CHAPITRE VIII
Premières impressions.
Aux Etats-Unis, tout frappe, tout saisit, tout émeut. Tout est nouveau et inattendu pour l'Européen, soit qu'il parcoure le domaine des faits moraux, soit qu'il s'attache aux impressions extérieures. Chaque pas que l'on fait amène un sujet d'étude et d'observations. A chaque pas l'esprit étonné s'arrête, contemple et médite; de même que sur ces terres privilégiées que le génie de l'homme a enrichies des trésors de l'art et où la main du temps a semé des ruines sublimes, le voyageur fait une halte pieuse devant chaque monument et chaque débris, pour rêver et remonter, avec eux, le cours des âges. Mais avec cette différence
que, en Amérique, on chercherait en vain l'histoire écrite (Itins les livres ou burinée sur des pierres couvertes de mousse, ou immortalisée par les chefs-d'œuvre de l'art. Dans les vieilles sociétés, ce senties souvenirs qui enchantent et captivent le voyageur; dans le Nouveau-Monde, ce sont les résultats immenses du présent que l'on constate, ce sont les mystères et les espérances de l'avenir que l'on interroge.
Un de mes amis des Etats-Unis avait l'habitude, toutes les fois qu'il rencontrait sur sa route un hôtel portant le nom d'un des grands hommes de l'Amérique, d'y aller loger de préférence : — J'en fais vanité, me disait-il, car nous autres gens du Nouveau-Monde, nous sommes un peu ingrats. Et cela n'est pas bien. Le Nouveau-Monde est comme ces coquettes surannées, qui s'imaginent qu'on ne sait pas leur âge parce qu'elles cachent leurs rides. 11 ne veut pas vieillir. Confiant dans son nom, il oublie qu'il a déjà quatre cents ans dans l'histoire. Il semble s'attacher à faire disparaître du sol tout ce qui pourrait rappeler sa naissance, espérant qu'ainsi il paraîtra toujours nouveau et découvert d'hier. Est-ce par ingratitude ou par faiblesse que, par exemple, dans toute l'Amérique on ne trouve pas un seul monument, pas la moindre colonne, pas la plus petite pierre en l'honneur de Christophe Colomb, — si ce n'est à la Havane, où son cœur est conservé?
En revanche, les Américains du Nord professent un culte à toute épreuve pour tout ce qui rappelle la date de leur indépendance. Le nom de Washington est pour ainsi dire canonisé chez eux, et il ne surgit pas de terre un
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liaïueau qui nu soit aussitôt placé sous son patronage.
Ne voulant compter dans le monde que du jour où les premiers coups de fusil ont été tirés à Lexington, en reniant la période de leur oppression , ils se révoltent môme contre leur origine.
Voici un exemple bien frappant du contraste de ces deux sentiments :
Mon premier soin, en arrivant à Philadelphie, avait été de demander qu'on me conduisît en pèlerinage à la maison de Penn, cette première pierre de la riche cité qui se développait devant moi. Quel fut mon étonnement, je pourrais dire ma douleur, de voir celte maison presqu'en ruines, délabrée, rapiécée et occupée par un cabaret de bas étage! C'était déjà beaucoup même, à ce qu'on me fit pressentir, qu'elle fût encore sur pied. Et si elle n'a point été démolie, elle ne le doit qu'au hasard de ne s'être pas trouvée située dans la partie fashionable de Philadelphie.
Mais, en revanche, on conserve dans cette même ville avec une dévotion profonde que je suis loin de blâmer, le State-house, ou maison d'Etat. C'est là que fut signé et acclamé l'acte de l'Indépendance. Il faut dire que celte maison, par sa nature, réunit utilement tous les grands corps politiques.
La maison d'Etat est située dans la belle rue Chesnuty et est entourée d'un très-beau square, qu'on nomme le square de l'Indépendance. C'est un véritable petit parc, ombragé par de magnifiques arbres. La salle où se réunissait le Congrès, avant que le siège du gouvernement de l'Union fût transporté à Washington-City, est présentement occupée par les cours de justice. Ce fut dans cette même salle que Washington fit ses adieux lorsqu'il résigna la présidence.
Les Américains ont conservé, avec non moins de respect, la vieille cloche qui sonna pour rassembler le peuple au moment où on lui lut la déclaration de l'Indépendance. On y a gravé cette inscription :
Proclame la liberté à toute la terre et à tous les peuples.
Arrivé aux termes d'une exploration même étrangère à la politique, malgré soi, souvent, on a tenté de tout sonder aux Etals-Unis ; on a essayé de parcourir, de la base au sommet, l'édifice social à l'abri duquel vit, s'agite et grandit chaque jour un peuple qui ne compte encore qu'un peu plus d'un demi-siècle d'existence parmi les nations. On a demandé ainsi à chaque chose le secret de cet essor, si rapide qu'il éblouit. *
Mais il faut se défier de la vivacité des impressions que l'on ressent aux Etats-Unis ; elles sont assez trompeuses, à cause de cette vivacité même.
Il y a une chose indispensable pour le voyageur qui veut tirer un profit réel de son séjour dans ce pays. Avant de rien observer, de rien noter de tous ces détails qui se présentent à lui, il doit se laisser, en manière de préface, initier à l'étude des mœurs et des institutions.
Celle éducation première, cet a-b-c du voyage est nécessaire, par celle raison sans réplique, que les mœurs, les habitudes, les races d'hommes elles-mêmes changent, de la manière la plus absolue, d'un Etat à l'autre, on peut presque dire d'une ville à une autre ville. Rien donc n'est plus simple, et rien n'est plus compliqué en même temps que tout ce qui frappe aux Etats-Unis. S'il vous arrive do voir faux dès le début, vous pouvez tirer les conséquences les plus fausses de tout ce que vous voyez, entendez, observez. Il vous faut un guide sûr, ou vous vous fourvoyez sans ressource.
Supposez pour un instant que vous ayez aflaire, pur exemple, à un de ces fumeurs impitoyables qui ne mettent rien au-dessus de leur cigare. Pour peu que vous le renconiricz à la sortie de Philadelphie ou de Boston et que
VOUS l'interrogiez sur les Etats-Unis, il vous répondra, à coup sûr, que c'est le pays de l'arbitraire.
Je ne parle plus ici par supposition, je raconte un fait.
Je me trouvais précisément un jour avec un de ces hommes. Il me parut profondément désillusionné ; il regrettait la France et même le gendarme qui avait failli l'arrêter au milieu d'une émeute contre le gouvernement.
— Quel grand malheur vous est donc advenu, mon cher monsieur? lui demandai-je.
« — Figurez-vous, me dit-il, que j'arrive à Philadel- » phie un dimanche. Il me prend fantaisie de courir un » peu la ville, sans autre mauvais dessein que de faire » connaissance avec les rues et les monuments. J'allume » un cigare à l'hôtel, et je m'apprête à sortir. Je m'aper- » cois que déjà tous les regards s'arrêtent sur moi avec » étonnement, et semblent dire : Voilà un être bien au- » dacieux !
— Tout cela est fort innocent, je l'avoue.
» — Je sors ; mais à peine avais-je fait quelques pas » dans la rue, que je suis accosté par un individu qui, » d'un ton fort poli, j'en conviens, me dit : — Monsieur, » on ne fume pas dans les rues de Philadelphie le di- » manche.
» — Je craignis, au premier moment, d'avoir mal com- » pris, n'étant pas très-familier avec la langue anglaise. » Je saluai pour rendre la politesse, et je voulus continuer » ma route; mais mon interlocuteur m'arrêta par le bras, » et me réitéra l'ordre d'avoir à éteindre mon cigare, parce » qu'on ne fumait pas dans les rues le dimanche. Je ren-
» irai furieux à l'hôtel, et je ne sortis plus de la journée. » C'est en vérité d'un despotisme qui n'a pas le senscom- » mun ! Je partis le lendemain pour Boston ; j'éprouvai, » comme à Philadelphie, le besoin de visiter la ville, et je » sortis, le cigare à la bouche, selon mon habitude. Je n'a- » vais pas posé le pied dans la rue, qu'un homme de po- » lice m'aborda, non moins poliment qu'à Philadelphie, » et me tint ce langage :
» Monsieur, veuillez jeter votre cigare, on ne fume pas » dans les rues de Boston.
» — Pardon, lui dis-je; si je connais bien mon calen- » drier, ce n'est pas dimanche aujourd'hui.
» — Vous avez raison, c'est aujourd'hui mardi...
» — Eh bien ?
» Eh bien ! qu'est-ce que le jour de la semaine a de » commun avec ce que je vous dis?
» — A Philadelphie, répondis-je, un monsieur, qui a » rempli près de moi le môme office que vous en ce mo- » ment, m'a bien positivement dit, et par deux fois, qu'on » ne fumait pas dans les rues le dimanche.
» -^ A Philadelphie, c'est possible, cela ne me regarde » pas; mais à Boston, monsieur, on ne fume dans les » rues aucun jour de la semaine, et à aucune heure du » jour. Comme vous êtes étranger, je me contenterai de » l'avertissement ; mais si vous voulez persister, je serai » obligé de vous traiter cx)mme si vous étiez un naturel du » pays...
» — Que feriez- vous?
» Je vous ferais condamner à cinq dollars d'amende.
— » Décidément mon cigare me fût revenu trop cher, » s'écria le fumeur au comble de l'exaspération, et vous » avouerez que c'est une tyrannie qui n'a pas de nom. » Nicolas ne traite pas plus mal ses esclaves... à la Sibérie » près. »
Et mon fumeur était parti de là pour prendre fait et cause contre les institutions et les mœurs de l' Union qu'il traitait de barbares.
Un point capital à observer, c'est desavoir donc se pénétrer en général, et aussitôt que possible, de ce que j'appellerai l'esprit américain.
Ces petits froissements dont je viens de citer un exemple, se renouvellent, à coup sûr, dans les mœurs des Etals- Unis, aussi bien dans la vie publique que dans la vie privée. Mais où donc est-il un pays qui n'ait pas ses exigences locales auxquelles il faille se soumettre absolument?
Aussi bien devrait-on déclarer le sol de l'Union inhabitable à cause de la rigidité de l'observation du dimanche.
A Baltimo're, je voulais profiter de ce jour de repos pour mettre en ordre quelques noies de mon portefeuille de voyage. Je sonnai le domestique de l'hôlel où je logeais. Sur ma demande de me monter tout ce qu'il fallait pour écrire, le nègre fit un signe de tête négatif; puis, comme
j'insistais, il me répondit nettement qu'il ne pouvait se permettre, un dimanche, de me mettre entre les mains des instruments de travail. Rien ne put convaincre son obstination. .Te me résignai donc à écrire avec un crayon ; mais sur un avis qui m'avait été donné précédemment, j'eus le soin de m'enfermer. Bien m'en prit, car dix minutes après, je vis qu'on cherchait à ouvrir ma porte. C'était le domestique qui, sous prétexte d'avoir entendu un coup de sonnette, venait m'espionner, et cherchait à me surprendre en flagrant délit de travail. Il serait allé tout simplement me dénoncer au shérif, et aurait reçu pour sa délation moitié de l'amende de 20 dollars, à laquelle on m'eût inévitablement condamné.
Il n'y a que trois professions qui s'exercent librement le dimanche aux Etats-Unis : celle de barbier, celle de barrooni-keeper (débitant de liqueurs), et celle de cuisinier. Et encore, dans certaines localités, comme à Philadelphie, par exemple, ville essentiellement religieuse, mange-t-on toujours les restes de la veille, sauf les pommes de terre qu'il est permis défaire bouillir même le dimanche, mais toujours d'aussi grand matin que possible.
Cette observation du septième jour est si rigoureusement suivie, que les Américains remettent au lendemain leurs voyages les plus pressés, leurs affaires les plus urgentes. Pas de fêles publiques ce jour-là. Le célèbre et pieux anniversaire du 4 juillet est lui-même impitoyablement ajourné quand il échoit un dimanche. Si l'on pouvait retarder les décès et les naissances qui arrivent le dimanche, on \o forait à coup sûr.