‹ Les deux AmeriquesChapitre 10 sur 26 · POINT DE DÉPART ET COMPARAISON · texte numérisé non relu

POINT DE DÉPART ET COMPARAISON

du Nord avaient été dolés ont laissé dans le pays des empreintes profondes. Les générations suivantes ont perpétué ces privilèges en se les transmettant par héritage.

Si donc les autres républiques de l'Amérique n'ont pu que parodier les États-Unis en les voulant imiter, c'est qu'elles n'avaient, je le répète, aucune des qualités, aucun des précédents qui ont marqué le début de l'Union du Nord comme nation indépendante, — ni sous le rapport des hommes, — ni au point de vue des idées, des mœurs et de l'esprit d'entreprise.

C'est ce qu'il sera facile, je crois, de saisir dans le cours de cet ouvrage. En y constatant la grande prospérité actuelle des États-Unis, je ne devais pas négliger de mettre au premier plan le point de départ.

L'effet sera tout naturellement expliqué quand on connaîtra la cause.

Et d'abord, l'instruction abonde aux États-Unis ; et son premier bienfait, dans l'application intelligente qui en est faite, est de corriger les écarts auxquels les démocraties sont si sujettes. Aussi serait-il très-difficile dans ce pays d'égarer des masses entières, parce que chacun sait et comprend que pas une des théories sociales avec lesquelles on n voulu empoisonner nos classes ignorantes ne serait sus-

ceptible de donner la moitié de ce que permet d'y réaliser l'état de choses existant.

Chacun se rend compte exactement des malheurs qui doivent suivre les tiraillements intérieurs, et que le calme seul peut amener le progrès toujours croissant qui se manifeste sur la surface de l'Union.

Les Etats-Unis sont un pays où aucune entreprise ne s'exécute lentement, où peu de choses se fait à moitié, où rien de ce qu'on commence ne doit rester inachevé. Le but qu'on se propose d'atteindre est marqué du premier coup, et il se trouve atteint, pour ainsi dire, le même jour où on l'a marqué. Qui donc aurait le temps, le voulût-il même, au milieu de cet essor grandiose, de songer à arrêter le mouvement de la machine? On se sent, littéralement, si bien emporté par elle, qu'on n'a qu'une chose à faire, prêter la main à la manœuvre. Et nul ne s'en repent, parce que chacun y trouve son avantage.

Qu'une grande idée se lève sur ce pays, elle pénètre aussitôt dans les esprits, et conquiert les sympathies générales avec une rapidité qui tient du prodige, rencontrant mille bras tout prêts à assurer son succès, et jamais un seul pour l'arrêter dans sa course. Qu'elle naisse au sein du gouvernement, ou qu'elle éclose dans le cerveau du plus humble citoyen, elle trouve partout un égal appui, sans acception de partis ni de personnes.

Au milieu de cette marche croissante des choses publiques, comme des choses privées, le sort des classes les moins aisées s'améliore forcément, tout naturellement et sans secousse. Ce n'est pas en cherchant à abaisser les

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heureux que les infortunés songent à s'élever. Le mal (jui tourmente les masses en France y est inconnu, parce qu'au lieu d'empoisonner le breuvage intellectuel destiné au peuple, les esprits éclairés qui se donnent la mission sublime de le conduire, ne présentent à ses lèvres que la coupe de la raison et du bon sens.

Vous ne heurtez pas sur toute la surface de l'Union américaine une seule de ces conspirations, soit à l'état de théorie, soit à l'état de pratique, contre l'ordre public, contre la sécurité des familles. De pareils crimes y sont ignorés. Vous rencontrez, au contraire, sur tous les points de ce sol immense de puissantes associations répandant à pleines mains, avec l'éducation, les principes de haute moralité, les idées d'ordre, l'amour du travail.

C'est une sorte de police morale que chacun exerce et favorise avec dévouement.

Ceux qui se savent influents et capables de commander aux masses et à l'opinion publique, s'attachent à prêcher et à conseiller le bien, rarement le mal. L'étude des questions sociales et humanitaires ^ dont on a fait si grand fracas en France, ne sont point pour cela interdites aux Etats-Unis, bien au contraire. xMais on sait leur donner le temps de mûrir, et on ne les fait point avorter et tourner à mal par une précipitation qui ne serait que folle si elle ne recelait pas de coupables ambitions. On les laisse marcher avec la lenteur dont a besoin la raison pour triompher. Elles aboutissent au fur et à mesure, quand leur heure vient à sonner; aussi ne portent-elles généralement que des fruits sains.

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Plusieurs causes favorisent singulièrement cet étal de choses.

D'abord Timmensité des ressources que tout homme valide et de bonne volonté trouve à sa disposition quand il met le bras ou la tête à l'ouvrage ; — l'insigne honneur dans lequel on tient le travail, quel qu'il soit, ce qui est un stimulant pour l'ouvrier à ne point aspirer à d'autres destinées, et à se maintenir ferme, droit et courageux dans cette voie au bout de laquelle lui apparaît toujours le bien-être, et quelquefois la fortune; — et enfin , le peu de profit que pourraient tirer certains hommes à détourner de l'honnêteté et du devoir des esprits assez éclairés toujours pour comprendre la portée du mal qu'on leur commanderait de faire.

Dans quel but d'ailleurs chercherait-on ces détournements? Dans un pays, sous une forme de gouvernement 011 tout homme est pesé à sa juste valeur, où celle valeur seule lui assure une position privée et publique, ce n'est point par de tels moyens qu'on parviendrait à se créer une popularité ou un parti.

La popularité là-bas n'est acquise qu'à celui qui fait ou veut le bien de tous, et qui le prouve d'une manière évidente, parce qu'on n'y aime pas les théories. Ce n'est

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qu'autour de celui-là que se groupent les masses pour faire cortège à son nom. En tout cas, si la renommée et l'influence échoient, temporairement, à certains hommes peu dignes d'un aussi grand honneur, ou peu capables d'en porter le poids, ce sera peut-être alors à quelques-uns de ces moyens qui font souvent la force et l'habileté des impuissants et des téméraires qu'ils la devront , mais ce no sera jamais à l'aide de violences immorales, de fiévreuses agitations qu'ils les conquerront.

Cela s'explique aisément.

Aux Etals-Unis le travail est, comme je l'ai dit, honoré par-dessus tout; il est l'objet d'un culte sérieux. Par lui on parvient à tout ; ce n'est que par lui, après avoir traversé les rudes épreuves qu'il impose, qu'on peut prétendre à des positions publiques ; et soi-même on reslimc si haut, qu'on le place même au-dessus des privilèges et des satisfactions que donnent les positions publiques, qui en sont le fruit.

On ne se croit considéré en France que quand on peut ajouter à son nom un litre quelconque; on ne se croit, et on n'est réellement considéré aux Etals-Unis que quand on travaille ^ que quand on exerce une profession, même un métier. Les oisifs, si flattés chez nous, y sont poursuivis par les quolibets, et livrés, pour ainsi dire, à la risée publique. Aussi les plus riches iravaillenl-ils, comme les plus pauvres.

Ce n'est pas que je veuille dire que la perfection humaine se soit réfugiée aux Etats-Unis, pour s'y concentrer, au détriment du reste de l'univers, sur quelques millions

d'individus. Non ! Je dois reconnaître que là, comme partout, l'humanité a ses faiblesses aussi. J'ai su apprécier ce que certains débordements de la démocratie peuvent produire de mauvais.

Mais il y a des choses qu'on ne peut dénier aux Américains du nord et qui sont une partie du secret de leur grandeur : — le calme de la raison qui les maintient dans l'observation scrupuleuse des droits et des devoirs de chacun, — l'amour de l'ordre matériel et la pratique de l'ordre dans les idées; — un patriotisme à toute épreuve qui inspire sans cesse aux citoyens le sentiment du sacriiice de l'intérêt personnel à l'intérêt général, ce qui est la première et la plusdifllcile des vertus républicaines; — et un sentiment national, que l'orgueil exagère quelquefois, mais que les bons effets qu'il produit justifient amplement.

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« Il y a un spectacle aussi beau cl non moins salutaire que celui cVun homme vertueux aux prises avec l'adveisité, c'est le spectacle d'un homme vertueux à la tête d'une bonne cause et assurant son triomphe. »

GUIZOT [Introduction à la vie, correspondance et écrits de Waihington],

Le mouvement révolutionnaire de l'Amérique du Nord se distingue par des caractères particuliers, exceptionnels el sans analogie peut-être dans l'histoire, tant par les causes qui l'ont produit, que par les hommes qui l'ont commencé et accompli.

Voyons d'abord les faits :

Ils sont simples, — l'esprit n'a besoin d'y chercher le nœud et les intrigues d'aucune conspiration, — pas un mystère n'enveloppe le point de départ, tout s'est fait au grand jour. — Pas de question sociale à soulever dont il faille discuter le plus.ou moins de raison, pas de tempêtes menaçant de loin, — pas ou peu de pronostics avant-coureurs de l'orage. — Rien enfin de ce qui peut embarrasser l'historien, le faire tâtonner, lui inspirer des doutes sur ses jugements, et en susciter à ceux qui arrêtent leurs regards sur ces pages de l'histoire.

Tout se résume en un point de droit. Rien de plus.

Le seul bon sens pouvait résoudre la question en faveur des colons et de l'Angleterre tout à la fois.

Le calme de la raison fît défaut, et la violence des armes trancha la difficulté à l'avantage des colons.

Chose singulière et sans exemple, peut-être !

Voilà une révolution qui soulève un peuple, qui remue un monde d'idées et de discussions, qui expose un pays à toutes les horreurs de la guerre, — même do la guerre civile, — qui allume la torche de l'incendie et aiguise jusqu'au poignard de l'assassin, qui marche à un résultat inconnu d'abord, qui traverse les plus cruelles phases de toutes révolutions pour arriver^ en définitive, à un succès, chèrement acheté, qui ne change ni les mœurs, ni la langue, ni la religion, ni les habitudes, ni même, à peine, les conditions sociales de ceux qui l'ont entreprise.

En effet, à part la façon dont s'est accomplie cette rc-

volulion, qu'est-ce que l'Amérifiue du Nord a gagné à sa victoire?

Do devenir une nation, au lieu de rester une vaste colonie indépendante et libre déjà.

Cela n'est pas un paradoxe.

Cette conquête immense, à coup sûr, pour un peuple qui eût cherché l'indépendance assise sur le bon droit et la nationalité, n'était, en fait, que d'une importance secondaire pour les Anglo-Américains.

Voyons, comme colons, quelle était leur situation.

Ils avaient alors toute la somme de liberté qu'un peuple peut demander et exercer.

Celte liberté, garantie par des chartes royales, n'était point chimérique.

Depuis deux siècles ils la pratiquaient dans toute sa plénitude. Cette liberté avait été mesurée sur l'esprit mémo des colons, et était conforme aux besoins que leurs institutions, essentiellement républicaines en principe, leur avaient suggérés.

De plus, ces chartes qui n'étaient point un leurre (je liens à le faire ressortir), établissaient bien nettement le droit qu'avaient les colons de défendre leur liberté envers et contre tous. Droit incontesté et reconnu sans limite,

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jusqu'au moment où les parlements anglais, jaloux de tant de privilèges, essayèrent de le contester.

Toutes les colonies, indépendantes les unes des autres, avaient des intérêts distincts qui étaient une preuve, une garantie et une force de plus pour la validité de leurs droits.

La division territoriale de chacune d'elles était identiquement semblable à celle d'aujourd'hui, c'est-à-dire que l'esprit communal y dominait à un point extrême.

La démocratie était la base de la plupart d'entre elles, et s'y développait sans que l'Angleterre en prît le moindre ombrage.

La prospérité régnait dans toutes les classes de la société.

Nul ne songeait à se séparer de la mère-patrie qui abritait, sans l'opprimer, cette génération de l'avenir.

Rien ne faisait donc pressentir le besoin de l'indépendance, car il n'y avait pas même le prétexte d'un joug insupportable à secouer. Et quand l'Angleterre, voyant, de jour en jour, grandir cette population nouvelle, distincte d'ellemême par les instructions et par l'esprit public, manifestait quelque crainte sur la dissolution possible des liens qui l'unissaient aux colons, ceux-ci protestaient hautement de leur attachement, et repoussaient au loin, comme une pensée criminelle, toute idée de rupture.

Les hommes mêmes qui ont le plus contribué à briser ces liens, Franklin, Jefferson, Washington, étaient ks premiers à rassurer leurs compatriotes de la métropole.

Les Anglo-Américains avaient versé loyalement et courageusement leur sang côte à côte avec les Anglais dans

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les p^uerres qui avaient menacé leur territoire commun. Le (iangor, comme la gloire, avait été partagé également entre les Anglais du Royaume-Uni et les Anglais des bords de l'Atlantique.

L'administration des deniers publics était aux mains des colons, droits précieux qu'ils maintenaient avec une jalouse énergie. Les taxes commerciales, les impôts étaient réglés par des chambres élues.

Leurs enfants occupaient, sur le pied d'une égalité parfaite, des emplois dans l'armée et dans la marine.

En un mot, les colonies de l'Amérique du Nord formaient comme une nation dans une autre nation. Elles relevaient directement, et s'en faisaient gloire, de la couronne, et non pas des chambres-; et sauf la charge de gouverneur de province, dont la nomination appartenait au souverain d'Angleterre, les autres fonctions, les plus hautes même, revenaient aux colons.

Aucun motif de haine n'existait entre les colonies et la métropole.

Quiconque eût prédit alors une séparation violente entre elles, se serait posé en prophète de chimères !

Les causes de la rupture sont donc étranges à considérer de près.

L'Angleterre avait besoin d'argent pour réparer les dé-

penses de sa guerre du Canada contre la France; elle songea alors à en tirer de ses riches colonies.

Les chambres anglaises, jalouses et envieuses de l'indépendance des assemblées coloniales, décrétèrent de leur chef un droit de timbre sur les transactions commerciales. C'était une revanche à prendre sur l'esprit de ces assemblées, qui avaient réclamé déjà une fois, et avec raison, le droit d'accepter ou de refuser les lois qu'on voudrait leur imposer. Le parlement voulait faire acte d'autorité.

Le timbre fut reconnu impopulaire et vexatoire, et on offrit aux agents des colonies à Londres d'accepter au lieu et place, et à leur choix, un autre impôt. Les agents repoussèrent, au nom du principe, toute transaction.

Les assemblées coloniales, trouvant des défenseurs dans le sein même des chambres anglaises, protestèrent avec plus d'énergie encore.

Le parlement, irrité et piqué au jeu, comme on dit, s'appuyant sur une déclaration de 1696, qui établissait que tout acte contrariant ses volontés sur les colonies serait non avenu, vota, malgré les protestations , une surtaxe sur l'entrée de certaines denrées de consommation dans les ports des colonies de l'Amérique du Nord.

C'était prendre la question au vif. Car si les colonies étaient jalouses de leurs privilèges sur un point, c'était en ce qui concernait les taxes commerciales surtout. Aussi les assemblées coloniales, fortes de l'esprit et de la lettre de leurs chartes, dénièrent à la métropole le droit de s'immiscer dans leurs affaires, en matière d'impôts surtout.

On s'adressa d'abord au roi. L'irritation qui régnait dans

le sein du ministère contre les colonies était passé dans l'esprit de Georges III; le gouvernement abrita donc de son approbation les actes du parlement, avec qui s'engagea la discussion. Le parlement persista.

La résistance s'organisa alors, d'abord dans les assemblées coloniales , dont les gouverneurs de provinces prononcèrent la dissolution ; puis l'opposition gagna le pays tout entier, et bientôt, de la discussion on passa aux armes.

Les préambules de la lutte furent une série de remontrances mêlées de témoignages d'un respect inaltérable pour la personne du roi, et d'un sincère dévoûment à la mèrepatrie.

Puis, la lutte s'engagea sans arrière-pensée d'indépendance, du moins de la part de la très-grande majorité de ceux qui s'y livraient avec le plus d'ardeur.

Les bulletins de combat et les ordres du jour de l'armée, contraste étrange, portaient encore les preuves de l'attachement des colons à la mère-patrie.

Et lorsque après deux années d'une guerre acharnée, le congrès de Philadelphie planta sur l'Amérique le drapeau de l'indépendance, à peine osait-on croire à tant d'audace ! C'est alors que les défections commencèrent dans les rangs des opposants et de l'armée elle-même, et qu'il fallut aux hommes qui composaient le congrès ce grand courage de leur œuvre, pour sauver la république naissante.

Voilà, en quelques lignes, l'histoire des causes de la révolution américaine, et de cette révolution elle-même.

Deux provinces se distinguèrent dès le début : leMassachussets, où s'établit le quartier général des armées, et la

Virginie, qui fut le champ de bataille des idées et de la discussion.

On pourrait croire, cependant, que le chiffre des taxes était peut-être assez élevé pour exciter l'indignation publique ; et un peuple court facilement aux armes quand les impôts menaçants présagent la ruine ou la souffrance dans les fortunes.

Non, ces taxes étaient légères, en définitive, et certes ne valaient pas la peine qu'on fît une révolution. « Pourquoi » disputons-nous? » écrivait Washington, « est-ce sur le » paiement d'une taxe de six sols par livre de thé comme » trop lourde? Non; c'est le droit seul que nous contestons ! »

L'Angleterre eût laissé à ses colonies l6 soin de s'imposer ces taxes que les colonies les eussent accordées et au-delà peut-être; mais l'Angleterre empiéta sur les privilèges des colonies, et elles redressèrent la tête.

Question de droit et d'honneur, je le répète, voilà tout.

Aussi, une révolution qui a une pareille origine, et que de telles causes produisent, ne s'accomplit pas par le concours des masses, qui ne s'insurgent d'ordinaire d'ellesmêmes que lorsqu'il s'agit de points de bien-être et d'intérêt matériel à défendre ou à faire prévaloir.

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Quel molif, en effet, pouvait pousser ici le peuple angloaméricain à s'insurger?

Son état social ne lui laissait rien à désirer, rien à prétendre, rien à envier.

La démocratie s'était introduite dans la plupart des provinces avec l'établissement des premiers colons.

Une révolution triomphante n'avait rien à niveler. Aucune montagne ne séparait les conditions sociales du peuple de cette extrême égalité morale qui le pousse à l'envie et à la haine. Au-delà d'une révolution, il n'avait rien à gagner.

Mais, par cela même que l'état social des colonies était démocratique, le peuple, habitué à exercer ses droits, en possédait le sentiment profond et exact, en même temps (jue la pratique de ses libertés; il ne fut pas difficile d'abord de l'entraîner dans ce mouvement de la résistance légale et de l'insurrection, au nom de ses droits attaqués et de ses libertés en péril.

Toutefois, ce point était subtil et échappait à la perception des masses, qui ont besoin pour s'émouvoir avec l'enlliousiasme qui fait la fortune des révolutions, qu'on leur montre au-delà du point de départ, et comme but suprême à atteindre, quelque conquête réelle et palpable et des espérances matérielles propres à satisfaire leurs passions.

Une révolution comme celle dont nous esquissons, à grands traits, les phases principales, en négligeant les détails, ne pouvait évidemment mûrir sérieusement que dans l'esprit et le cœur de certains hommes d'élite, capables de comprendre et d'approfondir le principe en vertu duquel

s'accomplissait l'insurrection, c'est-à-dire a l'alliance du » droit historique et du droit rationnel, des traditions et des » idées, » selon l'expression de M. Guizot.

Aussi, le premier entraînement passé, le peuple se montta-t-il froid à l'appel de ses chefs.

On vit là ce qui ne se voit en aucun cas analogue.

En matière de révolutions, ce sont d'ordinaire les masses impatientes et ardentes qui poussent les chefs au-delà même de leur volonté, et souvent hors des limites de la raison. Ici, et cela devait être, ce furent au contraire les chefs qui entraînèrent les masses trop lentes à entrevoir le but et à y courir.

La persévérance dans l'action, l'impulsion dans la lutte, les sacrifices dans l'insuccès vinrent des classes indépendantes, éclairées et riches.

Elles seules étaient toujours et à toute heure debout sur la brèche; elles seules s'emparèrent du mouvement et occupèrent les emplois que la révolution distribuait. De là vint que l'esprit de cette révolution fut comme étranger un moment au véritable esprit qui avait dominé et qui devait de nouveau dominer plus tard dans l'Amérique.

Le peuple, en se retirant du mouvement, avait comme ramené à lui le véritable sentiment démocratique de son

LES FONDATEURS DE LA RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE. G\ origine, et laissé les idées do l'aristocratie déposer involontairement des alluvions dans la société. 11 devait l'expier plus tard.

Il lit plus, il compromit, matériellement, le succès do cette insurrection, la plus légale qui ait jamais pris place dans l'histoire.

C'en était fait d'un droit reconquis par tant de luttes cl tant de sacrifices, si l'Amérique n'avait pas eu à sa tête des hommes d'un talent et d'un courage éprouvés; pleins d'enthousiasme dans leur œuvre et incapables de détourner la révolution de son but, quelque belle qu'on leur en fît la chance. Et si, comme je lai dit, ils entrèrent un moment dans une voie opposée à l'esprit vraiment démocratique de leur pays, ce fut malgré eux, par la force même des choses, et par l'absence de contrepoids.

Nous verrons plus tard quel parti ils tirèrent de cette situation, Washington en tête, et comment l'égalité s'établit entre les deux plateaux de la balance.

Ces hommes, dont nous avons cité le courage et le talent, semblaient avoir été créés exprès [»ar la Providence pour mener à bonne fin l'ceuvre difficile qu'ils avaient entreprise, mise en péril chaque jour et devenue lente à réaliser faute d'un concours sur lequel ils avaient été en droit de compter.

Des hommes pareils à ceux-là se rencontrent rarement, il faut le reconnaître.

Dénués d'ambition personnelle, religieusement dévoués à leur pays, risquant pour lui beaucoup plus qu'ils ne devaient en recevoir après le triomphe de la cause qu'ils défendaient, abdiquant leurs plus chères sympathies, ils marchaient droit au but avec l'inflexibilité que donnent la foi et la conscience du devoir.

Ils s'appelaient Washington, Franklin, Mason, Jeiïerson. Benjamin Harrisson, Hamilton, Patrick Henry, Bultledge, Wythe, Adams, Morris, Madison, etc.

L'Amérique leur a conservé un pieux souvenir, et leurs noms sont restés en grande vénération au-delà de l'Allanlique. C'est justice, car en aucun pays on ne pourrait citer à une même époque une réunion d'hommes qui aient mieux mérité le litre de sages, et qui aient possédé à la fois autant de talent et de vertus réelles.

Oh ! comme au milieu de ces faits inattendus et de ces caprices populaires qui, d'un moment à l'autre, détruisaient l'échafaudage d'une victoire à peu près acquise, il leur a fallu de résolution et de confiance dans leur cause pour ne point succomber !

Oh î comme, au début, quelques-uns ont eu besoin d'un énergique amour de la patrie et d'un sentiment profond de leurs droits, pour imposer silence à la répugnance qu'ils éprouvaient à se déclarer en lutte ouverte contre la métropole !

En effet, les premiers congrès offraient ce spectacle étrange d'une réunion d'hommes qu'aucun lien d'intérêts,

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qu'aucune communauté d'idées n'avaient jamais rapprochés ; étrangers les uns aux autres aussi bien par les habitudes que par les sympathies, et étonnés peut-être de se rencontrer. Ceux-ci tous remplis de respect et d'attachement à la mère-patrie, ceux-là plus préoccupés déjà de la patrie nouvelle qui naissait sous leurs yeux, tous divisés par des sentiments divers, mais s'unissant dans une même pensée de dignité et dans une même résolution de résistance.

On se demande comment une assemblée composée d'éléments aussi contradictoires a pu s'entendre pour mener ù fin une œuvre aussi immense qu'une révolution?

N'est-ce pas là ce qu'on peut encore aujourd'hui se demander, quand on voit une société comme la société américaine, dont les parties sont unies par des liens à peine perceptibles, marcher et grandir chaque jour à travers cet amas d'ombres et de lumières, de civilisation et de barbarie, de désordre et de stabilité, de calme et de fiévreuses agitations qui en sont le caractère ?

On se répond qu'il y a là quelque chose de providentiel que l'homme saurait à peine expliquer.

Mais, après avoir présenté les causes de la révolution, voyons jusqu'où s'élevèrent les fondateurs de la république américaine, et comment ils traversèrent celte grande épo-

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pée (( du droit armé, » comme l'appela un historien de l'Amérique.

Entre Georges Washington cl Thomas Jelïerson , ([ui furent, à douze ans de distance, les deux expressions opposées de la révolution américaine, après en avoir été siniultanémentdeux deschampions les plus dévoués, entre eux, disons-nous, se groupe toute une pléiade d'hommes moins illustres peut-être et moins populaires parmi nous, mais non moins ardents à poursuivre l'œuvre pleine de grandeur et de sagesse qu'ils avaient entreprise.

C'est la vie de quelques-uns de ces hommes que nous voulons rappeler, afin de montrer quelle somme de vertu on pouvait compter, à part le talent, dans cette réunion de rebelles. D'ailleurs, disons-le bien vite et bien haut, l'histoire de ces conquérants de l'indépendance, de ces fondateurs de la République, est un des livres dans lequel on instruit, en Amérique , la jeunesse des écoles, tant on rencontre à chaque page de leur biographie des leçons et des exemples précieux à citer. C'est un panthéon national qu'on place entre les mains des enfants, et chaque feuillet renferme un enseignement dont le résultat est appréciable jour par jour.

L'amour pour la République s'en accroît d'autant plus que le respect et l'admiration remontent jusqu'à ses fondateurs.

Comptons surtout dans cette pléiade d'hommes exceptionnels, l'illustre Benjamin Franklin, dont la gloire était déjà européenne au moment où éclata la guerre de l'indépendance, et qui domina cette révolution de toute

l'autorité de son uom et de l'influence que lui donnaient sa rare expérience, sa vaste intelligence et l'esprit de sagesse qui avait gouverné toute sa vie.

Franklin est plus connu pour les progrès qu'il fit faire, à la science et pour la haute portée morale de ses livres, que pour la part qu'il prit dans la politique de son pays. Les dévouements et les talents les plus purs arrivent à n'occuper dans les souvenirs qu'une place secondaire, quand i^s n'ont pas été rehaussés par l'éclat du pouvoir et de la domination. Il faut dire que Franklin n'en avait pas l'ambition, qu'il avait été glorieux de remplir sa tache de citoyen, et n'aspirait à rien de plus.

D'ailleurs l'âge et bientôt la mort ne lui laissèrent pas le temps de prétendre à occuper, dans cette République qu'il avait noblement contribué à fonder, un emploi qui, au bout du compte, n'eût rien ajouté à l'illustration qui rayonnait sur son nom. Il mourut dans l'année qui suivit l'élection de Washington à la présidence. Et personne n'eût osé alors se faire le compétiteur de l'homme qui représentait le mieux les principes des premiers jours de la République américaine. Tous s'étaient effacés devant lui ; nul n'aurait eu la prétention d'accomplir avec plus de succès la mission qui avait été donnée à Washington.

Rien d'autres noms, moins illustres que celui de Franklin, et perdus pour nous dans les souvenirs de ce temps, méritent d'être rappelés au monde.

C'est une chose curieuse et imposante à considérer, que la plupart de ces hommes ([ui se sont mêlés à ce grand drame révolutionnaire avec toute l'ardeur d'ambitieux

avides à la curée, occupaient dans la société coloniale un rang qui ne laissait à leur ambition aucune convoitise. La considération publique les entourait; ils étaient presque tous possesseurs de grands biens, ou d'emplois qui appelaient l'estime et le respect autour d'eux ; quelquesuns s'étaient illustrés dans les sciences. En un mot, ils n'avaient rien à demander, rien à espérer de plus que ce qu'ils avaient. L'ambition ne les pressait donc pas; ils n'étaient point révolutionnaires par tempérament, mais par nécessité.

Il y a un intérêt véritable à questionner la vie de quelques-uns d'entre eux.

Tous ceux qui donnèrent le premier élan furent appelés plus tard au congrès célèbre qui, las des luttes stériles qu'il soutenait depuis près de trois ans, laissa, un jour, tomber du baut des marcbes de l'Hôtel-de-Ville de Philadelphie, sur le peuple assemblé, l'acte d'indépendance qui brisa les derniers liens entre l'Angleterre et ses colonies K

Ils étaient cinquante-six, représentant treize provinces, qui s'érigeaient du jour au lendemain en Etats libres , et se sentant assez forts pour se gouverner et s'administrer.

^ Voir plus loin le texte de cet acte.

malgré (juelques oppositions qu'ils entendaient gronder autour d'eux, mais sûrs de l'avenir, parce qu'ils avaient pour drapeau la liberté et la foi !

L'Amérique a conservé avec respect le nom des signataires de l'acte de l'indépendance; et si quelquefois alors la République, oscillant encore avant de prendre son équilibre, a traversé de rudes épreuves, le peuple est revenu au calme et à la confiance en se rappelant le nom de ces hommes qui certes n'avaient point fait de lui l'instrument d'aucune vengeance, ni le levier d'aucune ambition ; — et le peuple, par reconnaissance, et en souvenir de tant de vertu et de grandeur, s'est soumis avec confiance.

Et comment un peuple ne suivrait-il pas, en aveugle, la voie dans laquelle l'entraînait un homme comme Benjamin Harrisson qui, appartenant à l'une des familles les plus riches de la Virginie, avait mérité, même avant l'âge strictement exigé par la loi , d'être élu membre de la législature de la province, et qui fut porté bientôt après à la chaire de speaker (président). Son immense fortune, la position de sa famille, la vivacité de son intelligence, la décision de son caractère lui avaient donné une prépondérance considérable dans la province et dans le corps législatif.

L'Angleterre, qui commençait à mûrir ses projets contre les colonies, avait résolu, pour assurer son triomphe, de s'attacher les hommes les plus distingués et les plus influents en flattant l'ambition des uns , et la cupidité des autres. On jeta les yeux sur Harrisson, et quoiqu'à peine âgé de vingt-quatre ans, on lui offrit le poste de

membre du conseil de la province, qui correspondoit à celui de membre du conseil du roi, et qui lui assurait la première fonction de la province, après le gouverneur. Mais Harrisson avait suivi avec l'œil de l'observateur la conduite du gouvernement anglais; il avait percé ses desseins sur les colonies. Il se sentait le droit et la force de s'y opposer; il ne laissa point sa vertu faire naufrage sur cet appât tendu à son ambition. Il refusa donc l'emploi, préférant accomplir ses devoirs envers son pays, et commença, dès lors, la lutte ouverte contre l'Angleterre.

Voici à ses côtés, Richard Henry Lee qui porta d'abord le mousquet avec Washington dans la guerre contre les Français et les Indiens, et qui plus tard obtint une si belle renommée comme orateur qu'il fut surnommé le Cicéron de l'Amérique.

Feuilletez sa vie, et vous le voyez à l'âge de vingt-cinq ans, jouissant d'une si complète réputation de probité et d'honneur dans sa commune, que grand nombre de gens en se voyant à leur lit de mort lui confiaient l'avenir et le sort de leurs enfants. Et à cet âge, il était chargé des délicates et difficiles fonctions de juge de paix, qui ont une bien autre importance en Angleterre et en Amérique que chez nous.

Vous le voyez encore, après avoir proposé, pour restreindre le commerce de la Grande-Bretagne, des mesures qui tendaient à se priver de toutes les superfluités de la vie, vous le voyez, dis-je, au sein d'une grande opulence, se condamnant le premier à une existence mesquine ,se sevrant

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(le toutes les jouissances que lui assurait sa fortunts et bannissani le luxe de sa maison.

Lisez le portrait qu'a écrit de lui un de ses bio<j;ra plies : c< On peut se faire, par ce qui précède, » dit Sanderson, (( une idée des services publics qu'a rendus M. Lee, » mais qui peut le dépeindre fidèlement dans cette spbère » dont il était le centre? Répandant la lumière et les bien- » faits autour de lui ; possédant toutes les jouissances que » peuvent procurer la vertu, un^ renommée sans tache, » des honneurs mérités, une amitié ardente, une élo- » quence pleine dégoût, un esprit supérieurement cultivé. » Sa porte hospitalière était ouverte à tous; le pauvre y » venait chercher des consolations, la jeunesse l'instruc- » tion, la vieillesse le bonheur... Les aiïaires politiques » l'ont souvent appelé loin de chez lui; mais chaque fois » qu'il y revenait, son retour était salué comme un jour » de fête par le peuple dont il était le médecin, le con- » seiller et l'arbitre de ses différends. Ses médicaments » étaient distribués graluilem(3nt à qui en avait besoin; et » la justesse de ses décisions n'était jamais contredite par » aucune cour. »

Dieu merci ! dans tous les pays on rencontre des hommes vertueux ; mais je ne sache pas qu'à aucune époque révo-

lulionnaire on ait trouvé à la tête des affaires, et soufflant la révolte au peuple, des esprits aussi élevés et des cœurs aussi purs à la fois.

Je ne connnais dans l'histoire de l'humanité qu'une autre révolution qui ait, comme celle de l'Amérique, enfanté des hommes exceptionnels, c'est la révolution du christianisme.

Aussi toutes deux ont-elles fondé une religion et une liberté qui seront éternelles.

Prenez-les tous, les uns après les autres, ces" fondateurs de la République américaine S vous les trouvez providentiellement organisés, et mûris pour le jour où Dieu avait marqué dans ses desseins de leur réserver un rôle.

Voici, par exemple, Georges Wythe, jeune débauché, ami des plaisirs et dépensant follement à coups de caprices une fortune immense. Rebelle au travail jusqu'à trente ans, puis faisant tout à coup un retour sur lui-même, et s'en venant à l'âge des hommes accomplis se mettre à l'étude avec la patience d'un écolier, pour devenir, à l'heure où la patrie a besoin de lui, un jurisconsulte éminent

* Voir plus loin la note qui suit le texte de l'acte d'indépen^dance.

chargé de refaire les codes de son pays, et d'en organiser les lois conjointement avec Jefforson et Pendleton. llliis- Irant alors sa vie par la science, par des services éclatants, et par des bienfaits qu'il laissait tomber de ses deux mains généreuses ; instituant des écoles gratuites oij il instruisait lui-même les enfants, et acceptant au retour de ses missions législatives au congrès les fonctions de professeur dans une école de droit, où des jurisconsultes déjà savants venaient encore étudier sous sa direction.

Voulez -vous un exemple d'un de ces désintéressements rares qui met les convictions au-dessus de la fortune? Vous le trouverez dans Rutledge, celui dont Patrick Henry disait qu'il était le plus grand orateur du Congrès. Pendant la guerre de l'indépendance, sa mère avait, comme beaucoup d'autres, grandement souffert par la perte de ses esclaves. On avait proposé l'introduction, dans la Caroline, de nouveaux esclaves dont la présence aurait relevé l'agriculture. Toute sa vie Rutledge avait flétri l'esclavage; au détriment même de sa propre fortune , il s'éleva violemment contre cette proposition, et il eut besoin de toute son éloquence pour faire triompher des principes qui consacraient sa ruine.

Il n'est pas un seul de ces hommes à qui vous ne puissiez demander un compte sévère de toutes ses actions, et

qui ne soient en mesure de vous répondre : — Voici ma vie, prenez la, retournez la dans tous les sens, pressurez la, je vous la livre 1 et qui, en disant cela, ne s'endorme dans le calme de sa conscience en vous laissant le libre soin d'y fouiller.

Vous pouvez frapper sur tous ces cœurs, ils ne rendent que de nobles échos ; — regarder au fond de toutes ces âmes, le Seigneur a été prodigue envers elles; — interroger toutes ces intelligences, elles sont mûries par l'étude et par la méditation.

Pas une pensée personnelle ne domine ces hommes. Le sentiment auquel ils obéissent avant tout autre est le sentiment du patriotisme, l'amour du devoir, l'intérêt de tous.

Ce même Harrisson, dont je vous ai déjà parlé, avait été opposé dans le premier congrès à la proposition de prendre les armes contre l'Angleterre ; il considérait la mesure comme intempestive et comme prématurée. Il avait une telle confiance dans le bon droit de son pays qu'il ne doutait pas que l'Angleterre ne se rendît aux remontrances des colonies. Malgré son opposition, la proposition passa; et comme si le sort avait voulu éprouver son cœur et son patriotisme, son nom fut l'un des trois qui sortit de l'urne comme membre du comité chargé d'organiser le système de défense. Harrisson n'écouta alors que son devoir, il imposa silence à ses sentiments personnels, ne se souvint plus de son opposition, et se mit sincèrement à rechercher les moyens de tirer le meilleur parti de cette nouvelle politique!

Leçon imposante, enseignement précieux pour tous ces

hommes de parli, si absolus dans leur système, el qui sacritient à leurs passions les plus chers intérêts de la patrie. Pour qui assiste au spectacle quotidien des irritations el des bouderies dont la faiblesse des hommes est s; féconde, on peut dire que c'est une des victoires les plus complètes que le patriotisme ait jamais remportées sur l'esprit de système, sur l'orgueil humain, et sur l'égoïsme en politique.

Tin fait curieux dans leur vie à tous, c'est la lassitude qu'ils éprouvèrent après l'accomplissement de leur œuvre, et le besoin immense qu'ils ressentirent de se retirer de la scène publique pour rentrer dans la vie privée.

Depuis les plus grands jusqu'aux moindres d'entre eux, tous le proclamèrent hautement.

A ce sujet, M. Guizot s'écrie :

(( C'est un fait grave dans une société démocratique » libre, quel'éloignemenl des hommes les plus éminents, » et des meilleurs entre les plus éminents, pour le rema- » niement des affaires publiques. Washington, Jefîerson, » Madison ont aspiré ardemment à la retraite; comme si, » dans cet état social, la tâche du gouvernement était trop » dure pour les hommes capables d'en mesurer l'étendue » et qui veulent s'en acquitter dignement. »

lA LES DEUX A3IEIUQUES.

M. Guizot, qui a écrit de belles pages sur Washington, et qui a jugé avec une hauteur d'esprit remarquable la révolution américaine, s'est trompé en accusant la démocratie de faire trop pénible aux hommes. éminenls la tache du •gouvernement. Les hommes de cette époque que nous venons d'esquisser, avaient d'autres motifs pour aspirer à la retraite. Tous avaient compris, comme inspirés par la Providence, jusqu'à quelles limites allait leur concours dans l'œuvre qu'ils avaient accomplie. C'est ce qui leur doit être attribué à honneur, et c'est un des côtés les plus glorieux de leur histoire.

Heureux l'homme d'Etat qui, après avoir tenu le pouvoir, devine et saisit l'instant oii il doit se retirer, pour ne point se voir emporter par un courant qu'il n'est plus le maître de gouverner!

M. Guizot l'a senti lui-même quand, examinant point à point les dernières heures du second terme de la présidence de Washington, il fait remarquer que, débordé par une politique qui n'était plus la sienne, ce grand homme avait fait une halte salutaire et prudente pour sa renommée et pour son pays.

11 en fut de même de tous les hommes qui avaient concouru, avec Washington, à l'établissement de la République. Leur rôle tini, ils se retirèrent.

L^n seul d'entre eux, Jefferson, n'avait pas encore dit

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son dernier mot, parce que sa politique n'avait pas eu son heure encore. H s'élait comme tenu à l'écart pendant la première période de la révolution ; il lui avait prêté toutes ses forces, tout son talent, toute son énergie, mais il ne la voyait point entrer dans la voie qu'il avait rêvée pour elle.

Comme tous les hommes de génie, il avait refoulé et contenu ses espérances, en jetant ses regards vers l'avenir. Tout ce qu'il pouvait, c'était de maintenir la République, pressentant que le seul fait de son existence amènerait un jour, par la force des choses, la réalisation de ses idées à lui.

Washington avait été aux yeux de Jefferson l'homme d'une transition laissant ouverte encore l'ère des révolutions, qui ne devait se clore qu'à l'avènement d'une politique nouvelle, laquelle avait de vieilles racines dans la société américaine, mais dont les germes avaient été comme étouffés. Jefferson en était le représentant direct.

Il pouvait, après l'abdicatiun de Washington, aspirer déjà à apporter au fauteuil présidentiel l'esprit démocratique qui avait envahi le pays. Mais Washington, se retirant du pouvoir, laissait derrière lui de trop grands et de trop glorieux souvenirs pour que l'opinion publique, même à rencontre de ses sympathies, n'obéît pas à la voix de celui qu'on avait surnommé le père de l'Amérique. L'élection d'Adams était un dernier tribut d'hommages et de respect payé aux services de Washington. Jefferson l'avait senti. Il s'élait retiré dans son isolement, voyant autour de lui le Ilot de cette démocratie qui le porta naturellement jusqu'au niveau do la présidence le jour où il fallut dési-

gner un remplaçant à Adams, le dernier écho de la politique et de la pensée de Washington : Adams se retira complètement des affaires, et se voua aux études littéraires et scientifiques.

Comme leurs contemporains , Washington et Jefferson avaient été des hommes vertueux et dont l'âme aspirait aux plus hautes destinées.

Une république fondée par un concours sans exemple d'hommes exceptionnels, ne pouvait rencontrer pour l'affermir deux esprits plus nobles, deux consciences plus pures, deux intelligences plus solides.

Ils ont fait leur pays grand et respecté, ils ont assuré la victoire de la liberté dans le présent et dans l'avenir, ils ont ouvert à l'humanité le chemin de sa véritable destinée.

Chacun d'eux a suivi une politique différente, mais chacun d'eux a été de son moment. Déplacez-les; faites que Jefferson eût tenu le pouvoir à la place de Washington, et Washington à la place de Jefferson, ils eussent perdu la République, la liberté et la démocratie, dans ce qu'elles ont de plus sage, de plus régulier et de plus divin.

Les paroles de M. Guizot qui suivent celles que nous avons citées plus haut, sont éloquentes, mais nous ne les

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croyons pas vraies. Elles sont la traduction d'un sentiment louable, sans doute, et peut-être personnel ; mais nous ne croyons pas qu'on les doive ériger en axiome.

« A eux seuls pourtant ( les hommes éminents) cette lâ- » che (celle du pouvoir) convient et doit être confiée. Le » gouvernement sera partout et toujours le plus grand » emploi des facultés humaines, et par conséquent ce- » lui qui veut les âmes les plus hautes. Il y va de l'hon- » neur comme de l'intérêt de la société qu'elles soient al- » tirées et retenues dans l'administration de ses affaires ; » car il n'y a point d'institutions, point de garanties qui » puissent les y remplacer. »

Nous le répétons, Washington a quitté le pouvoir à temps, Jefferson est venu à son heure ! Arriver trop tôt ou rester trop tard au gouvernement était la ruine de tous les deux.

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