu'aux Sioux farouches, qui préferaient encore l'arc au fusil, et vivaient sous des tentes de peaux, jusqu’à des peuplades dû Nord qui mangeaient leurs ennemis et luttaient contre les ours. Ils lui annonçaient d’autres nations plus nombreuses qui habitaient au delà des chaudes contrées qu'arrose le Mississipi, vers la ceinture des montagnes Rocheuses, aux glaces de la baie d’'Hudson,c’était à ne pas y croire ; c'était la vague de l'océan continuellement poussée et remplacée par une autre vague.

‘Ce sont de nouvelles missions,s’écrie le P. Le Mercier, quis’ouvrent de tous côtez, à l'Orient, à l'Occident, au Septentrion, au Midy.—Nous levons les mains au Ciel afin qu'il nous envoye du-secours de ces grands cœurs dignes de vivre dans les travaux et d'y mourir mesme, au milieu des flammes et des brasiers des [roquois.” (1)

Un appel aussi pressant fait au zèle des missionnaires fut entendu des MM. du sémi-

(1) Relations des Jésuites, 1667, p. 29, édition de Québec.

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